« Je ne comprends plus rien, Maître Zed, maugréai-je. Maître Kusho a l'intention de libérer Jhin. Un groupe de guerriers s'apprête à quitter le col sud au lever du jour. »
Zed demeurait impassible dans mon dos.
« Le pire, frissonnai-je, c'est qu'il m'a demandé de me joindre à eux... Il a au moins le mérite de ne pas me traiter comme la brebis galeuse, lui... (le long silence de Zed me pesa) Essaye-t-il de me tester ? ... Je suis perdue... que dois-je faire ? »
Je soufflai.
« Ah, mais évidemment, grinçai-je. Évidemment, tu n'as rien à dire toi... »
Je me tournai vivement vers lui.
« Parce que tu n'es pas là ! »
Un vif revers de main fit fondre les ombres du leurre de Zed dans la pénombre du dortoir. Je reculai d'un pas et me laissai tomber sur le rebord de mon lit. Je fermai les yeux, les couvris de mes paumes glaciales dans l'espoir de voir jaillir une illumination. Mais à l'inverse, mon esprit agité tordait mon corps. La discorde qui me fragmentait de l'intérieur me fit basculer d'un côté. Puis de l'autre. Quelle torture ! Plus que jamais, je me consumai dans les flammes de deux passions opposées dont la coexistence s'apprêtait à m'exploser au visage.
Je rouvris les yeux sur mes deux bras, les détaillai successivement. À droite, flamboyaient de lueurs dorées les élégantes gravures à fleur de cuivre. À gauche, les ténèbres pigmentaient mon épiderme d'une allégeance aveugle.
« Maître Zed... couinai-je. J'ai besoin de toi... plus que jamais. J'ai besoin que tu me rattrapes... mais tu m'as déjà... lâchée. »
Le désarroi troubla ma vision. Déchirée entre l'envie irrépressible de hurler ma peine et celle de l'étouffer, je m'allongeai dans le lit, me recroquevillai, me retournai encore et encore.
Encore et encore. Mon cœur succombait à la poigne ardente qui l'enserrait. J'osais — et je me maudissais plus que jamais pour cela, — j'osais penser à déshonorer ma promesse, à me rendre coupable de l'irréparable. Je me retournai sous la pression, mon corps n'était pas apte à endurer une telle charge d'émotions contradictoires en une seule fois.
Merde ! Pourquoi Maître Kusho a bien plus d'estime pour moi que toi, Zed ?!
Dans un élan de colère, j'agrippai mon oreiller pour l'envoyer valdinguer à l'autre bout de la pièce. Dans sa course, il emporta et brisa au sol une fiole de verre. Je me redressai. Enferrée dans le déni de l'absence de mes camarades, je m'attendais à ce qu'on me fasse remarquer ma maladresse. Mais le silence qui baigna l'espace se fit l'écho d'un vide absolu : j'étais seule.
Seule, certes. Mais l'espace d'un instant, un murmure runique pulsa à travers la pièce. Je me levai d'un bond et ouvris un petit meuble pour en extirper mon précieux sac à dos en cuir. J'en tirai le masque de Jhin. Du bout des doigts, je caressai lentement ses reliefs et redessinai ses contours contrastés. Alors que je m'égarais sur les ombres de son sourire d'albâtre, son œil ambré me captura depuis la fente gauche de son regard. Je vibrai à chaque inspiration. Je m'abandonnai à cette sensation plaisante, incapable de résister aux liens tissés dans ma chair, eux qui démêlaient si bien le fil de mes pensées. Si agréables.
Limpide, le désir tant refoulé d'une fin parfaite ruissela sur mon âme. Libérer Jhin m'accorderait son pardon, l'ultime chance d'admirer la pureté de son art façonner mon propre corps dans l'apothéose qui scellerait mon sort. J'inspirai profondément. Je vibrai plus fort encore.
Cette fin a toujours été une évidence, non ?
L'ivresse me tira un sourire. Je rangeai le masque dans le sac et le refermai consciencieusement.
Mon âme s'était apaisée.
Ma décision était prise.
๑๑இ๑๑
L'aurore s'apprêtait à barioler la toile du ciel alors que je chevauchai jusqu'au point de rendez-vous. À chaque foulée, les enrênements tintaient et mes sacoches frictionnaient le cuir de la sellerie. Progressivement, un petit groupe d'individus se détacha du paysage. J'en dénombrai quatre. Quatre seulement. Attendaient-ils des renforts ou disposaient-ils d'une force démesurée ?
En m'approchant, la stature large et robuste de trois d'entre eux me rassura. Le quatrième s'avérait plus efflanqué. Il portait sur son dos un sac bien trop encombrant pour ses épaules et maintenait sous son bras un large parchemin enroulé. Au-dessus du masque noir qui échafaudait chacun de leurs visages jusqu'au nez, leurs regards m'étudièrent jusqu'à ce que je m'immobilise à leur niveau.
L'un d'eux s'avança.
« Maître Kusho ne s'est pas trompé, ravi de te compter parmi nous, Hirose. »
Sa voix était graveleuse et emprunte d'une quiétude déconcertante. Je les toisai un à un :
« Je pourrais vous dénoncer pour trahison.
— Quelle trahison ? s'exclama la voix grave d'une femme. Nous suivons les ordres de notre Maître ! »
Je considérai le quatrième membre du groupe. Le plus décharné se révélait être une femme en réalité. Son regard noir me fusilla sans retenue.
« Je me joins à vous, soufflai-je. »
๑๑இ๑๑
Notre petit convoi suivit de nombreux sentiers rocheux, traversa des semblants de forêts en versants de montagne, enjamba de petits ruisseaux, progressant sans ralentir sur des terrains parfois difficiles à d'accès. De chemins en talus, nous détournions les routes les plus fréquentées, nous ne nous arrêtions que pour manger et dormir, cheminant sur des jours entiers.
L'expédition dura si longtemps que j'avais fini par taire mon impatience pour m'abandonner à une illusion de camaraderie. Elvic menait notre escouade, organisait les rondes de surveillance pour que nous puissions nous reposer par alternance. Ses ordres, à l'image de son autorité, n'étaient jamais contestés. Shiika et Renast s'effaçaient dans l'ombre de leur chef, mais leur puissance tranchait au vif. Je les avais observés repousser une meute de loups sans arme ni sort. Virnaa, elle, s'enveloppait de mystères, le nez dissimulé sous son masque, même au repos. Les cheveux bruns bouclés enroulés dans un chignon approximatif, elle s'évertuait à conserver ses distances sur tous les plans. Compas dans l'œil et carte en main, elle se contentait de guider nos pas dans l'inconnu. Fine observatrice, elle s'en tenait strictement à son rôle et les conversations futiles l'irritaient.
Un soir, alors que nous étions toutes deux de guet, je l'observais déposer de nouvelles bûches dans le foyer. Assise en tailleur, je tendis les mains vers les flammes renaissantes pour réchauffer mes doigts engourdis par la fraîcheur nocturne. J'observai un instant les ombres danser sur ce que son masque laissait paraître de son visage : ses yeux sombres, son front légèrement ridé et ses fins sourcils bruns, dont l'un, le gauche, était entaillé d'une légère cicatrice en oblique. Je m'interrogeais sur ce qui la motivait à suivre Maître Kusho...
« Je pensais que Maître Zed était le véritable Maître des Ombres... »
J'avais pensé tout haut, m'en étonnant après-coup. Virnaa me piqua d'un regard en biais :
« Il l'est. »
Sa réponse brève m'indiqua qu'elle ne souhaitait pas s'embarrasser d'une discussion. Mais une question me brûla les lèvres :
« Pourquoi ne pas lui être loyal ?
— Je peux te retourner la question.
— Pourquoi suivre Maître Kusho ? Libérer Jhin vous semble juste ?
— Je peux te retourner la question. »
Je soufflai. J'étais sincèrement curieuse de connaître son point de vue. Je savais que notre cartographe y serait indifférente, mais je m'aventurai à répondre :
« En ce qui me concerne, j'espère obtenir le pardon de Jhin, du moins, suffisamment pour qu'il accepte de... me sublimer. »
Les yeux de Virnaa s'écarquillèrent à la lueur dorée du feu crépitant.
« Te « sublimer » ? Pitié, me dis pas que tu veux qu'il te bute ?
— C'est la première fois que je suis en paix avec l'un de mes choix... Sans doute parce que si Jhin me tue, je n'aurais plus aucun compte à rendre. À personne. Ni à Maître Zed, ni à mes camarades, ni même à ma sœur...
— Pas besoin de crever, t'auras au moins le mérite d'être fidèle à toi-même. Tu sais ce que je vois quand je mate ta face de félée ? (elle laissa un silence) Une gamine capricieuse incapable d'assumer les conséquences de ses actes. »
Touchée. Et furieusement même. J'osai :
« Parce que tu peux vivre comme ça, toi, avec tous ces morts sur la conscience ?
— T'as envie de jouer les donneuses de leçon, ma fille ? Sur l'échiquier de la morale, t'es qu'un putain de pion ! Va pas croire que la mort est une porte de sortie paisible, tu sais pas ce qui t'attend de l'autre côté ! J'te connais pas, je t'apprécie pas, mais regarde-toi ! T'es qu'une merdeuse qu'a rien vécu et qui se pense assez sage pour juger les autres !
— Tu ne sais rien de ce que j'ai traversé...
— Le monde tourne pas autour de toi, tu piges ? Ta conception de la vie, de la morale, c'est étriqué dans ta cervelle de piaf et personne n'en a rien à foutre ! Mais je vais être gentille et te donner un bon conseil : Maître Kusho a l'air de penser que t'es plutôt balèze. T'as suivi un entraînement ? Au lieu de le gâcher en crevant maintenant, tu pourrais toujours te rendre utile à quelqu'un pour compenser tes mauvaises actions si ça te pèse autant ! »
Ses mots étaient aussi brûlants que le regard qu'elle me lança et je n'eus pas le courage de le contrer. Je baissai les yeux vers les flammes. Coulée cette fois.
« Reprends-toi et va voir à quoi ressemble le vrai monde au lieu de laisser les autres penser à ta place, espérer mourir "sublimée" ou je ne sais quelle connerie ! Et surtout, s'il te prend l'envie de juger quelqu'un qui ne pense pas comme toi : ferme-la ! Tu sais quedal !
— VOUS ALLEZ LA FERMER ?! »
Le rugissement du chef mit un terme définitif à notre discussion.
๑๑இ๑๑
Les immenses contreforts de Tuula se dressèrent dans la montagne au terme d'un après-midi de marche. Je flattai doucement l'encolure de Daigo, immobile, le regard aspiré vers les remparts qui me dominaient de leur envergure démesurée. Sculptée dans la roche brute comme si la montagne avait été soumise de force à la pression de l'architecture, édifiée contre son gré en deux grandes enceintes qui se rejoignaient par ses renfoncements, Tuula s'érigeait de toute sa puissance, monstrueuse et gigantesque, sinistre à en faire pâlir les blanches cités démaciennes. Je frémis.
Nous marquâmes une pause jusqu'à la tombée de la nuit. Elvic s'assura que nous maîtrisions le plan élaboré de toutes pièces par les stratèges de Maître Kusho et tous nous apprêtions aux derniers ajustements pour déloger notre cible.
Je resserrai les sangles de mon sac à dos, envahie par l'ivresse de cette première et dernière mission officielle pour l'Ordre des Ombres, du moins, pour sa branche secondaire douteuse.
La magie me secouait, agitée d'une impatience grandissante à mesure que nous approchions silencieusement. Je me fis invisible et suivis mes complices vers l'immense porte qui dominait l'avant de l'enceinte barricadée. Il n'y avait qu'une porte pour entrer à Tuula. Une seule et unique porte rudement gardée. Une seule porte pour y entrer. Une seule pour en sortir.
Virnaa, les mains faussement ligotées, se faisait escorter jusqu'à l'entrée où cinq gardes stoppèrent notre avancée.
« Qui va là ?! s'éleva une voix dure et autoritaire. Déclinez votre identité et le motif de votre venue !
— Nous avons été retardés, répondit distinctement Elvic. Je suis Serav, nous transférons la détenue Salenya au sein de Tuula ! Nous avons une missive officielle. »
La lourde porte glissa dans un bourdonnement de pression sourde mêlée de tintements d'engrenages. Les gardes ne m'avaient pas perçu et, m'en tenant strictement au plan, je me contentai de suivre mes complices à l'intérieur de l'édifice. Nous entrâmes avec une facilité déconcertante, mais je m'avisai de rester attentive sous peine de compromettre la mission à la moindre erreur.
Ce qui sembla être le chef de la garde s'empara du parchemin qu'Elvic lui tendit avant de le dérouler pour y glisser un regard sévère.
« Conduisez-la en cellule intermédiaire nord, intima-t-il à ses sous-fifres. Merci messieurs. Effectivement, nous vous attendions depuis trois mois.
— Nous avons eu quelques contretemps, s'excusa Elvic. »
Deux gardes embarquaient Virnaa. Je lui collais déjà au train, marchais agilement dans ses pas, profitant du frottement de ses bottes crantées sur le sol pour feutrer mes propres foulées. Les torches perçaient tout juste l'obscurité ambiante qui nous engloutissait et je réprimai un profond malaise. Ce lieu était la matérialisation de la crainte la plus profonde qui m'habitait lorsque je figurais aux côtés de Jhin, suintant la déchéance, chargeant l'atmosphère de vapeurs humides et irrespirables. La mort entre ces murs était l'antithèse même d'une mort sur la scène rutilante de Jhin.
Sur les traces de Virnaa, je me coulais le long des barreaux métalliques de plusieurs rangées de cellules. La majeure partie des détenus sommeillaient, certains ronflaient, d'autres au contraire, se perdaient dans des lamentations incessantes, des gémissements plaintifs emprunts de désolation. Je frissonnai, le cœur comprimé à l'idée que Jhin ait pu y séjourner si longtemps.
Nous nous arrêtâmes soudain près d'une cellule vide. Virnaa se racla bruyamment la gorge et, aussitôt, je suivis son signal. Je fis converger le sang des deux gardes sur leurs gorges respectives. Ils s'effondrèrent sur le coup sans même avoir eu le temps de protester.
« Fulgurante, sourit Virnaa. »
Je rompis mon invisibilité tandis que les liens de ma comparse s'échouaient au sol. D'un pas hésitant, je m'enfonçai un peu plus dans le couloir lugubre, les yeux rivés sur la cellule attenante. Mon cœur tambourina. Vêtu d'un uniforme de détention blanc, Jhin était sereinement assis sur un sommier sommaire, adossé au mur, le nez plongé dans un livre. Il releva doucement la tête et son regard croisa le mien. Dans le fond de ses yeux ambrés, son étonnement me fit détourner le regard. Mon souffle s'accéléra. L'effervescence me gagna, un mélange paradoxal de confusion et d'euphorie. Lorsqu'il se leva pour s'approcher de moi, je suivis scrupuleusement du regard ses mouvements lestes, troublée. Je relevai doucement les yeux vers son visage qui me surplombait entre les barreaux rouillés. Son regard me sonda avec une intensité... renversante.
« Hirose... observa-t-il. Que me vaut cet honneur ? »
J'hésitai, considérant chacune de mes paroles avant de répondre. Dans le même temps, la porte de sa cellule s'ouvrit dans un grincement : Virnaa avait achevé son ouvrage.
« J'espère que je vous dérange pas, dit-elle. On se tire !
— Attends, ordonnai-je. »
La brune me dévisagea. Tandis que Jhin sortait de son cachot, je fis glisser mon sac à dos le long de mon bras pour le lui tendre.
« Il semblerait que ce soit à toi, lui assurai-je. »
Je risquai un regard à la dérobée. Ses iris d'ambre me capturèrent et s'enfoncèrent dans mon âme. Il saisit le sac sans me lâcher des yeux et un sourire en coin se dessina sur son visage amaigri, durci par l'obscurité.
« Merci.
— Hé ! tinta une voix fluette. Moi aussi, je veux sortir ! »
Je me penchai pour observer deux petits bras qui s'agitaient bien trop bas entre deux barreaux de la cellule voisine.
« Pourquoi as-tu été enfermé ? demandai-je en m'approchant.
— Bordel, Hirose ! pesta Virnaa. T'approche pas, on se tire ! »
J'entendais tout juste les grognements de Virnaa, la curiosité avait pris le pas sur ma concentration. Mon sang se figea lorsque je discernai la silhouette d'un enfant se cramponner aux barreaux.
« Ils ont enfermé un enfant ! m'indignai-je. »
Jhin avait attaché son masque et sa ceinture. Tout en rechargeant son arme à feu, il rit doucement :
« Kaelan est mignonnet, mais, par moments, il est habité par un démon.
— C'est pas de ma faute... gémit l'enfant. »
Ses épais cheveux blonds bouclaient autour de son visage de chérubin. Dans son regard d'un bleu profond, sa détresse me décontenança. J'observai un instant les barreaux, approchai une main hésitante. Ma magie fléchit sur le coup. Cette cage possédait un champ d'énergie négative, elle absorbait la magie spirituelle. Je m'éloignai aussitôt d'un pas.
« Libère-le, ordonnai-je sèchement à ma camarade.
— T'es malade ou quoi ?! protesta-t-elle. »
— Libère-le ou je ne bouge pas d'ici ! »
Dans un geste sec, Virnaa s'arma de ses outils pour crocheter la serrure en tiquant.
« Merci Madame ! sourit le jeune garçon. »
Son regard s'embrasa d'une lueur intense, comme s'il dévorait mon âme. Le doute me submergea et je lançai un regard à Jhin pour m'assurer de la pertinence de ma décision. Il ne s'interposa pas, impassible, et j'osais espérer que, si danger il y avait, il m'aurait retenu.
La porte se déverrouilla dans un cliquetis et le garçon s'avança sagement vers nous.
« Te méprends pas, gamin ! l'avertit Virnaa. La dame est gentille, mais elle peut aussi te faire exploser les entrailles d'un battement de cils. Alors, tu te tiens tranquille, c'est clair ?
— Très clair, frémit le garçon en se cachant sous ses boucles blondes. »
Le métal cliquetant du chargeur de Jhin résonna dans le couloir. Virnaa me lança un regard entendu. Aussitôt, je déployai mes ombres tandis que mon alliée siffla entre ses doigts avant de déclarer :
« Suivez-moi, maintenant. Courez ! »
Je m'élançai derrière les trois fugitifs. Je dispersai mes ombres, les laissant s'insinuer à grande vitesse dans les couloirs sombres qui s'ouvraient devant nous. Alerte, je décelai un garde fondre dans notre direction depuis un couloir adjacent. Lorsqu'il fut à portée de sort, je fis jaillir tout son sang pour le renvoyer à pleine puissance comme une lame sur deux autres gardes qui s'apprêtaient à nous barrer la route. Ils s'écroulèrent sous l'impact.
« Il y en a trois autres derrière ! informai-je. Quatre ! Cinq ! Plus encore ! »
Virnaa passa en position offensive, s'affublant de shuriken d'ombre.
« Par ici ! s'écria-t-elle en dérapant dans l'angle d'un second couloir. »
Mon cœur rata un battement. Mes ombres percevaient une patrouille entière dont l'aura spirituelle me glaça le sang. Et nous déboulions dans leur direction ! Les deux autres cavalaient derrière elle sans s'interrompre et je galopai à leurs trousses. Un étroit corridor déboucha sur une petite salle remplie de gardes. Nous fûmes accueillis par une salve de flèches que Virnaa para de ses ombres. Je fis exploser deux soldats sur le coup, mais les autres semblèrent contrer mon sort. Un garde fondit sur nous en hurlant. Jhin déploya son bras. Le premier coup de feu lui explosa la tête en une nuée de lucioles scintillantes. Mon cœur s'embrasa. Que ce spectacle m'avait manqué !
Dans un vacarme frénétique, les détenus s'étaient éveillés, leurs hurlements déferlèrent en une multitude d'échos incompréhensibles. La prison tout entière grondait, vibrait, se déchaînait sous l'emprise du chaos.
J'esquivai la charge d'un garde qui m'avait rattrapé et au même instant, une balle se logea entre ses yeux avant d'éclater son visage en ondes dorées. Les assaillants se déployèrent soudain en arc de cercle autour de nous. Je cédais un instant à la panique lorsque je constatai que mes sorts ne les atteignaient plus. Virnaa érigea un bouclier d'ombre autour de nous. Je plongeai la main dans ma sacoche et me saisis de deux kunais, m'apprêtant à disparaître. La main de Jhin me saisit le poignet.
« Où serait l'élégance ? demanda-t-il en armant son bras. »
Un ballet de détonations ébranla tout le bâtiment. Le gamin s'écroula au sol, les poings collés sur ses oreilles et je l'aidai à se relever. Entre chaque tir, Jhin bombardait la salle de grenades sur un tempo soutenu. La chair explosa en une fresque écarlate démesurée, les corps s'ornèrent de fleurs de chair auxquelles se mêla une pluie de pétales d'or. Mon cœur palpita. J'esquivai de justesse un garde qui tentait un assaut de revers, torsadai son sang dans les airs pour denteler la composition de Jhin de ravissantes roses pourpres. Son œil me scruta l'espace d'un instant et je ne pus réprimer un sourire.
« Charmant, commenta-t-il. »
Dans le fond de la salle, un portique en bois éclata sauvagement. Elvic et ses deux suivants débarquèrent sur la scène avec un air surpris.
« Par là ! nous cria Elvic. »
Nous filâmes avec le même empressement dans sa direction. Nous traversâmes à fond de train plusieurs couloirs jonchés de corps inertes, les esquivant à la hâte en bonds et dérobades. Je déployai mes ombres en amont de notre course. Ma perception à distance me déchira aussitôt les entrailles. Mes alliés n'en avaient pas conscience, mais l'ultime porte de l'enceinte achevait de se refermer et un nombre effroyable de gardiens hauts gradés s'apprêtait à nous recevoir. Je distinguai clairement la puissance spirituelle de certains d'entre eux. Ils ne s'apprêtaient pas à nous recevoir, non. Ils s'apprêtaient à nous éliminer !
« Attendez ! m'écrirais-je. Ils sont...
— On les dézingue tous ! me coupa Elvic sans interrompre sa course effrénée. »
Le gamin me saisit par la manche.
« Madame... haleta-t-il.
— Quoi ?
— J'ai un ami qui me dis de passer par là... »
Il désigna du doigt une embouchure étroite dans le fond du couloir. Virnaa amorçait déjà un virage sur sa gauche.
« Un ami ? répétai-je.
— Oui ! On peut sortir par là ! insista Kaelan.
— Virnaa ! hurlai-je à pleins poumons. Tout droit !
— Quedal, ma fille, c'est un cul-de-sac ! rugit-elle en cavalant sur notre gauche. »
Je me stoppai net, l'enfant m'imita. Les autres poursuivirent leur course folle mais Jhin décéléra avant de s'arrêter pour revenir sur ses pas.
« Hirose !! résonna le hurlement furieux d'Elvic.
— Revenez !! insistai-je. »
Je rappelai à moi mes ombres, persuadée jusqu'au plus profond de ma chair que nous ne pourrions affronter de tels adversaires. Malgré l'expertise de Virnaa en cartographie, je décidai de me fier à l'enfant.
« J'espère que tu sais ce que tu fais, me soupira Jhin. »
Sa confiance était gratifiante mais, en l'état, je n'étais sure de rien.
« Par où ? pressai-je le gamin. »
Kaelan saisit fermement ma main puis celle de Jhin. Soudain, le décor se hachura. Un nœud d'angoisse se resserra dans mon estomac. Les murs du couloir s'effondrèrent en silence, avalés par le sol qui se renversa — stable pourtant — pour se couler à toute vitesse sur un horizon de flore sauvage strié d'arbres aux teintes violacées. Du plafond ne persista plus qu'un ciel ouvert sur un voile nocturne étoilé aux nuances rosées. Le tumulte de la prison s'était progressivement feutré dans une mélodie paisible chantée par la respiration d'un vent calme.
La réalité s'est éclipsée.
Face à nous se dressa une immense créature d'un bleu incandescent qui éclaboussa la nuit de sa fourrure dense et soyeuse. D'apparence proche du renard, il se hissa sur ses quatre membres graciles, aussi grand et colossal qu'un ours. Son regard d'azur vif et hypnotique nous sonda un instant puis il se retourna dans un mouvement délicat avant de s'avancer dans les bois.
« Me lâchez pas, dit Kaelan. Il faut le suivre ! Marchez exactement là où il marche ! »
Stupéfaite, bouche bée, je suivis le mouvement sans chercher à raisonner. Nous suivîmes la créature, nous engouffrant à sa suite dans le boisé nébuleux. À mesure que nous progressions, la bête relevait la tête par à-coups, aux aguets. Elle poursuivit sa traversée d'un pas plus rapide, que nous imitâmes à travers une végétation de plus en plus dense. Après quelques minutes, la créature finit par s'arrêter. Elle fit volte-face, s'inclina face à nous, les yeux plongés dans ceux du garçon.
« Merci Meiyo ! lui dit-il avant de nous lâcher la main. »
Aussitôt, le ciel glissa dans le sol à une vitesse vertigineuse, l'horizon forestier déclina pour laisser les montagnes se redresser dans l'obscurité du paysage Ionien. Le murmure lointain du fer qui claque au cœur d'une lutte bruyante nous parvint depuis la prison désormais derrière nous. Je me tournai pour observer l'édifice bâti dans l'escarpement.
« Que s'est-il passé ? balbutiai-je.
— Bah, on est passés par le monde des esprits, répondit simplement Kaelan. »
Jhin détacha son masque et esquissa un sourire :
« Tu abandonnes tes amis ? me demanda-t-il.
— Ce ne sont pas mes amis... soupirai-je. Ils n'avaient qu'à m'écouter... »
Le regard de Jhin me transperça, grisant. Je ne pus lire aucune émotion sur son visage et j'étais persuadée qu'en bon comédien, il les dissimulait sans effort. Moi, en revanche...
« Pourquoi être revenue me libérer, me demanda-t-il. Voulais-tu te racheter ?
— (je haussai les épaules) Te savoir captif était pesant... tu n'imagines pas à quel point...
— Qu'attends-tu de moi ?
— ... »
Il recula de quelques pas, empoigna son arme et la braqua sur moi. Mon cœur s'emballa. Il était prêt à m'offrir ce dont je rêvais depuis si longtemps. Ravie et sincèrement honorée, l'idée de devenir son chef-d'œuvre m'arracha un soupir de bonheur. Je fermai les yeux, imaginant mes derniers instants. Pourtant...
« Non... murmurai-je.
— Non ? s'étonna-t-il en abaissant lentement son arme.
— Je crois que... je devrais vivre encore un peu... »
Le visage de Jhin s'illumina d'un léger sourire. Il rangea son arme.
« Dans ce cas, nous pourrions nous escorter mutuellement, un peu plus longtemps...
— Jusqu'au port le plus proche, acceptai-je. J'ai envie d'explorer ce monde par moi-même et trouver un moyen de me rendre utile peut-être... pour... combler ma dette...
— Ta dette ?
— Je ne mérite peut-être pas la rédemption, mais je ferai de mon mieux. Contrairement à toi, Jhin, tuer m'afflige sincèrement... même si parfois, je dois le faire par la force des choses...
— (Il rit) Tes compositions manquent de poésie, mais elles n'en restent pas moins terrifiantes.
— Je ne veux plus marcher dans ton ombre. Ni dans celle de Zed. Et je ne peux pas me permettre de rester à Ionia, il est capable de mettre une prime sur ma tête après ça... (je soufflai) Je crois qu'il me reste encore certaines choses à exprimer sur mes toiles. Des choses que les mots ne peuvent traduire...
— Alors j'espère que nos routes se recroiseront un jour, souffla-t-il doucement. Que je puisse admirer l'évolution de ton inspiration...
— Et moi ? couina le garçon, attirant notre attention.
— Tu es libre, Kaelan, fais ce que tu désires... mais ne te fais pas attraper. Au fait, pourquoi as-tu été emprisonné ? »
Kaelan s'assombrit. Je m'empressai d'ajouter :
« Peu importe, en fait, vis ta vie !
— Je voudrais venir avec toi, Madame ! Ça a l'air chouette, la rédemption ! »
Le rideau tombe sur la salle obscure.
Fin de l'acte IV.