Le Remède d'un Amour Interdit - Tome I

Chapitre 4 : Les soins de Suiren – Partie I

4334 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 18/06/2026 09:43

À genoux, les yeux rivés au sol, j’étalai ma pâte désinfectante sur mes mains et mes poignets. La personne assise sur la table basse devant moi avait donné son accord pour que je la soigne.

Et je réfléchissais. J’avais très bien compris qu’elle était réticente à l’idée d’être touchée par un homme. Je n’en étais peut-être plus vraiment un, mais j’avais conservé une apparence masculine malgré mes traits très fins. Comment allais-je pouvoir la soigner si elle refusait tout contact ?


Mes mains désormais propres, je levai lentement les yeux. Elle observait avec attention sa future patronne bercer son bébé. Cela ne m’étonna pas. Confier son enfant à une parfaite inconnue n’avait rien de rassurant. Pourtant, malgré son caractère dur, je n’avais pas menti à propos de celle que j’appelle « la radine ». Elle s’occupe très bien des enfants. D’ailleurs, je me demande bien ce qu’elle réserve à cette pauvre fille une fois remise sur pied.

Elle est épuisée, en mauvais état, et protège son enfant comme s’il était sa seule raison d’avancer. Je me demande bien ce qui a pu lui arriver. D’où vient-elle, et surtout, qui est-elle ? À part son prénom : Suiren, je ne sais pas grand-chose.


J’observai son profil. Son teint était terne, mais cela ne l’empêchait pas d’avoir des traits doux, agréables à regarder. Ses paupières tombantes n’enlevaient rien à la beauté de ses longs cils. La question de la maquerelle me revint en tête : « N’est-ce pas qu’elle est jolie ? » Bien sûr qu’elle l’est. Tout homme l’aurait remarqué.


Je ne devrais pas m’attarder là-dessus, il y a plus urgent. Je sursautai en entendant quelqu’un m’appeler et tournai la tête. La radine.


- « Hé ! Tu regardes quoi, là, le Saint ?! », me demanda-t-elle sur le ton de la taquinerie.


Elle m’avait surpris en train de contempler la patiente comme je regarde les plantes de mon jardinet : avec curiosité et une certaine tendresse. Je jetai un bref regard vers elle. Ses joues avaient légèrement rosi, et les miennes devaient l’être tout autant. J’ignorai ma vieille amie et reportai mon attention sur elle.


- « Je vais devoir examiner votre visage, vos mains et vos pieds, lui expliquai-je avec douceur. M’autorisez-vous à vous toucher ? »


Son corps se raidit. La situation la dérangeait profondément. Je le vis dans ses yeux lorsqu’elle me donna son accord. Mais elle n’avait pas d’autre choix si elle voulait rester ici.


- « Parfait, dis-je d’une voix calme. Il faudrait nettoyer votre visage. Souhaitez-vous le faire vous-même ou préférez-vous que je m’en charge ? »


- « Je… je préfère le faire moi-même », répondit-elle timidement.


- « Très bien », dis-je posément.


Je me penchai sur le côté et attrapai un linge propre que je lui tendis. Elle le prit en m’adressant un léger signe de tête, que je lui rendis. Je lui présentai ensuite un bol de céramique rempli d’eau claire, que je tins entre mes mains. D’un geste, je l’invitai à commencer.


Elle trempa le linge dans l’eau, puis l’essora. Je la suivis du regard tandis qu’elle portait la serviette à son visage. Un sourire naquit au coin de ses lèvres lorsqu’elle la passa sur sa peau. Cela faisait sans doute des jours qu’elle n’avait pas pu se rafraîchir ; son enfant non plus, d’ailleurs.


Elle éloigna le linge de son visage et le replongea dans l’eau. Puis elle posa ses yeux intimidés sur moi, attendant la suite. Mon regard s’attarda sur son visage comme retenu par quelque chose dont je ne comprenais pas le sens. J’en avais bien conscience. Je me forçai à reprendre contenance, troublé par l’attention que je lui portais.


Je me penchai sur le côté et posai le bol en céramique sur le trépied quand je vis la jeune maquerelle s’avancer vers nous, le bébé toujours dans les bras. Je me redressai en même temps qu’elle s’arrêtait à côté de nous. Ma patiente se tourna immédiatement et sourit du coin des lèvres lorsque sa future patronne lui montra que son enfant s’endormait. Elle caressa tendrement sa petite main, comme si ce simple geste lui suffisait pour se rassurer.


- « Je vais continuer de la bercer. Faites comme si je n’étais pas là », dit ma vieille amie.


La jeune maman hocha la tête. La radine m’adressa un sourire espiègle suivi d’un clin d’œil. Je plissai les yeux. Elle avait dû voir que j’avais observé ma patiente plus que nécessaire. Je l’ignorai à nouveau et me tournai vers la jeune femme.


- « Je vais examiner votre visage », la préviens-je d’une voix posée.


Elle hocha la tête, détournant le regard un instant. Je me penchai lentement en avant. Lorsque mon visage se trouva au niveau du sien, elle eut un léger mouvement de recul. J’attendis, refusant de la brusquer. Elle se repositionna finalement.


- « Ex… excusez-moi. »


Je la rassurai d’un signe de tête. Son état m’avait frappé en arrivant, elle était épuisée et déshydratée. Quelque chose en elle semblait au bord de la rupture. Mais malgré cela, je ne pus m’empêcher de faire mon travail.

Sans la toucher, je scrutai ses yeux : ses paupières étaient lourdes, son regard aussi terne que son teint. Et pourtant, ses iris couleur noisette accrochaient la lumière avec une douceur troublante. Cette teinte n’avait rien d’exceptionnel. Rien qui justifie ce léger trouble qui s’insinuait en moi. Pourquoi me semble-t-elle si difficile à ignorer ? Ressaisis-toi. Ce détail n’a aucune importance. Ce ne sont que des yeux. Tu en as vu des centaines.

Mon regard glissa vers ses lèvres. Elles étaient légèrement sèches, marquées par la fatigue : un signe évident de déshydratation. J’aurais dû passer à l’étape suivante, mais mon esprit s’attarda inexplicablement sur leur courbe douce et fragile. Ce genre d’attention n’avait pourtant aucune valeur diagnostique. Alors pourquoi je ne bougeais pas ?


Une timide voix me tira brusquement de mes pensées. Ce n’était pas celle de la radine, c’était elle. Je relevai les yeux aussitôt et déglutis en la voyant me fixer. Son regard cherchait quelque chose : une réponse peut-être. Une inquiétude se lisait dans ses iris dont la couleur variait selon la lumière. Et le léger mouvement de ses doigts, crispés sur le col de sa robe, ne laissait aucun doute.


- « J’ai… J’ai quelque chose de grave, monsieur l’apothicaire ? », me demanda-t-elle, la voix fragile.


Quelque chose de grave ? La question résonna en moi, plus fort qu’elle ne l’aurait dû. Non. Ce n’est pas elle. C’est moi. Depuis quand m’attardé-je sur ce genre de détails ? Depuis quand mon attention vacille-t-elle ainsi ?


- « Je ne pense pas, rassurez-vous », répondis-je d’une voix que je voulais posée, mais qui trahit une légère tension.


- « Tu ne penses pas ? » répéta ma vieille amie.


Je me tournai vers elle. Le bébé dormait paisiblement dans ses bras, indifférent à la scène. Elle, en revanche, m’observait avec surprise et une pointe d’insistance. Je ne pouvais pas lui en vouloir. D’ordinaire, tout était plus rapide. Plus net. Je savais. Je décidais. Mais pas cette fois. La confusion qui m’envahissait devait être visible, car son regard se fit plus perçant.


- « Quelque chose te trouble, le Saint ? » me lança-t-elle, un sourire malicieux au coin des lèvres.


Je regardai brièvement du coin de l’œil la jeune femme. Elle suivait notre échange avec attention.


- « J’ai beaucoup travaillé ces derniers jours. Je suis un peu fatigué, c’est tout », répondis-je calmement.


J’essayais de me convaincre que ce trouble n’était que le fruit du surmenage. Mais je n’en étais pas certain.


- « Ouais, ben ressaisis-toi, on n’a pas toute la journée ! » me lança-t-elle sèchement.


- « Je le sais bien… »


Je me tournai de nouveau vers ma patiente. Elle suivit chacun de mes gestes. Je levai lentement la main et la posai délicatement sur son front. Le contact fut inattendu. Une chaleur douce, mais persistante, remonta le long de ma paume, bien différente de ce que j’avais anticipé. Est-elle fiévreuse ? Non, rien ne le suggère. Je fronçai légèrement les sourcils, troublé par cette contradiction.

- « Je dois prendre votre pouls », la préviens-je posément.


Elle savait très bien ce que cela voulait dire. Je la vis se raidir légèrement et détourner le regard, pour fixer un point invisible sur le sol. Chaque contact, pourtant léger, semblait éveiller en elle une gêne. Mais je n’avais pas le choix. Ni elle.


Je posai mes doigts autour de son poignet. Mon geste, d’ordinaire sûr, manquait légèrement de précision. Une hésitation infime, mais bien réelle. Je fermai les yeux pour me concentrer. Les battements étaient réguliers, normaux : rien d’alarmant. Et pourtant, dans ma poitrine, quelque chose ne l’était pas. Une tension diffuse. Une présence. Une sensation que je ne parvenais pas à nommer. J’allégeai à peine la pression de mes doigts.


- « Vous n’avez pas de fièvre », lui dis-je doucement.


Elle releva les yeux vers moi. Ce simple mouvement, cette attention fragile, me frappa plus que je ne l’aurais cru. Elle hocha légèrement la tête, et je lui rendis ce geste.


Puis, un frisson. Je sentis ma main bouger. Je baissai les yeux. Je ne l’ai pas lâchée ?! Mon cœur se mit à battre plus fort, brutalement. Dans un sursaut, je desserrai enfin mon emprise. Trop tard. Quelque chose avait déjà changé.

Je la vis ramener sa main contre elle, la poser sur son genou, et fuir à nouveau mon regard. Je venais de la mettre plus mal à l’aise qu’elle ne l’était déjà. Et ça, ça n’avait pas pu échapper à la radine.


Une chaleur désagréable me monta aux joues. Il n’était pas dans mes habitudes de mettre mes patients mal à l’aise. C’était inacceptable. Je n’étais pas comme ça. Je ne devais pas être comme ça. J’aurais dû me concentrer sur son état, pas sur elle. Cela ne m’était jamais arrivé. Pas même avec son enfant. Jamais. Je sentais le regard de la radine posé sur moi. Je pris une lente inspiration, cherchant à calmer les battements désordonnés de mon cœur, puis m’adressai à ma patiente avant que ma vieille amie ne s’en mêle.


- « Veuillez m’excuser, je n’ai… »


- « Non. »


Je me figeai. Elle venait de relever la tête et me regardait. Je soutins son regard, malgré moi, tentant de ne pas me perdre dans cette nuance noisette, troublée mais déterminée. Puis un filet de voix sortit de sa bouche.


- « Ne vous excusez pas. C’est moi. »


- « Parle plus fort, joli minois. Le Saint t’entend peut-être, mais pas moi », intervint Madame, autoritaire.


Elle hocha timidement la tête, puis se tourna à nouveau vers moi.


- « Ne vous excusez pas. C’est moi… Je n’aurais pas dû réagir comme ça… Vous faites simplement votre travail. »


Sa voix tremblait légèrement. Elle marqua une hésitation, comme si chaque mot demandait un effort.


- « Vous vous êtes très bien occupé de mon enfant… et vous faites ce que vous pouvez. Si vous êtes fatigué… je peux attendre. »


Je restai sans voix. Elle souffrait. Cela se lisait dans chacun de ses gestes. Et pourtant, elle s’excusait. Elle me ménageait, moi. Pourquoi ? Cette pensée me heurta plus violemment que je ne l’aurais cru. Elle avait traversé quelque chose ; je n’en connaissais pas encore la nature, mais c’était évident. Et malgré cela, elle faisait passer mon état avant le sien. Sous prétexte d’avoir évoqué la fatigue ? … Fatigué ? Je ne pensais pas l’être. Perdu, oui.


- « Non, ça ne peut pas attendre, repris-je plus doucement que je ne l’aurais voulu. Je vais terminer mon auscultation et vous soigner. »


Je tentai de lui adresser un sourire rassurant, mais il me sembla maladroit. Elle ne détourna pas immédiatement le regard, et ce simple instant suffit à faire naître en moi un trouble plus profond encore.


- « Oui, et plus vite que ça ! » lança sèchement la maîtresse des lieux.


Nous nous tournâmes vers mon amie, qui trépignait sur place en essayant de soutenir le bébé à hauteur de ses bras.


- « Elle est bien mignonne, cette petite, mais elle pèse son poids », dit-elle d’une voix à peine calme.


- « Je peux la reprendre, si vous voulez », proposa timidement la jeune mère.


Elle tendit ses bras fébriles vers elle, mais je lui fis comprendre d’un signe de tête qu’il valait mieux éviter. Elle sembla me comprendre. Un léger sourire effleura ses lèvres, et mon cœur manqua un battement. Je détournai aussitôt les yeux, comme si ce simple échange m’était devenu dangereux.


- « Tu as des couffins, si je me souviens bien ? »


Mon amie hocha la tête, l’air interrogateur.


- « Fais-en apporter un. Je pense qu’elle y sera mieux », dis-je posément.


- « Ah, parce que mes bras ne sont pas confortables, peut-être ?! » répliqua-t-elle en fronçant les sourcils.


- « Je n’ai jamais dit ça, c’est toi qui te plains », rétorquai-je.


Elle me lança un regard noir et releva le menton. Je la connaissais depuis longtemps : elle avait sa fierté et ne voulait pas reconnaître que j’avais raison. Un sourire léger, presque moqueur, étira mes lèvres malgré moi.


- « Si tu as besoin de quelque chose, c’est maintenant ! Et ne me parle pas de thé ! » me prévint-elle.


- « Il me faut simplement un seau d’eau tiède supplémentaire, demandai-je calmement. Pour le reste, j’ai tout ce qu’il faut. »


Je lui indiquai mon paquetage posé sur la table basse d’un signe de tête. Elle acquiesça, puis ordonna aux apprenties, silencieuses et en retrait, d’apporter rapidement un couffin, une couverture et un seau d’eau tiède.

Aucune remarque acerbe ? Étonnant. Elle doit avoir hâte que j’en finisse… Je pris une discrète inspiration puis je me tournai vers ma patiente. Concentre-toi. Sur son état. Rien que son état.


- « Quand avez-vous bu pour la dernière fois ? » lui demandai-je posément.


- « J’ai… j’ai bu deux tasses de thé tout à l’heure », répondit-elle timidement.


Je me tournai brusquement vers mon amie, surpris.


- « Tu lui as offert du thé ?! »


- « Oui… mais pas du thé de luxe ! précisa-t-elle. Pourquoi, il ne fallait pas ? »


Je l’ignorai et reportai mon attention sur la jeune femme, qui me regardait avec inquiétude. Derrière moi, mon amie commençait déjà à râler.


- « Après avoir bu ce thé… vous êtes-vous sentie plus faible ? Des vertiges, peut-être ? »


Je vis ses doigts se crisper à nouveau sur le col de sa robe. J’avais été trop brusque. Je n’aurais pas dû. Mon esprit s’emballait, alors que mon corps, lui, restait parfaitement calme. Boire du thé n’était pas dangereux, en soi. Il manquait simplement quelque chose. Alors pourquoi cette réaction ?


- « Pourquoi tu t’affoles ? » demanda mon amie avec curiosité.


- « Je ne m’affole pas », répondis-je calmement.


- « Si tu le dis… »


Elle avait raison. Je m’étais inquiété pour rien. Je fermai brièvement les yeux, reprenant le contrôle. Quand je les rouvris, je m’adressai à nouveau à la jeune femme, plus doucement cette fois.


- « Dites-moi… après ce thé, vous êtes-vous sentie mal ? »


Elle hésita, puis répondit d’une voix fragile :


- « Un petit étourdissement… mais ce doit être la douleur de mes pieds ? »


Elle baissa les yeux, et je suivis son regard. Ses pieds remuaient dans des chaussures devenues trop étroites à cause du gonflement. Elles étaient abîmées, presque percées par endroits. Sans doute à force de longues heures de marche. Sa réponse ne laissait guère de doute : elle minimisait son état. Elle s’était sentie mal mais n’avait rien dit. Je relevai la tête et mon regard croisa le sien. L’épuisement l’assombrissait, sans pour autant éteindre son éclat. J’aurais dû le remarquer et cela me serra la poitrine.


- « La douleur n’explique pas tout… vous êtes déshydratée. Je vais vous préparer quelque chose pour vous réhydrater et vous redonner un peu de forces. Ensuite, je m’occuperai de vos pieds », expliquai-je posément.


Elle acquiesça faiblement, avant de tourner les yeux vers son enfant, toujours endormi. Mon amie n’avait pas bougé. Et elle observait. Je le sentais. La porte s’ouvrit alors.

Les deux jeunes apprenties s’avancèrent en silence : l’une portait un couffin en osier assez grand pour accueillir le bébé, l’autre un seau d’eau légèrement fumant, qu’elle déposa avec précaution sur le sol.

Je me levai et rejoignis l’adolescente qui tenait le couffin. Je pris l’épaisse couverture en coton, d’un beau beige que je fis pendre sur mon épaule. Puis je la débarrassai de la panière en la remerciant d’un signe de tête. Elle en fit de même, puis rejoignit l’autre jeune fille qui avait repris sa place, en silence.


Je me tournai vers ma vieille amie qui remuait toujours sur place et lui présentai le couffin. Elle bougea doucement le bébé qui dormait paisiblement dans ses bras afin de l’y mettre. Mais l’enfant se réveilla. Il s’agita et se mit à pleurer. Tandis que la maîtresse des lieux posait délicatement la petite Ah-Duo sur la matelassure, je regardai du coin de l’œil la jeune maman qui observait la scène avec une profonde inquiétude. Ses yeux étaient brillants, ses doigts crispés à nouveau sur le tissu de sa robe et elle se pinçait les lèvres. Comme si elle tentait de retenir un cri.


- « Je veux la voir, s’il vous plaît », dit-elle d’une voix tremblante.


Elle tendit ses bras fragiles vers nous. Entendre son bébé pleurer soudainement semblait avoir réveillé en elle une détresse. Je me posai des tas de questions, mais je les laissai de côté. Je hochai la tête tandis que ma vieille amie recouvrait le bébé de l’épaisse couverture. Je m’avançai vers la jeune maman et déposai précautionneusement la panière à côté d’elle.


Elle me remercia d’un sourire que je lui rendis. Je sentis mon cœur se serrer à cet instant précis. Était-ce sa réaction de mère qui me touchait ? Ou autre chose ?


Sans les quitter des yeux, elle et son bébé, je me relevai et fis un pas en arrière. Je rentrai mes mains dans les manches de mon vêtement, puis j’observai avec attention la jeune maman rendormir son bébé. De ses mains égratignées, elle lui caressait les cheveux avec une infinie douceur et lui fredonnait une berceuse. Sa voix fine était apaisante. Je sentis un sourire naître au coin de mes lèvres lorsque je remarquai l’enfant se calmer peu à peu.

Mais je sentis aussi autre chose. J’étais observé avec insistance. Je me tournai vers la radine. Elle me regardait avec espièglerie. Je plissai les yeux, sachant très bien le fond de sa pensée : « Qu’est-ce que tu regardes, le Saint ?… Quelque chose te trouble ? » me répétai-je ses paroles. Bien sûr que quelque chose me trouble.


Elle étouffa un ricanement et alla chercher sa pipe posée sur le meuble. Je la vis raviver son herbe à l’aide de la lampe à huile, puis revenir à côté de moi. Je l’ignorai et reportai mon attention sur la jeune maman qui venait de rendormir son bébé, mais continuait de fredonner, comme si cette berceuse l’apaisait, elle aussi. Je sursautai légèrement lorsqu’on me cracha de la fumée en plein visage. La radine. Je me tournai vers elle et fronçai les sourcils.


-« Tu n’avais pas une de tes potions à préparer ? » me demanda-t-elle dans un murmure.


À l’entente de cette question, je déglutis. Et je sentis le feu me monter aux joues. Elle avait raison. Après avoir donné son bébé à ma patiente, j’aurais dû me hâter de préparer la boisson avec l’eau tiède que j’avais fait amener. Mais j’étais resté là, à l’observer, elle. Je la mettais mal à l’aise et maintenant j’oubliais de préparer de quoi la soigner.


Quel piètre médecin tu fais, Luomen, pensai-je.


-« Ou alors, tu étudies le comportement maternel ? » ajouta la radine, taquine.


-« Mêle-toi de tes affaires », rétorquai-je sèchement.


Je me retournai tandis qu’elle laissait échapper un ricanement. D’un pas silencieux, je passai à côté de ma patiente et de son enfant, paisiblement endormi. Je m’agenouillai près de mon paquetage. Je me concentrai sur ce que j’avais à faire, et non sur ce que je pouvais entendre derrière moi : ma patiente remerciait ma vieille amie. J’ouvris lentement mon sac et en sortis une petite fiole de terre cuite, un sachet noué et une petite spatule.


-« Je vais vous préparer quelque chose à boire », dis-je d’une voix basse.


-« Merci », me répondit-elle calmement.


Je ne m’étais pas retourné pour lui parler. Après la remarque de ma vieille amie, j’en étais incapable. Mais j’allais devoir prendre sur moi et affronter cette jeune femme dont la présence suffisait à dérégler tout ce que je pensais maîtriser.


J’étais observé, je le savais très bien. Il fallait que je reste concentré. Je pris une légère inspiration et soufflai discrètement.


D’un geste que je voulais précis, j’attrapai le bol en céramique vide sur le trépied et j’y versai un peu d’eau. Elle n’était plus brûlante, mais encore légèrement fumante. J’y trempai l’extrémité de mon doigt pour tester la chaleur, puis attendis deux secondes par précaution. La température était parfaite. J’attrapai le petit sachet préalablement sorti de mon sac et le délia. Je pris une pincée de sel que je laissai lentement tomber dans l’eau. Au tour du miel. J’ouvris la petite fiole, et aussitôt, une odeur douce, presque florale, se répandit dans l’air.


Avec la fine spatule en bois, j’en prélevai une petite quantité que je laissai couler lentement dans l’eau tiède. Le filet doré se dissout paresseusement. Je mélangeai doucement, sans bruit, jusqu’à ce que le liquide devienne uniforme. C’était prêt.


Je me retournai, tenant le bol avec précaution. Je levai un instant les yeux vers la radine qui tirait sur sa pipe, un sourire amusé au coin des lèvres. Quelle pouvait être agaçante quand elle s’y mettait… Je l’ignorai, puis posai mon regard sur ma patiente qui ne détourna pas les yeux. Je le soutins, puis le regrettai aussitôt.


-« Tenez. Cela vous aidera à vous réhydrater et à reprendre des forces », dis-je d’une voix calme.


Je lui tendis le bol, sans la forcer. Elle me remercia, la voix fragile, et prit la boisson. Nos doigts s’effleurèrent. Un contact bref, mais chargé d’une gêne silencieuse. Je retirai ma main un peu trop vite, comme si ce simple effleurement m’avait brûlé.


- « Buvez doucement… par petites gorgées », lui conseillai-je posément.


Elle hocha timidement la tête puis porta le bol à ses lèvres sans un mot. Je me redressai légèrement, ramenant mes mains derrière mon dos pour contenir tout mouvement inutile. Je détournai le regard, fixant des détails sans importance. Peut-être pour lui laisser un semblant d’intimité… ou pour échapper à cette sensation étrange qui persistait sous ma peau. Ce n’était rien. Un geste banal, un contact insignifiant. Elle n’était qu’une patiente, et je n’étais là que pour accomplir mon devoir. Le reste n’avait pas lieu d’être.


Et pourtant, je restai immobile, à écouter le silence entre ses gorgées, comme s’il dissimulait quelque chose que je n’étais pas encore prêt à comprendre. Une pensée me traversa, brève et dérangeante : il me faudrait ensuite m’occuper de ses pieds et de ses mains. Des gestes simples, routiniers. Rien d’inhabituel. Rien qui devrait poser problème. Et pourtant, une tension insidieuse s’installait déjà. Il allait vraiment falloir reprendre le contrôle.


🌸Merci pour votre lecture ☺️

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