Renaissance

Chapitre 1 : Renaissance

Par liansepia

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Le cobaye, un homme musclé relié à toutes sortes de tuyaux, baigne dans une grande cuve remplie d’un liquide nourricier. Comme un fœtus dans le ventre de sa mère. Maintenu en léthargie depuis des années. Ni vivant, ni mort. 

Singed a tenu à conserver ce corps en état de fonctionnement. Combien de ses cobayes, trop faibles, ont misérablement succombé à ses expériences ? Du gâchis. Celui-ci est différent. Bien plus résistant, de corps comme d’esprit. Il saura les endurer. Singed l’a gardé précieusement en attendant l’occasion idéale. Le moment est venu. 


Le monde n’est que souffrance. 

L’air brûle ses poumons. Comme un nouveau-né qui pleure lors de sa première inspiration. Il voudrait hurler. Il en est incapable. Les sons à ses oreilles deviennent plus nets. Les connexions dans son cerveau sortent peu à peu de la stase dans laquelle elles ont été plongées. Le premier réflexe de son esprit embrumé est la recherche de son identité. Qui est-il ? Il cherche le moindre indice que pourrait lui procurer sa mémoire en lambeaux. Il échoue à retrouver ne serait-ce que son nom.  

Ses yeux s'ouvrent. La lumière pourtant infime lui est aussi douloureuse que de fixer le soleil. Il persiste, papillonnant des paupières un moment avant de finalement réussir à les maintenir ouvertes. Sa vision floue lui laisse deviner un visage penché au-dessus de lui, qui gagne en netteté petit à petit. Il voit un homme avec un crâne chauve, des joues creuses, un teint cadavérique et une peau couverte de brûlures. Mais ce qu’il voit surtout, c’est son regard. Un regard froid et cruel. Ses entrailles se tordent d’instinct. Il faut qu’il s’en aille de là. Il doit s'enfuir. Il tente de bouger. Aucun de ses muscles ne réagit. Il force, lutte, mobilise toute sa volonté, pour reprendre possession de son enveloppe charnelle. Ses doigts frémissent puis son poing se serre. Les veines saillissent sur le dos de sa main. Son mouvement est bloqué par les sangles qui entravent ses poignets.

– Remarquable. A peine lucide et tu tentes déjà de te débattre. Je n’en attendais pas moins de toi. 

Il veut répondre. Supplier. Seul un grognement sort de sa gorge.

– La douleur est nécessaire. Mais sache que ça ne sera pas vain. J’ai de grands espoirs pour toi. Tu seras mon chef-d'œuvre. 

Il gémit. Des larmes coulent du coin de ses yeux et glissent le long de ses tempes. Il prie Agneau de venir le délivrer, de l’achever de l’une de ses flèches, de mettre un terme à tout ceci. Mais la mort n’est pas si clémente. Son heure n’est pas venue. 

Une aiguille s’insère dans son bras, une substance s’insinue dans ses veines, se mêle à son sang. Sa chair est tranchée jusqu'aux os. Il hurle. Des extensions techno-chimiques sont greffées à son corps au point même de modifier sa colonne vertébrale, d’interférer dans les connexions nerveuses de sa moelle épinière. 

La nuit succède au jour et le jour à la nuit. Le temps passe et les expériences continuent. 

La vie n’est que souffrance.

Petit à petit, le liquide a remplacé son sang dans ses vaisseaux. Son système nerveux est désormais régenté par les substances qui lui retournent le cerveau. Les mutilations qu’il a subies, si nombreuses qu’elles auraient déjà dû provoquer cent fois sa mort, guérissent en un rien de temps, maintenant impitoyablement son corps en vie. 

Son esprit, lui, s’est perdu dans la douleur. Incapable de formuler la moindre pensée cohérente. Il disparaît, noyé dans un océan de souffrance. 

Et puis son cœur lâche. 

– Non ! 

Singed envoie valdinguer un plateau métallique contre le mur. Il s’agite, sur les nerfs. Il lui fait des injections, lui envoie des décharges électriques, actionne manuellement ses nouvelles extensions mécaniques, tente tous les moyens à sa disposition pour redonner un souffle de vie à son cobaye. 

Devant le corps charcuté inerte qui gît sur la table d’opération, Singed renonce, expire, s’appuie contre son plan de travail et contemple son échec. Il était si proche. Son chef-d'œuvre n’est maintenant rien de plus qu’un cadavre. 

Il range son atelier et son matériel de travail ensanglanté en encaissant sa déception, avant de se débarrasser du corps. Avec ses autres créations ratées.  


Un battement. Puis un autre. Les chambres pneumatiques et pompes techno-chimiques se mettent en marche. Son nouveau flux vital pulse dans son système vasculaire. 

Une seule pensée tourne en boucle dans son esprit :

Qui suis-je ? Qui suis-je ? Qui suis-je ? 

La douleur a brisé ce qui aurait pu perdurer de l’homme qu’il était. Il prend sa tête dans ses mains avant d’avoir un mouvement de recul. Ses mains ! Des pattes ! Des pattes de bête, prolongées de griffes métalliques. Toute sa peau est recouverte d’une fourrure sombre. Il est un monstre. 

Et puis il la sent. Une odeur qui surpasse celle de la chair en décomposition du tas de cadavres sur lequel il a été abandonné. Une odeur qui imprègne tout son être, qui accapare tout son esprit, qui occulte tous ses autres sens. L’odeur du sang.  

Son corps puissant se met en mouvement, s’élance à la poursuite de cette piste olfactive. 

Des blessures qui saignent. La traque peut commencer. 






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