Une délicieuse caresse sur mon torse me sortit de mon demi-sommeil. Mes paupières s'entrouvrirent. Le nez dans sa chevelure noire, j'inspirai à la dérobée le parfum entêtant de la belle Hirose. Ma main encore posée dans le creux de sa hanche s'y promena lentement. Hirose se lova contre moi et je refermai les yeux, englouti par un océan de plénitude. Quelle sorcellerie s'abattait sur mon esprit ? Mes actes et mes émotions s'abandonnaient aux frémissantes oscillations de mon cœur comme si j'avais remonté les sentiers insouciants de ma jeunesse révolue. Hirose et ses beaux yeux, en sa présence mon existence se délestait de tout, le monde sombrait dans l'oubli et la fin de cet instant devenait ma seule hantise.
Sa main descendit sur mes abdominaux, m'arrachant un sourire. Elle était raide dingue de mon corps athlétique, comme une pucelle qui n'en aurait encore jamais vu d'aussi près. Elle me percevait par le prisme d'une admiration innocente — que je ne méritais pas — dont je me délectais, coupable. Elle m'avait offert un passe-droit et je m'en étais donné à cœur joie, sans retenue, attentif pourtant à la façon dont elle réceptionnait mes pulsions et elle en redemandait encore, insatiable.
Je saisis doucement sa main, ramenai ses doigts entre mes lèvres pour les mordiller. Elle releva vers moi un minois espiègle. Ses grands yeux d'émeraude capturaient si facilement mon être que je me questionnais sur un éventuel sort de séduction. Comment avait-elle pu me conquérir si aisément sous son petit air innocent ? — J'étais faible, voilà la vérité. — A notre première rencontre je n'avais aucunement l'intention de la préserver. Elle n'était que l'instrument d'un plan rigoureusement préparé, un pion à sacrifier. Pourtant...
Elle caressa doucement ma joue. Pourtant la virulence de ses regrets m'avait adoucit lorsque cette nuit-là, elle avait enjambé le garde-corps pour y mettre un terme. Elle était brisée et en lui tendant la main, j'avais ravivé quelque chose en elle. Ce soir-là sur le navire, elle s'était raccrochée à ma seule personne. Lui céder ma confiance par la suite, dans la précipitation, était un coup irréfléchi qui lui avait permis de tirer son épingle du jeu. D'un simple pion, elle s'était hissée à la place d'une pièce maîtresse, impossible à sacrifier. Et je ne le comprenais que trop tard. Sombre idiot.
Ses lèvres se posèrent tendrement sur les miennes. Tandis que j'approfondis notre baiser, mes mains agrippèrent ses fines hanches et je basculai au-dessus d'elle. Ses bras se verrouillèrent autour de mon cou. Sa langue caressa la mienne et mon bassin se frayait déjà un chemin entre ses cuisses élancées. Elle m'appartenait.
L'orgueil de la dérober à Jhin s'était-il mêlé à mes intentions altruistes ? Ou était-ce simplement de son charme insolent dont j'aurais du me méfier ? Mon manque de prudence face au piège de la tentation s'était révélé punitif : je m'étais condamné dès le premier faux pas. Je me surprenais même à comprendre pourquoi Yevnai trompait Shen avec ce vulgaire Vastaya. Il était trop tard pour reculer et plus absurde encore de regretter. Hirose, ma belle et vile tentatrice.
Je m'insérai dans sa chaleur, mon esprit glissa dans l'abîme. Sa voix s'étouffa dans notre baiser. Ses cris de plaisir — ses aveux de satisfaction — fauchaient ma raison et attisaient ce désir continuel et irrépressible de la soumettre corps et âme. Toute la nuit nous n'avions fait que nous consumer dans le péché et pourtant nous étions encore là, infatigables, brûlants de fièvre, incapables de nous affranchir l'un de l'autre dans la crainte secrète de ne plus en avoir l'occasion. A chaque va-et-vient, à chacun de ses gémissements, chacune de ses supplications, je me souvenais pourquoi mon désir dominait mon devoir. Irrésistible, singulier, intense. L'acte en lui-même ne valait rien, mais elle... douce Hirose, j'étais prêt à tout sacrifier pour un soupir de plus, pour un frémissement, pour une cambrure de son corps soumis au mien. Hirose. Un coup de rein lui fit rompre notre baiser dans un gémissement implorant et son regard me provoqua dans une désinvolture qui me fit perdre pied.
« Maître Zed, j'ai encore besoin de leçons... plus rudes... osa-t-elle murmurer suavement. »
Je manquai de me déverser sur le coup. D'une main, je saisis ses poignets et les plaquai avec virulence au-dessus de sa tête. De l'autre je soulevai sa cuisse pour m'insérer plus profondément. Je déployai mes ombres.
« Ton insolence te perdra... »
๑๑இ๑๑
Attablé aux cotés d'Hirose dans le silence matinal de l'auberge déserte, je somnolais face à ma tasse de thé. Mes autres disciples se reposaient encore. Mais tous deux nous étions levés aux aurores, incapables de trouver le sommeil malgré l'épuisement. Un torrent infernal de désir nous dépossédait de nos corps si bien qu'il était définitivement impossible de nous endormir pleinement.
J'observais Hirose, assise sur ma droite : elle tentait de se nourrir d'un peu de pain, sa mine fatiguée pourtant sublimée par un léger maquillage suffisait à éveiller chez moi de nouvelles vagues tentatrices. Je me sentais par moments trop âgé pour sa jeunesse et illégitime à revêtir le rôle d'un amant alors que je prétendais à celui de Maître spirituel. Était-ce incompatible ? Le doute me foudroya. Bien sûr que c'était incompatible, quel abrutit ! Depuis quand avais-je perdu mon discernement ?! Depuis... depuis qu'elle m'y invitait sournoisement sans doute. Son visage d'ange était un leurre. Sa magie était puissante — je l'avais vu à l'œuvre — mais son corps n'y résistait pas, si frêle, si faible. Il y avait du boulot.
« Tu vas devoir rattraper ton retard, lui annonçai-je.
— Mon retard ? demanda-t-elle avec une petite bouille confuse.
— Je parle de ton entraînement physique.
— Ah... je déteste ça, mais je sais que j'en ai besoin...
— Hé bien, tu vas apprendre à aimer t'entraîner. »
Son regard se déroba et elle rougit. Un instant ? Qu'avais-je dit de travers ?
La porte de l'auberge s'ouvrit de volée et nos regards suivirent aussitôt le fracas qu'elle provoqua. Dans l'encadrement, Lyrah et Chisana apparurent dans quelques éclats de rires sots. Elles firent un bond grotesque pour s'écarter l'une de l'autre en remarquant notre présence. Chisana réajusta le haut de sa tenue et s'avança jusqu'à nous : elle dégageait un excès de confiance qui contrastait drastiquement avec la démarche embarrassée de Lyrah à sa suite.
« Que faites-vous dehors de si bonne heure ? m'étonnai-je tandis qu'elles prenaient place face à nous.
— Oh Zed... soupira Chisana avec un air sérieux. (Elle lança un regard insistant à Hirose) Nous avons tous nos petits secrets. »
Mon estomac se noua. De quoi parlait-elle ? Nous avait-elle... ?
« Tu insinues quoi, exactement ? osa questionner Hirose d'un air suspicieux. »
Chisana sourit en coin et leva les bras au-dessus de sa tête pour s'étirer avec légèreté. Le serveur posa face à elle une tasse de thé.
« Merci, lança-t-elle brièvement avant de provoquer Hirose de ses yeux de jade. Peu importe. Je vais vous quitter sur l'heure.
— Ça s'est bien passé cette nuit ? demanda Lyrah. »
Pris au dépourvu, je me réfugiai dans ma tasse de thé et avalai une grande gorgée, le temps de formuler intérieurement une réponse cohérente. Merde !
« Très bien, assura Hirose. On verra comment se passe la prochaine nuit (je manquai de m'étouffer avec ma gorgée), mais il semblerait que j'ai réussi à chasser ces cauchemars qui retournent mes ombres contre moi !
— Ainsi tu es en paix avec toi-même ? l'interrogea Chisana avant de porter sa tasse à ses lèvres.
— On dirait, oui... »
Je sentis le regard d'Hirose me chercher et lui offris un œil attentif.
« Grâce à toi, Maître Zed.
— Heureuse de l'entendre ! sourit Chisana avant d'avaler son thé d'une traite. Continue sur cette voie, petite sœur. Je t'attendrai, ne l'oublie pas... Si tu es sérieuse dans ton entraînement, tu deviendras aussi forte que moi... t'as le potentiel...
— J'ai l'intention d'être sérieuse, mais pas de devenir aussi forte que toi. Je serai meilleure ! »
Chisana éclata de rire. La motivation d'Hirose chauffa mon cœur à blanc. Et j'espérais sincèrement qu'elle soit aussi déterminée qu'elle s'en vantait insolemment. Ionia méritait des âmes aussi combatives, c'était loin d'être un luxe ces temps-ci.
Chisana nous fit un dernier aurevoir. Elle serra sa sœur dans ses bras et déserta les lieux, suivie par Lyrah. J'ignorais ce qu'elles se disaient là-dehors, mais je soupçonnais qu'elles avaient profité de la nuit de manière aussi charnelle qu'Hirose et moi. Qui étais-je pour juger ?
« Tu crois qu'elles... ? me souffla Hirose.
— (Je haussai les épaules) Va savoir... »
Lorsque Lyrah revint seule auprès de nous, Kayn et les autres débarquaient en même temps dans la salle. Je cherchais sur le visage de Kayn quelques signes sur ce qu'il aurait entendu de notre nuit torride. Mais il ne nous prêta pas réellement attention, il se contenta de suivre les autres pour nous rejoindre à table comme un enfant encore somnolent qu'on aurait tiré du lit trop tôt. A priori, je n'avais pas de soucis à me faire. A priori.
Je réclamai un thé supplémentaire pour compenser mon manque de sommeil. Tandis que je l'avalais, je glissai un regard discret sur Kayn et Hirose. Depuis quand étaient-ils si proches ? Je détournai le regard. Leur proximité ne m'avait jusqu'à présent rien évoqué de plus qu'une fraternité-sororité égale à celle qui liait tous mes disciples. Pourtant, une sensation étrange mordait mon cœur. La jalousie ? Impossible de me laisser envahir par une émotion aussi primitive et dégradante. Je m'éloignai de mes principes, j'avais foncé dans le panneau tête baissée en pleine connaissance de cause. Je soufflai doucement. Le manque de sommeil embrumait mes réflexions.
« C'est ridicule... grommela Kayn. »
Hirose s'était penchée sur sa chevelure noire et la nouait en une longue tresse de ses doigts experts.
« Dans ce cas, tu peux toujours les couper, rétorqua-t-elle. Ils sont vraiment longs... (elle me lança un regard amusé) Maître Zed a un talent caché pour couper les cheveux.
— Ah ! Non merci, quand je vois ce que ça donne sur toi, rit grassement Kayn. Hideuse, t'es hideuse ! »
Sérieusement ? Et le pire fut qu'Hirose se contenta de sourire doucement sans interrompre son ouvrage.
« Hideuse, mais en vie, dit-elle. J'ai pas tout perdu... »
Je posai ma joue dans ma main, accoudé à la table.
« Serons-nous au temple avant la tombée de la nuit ? demanda Lyrah.
— Je l'espère, soupirai-je. Nous n'allons pas tarder... préparez vos affaires. (Je me tournais vers Hirose) Prépare ton canasson au lieu de jouer la maman attentionnée. »
Elle fini de nouer la tresse de Kayn et se leva avant de tourner les talons pour remonter l'escalier jusqu'à la chambre. Kayn suivit son déplacement du regard, les yeux rivés bien trop bas. Je plissai les yeux : depuis quand matait-il son cul de la sorte ? Il se retourna et son regard s'emplit d'embarras lorsqu'il croisa le mien. Je sentis mes sourcils se froncer contre mon gré.
Soudain, Hirose déboula comme une furie, dévala les marches quatre à quatre au pas de course. Attirant toute notre attention, elle fila en quelques secondes jusqu'à la porte et se précipita dehors.
« Qu'est-ce qui lui arrive ? s'étonna Lyrah. »
Je me levai d'un bond et rejoignis la porte encore grande ouverte. Hirose s'était volatilisée. Mon cœur tambourina dans ma poitrine. Qu'est-ce qui lui prenait ? Un hennissement m'orienta vers la petite écurie attenante à l'auberge. Je m'y avançai à la hâte.
Brutalement, le claquement de quatre sabots martela le sol. A cru sur sa monture, Hirose fondit à bride abattue en direction de la forêt. Je m'élançai aussitôt à sa poursuite. Merde ! J'avais de l'entraînement, mais rattraper un cheval à pleine allure m'était impossible. Dans la terre humide, les sabots imprimaient des empruntes bien visibles que je suivis à fond de train. Je déployai mes ombres en amont de ma course, permutai de l'une à l'autre pour gagner en vitesse, sprintai à travers les sentiers brumeux sur les traces de ce foutu canasson. Bordel mais où filaient-ils ?!
Soudain, je me retrouvai nez à nez avec le cheval qui trottait seul en sens inverse et l'esquivai de justesse. Je saisis les rênes et me hissai sur son dos. Je m'élançai au galop, agité à l'idée de trouver Hirose dans une situation délicate.
Entre deux bosquets, je discernai bientôt deux silhouettes. Ma monture freina des quatre fers et je bondis au sol. Je l'abandonnai et me précipitai sur la scène. Hirose et Chisana se faisaient face, dressées l'une vers l'autre en position offensive. Je fondis dans leur direction et me stoppai à quelques mètres du combat qui s'engageait :
« Ça suffit ! grondai-je. »
Bien trop occupées par leur querelle, elles ne prirent pas la peine de me lancer le moindre regard. Comment pouvaient-elles en arriver là ?! Un halo d'ombres se dessina autour de leurs silhouettes. Sans hésiter un instant, je m'interposai entre elles.
« Yànléi, ça suffit !! hurlai-je. »
Je matérialisai deux clones et enserrai fermement chacune d'elle dans un même mouvement.
« Mais Zed ! hurla Hirose en se débattant de toute sa force. C'est une voleuse !!
— Tu veux qu'on en parle, de ce que je t'ai volé ?! rétorqua Chisana avec la même virulence.
— Je vous ai ordonné d'arrêter ! beuglai-je en les plaquant au sol de mes clones. La première qui tente quoi que ce soit sera renvoyée pour insubordination, c'est bien compris ?! »
Toutes les ombres se dissipèrent aussitôt. Chacune se releva à la hâte. Chisana épousseta sa tenue et la réajusta. Hirose face à moi, fusillait sa sœur du regard par dessus mon épaule. Je me tournai vers Chisana et lui tendis une main franche :
« Donne-moi ce que tu lui as volé. »
Chisana haussa les épaules, insensible à mon autorité. Elle me jeta avec mépris une large besace en tissu tâchée de boue que je saisis de volée. Je soupesai la sac, lourd comme le plomb, quelques pièces de métal s'entrechoquèrent à l'intérieur. Je tendis directement le sac à Hirose qui se jeta dessus comme si sa vie en dépendait. Qu'y avait-il là-dedans de si important ? Une histoire de famille peut-être ? J'ignorai ce qu'Hirose trimballait et mes interrogations me brûlaient les lèvres.
« Tu connais la règle ? lançai-je sévèrement à Chisana.
— "Nous ne sommes pas des voleurs", répondit-elle en me défiant du regard.
— Bien. Je te laisse rejoindre ton escouade, mais la prochaine fois, règle ce genre de problème à l'amiable. (Je me tournai vers Hirose qui vérifiait le contenu de son sac) Et toi : Il faut qu'on parle. »
Chisana disparu dans la forêt sans un regard, sans un mot. Quant à Hirose, elle tenait toujours son sac contre elle lorsque nous reprîmes le chemin de l'auberge. Je lui emboîtai le pas. Une désagréable sensation me parcouru. Chisana n'avait jamais volé et elle n'aurait jamais semé la discorde avec sa sœur sans une motivation sérieuse. La réponse était là, à portée de main, dans ce foutu sac qu'Hirose maintenait fermement contre sa poitrine. Je ravalai mon indiscrétion.
« Tu m'as fait courir, ne crois pas t'en tirer à si bon compte. Qui plus est, tu as perdu ton cheval...
— Il a du retourner à l'auberge. Il n'est pas stupide...
— La prochaine fois, tiens-moi informé de tes intentions.
— Désolée... Maître Zed... »
Le vent agita doucement la végétation, allégeant le silence qui nous étreignait depuis quelques minutes. Aussi muette que l'arme des Lunaris, Hirose se murait dans sa perplexité. Et je n'en menais pas plus large. En d'autres circonstances, je l'aurais interrogé, bien évidemment.
« Tu as dit qu'on devait "parler" ? murmura-t-elle soudain.
— Je l'ai dit, oui.
— Je... (Elle s'arrêta subitement) J'ai pas envie que tu me fasses des faveurs parce qu'on... (Elle s'interrompit et détourna les yeux, le visage rougissant à vue d'œil)
— Je vois où tu veux en venir, l'aidai-je.
— Je mérite d'être renvoyée, pour plus d'une raison. Je vais te montrer ce qu'il y a dans ce sac, et je pense que tu seras déçu, mais s'il te plaît... Ne te mets pas colère...
— Ne me prête aucune intention, tu ignores tout de mes pensées. »
Mon cœur vibra. Elle avait décidé de jouer franc-jeu, une qualité que je tenais particulièrement en estime. Je ne l'avais pas forcée et j'appréciais cette confiance mutuelle. Mais le contenu de ce sac m'inquiétait. Hirose prétendait que j'y serais potentiellement vulnérable, quel secret renfermait-il ?
Elle me tendit le sac, et je le saisis d'une main hésitante. Ça ne me ressemblait pas. Je ne me ressemblais plus depuis notre rencontre.
Reprend-toi Zed... Bordel.
Je déglutis et étirai doucement les lanières de tissu. Je manquai de m'étrangler. Une arme à feu dorée ! Je ne reconnaissais que trop bien l'instrument coupable des crimes les plus terrifiants de mon existence. Je plongeai ma main dans le sac et trouvai un stock de munitions, le masque de Jhin... Toutes ces victimes, ces blessés, ces familles brisées, ces enfants que j'avais été incapable de sauver. Leurs visages noyés de larmes, déformés de souffrance, me suppliant de les extirper de cet enfer façonné au nom de son art monstrueux. Mon impuissance face à la mort. J'en avais assez vu. Je refermai vivement le sac. Je serrai compulsivement les dents à m'en faire vibrer la mâchoire et trouvai le regard luisant de culpabilité d'Hirose. Elle analysait mes émotions dans une crainte palpable. Ma gorge se noua, renvoyant mes paroles au plus profond de moi. Je lui rendis son sac d'un geste emprunt d'une aigreur qui m'échappait.
« Quand comptais-tu m'en parler ?
— Je comptais t'en parler... répondit-elle, la voix tremblante. Depuis cette nuit. »
Je tentais de discerner dans son regard l'honnêteté de ses paroles. Ses yeux brûlaient de sincérité. Si elle mentait, elle le dissimulait à la perfection.
« Que comptes-tu en faire ?
— Je sais pas. Rien. Le garder...
— En souvenir du bon vieux temps ? »
Et voilà. Je n'avais pas pu me contenter de la fermer. Mes paroles m'avaient échappées et je les regrettais déjà amèrement. Elle lâcha un soupir et reprit sa route. Je lui emboîtai le pas.
« Merci d'avoir été franche, me radoucis-je.
— J'aurais peut-être pas dû finalement.
— Comment espérais-tu que je réagisse ? m'irritai-je dangereusement. »
Ne joue pas à ce jeu-là Hirose. La moindre étincelle enflammerait ma colère.
« Bien plus mal que ça en réalité...
— Déleste-toi de ton passé.
— Laisse-moi du temps... s'il te plait... Et si... si tu estimes que je mérite d'être renvoyée, je comprendrai... (le timbre de sa voix s'affaiblit) je partirai. »
Je tendis mon bras derrière elle pour agripper son épaule et la ramenai contre moi.
« C'est peut-être ce que j'aurai fait si je l'avais découvert par moi-même. »
Ou peut-être pas. Un sanglot secoua son corps et elle s'abandonna contre moi. Sa franchise était tardive, mais je ne pouvais la condamner. Je l'enfermai au creux de mon corps, la pressant fermement comme pour m'assurer qu'elle ne m'échappait pas. Je n'avais aucunement l'intention de la renvoyer. Des regrets, un passé sombre capable de briser sa propre fierté... j'en avais un plus lourd que quiconque sur la conscience. Hirose, comme mes autres disciples, ignorait tout de ce que j'étais en réalité. Cette amertume ne me quittait jamais, mais sa présence m'encourageait à devenir chaque jour un meilleur Maître. Peut-être que je me plantais, mais je décidai de miser sur la capacité d'Hirose à surmonter ses démons. Si un homme tel que moi était capable de suivre cette voie audacieuse, elle l'était aussi.
Un bruissement nous fit brusquement sursauter et, par réflexe, nous écarter l'un de l'autre. Le cheval s'avança vers nous depuis les buissons. Je soupirai de soulagement, le cœur encore affolé. Je discernai ce même apaisement sur le joli visage d'Hirose. Je m'avançai vers elle et abaissai doucement mon visage jusqu'au sien. Son souffle frôla mes lèvres et elle y déposa un baiser que j'approfondis aussitôt, enivré. Je ramenai ses hanches contre les miennes. Elle se pendit à mon cou.
Accroche-toi, Hirose.
Elle rompit notre baiser et son regard m'interrogea.
« Pourquoi ? Pourquoi fais-tu si attention à moi... Je n'ai jamais rien fait pour le mériter, au contraire...
— (Je secouai la tête et repris la route) Tu crois que je suis quelqu'un de bien, moi ? »
Elle m'emboîta le pas en attrapant l'enrênement de son cheval au passage.
« La meilleure personne que j'ai rencontré...
— Hé, tu n'as pas du rencontrer beaucoup d'hommes biens, mon apprentie.
— Tu éclaires mon esprit, Maître Zed... »
Un gloussement m'échappa. Ma belle, je guiderai ton esprit vers la lumière.
Le rideau tombe sur la salle obscure.
Fin de l'acte III.