La Symphonie des Âmes errantes

Chapitre 6 : Acte I - Scène 5

Par missjhin

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Acte I - Scène 5

« Le désespoir... relève le goût »


TW : violence, sang, gore et mutilation


Sa voix s'était rapprochée et j'avais esquivé une frappe qui n'était pas venue. Elle m'avait contourné. Par les airs, en bonds zigzagants. Elle me débordait en vitesse, me surpassait en vélocité et elle me contrôlait depuis ses perchoirs improvisés. Je me ruai sur le pont et m'engageai vers la balustrade. Mira glissa en oblique le long d'un câble, se réceptionna en souplesse sur le rebord du garde-corps où les semelles de ses cuissardes trouvèrent un parfait équilibre.

« Ça picote à l'épaule ? s'enjoua-t-elle d'un plaisir pervers. »

Je m'étais immobilisée net pour la défier du regard. Haletante, légèrement. Attentive, intensément. Je m'attendais à ce qu'elle franchisse d'un saut offensif les deux pas qui nous séparaient. Elle n'en fit rien. Elle pencha la tête, devinait mes intentions — par instinct sans doute. Alors je reculai d'un pas et, pour faire diversion pendant que j'attirai de longues traînes des flots dans son dos, je feignis d'engager la discussion :

« Tu nous cherchais apparemment. Alors je suis venue discuter... »

Les filets d'eau se cristallisèrent derrière elle, et je m'apprêtais à les décocher en flèches sur ses points vitaux. 

« Vraiment, c'est toi qu'on cherchait ? Et où est ton petit copain blindé de thunes ?

— CAPITAINE ! hurla un membre d'équipage. »

Trop tard. J'avais propulsé trois tirs. Elle esquiva d'une volte éclair, sans même montrer un signe d'effort, pour atterrir face à moi. Je reculai aussitôt, réajustai mes appuis, prête à l'affronter.

« Amusant, tes petits tours de magie ! sourit-elle. Mais, on dirait que la chance est de mon côté, pas vrai ? T'aurais pas croisé... un chat noir ?! »

Elle enchaîna d'un crochet incisif, qui, si je ne m'étais pas dérobée d'un bond arrière, m'aurait tranché en rondelles. Elle me dominait. Je reculai encore, extirpai une myriade de gouttelettes pour les abattre sur elle en une large et puissante salve. Elle s'en soustrait de quelques sauts si vifs qu'elle s'était déjà agrippée au cordage avant même que je n'aie pu la suivre du regard. « Insaisissable ». Ce mot prenait tout son sens. Et pourtant.

Et pourtant, je l'avais touchée, quelques minutes auparavant, lorsqu'elle s'était jetée sur moi, j'avais empoigné ses cheveux. J'inspirai profondément, persuadée d'avoir trouvé son point faible : la laisser m'attraper à nouveau. Me laisser toucher pour l'avoir à portée de tir.

Elle entama une descente tranchante dans ma direction. Trop brutale. Trop rapide pour que je la subisse de plein fouet. J'esquivai. Elle rebondit en arrière, retrouva son cordage et réamorça un assaut virulent. J'esquivai encore, elle rebondit, encore. Même technique, même portée, même coup, même angle. Que cherchait-elle ? Encore une fois, attaque, esquive, bond en arrière. Voulait-elle m'épuiser ? Elle jouait comme un félin avec la proie qu'il sait déjà condamnée, un sourire de plaisir pur et primaire sur ses lèvres étirées. Je tirai une nouvelle salve de flèches aquatiques de toutes parts, dans l'espoir de la piéger dans le meilleur des cas, d'identifier d'éventuels angles morts, dans le pire. Elle s'extirpa de justesse. M'adressa un sourire vicieux.

Puis elle plongea de nouveau. Je m'écartai, pivotai légèrement, mais pas assez, volontairement. Je parai en partie son coup de mon bras cuivré, déviai légèrement la trajectoire de ses griffes qui s'enfoncèrent dans mon épaule. Et je m'effondrai au sol, m'étalai sur le dos sous son poids. Elle s'apprêta à dénicher ses griffes de ma peau. Ses yeux s'écarquillèrent. Elle comprit. Mes doigts immobilisaient son poignet depuis une seconde. Une seconde, c'était suffisant. De toute ma puissance, je décochai un projectile du liquide le plus proche : mon propre sang. Il fusa de ma plaie ouverte comme un tir de baliste dans sa poitrine. Pas le temps d'esquiver. Du moins, elle pivota assez pour éviter un coup fatal. Le sang lui pénétra la cage thoracique, elle toussa. De ces quelques gouttes, cet extrait sur lequel j'avais tout le contrôle, je m'apprêtai à la ciseler de l'intérieur. Elle se redressa, tituba, feula, cracha, les mains plaquées contre sa poitrine. 

« C'est fini pour toi ! triomphai-je. »

Soudain, une détonation retentit. Une balle explosa le plancher derrière moi, m'obligea à rouler de côté, et je perdis le contact avec Mira. Un lourd filet de pêche encore poisseux s'écroula sur moi. Étreinte, je libérai mes ombres et... un coup violent me percuta l'arrière de la tête.


๑๑இ๑๑இ๑๑இ๑๑இ๑๑


J'émergeai dans une position inconfortable. Les poignets ligotés au-dessus de la tête, les chevilles saucissonnées par des cordages ; j'étais solidement attachée au mât du navire qui voguait sous un soleil au zénith. Outre la douleur à l'épaule, j'avais une migraine de tous les diables et mon sang coagulait en cascade figée de mon épaule à ma poitrine, de ma poitrine sur ma hanche. Et ce qui me scia les tripes, ce fut cette sensation, cette brûlure intense et inhabituelle qui tiraillait ma blessure à l'épaule, cette faiblesse palpable qui m'engourdissait des pieds à la tête, la sensation de ne plus ressentir la magie circuler en moi. Mon souffle s'accéléra.

L'équipage s'affairait sur le pont et personne ne sembla me prêter attention. Discrètement, je tentai d'attirer un peu d'eau de mer pour confirmer ce que je savais déjà : c'était peine perdue. Ma magie était inactive. J'étais foutue cette fois. Et je commençais à songer que non seulement j'étais en retard pour le ragoût de Sélène, mais surtout, que je n'y goûterais probablement jamais. J'avais été stupide ! J'aurais dû m'en tenir aux sages conseils d'Arek au lieu de lâchement l'abandonner !

« Elle est réveillée, va prévenir la capitaine, s'éleva soudain une voix féminine. »

La femme me dévisagea et j'en fis de même. Sous ses cheveux noirs coupés ras d'un seul côté, ses traits étaient détendus bien qu'elle semblait cruellement amusée de ma situation :

« C'est la première fois que je vois quelqu'un toucher notre capitaine.

— Merci pour le compliment... 

— Oh, je suis sérieuse. Mais qu'on soit obligés d'intervenir l'a rendu furax. Plus que d'habitude en tout cas. Je la ramènerais pas, à ta place. »

Lorsque plusieurs pas lourds et pressés firent vibrer le pont, je sentis mon estomac se digérer lui-même avant de me remonter aux lèvres. La capitaine me fixait avec une intensité menaçante, elle ne souriait plus. Elle hurla à l'un de ses matelots :

« On arrive bientôt ?!

— Dans une demi-heure, capitaine ! »

La Vastaya retrouva alors son sourire carnassier, elle me dévisagea et d'une voix suave, murmura :

« Parfait... on va pouvoir s'amuser... »

Je ne lâchai pas son regard. J'imaginais son corps lacéré de lames d'eau, perforé par la déferlante de ma haine. Elle me lâcha des yeux pour balayer les visages de son équipage qui s'était amassé devant nous.

« Où est Broll ? grogna-t-elle.

— Il est occupé... répondit un homme au teint hâlé avec un harpon suspendu à son ceinturon.

— Occupé ?! Va le chercher !

— (L'homme sembla confus) Il... il s'occupe de la fille...

— J'aurais dû l'éventrer celle-là ! Va me chercher Broll immédiatement, et qu'il vienne avec elle, faudrait pas qu'elle manque ça ! Qu'est-ce que t'attends ? Bouge ton cul ! »

L'homme se retira au pas de course. La capitaine se tourna vers moi.

« T'as réussi à me blesser, ça me touche... 

— T'es peut-être pas aussi insaisissable qu'on le dit, finalement, crachai-je.

— (Elle se lécha la babine.) Je vais te le faire payer au centuple, t'as pas idée... »

Je m'enraidis. Je tentai de garder contenance, espérant que ma magie me revienne par je ne sais quel miracle. Après tout, c'était possible, n'est-ce pas ? Mon estomac se noua.

Je reconnus cet homme qui débarqua sur le pont. Il avait fière allure, le Broll. Il portait cette fierté dégueulasse de force de la nature surentraînée capable de briser n'importe quelle nuque d'une pichenette mais qui abusait sans honte de sa supériorité. Il traînait la blonde par le bras et elle se laissait porter, le visage blême braqué vers le sol. Un fantôme. Elle grelottait dans sa robe beige clair bien trop fine pour la saison et le vent qu'elle se prenait en pleine face ; et, mon souffle se coupa, ses poignets étaient lacérés, à vif, ses bras couverts de bleus. Que lui avait-il fait, ce cinglé ?! Il approcha et me jeta un regard narquois.

« Vous m'avez fait demander, capitaine ?

— Fais-lui un garrot sous l'épaule droite. Détache-lui le bras droit et file-moi ton sabre. »

Le nœud dans mon estomac se resserra. Et la capitaine me sonda sans retenue. Je sursautai quand la corde se dénoua de mon bras droit. Je tentai aussitôt de me libérer, mais le lien se resserra sur ma main gauche contre le bois. La poigne de Broll tordait mon poignet cuivré comme on essore le linge, sa force n'avait rien d'humain. Désespérée, je tentai de lui résister. Il m'observa en riant :

« Vas-y, essaye ! J'aime sentir à quel point une chienne se débat entre mes doigts. »

Ses yeux verts luisaient d'une lueur malsaine, une lame qui disloque les entrailles de celui qu'elle transperce. Je jetai un œil par-dessus son épaule pour trouver la blonde qui fixait toujours le plancher avec cet air éteint. Ses bleus, ses marques. Une part de moi comprenait quel genre de sévices il lui avait fait subir, une autre pourtant, dans un déni désespéré, refusait presque d'y croire. Porc. Il se plaça face à moi, étira mon bras autant qu'il le put. Mira s'arma de son sabre d'abordage aiguisé et découpa la manche de ma chemise d'un geste sec et précis. 

« Cette prothèse est un précieux cadeau, je te le ferai payer cher ! osai-je, la voix enrayée.

— Tu fais bien de le dire, gloussa la Vastaya. Là, je vais prendre mon pied ! »

Je refusais de croire ce qu'elle s'apprêtait à faire. Je tirai de toute ma force sur mes liens dans l'espoir dément qu'ils aient été mal resserrés. Et la terreur me sangla. Les jeux étaient faits. Le cordage me sciait la peau. Je n'avais aucune issue. Je jetai un œil aux membres d'équipage qui s'étaient alignés pour contempler le spectacle. Certains étaient amusés, d'autres moins, mais tous étaient attentifs, d'une curiosité malsaine. C'était plus qu'une torture, c'était une humiliation. La capitaine se délectait à l'idée de me détruire corps et âme, de me briser dans ma chair pour m'anéantir mentalement.

Sans prévenir, sa lame traversa ma peau. Ma respiration se bloqua. Je serrai les dents, retins un gémissement, retins les larmes. En apnée, silencieuse, je m'interdis toute réaction. La douleur était une entaille bouillante et sifflante, une onde de choc à m'en décrocher le cœur. La capitaine m'avait paru dangereusement cinglée, mais là, elle dévoilait réellement toute sa cruauté et sa violence. Elle prit son temps. Un temps qui s'étira à chaque friction de lame. Un temps qu'il me faudrait supporter dans cette prison de chair, dans cet amas de viande sensible, dans ce corps impuissant cadenassé à sa merci.

Tranchante, la lame taillait mon biceps, ses muscles et ses tendons, diffusait en rythme les ondes cinglantes de la souffrance dans chaque fibre de mon être. À chaque aller-retour, une vague insoutenable me secouait de la tête aux pieds. Mon corps se cambra dans un réflexe de fuite physique désespérée. Il fallait tenir pourtant. TENIR. Qu'avais-je d'autre ? Ma mâchoire contractée étouffait mes sanglots incontrôlés. TENIR. Tenir bon. Bon ou mauvais. Mon corps pliait déjà, submergé par les décharges intolérables qui allaient et venaient, encore et encore si bien qu'il finit par ne même plus trouver la force de me soutenir. Il convulsait, affaibli et pendu par le poignet gauche. Dans mon champ de vision embué, je confrontai des regards amusés ou écœurés. Parfois les deux à la fois.

Oh oui, regardez-moi, bande de dégénérés ! Regardez-moi souffrir, moi la bête de foire, la marionnette suspendue aux câbles de votre connerie !

Leurs visages se dédoublaient. La blonde sanglotait, le visage enfoui dans ses paumes de mains. Mes oreilles colportaient les battements frénétiques de mon cœur au rythme de mon supplice. Mon corps s'arqua encore. Chaque salve menaçait de me faire perdre pied, à chaque cheminement, progressivement, un peu plus, jusqu'à ce que je craque, jusqu'à ce que mon corps me trahisse soudain : je hurlai. Les sourcils froncés jusqu'au nez, je haletai des spasmes, montrai les crocs, transpirai, râlai, bavai même. Je ne trouvais même plus la force ou la fierté de déglutir. Je ravalai pourtant l'envie de supplier.

Pitié que quelqu'un surgisse, que quelqu'un l'arrête ! Arek, Graves, Sélène. Je délirais. Je rêvais un instant que Zed apparaîtrait pour abréger cette torture quand mes nerfs furent sectionnés : mes doigts cuivrés tressautèrent dans la main de Broll. Broll le dégueulasse, Broll le porc, je jurai, par le Dieu-Saule, de le saigner lui aussi, de la pire des façons qui puisse être ! Je grognai, au supplice, et « Oh, on dirait que je suis tombée sur un os ! » s'enjoua la capitaine. La douleur me sciait jusqu'aux tripes. Elle débordait. Je vomis sur le plancher, trois fois d'affilée. Mes larmes bouillantes dégoulinaient comme le sang sur les lames du parquet. Mon bras se brisait, éclatait comme du verre, des éclats de douleurs qui entaillent à vif, à en faire siffler mon âme.

Pitié que cette torture s'arrête. Pitié. Pitié...

Ma mâchoire se compressa davantage encore, pour encaisser les décharges ou retenir les supplications qui tentaient de fuir par ma bouche. Et elle en mettait un temps à découper ce tas de viande, la bouchère. J'osai un instant lever les yeux vers elle, du peu d'énergie qu'il me restait. Elle me fixait toujours, m'adressa un sourire sans interrompre les allées et venues qui me charcutaient sauvagement.

« Tu supplies pas ? J'ai peut-être perdu la main... »

Elle s'arrêta. Et elle se mit à frapper de sa lame. Et je hurlai. Je hurlai avec l'illusion de parer une partie de ma souffrance. À chaque coup. Je m'effritais corps et âme. Elle cognait de toute sa brutalité. Elle me fissurait l'os. Je pleurai. On a beau se croire solide, penser qu'on a déjà vécu pire, on ne sait jamais à quel point la douleur peut être virulente tant qu'on ne la ressent pas. À chaque coup, je décollais du mât. Il n'y avait plus rien. Rien d'autre que cette douleur lancinante, cette chienne !

La Vastaya s'arrêta pour de bon cette fois. Elle m'empoigna la mâchoire, redressa mon visage pour me perforer d'un regard pervers :

« Ça va ? T'as bien dégusté ? me susurra-t-elle avant de s'adresser à son second. Broll, arrache le reste. »

Lorsqu'il tira sur mon bras, la douleur me souleva les tripes. Je hurlai. Un hurlement du plus profond de mon être qui me racla la gorge. Je sentis ma chair se décrocher, arrachée dans une brûlure, jusqu'à ce qu'enfin, mon bras se détache. Je haletai, râlai, grimaçai et la capitaine en proie à un délire psychotique se nourrissait de mon agonie. Elle m'empoigna violemment les cheveux à l'arrière du crâne, me contraint à garder la tête haute :

« Apportez de l'eau ! Elle a chaud ! rit-elle »

Sans me lâcher, elle secoua la prothèse devant mon nez et lécha goulûment les lambeaux de chair dégoulinante qui y pendaient.

« Maintenant, tu sauras ce qu'il en coûte de t'en prendre aux Black Cats. »

Je n'eus pas le temps d'intégrer ses paroles que des litres d'eau me cascadèrent sur le visage. D'instinct, je tentai de détourner la tête sous l'assaut, mais la Vastaya enserra mes cheveux d'une main ferme. J'ignorai combien de seaux d'eau glaciale et salée on me balança sur la figure, sur le corps, je toussai, manquai d'air, mon corps s'agita dans la panique. Il s'arqua avec virulence. Je me noyais. Il me sembla un instant distinguer l'Agneau blanc sous son masque de loup, bander son arc pour libérer la flèche qu'il me tardait d'accueillir. 

Les assauts avaient cessé. Je toussai, recrachai l'eau de mes bronches plusieurs longues minutes, la gorge en appel d'air obstrué. L'eau dégoulinait sur tout mon corps, sur mes seins, sur mes hanches, sur mes jambes. J'étais transie de froid, suspendue comme un misérable bout de viande tremblotant.

Lorsque la capitaine lâcha mes cheveux, ma tête bascula contre ma poitrine. Mes yeux se posèrent sur mes seins qui apparaissaient nettement sous mes vêtements clairs détrempés, glissèrent sur ma hanche où je distinguai alors, par transparence sous le tissu, un tatouage : un cercle rouge de la taille d'un pouce au centre duquel figuraient une sorte de rune ou de glyphe. Un sortilège ? À cet instant, un espoir m'envahit, je devinai ce qui inhibait ma magie et il fallait que je trouve un moyen d'effacer ce symbole de ma peau.


๑๑இ๑๑இ๑๑இ๑๑இ๑๑


Nous étions descendus du navire en petit groupe. Mon bras gauche avait été ligoté le long de mon corps, mes chevilles liées et j'étais ballottée comme un sac à patates dans le dos de Broll. Son bras enserré sur mes cuisses me donnait bien plus la nausée que cette position inconfortable. La capitaine marchait devant, quoique de mon angle, je ne distinguais que son dos, la terre était mon ciel et inversement. Flanquée à côté de moi, la blonde suivait la marche, docile et cloîtrée dans le silence, le teint blafard et les yeux ternes. Elle aussi avait souffert. Elle aussi portait des marques qui resteraient indélébiles. Des marques dont le corps et l'esprit se souviendraient à vie, s'il nous en restait une à vivre.

Nous avançâmes jusqu'à un petit estuaire à l'orée d'une vaste forêt. Du regard, je considérai le sabre de Broll, à ma portée. C'était idiot. J'aurais pu envisager de m'en saisir pour me scalper ce maudit sceau, si seulement je n'étais pas ficelée comme un rôti prêt pour la grillade. Un rôti agonisant démembré d'un quart.

Nous nous arrêtâmes soudain. Broll me jeta au sol sans une once de délicatesse. Mon dos se fracassa à même la terre sèche et je couinai sous la vive douleur dans mon biceps déchiqueté.

« Broll, tu peux nous laisser, ordonna soudain la capitaine. »

Quelque chose dans sa voix avait changé. Elle avait pris un air sérieux et regardait autour d'elle comme si elle cherchait quelqu'un. Et je sentais que ça n'annonçait rien de bon pour moi. Pour nous. Je me déplaçai furtivement en me glissant sur les fesses, contre un petit rocher que je venais de repérer. Je plaquai ma hanche — et le sceau surtout — contre la roche érodée et m'y frottai en mouvements discrets.

Soudain, le ruisseau se mit à écumer, clapotant, dessinant des ondes en petites vagues sur sa surface claire. Comme les autres, je m'étais figée et je scrutais la nappe d'eau remuer. Médusée, je perçus une tête immense émerger des eaux. Deux yeux jaunes vitreux sur une peau verdâtre laquée se révélèrent au-dessus de deux immenses moustaches de poisson-chat. Un corps lourd et imposant — d'au moins deux cents kilos, si ce n'était plus — nous dévora de son ombre lorsqu'il se hissa debout sur la rive. La peur me serpenta dans les tripes, une pulsion viscérale me hurla de fuir. Je m'activai en mouvements de hanche sur le rocher, redoublai d'intensité. Sur ma droite, la blonde s'était mise à trembler de tous ses membres. Elle tomba à genoux, sous le choc.

« Bonjour Minou, salua le monstre d'une voix graveleuse.

— M'appelle pas comme ça, grogna la capitaine. J'ai enterré ce nom-là.

— À la bonne heure. Et grâce à qui, hum ? »

Le regard du monstre se posa sur nous. Il nous jaugea une à une avec gourmandise.

« Tu m'en amènes deux aujourd'hui ? constata-t-il.

— Une de plus... pour repousser l'échéance...

— Hum... Tu sais que tu ne pourras pas la repousser éternellement... ?

— J'te demande une faveur, Deux-vestes.

— (le monstre la sonda d'un regard agacé) Les faveurs n'ont aucune saveur. »

« Deux-vestes » sembla réfléchir. Il s'avança de quelques pas qui firent crépiter le gravier et s'approcha de la blonde qui s'était pétrifiée de terreur. Et je frottai ma hanche, encore et encore. Le monstre tira une langue longue et visqueuse, la glissa sur le visage de la blonde qui sursauta en poussant un cri de panique. Puis il se tourna vers moi et je m'immobilisai aussitôt. Son regard me sonda et je jaugeai le sien.

« Il lui manque un bras... observa-t-il (sa longue langue vint se caler contre ma joue et je la repoussai d'un mouvement de tête, écœurée.)

— Elle avait une prothèse en métal, j'ai pris soin de la retirer. »

La capitaine me lança un regard souligné d'un sourire en coin. Le monstre se tourna vers elle :

« J'accepte la collation, mais la prochaine fois, tu sais ce que j'attends de toi.

— Et bien parfait ! À la prochaine et bon appétit ! (elle tourna les talons.)

— La chance tourne, Minou, lui lança-t-il. (Sans se retourner, elle s'immobilisa.) Ne l'oublie pas. »

La capitaine se retira sans rien ajouter, nous abandonnant avec le démon des marées. J'en avais profité pour racler ma hanche jusqu'à m'en brûler la peau. Pourtant, la magie ne m'était pas revenue. Le démon s'avança vers nous et ricana :

« Alors, par qui on commence ?

— Qui êtes-vous ? demandai-je dans l'espoir de gagner assez de temps pour effacer ce maudit sceau.

— (le démon rit grassement) Ma chère, je suis le Roi des rivières... et maintenant, goinfrons-nous ! »





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