Salutations mes petits asticots,
une fois de plus je vous accueille dans ma crypte pour vous offrir votre petit frisson quotidien.
Ce petit frisson ne sera pas uniquement dû aux courants d'air, je vous le garantie.
La plus belle des saisons est là, et, Halloween oblige, j'ai enfilé mon plus beau costume de Peter Pan afin de vous proposer quelques contes de fêlés. Des contes défaits.
Soyez prévenus : tout comme mon costume du jour, ces histoires vont vous gratter aux niveaux des coutures. Vous penserez en connaître les protagonistes, mais méfiez-vous des apparences.
Installez-vous confortablement et grignotez vos sucreries. Notre première héroïne aurait pu être une véritable Cendrillon si elle ne s'apprêtait pas à commettre le pire des péchés.
Cette histoire s'intitule :
Sinnerella
Chaude, rigide, elle se dressait fièrement dans la pénombre. Depuis le renflement à son extrémité coulaient quelques gouttes encore tièdes. De délicats doigts fins et manucurés vinrent la caresser de bas en haut, se brûlant quelque peu au contact de la cire suintante. La main raffermie sa prise à la base de la bougie noire et la déchaussa de son support argenté. La jeune femme fit danser les doigts de sa main libre au travers la flamme.
Il y avait un voile angélique sur son doux visage, contrasté par la froide détermination de son regard. Sa longue robe de soie noire semblait épouser ses courbes délicates. Un ouvrage méticuleux de couture, comme assemblées à même les formes, dont la douceur était uniquement troublée par un corset tout en lanière qui galbait les hanches. La chevelure dorée était maintenue en un haut chignon par un fin ruban noir, similaires à celui que la jeune femme s'était noué autour du cou et dont le nœud retombait avec élégance dans son décolleté.
Toutes les portes de la demeure étaient pour le moment grandes ouvertes, laissant voleter dans l'air du soir rires et gémissements de plaisir : le bal avait fini par revêtir ses habits de partie-fine.
Du rez-de-chaussée s'élevait un air de clavecin, comme pour donner un semblant de distinction à la fête.
Sandrine avait su se tenir à l'écart des avances et des assauts de ces vieux bourgeois libidineux. En promettant de s'offrir au Prince, l'intrigante s'était offert un répit avant l'arrivée du jeune célibataire.
La haute société était lubrique, mais avait de bonnes manières, la seule règle de cette soirée étant qu'une porte close devait rester close. Le plan de la jeune femme dépendait pour beaucoup de cette politesse. Elle repoussa doucement la porte ouvragée aux motifs floraux, faisant cliqueter la gâche.
Sans crainte, une voix s'éleva dans la pièce :
-Qui est là ?
Le cabinet n'était pas grand, et chichement meublé : un petit secrétaire au plateau de marbre, un confortable fauteuil et, à gauche d'une cheminée crépitante, une imposante croix de Saint-André toute de cuire capitonnée. Les membres sanglés aux extrémités de l'appareil, se trouvait installée là une rouquine d'âge mûr, uniquement vêtu de bas noir jusqu'à mi-cuisse et d'un large bandeau sur les yeux. Soumise volontaire, elle venait d'offrir son corps à un groupe d'hommes qui l'avait ensuite, à sa demande, laissé là, dans l'attente de potentiels nouveaux partenaires. C'était à ce moment que, silencieuse, Sandrine s'était glissée dans la petite pièce.
Adossée contre la porte close, la jeune femme détaillait la captive avec dégoût : sa lourde poitrine nue était agitée par un souffle court et son corps souillé attestait encore du passage de la meute.
Le cliquetis du mécanisme de bois et de métal se fit entendre lorsque Sandrine redressa légèrement la croix.
Afin de la mettre en confiance, elle déposa, en penchant légèrement la bougie, quelques perles de cires brûlantes sur le bout des seins de sa prisonnière qui en soupira de plaisir. La jeune femme jeta la bougie au feu, puis saisi une flûte de champagne sur le corbeau de la cheminée. Levant le liquide devant ses yeux bleus, elle constata le petit dépôt qui s'était amassé en son fond. Elle tira l'une des longues épingles qui maintenaient son chignon pour remuer l'alcool afin d'y dissoudre la poudre blanche.
Elle porta la coupe aux lèvres de la soumise. Puis, avec un "chut" calme et rassurant, elle l'enjoignit à en boire le contenu.
Après avoir reposé la flute vide, Sandrine fit glisser, puis retira, l'un des bas de sa victime, encore consentante. Elle fit une petite boule avec la pièce de lingerie, et dénoua le ruban noir. Lady Tremaine retrouva la vue :
-Sandrine !
-Bonsoir, Belle Maman.
La panique montait crescendo dans les yeux de la marâtre. Avant qu'elle n'ait le réflexe d'appeler les majordomes, Sandrine lui enfonça la boule de nylon sur la langue, lui noua ensuite le ruban sur la bouche, empêchant ainsi tout cri et toute supplique.
Poussée par une colère calme et contenue, Sandrine résuma en une phrase, des années de souffrance :
-Vous avez sali le nom de ma famille, détruit tout ce que mon père avait bâti et avait essayé, en vain, de me briser.
Un fin filet de larme se mit à courir sur la joue de Tremaine.
Ce fut la goutte de trop.
Le dégoût de Sandrine pour cette femme était à son comble.
Par chance, la complainte étouffée se mua en gargouillis immondes, le corps de la vieille séductrice fut pris de soubresauts, un filet de sang et de bile s'écoula des commissures sous le tissu tendu.
Finalement, elle retomba, inerte.
Bien sûr, il y avait toujours le risque que le poison ne soit pas pleinement efficace, Sandrine se pencha donc vers l'âtre pour saisir le manche du tisonnier qu'elle avait mis à rougir en arrivant.
Autant aller au fond des choses.
...
Enfermant son forfait à double tour, Sandrine en confia la clé à la discrétion d'un ficus généreux puis s'engouffra dans les corridors du manoir.
Elle extirpa de sous son corset un petit masque de dentelle qu'elle noua sous son chignon, habillant ainsi de mystère la moitié de son visage. Après un court arrêt face à un miroir aux nuances dorées pour ajuster sa coiffure et retoucher ses lèvres écarlates, Sandrine emprunta l'imposant escalier de marbre menant au grand salon. Le menton haut, séduisante en diable, elle s'efforçait d'être remarquée afin d'éloigner d'elle tout soupçon lorsque le corps de Tremaine serait découvert. Le plan était simple : se laisser tomber dans une banquette et être courtisé par le premier venu tout en gardant un œil sur l'horloge qui siégeait au-dessus de la grande porte. Avec un peu de chance, minuit arriverait avant le Prince.
La majeure partie des invités avait migrée vers les étages, mais tous les regards restant dans le grand salon étaient braqués sur elle. Les vieux militaires moustachus, leurs épouses maigrichonnes et autres dignitaires détaillaient Sandrine, lascive sur un canapé de velours émeraude, sa robe fendue découvrant ses interminables jambes, elle sifflait sa cinquième coupe de champagne. S'enivrer ne faisait pas partie du plan, mais elle en était à son troisième meurtre de la journée et cela empêchait ses mains de trembler. Hors de question d'avoir l'air suspecte de quoi que ce soit.
-Mademoiselle, veuillez nous suivre.
Les joues brûlantes, elle leva les yeux sur deux gardes aux uniformes rouges agrémentés de pompons. Contrairement aux convives, les deux soldats ne portaient pas de masque. Sandrine tenta d'articuler :
-Je...
-C'est un ordre Mademoiselle, trancha le plus grand des deux. Suivez-nous.
Elle se leva, chancelante sur ses talons. Les hommes en rouge l'escortèrent jusqu'en haut de l'escalier, au travers les corridors, passant devant le miroir doré et le ficus. La "chambre" de Tremaine se rapprochait. Le battement de son cœur résonnait dans son crâne. La pauvre fut prise de vertiges lorsqu'ils dépassèrent la porte verrouillée pour finalement aller jusqu'au bout du couloir, dépasser une horloge aux cuivres briquées et s'arrêter devant une autre pièce. L'un des soldats fit tourner la poignée :
-Le prince arrive, Mademoiselle, veuillez l'attendre.
Ils refermèrent derrière elle, verrouillant la porte.
La pièce était généreusement éclairée par des appliques murales au gaz. Dans l'âtre de la cheminée, un agréable feu réchauffait l'atmosphère. Contre toute attente, la chambre était plaisante. En son centre se trouvait un grand lit à baldaquin recouvert d'épaisses étoffes, de peaux et de coussins. Accrochée au mur, à côté d'une imposante armoire, se trouvait une tenture représentant une partie de chasse finement détaillée. Par la fenêtre, Sandrine contempla la forêt s'étendre sous la lune ronde. Elle n'aurait su dire si les arbres dansaient dans la brise, ou si la tête lui tournait toujours.
Elle porta à ses lèvres la flute qui ne l'avait pas quittée depuis le salon. Vide.
-Fais chier...
-Je peux demander aux domestiques de nous faire monter une bouteille.
A ces mots, elle s'était figée. Dans le reflet de la vitre, un homme venait d'apparaître, soulevant la tenture. Sandrine se retourna lentement, le regard noir.
-Vous surgissez toujours dans le dos de vos invités?
Elle se surprit elle-même de la rudesse avec laquelle elle venait d'accueillir l'illustre Prince Henry.
C'était un grand brun à la mâchoire carrée en tenue d'apparat rouge et crème : pantalon droit, veste de fin coton aux épaulettes dorée. Il avait couvert le haut de son visage d'un petit loup noir.
Était-ce l'alcool ? Toujours était-il que la jeune femme trouva le prince charmant. Il n'était pas beaucoup plus âgé qu'elle, et très bel homme.
Le pauvre eut une moue gênée.
-Je suis sincèrement désolé... Je n'ai pas l'habitude de faire cela...
Il se passa la main sur la nuque, et repris maladroit :
-Enfin, je l'ai déjà fait... Avec des domestiques...
-Il n'y a pas de quoi fanfaronner, commenta Sandrine, amusée, les bras en croix.
Il y avait quelque chose d'attendrissant chez lui. "Déniaiser" ce bel imbécile n'était pas un prix trop élevé pour avoir pu atteindre son objectif. C'était finalement une belle façon de terminer la soirée. Henry se justifia à nouveau :
-Je n'ai pas l'habitude de ces soirées. Je n'y avais jusqu'alors jamais participé. Mais Père a insisté....
Elle devait lui couper la parole, de peur que cela ne devienne vraiment gênant. Elle contourna le lit et joua l'offusquée :
-Je vais finir par croire que ma présence vous indispose, Majesté.
Elle abandonna élégamment ses escarpins de vair sur la descente de lit.
Avant qu'il ne se remette à bafouiller, Sandrine déposa un chaud baisé sur les lèvres du Prince. Elle ouvrit doucement la veste d'uniforme, glissa ses mains contre le torse puissant.
-Je ne connais pas votre nom...
-Sand... Commença-t-elle.
Elle marqua une pause, se mordant la lèvre inférieure, cherchant un pirouette, puis répéta, avec plus d'assurance dans la voix :
-Sand.
La veste crème tomba sur le parquet, dévoilant aux yeux de l'entreprenante un fine musculature imberbe sur laquelle ses doigts descendirent. Sand s'agenouilla. Ses mains agiles firent glisser la ceinture.
-Je n'ai pas de champagne, mais je dois avoir du bourbon quelque part...
Visiblement, soit le bellâtre avait à cœur d'honorer son statut d'hôte, soit il était mal à l'aise.
Sandrine leva ses yeux habillés de dentelle et statua, badine :
-Nous n'en sommes plus là, votre Altesse.
Le pantalon vint rejoindre la veste, non sans avoir libéré une verge rigide qui sembla presque sauter au visage de l'agenouillée. Elle fut rassurée : l'espace d'un instant, elle s'était imaginée ne pas être au goût du prince. Assise en tailleur, elle saisit le membre brûlant d'une main délicate et commença de petits mouvements de va-et-vient.
-Je suppose que Sand n'est pas votre véritable nom ?
Au prix d'un effort silencieux, Sandrine ne s'emporta pas, mais ce garçon commençait à devenir pénible. Elle se fit violence, mais menaça tout de même, sous couvert de l'humour :
-Votre Altesse, si vous ne vous taisez pas, je vous mords.
Elle venait de récupérer tout ce qu'elle pensait avoir perdu, atteint l'objectif de toute une vie, obtenu tout ce qu'elle désirait. Elle ne comptait pas s'arrêter en si bon chemin. Et ce n'est certainement pas un prince timoré qui allait lui gâcher son plaisir.
Elle n'aurait pas dû reprendre de champagne...
Sandrine se leva. Sans quitter son regard, le Prince s'installa sur le lit. Elle lui saisit les poignées et lui leva les bras au-dessus de la tête. Ses cheveux blonds retombèrent harmonieusement sur ses épaules lorsqu'elle libéra son chignon de leur ruban. Puis, elle retira celui qu'elle avait autour du cou. Elle se servit de ses bandes de tissus pour attacher les poignées royaux aux montants du lit.
L'air de clavecin étouffé par la porte leur prévenait toujours, mais il fut couvert par un coup sonore et cuivré. Au second coup, Sandrine comprit: l'horloge du couloir sonnait minuit. Dur retour à la réalité. Comment avait-elle pu se laisser emporter ?
Elle n'aurait pas dû reprendre de champagne...
Nouveau tintement lourd, minuit approchait au galop.
Elle posa sur le Prince des yeux paniqués:
-Où mène votre petit passage ?
Tirant inutilement sur les rubans, il bafouilla :
-Aux écuries...
Faisant tomber le lourd tapis mural, la jeune femme s'engouffra dans les ombres. Le chant de l'horloge était étouffé par les épais murs de roche brute, mais Sand l'entendait encore résonner dans son crâne.
Quelques torches illuminaient l'escalier de pierre qu'elle dévalait nues pieds. Chacun de ses pas précipités était une torture.
Elle se maudissait d'avoir oublié ses putains de chaussures...