"Maître Rahl nous guide ! Maître Rahl nous dispense son enseignement ! Maître Rahl nous protège ! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent."
Telle est la litanie que Richard psalmodiait. À genoux sur le sol en mosaïque, le front plaqué aux carreaux, il laissait couler sur lui les sages paroles comme le sang qui coulait dans ses veines. Ânonner ces incantations était un moment de répit dans la journée. Pourquoi ? Car cela lui permettait, pour les quelques heures à venir, de récupérer un semblant de force et ravaler, en même temps, les quelques larmes qui voulaient s’échapper de lui.
Servit comme un dérivatif à son dressage, psalmodier l’aider à surmonter le terrible destin qui tournait en boucle, seconde après seconde.
"Maître Rahl nous guide ! Maître Rahl nous dispense son enseignement ! Maître Rahl nous protège ! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent."
Malgré ses pensées, qu’il essayait de rendre positives, tout cela pour éviter des heures de d’intenses douleurs supplémentaires, il ne put esquiver celle qui vint se joindre au maëlstrom qui était en lui. Il revoyait, encore et encore, la simple petite salle de dressage de forme carrée, aux murs et au sol de pierre grise, dévoilant un faisceau de poutres qui courait au plafond. Il revoyait aussi le contact de l’Agiel contre sa peau, quand sa Maîtresse Denna avait besoin de le remettre à sa place.
Cet espace, devenu son cauchemar, se reflétait dans sa mémoire, tel un kaléidoscope.
Pourtant, cela n’était rien comparé à ce qui avait précédé avant l’heure des Dévotions. Les heures de tortures ou le sang, les larmes et la sueur avaient eu droit à la première place sur le podium. Elle qui, d’habitude, veille au grain, l’ayant brisé d’une subtile façon, s’était emportée d’une manière tel que son corps, encore meurtri, se souvenait de chaque coup.
À cause de quoi ?
D’une simple et bête question ! Et il se revoyait la lui demander, laissant l’instant du passé tourner en boucle dans les profondeurs obscures de sa mémoire.
― Maîtresse Denna, à partir de maintenant, accepteriez-vous que Constance se charge seule de mon dressage ?
Lui, pensant faire plaisir à celle à qui il devait amour et dévotion, ne s’était pas attendu à sa réaction. Folie, dégout, hargne… Haine ! Tous y étaient passés ! Jamais, ô grand jamais, durant les heures ou elle l’avait dressé, elle n’avait fait montre d’un tel sadisme, d’un tel professionnalisme dans son art./
Même sous le coup de la colère, elle restait lucide !
La sueur glacée qui coula le long de sa colonne vertébrale ne fit rien pour le rassurer, surtout face à un tel regard de folie.
Progressivement, il avait senti l’Agiel de sa Maîtresse s’abattre sur lui, les coups répétitifs le foudroyant de douleur. Ils étaient tellement puissants, marquants, que son corps colorait lentement de bleu, de violet, voire de noir.
Mais le plus dévastateur était invisible à l’œil nu.
Il le sentait en lui.
Une hémorragie se développait lentement, telle la gangrène qui s’insinue mortellement dans chaque fibre de chair.
"Maître Rahl nous guide ! Maître Rahl nous dispense son enseignement ! Maître Rahl nous protège ! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent."
Jamais elle ne sut que les paroles idoines qu’ils déblatéraient plusieurs fois par jours, l’avaient, étonnamment, aidé à ce moment précis. Jamais il n’aurait pu maintenir son état d’esprit brisé face à la tornade cruelle qu’elle était devenue.
Il se vit perdre tout sens de la réalité, allant même, jusqu’à un moment donné, oublier son propre nom. La voix brisé, le corps trempé de sueur, liquide créer par la peur et la douleur du corps trop puissamment travaillé.
À travers les cris, il ne distingua pas le bruit des gouttes de son sang qui se répandait sur le sol après avoir coulé le long de son corps, tâché son vêtement réduit en lambeaux, tout comme son pantalon qui en était fortement gorgé.
Sa vision, brouillée par la douleur comme par la sueur qui s’en écoulait à l’intérieur, jumelé par les larmes qui s’écoulaient sans interruption de ses beaux yeux gris, vit faiblement la lueur immaculée du vêtement de cuir de sa tortionnaire. Recouverte d’un voile vermeille, couleur du soleil couchant et du sang qui s’écoulait dans chaque corps humains, magique ou non, elle resplendissait, même avec une tresse en bataille.
"Maître Rahl nous guide ! Maître Rahl nous dispense son enseignement ! Maître Rahl nous protège ! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent."
Quand il l’a senti arriver au paroxysme de la haine, il en trembla de terreur, augmentant la quantité de sueur dégoulinante sur son corps. Non sans surprise, il sentit le fluide vital s’écouler de son oreille, ravagé par le coup puissant qu’elle venait de réaliser avec son arme de prédilection. Arme qui déclencha une violence inouïe quand il percuta son tympan, le forçant à trouver la force de résister à cette nouvelle vague successive.
Une fois…
Deux fois…
Trois fois…
Il en perdit complètement le fil.
Ce ne fut que quand elle s’arrêta qu’il eu le sentiment qu’elle ‘lavait égorger de l’intérieur une bonne dizaine de fois, l’emmenant pratiquement au bord de la folie et du néant total.
Quand elle en eu assez, elle le laissa pour mort, attaché comme un porc que l’on venait d’emmener à l’abattoir, saignant abondamment. Il se devait de résister, sommeiller pouvant être plus grave encore que ce qui venait d’être réalisé. Inconsciemment, il se laissait border par le goutte-à-goutte que produisait son sang sur le sol sombre et froid. Il était tellement las, tellement épuisé par la séance, tellement détruit, que les larmes ne trouvaient plus le chemin de la sortie pourtant présente mais injoignable.
Seul dans la pénombre, le bruit de sa chaine le berçant doucement, ponctué par le clapotis de son sang, il ne vit pas le temps passé.
Était-on la nuit ?
Le lendemain matin ?
"Maître Rahl nous guide ! Maître Rahl nous dispense son enseignement ! Maître Rahl nous protège ! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent."
Le choc brutal d’une partie de son corps sur la surface glacée lui fit reprendre légèrement conscience, pourtant encore maltraitée par ses bras en suspension.
― Je te l’ai dit, cracha Denna alors qu’il éclatait en sanglot tout en reposant dans la mare de sang, que nous étions unis pour la vie. La tienne, en tout cas ! Avant que je m’occupe sérieusement de toi et que tu ne puisses plus parler, dis-moi pourquoi tu veux que Constance te dresse !
Il sut qu’il ne pourrait contenter sa Maitresse avec une parole bien précise. Le gargouillis sinistre qu’il s’entendit émettre, après avoir recracher son sang, le lui fit comprendre.
― Ce n’est pas une façon de s’adresser à moi ! À genoux ! Vite !
Paralysé contre son gré, même quand il la sentit le tirer vers l’arrière, lui arrachant presque les cheveux du crâne, il ne put rien faire d’autre que de s’affaisser contre elle, contre son corps, contre le cuir qui la recouvrait. Le parfum qu’elle dégageait était repoussant, subtile mélange du sang – le sien – et la sueur – la sienne. Celle-ci était amer et âcre, dégagée souvent après un effort colossale comme elle avait eu en le dressant sous l’effet de la colère.
La pointe de l’Agiel contre son front, Richard ne put rien faire d’autre que d’écarquiller les yeux, reflexe lié à la douleur provoqué par l’arme. Afin de la satisfaire, il leva à peine les yeux mais se retrouva d’office pantelant entre elle et le sol souillé.
― Baisse les yeux quand tu me parles ? Qui t’a autorisé à me regarder ? Tu arrives au bout de ton sursis. Réponds avant de connaître l’enfer !
Il sentit qu’il n’aurait pu faire autrement. L’odeur étant tellement forte, il sentait que son estomac, pourtant vide, allait recracher tout ce qu’il contenait mais, à son grand désespoir, ce fut une gerbe de sang qui en pris le chemin, tapissant une fois de plus le sol déjà si vermeille.
― Maitresse Denna, j’ai demandé ça parce que je sais que tenir l’Agiel est une torture pour vous. Me dresser vous fait souffrir… Si Maîtresse Constance s’en charge, vous serez épargnée. C’est tout ce qui compte pour moi. Je sais ce que souffrir veut dire, parce que vous me l’avez appris, il ne faut plus que vous ayez mal. Je préfère être entre les mains de Maîtresse Constance. Pour que vous alliez bien.
Lourd. Lourd était son corps quand il percuta le sol souillé. Jamais il n’avait vu son propre sang d’aussi prêt, aussi froid que n’était chaud celui qui s’écoulait de ses orifices et de ses blessures. Tout près, il voyait les bottes immaculées recouvertes de sang de son unique amour du moment.
La seule que son esprit brisé acceptait de recevoir !
Mais cela ne dura que quelques secondes. Miraculeusement, les joues trempées de ses larmes, il se redressa, se maintenant difficilement en équilibre sur les genoux.
Tout ça pour qu’elle soit heureuse.
― Je ne te comprends pas, Richard Cypher. Que les esprit m’emportent, mais tu es une énigme pour moi !
C’est ainsi qu’il se retrouva à nouveau allonger sur le sol, pataugeant dans la marre liquide de son sang, mélangeant le fluide vital avec ceux, salé, de ses larmes, pendant qu’elle, elle sortait.
Il ne su pas pendant combien de temps il resta ainsi, dans cette position, continuant à laisser couler l’eau salée quitté ses paupières endormies. C’est un bruit furtif qui le réveilla à moitié, avant de se sentir être soulevé.
― Il est interdit de manquer les dévotions.
"Maître Rahl nous guide ! Maître Rahl nous dispense son enseignement ! Maître Rahl nous protège ! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent."
Et c’est ainsi qu’il se retrouva, plus tard, dans la position qui était la sienne. Dans la position de la soumission, tel qu’il était depuis un moment, ne dévoilant qu’une seule chose aux gens qui s’étaient détourner d’eux à la première seconde. La seule chose qui le caractérisait à l’heure actuelle, et qui faisait encore plus partie de lui :
Du sang, des larmes et… de la sueur.