Varus lui avait laissé un corps épuisé et affamé comme souvent. Il n'avait que peu d’intérêt pour les détails pratiques de la vie quotidienne et préférait laisser les deux humains s’en charger.
La vie de Valmar se résumait à cela : manger, dormir, prendre soin du corps. Et passer le reste du temps à assister, impuissant, à la folie vengeresse de Varus. Avec Kai, ils arrivaient parfois à emporter le contrôle du corps sur Varus et ainsi à limiter les dégâts, mais cela restait rare.
Valmar avait fini par tolérer Varus, par la force des choses. C’était surtout Kai qui avait su percevoir que sa haine dévastatrice cachait en réalité une douleur immense, et qui lui avait fait réviser son jugement sur leur partenaire forcé.
Sans aller jusqu'à dire qu’ils s’entendaient bien, Valmar pouvait admettre qu'une certaine forme de cohabitation cordiale s'était instaurée entre eux. Kai et lui désapprouvaient toujours fermement les actes qu’il commettait mais ils avaient appris à vivre avec. Et de son côté, Varus faisait quelques légers progrès. Il avait cette fois fait l’effort de les amener jusque dans une auberge avant de se replier dans son monde et de leur laisser le contrôle, preuve qu'il commençait à se soucier de leur bien-être commun.
C’était Valmar qui avait pris possession du corps. Leur existence à Kai et lui étant réduite à une simple conscience dans un tout, le risque de se perdre était grand et ils ressentaient le besoin de préserver leur individualité. Il était vital qu’ils puissent chacun avoir leurs moments, aussi brefs soient-ils, où ils étaient des individus à part entière, et non plus un fragment noyé dans un ensemble. Des moments où le corps n’appartenait plus qu'à un seul d’entre eux.
Même si Kai n'était pas loin dans son esprit, Valmar le sentait. Il n'était jamais loin.
Valmar s’attaqua d’abord à calmer la faim qui faisait gronder son ventre en engloutissant le repas déposé à la porte par l’aubergiste.
Une fois rassasié, il se plongea dans la baignoire remplie et laissa l’eau chaude détendre ses muscles endoloris. L’air moite qui s'échappait de son bain le fit somnoler. La fatigue était écrasante. Il ne savait pas depuis combien de temps Varus n’avait pas pris de repos. Il était frustrant de devoir dormir quand si peu de temps lui était alloué, mais ce corps était tout ce qui leur restait, il devait en prendre soin et se plier à ses exigences. Il termina de se laver puis sortit tout dégoulinant de la baignoire.
Son regard fut attiré par un homme nu dans le miroir de la salle de bain. Il avait toujours du mal à se faire à l’idée que ce reflet était le sien désormais. En y regardant de près, il reconnaissait certains de ses traits.
Mais ceux de Kai étaient les plus flagrants à ses yeux. Pendant un instant, ce fut comme si le miroir avait disparu et que Kai, la lumière de son cœur, se trouvait véritablement en face de lui.
Valmar tendit la main vers sa joue. Ses doigts ne rencontrèrent que la froideur du miroir.
Malgré les deux présences dans sa tête, Valmar se sentit soudain terriblement seul. Jamais plus il ne pourrait sentir la peau de Kai sous ses doigts. Alors que les larmes lui montaient aux yeux, ses bras se mirent à bouger d’eux-mêmes et entourèrent son propre corps en une chaleureuse étreinte.
« J’ai senti que tu en avais besoin. »
La voix de Kai était un souffle dans sa tête, comme s'il avait murmuré ces mots à son oreille.
Valmar ferma les yeux pour occulter l’image et mieux se concentrer sur la sensation. Ce n’étaient pas ses propres bras qui l'enlaçaient. C’étaient les bras de Kai.
« Je suis là. Je suis toujours là. »
Comment, après tout ce qu’ils avaient vécu, pouvait-il toujours être aussi profondément bienveillant, à l'écoute et attentionné ? C’était comme si rien ne pouvait l’impacter, qu’il demeurait fidèle à lui-même, immuable, quelles que soient les épreuves. Il était le roc qui lui avait permis et qui lui permettait encore de tenir bon. Le sentiment qui emplit le cœur de Valmar était si intense qu’il lui donna le vertige.
– Je t’aime Kai. Je t’aime tellement.
« Moi aussi, je t'aime. »
Valmar reprit le contrôle de ses bras et Kai se replia dans son esprit.
– Attends ! Reste !
Valmar ressentait le besoin d’exprimer la puissance de ses sentiments autrement que par des mots. Il lui fallait les partager avec Kai. Physiquement. Il passa sa main sur son ventre avec douceur.
– Kai, est-ce que tu le sens ?
« Oui, je le sens. »
Valmar continua alors à faire glisser ses doigts sur le corps nu et humide. Il sentait la fermeté de la peau sous ses paumes, mais il ne ressentait pas les caresses qu’il prodiguait. En cet instant, toutes les parcelles du corps qu’il touchait n'étaient pas les siennes. C’étaient celles de Kai.
Quand ils étaient encore deux individus à part entière, Valmar pouvait constater l'effet qu’il faisait à Kai en observant ses réactions, les frissons qui le parcouraient, l’expression sur son visage, la vitesse de son souffle. Cette fois, il était privé de tous ces indices. Mais l'état d’esprit de Kai diffusait dans sa tête. Il ressentait le plaisir qu’il lui donnait directement par le lien entre leurs consciences. Kai aimait ce que Valmar lui faisait.
Sa main glissa alors jusqu'à son entre-jambes, effleura la peau fine, délicate et sensible de cette zone et saisit son érection naissante.
Ni Kai, ni Valmar n’avaient encore osé s’emparer du corps de façon si intime. Mais il leur appartenait autant qu’il appartenait à Varus, c’était leur droit le plus légitime.
Sa poigne se resserra sur son membre et commença à le masser délicatement.
« Val… Continue. »
L’excitation de Kai, contagieuse, montait en lui et se propageait à Valmar. Emporté par elle, les joues en feu, il intensifia ses caresses intimes, jusqu’à ce que l’esprit de Kai choisisse de se mêler au sien. Soudain, il ne sut plus s’il était celui qui prodiguait du plaisir ou celui qui le recevait. Leurs âmes fusionnaient en un ensemble parfait, unies par leur désir mutuel.
Ce fut le moment que choisit Varus pour refaire surface dans leur conscience.
« Putain, qu’est-ce que vous foutez, merde ? »
Contrarié par les sensations qu’il ressentait lui aussi dans ce corps commun, il força pour reprendre le contrôle. Kai et Valmar firent bloc.
– Varus, laisse-toi faire.
Varus força à nouveau, mais l’impétuosité de leur désir était telle qu'elle le laissa en échec.
La main sur le sexe avait augmenté le rythme. Les muscles étaient agités de petits tremblements. Le souffle qui s’échappait des lèvres était court et saccadé. Il était proche de l’extase. Ils étaient proches de l’extase.
Kai et Valmar, au contrôle partagé du corps, émirent de concert un gémissement rauque, la semence macula les doigts et l’orgasme les emporta, corps comme esprit.
Durant un instant, chacun resta inerte et silencieux. Puis Valmar reprit les devant, il se rinça rapidement et traîna le corps toujours secoué par l’intense sensation qui l’avait parcouru jusqu'au lit. Il s'effondra aussitôt dans un sommeil profond.
Pour Varus, Kai et Valmar, le repos du corps et de l’esprit se dissociaient. Ils étaient encore tous les trois pleinement conscients et se remettaient de la vague de plaisir qui les avait submergés.
« Vous ne me refaites jamais un coup pareil ! » gronda Varus.
« Quoi, tu n’as pas aimé ? »
Un éclat de malice résonnait dans l’intonation de Valmar. Il était ravi de ce qu’il avait fait.
« Certainement pas. »
Il ne pouvait pas leur mentir, leurs âmes étaient liées. Il refuserait de l’admettre, mais cela ne l’avait pas laissé indifférent.
« Tu n'étais pas obligé de venir. On était bien tous les deux. » intervint Kai.
« Qu’est-ce que tu crois ? Je ne peux pas en faire abstraction comme ça. Vous n’avez pas à faire n’importe quoi avec le corps sans mon autorisation. »
« Tu es bien mal placé pour dire ça. » rétorqua Valmar.
« Moi en tout cas, j’ai aimé. Merci Val. »
« Avec plaisir. »
« Pourquoi diable a-t-il fallu que je tombe sur vous comme réceptacle ? Je suis maudit. »
« Pas le choix, nous sommes dans le même bateau maintenant. »
Varus grogna et s’effaça pour retourner s’isoler dans les tréfonds de la conscience.
Malgré ses protestations, Kai et Valmar sentaient bien que Varus commençait à s’adoucir. Et leur expérience de ce jour, au-delà de renforcer leur lien et de leur avoir offert une intimité à laquelle ils n’avaient pas eu le droit depuis bien longtemps, les avait réconfortés sur leur sort. Ils avaient beau être moins puissants que Varus, ils avaient encore leur mot à dire, ils avaient encore du pouvoir sur leur destin, aussi mince soit-il.