Sous le jugement silencieux de la lune, Sandrine filait entre les arbres, en amazone sur un sombre destrier. À sa grande surprise, le cheval couleur d'encre l'avait accueilli dans les ombres de l'écurie. C'était ce même animal qui l'avait déposé plus tôt dans la soirée aux portes du manoir royal.
Au douzième coup de minuit, la robe de bal de la fugitive s'était muée en tenue bien moins tape-à-l’œil : une robe droite au tissu rêche et épais accompagnée d'un haut de coton à lacets.
Elle était déjà loin à ce moment là.
L'animal faisait partie du deal, elle n'aurait pas dû s'étonner de le voir venir accomplir sa part du marché.
Le vent dans ses cheveux défaits, Sandrine se sentait plus libre que jamais: La chape de haine que faisait peser sur elle la vieille Tremaine n'était plus.
Les sabots agiles de l'étalon évitaient les racines et les ronces, volant au-dessus des buttes, sillonnant entre les bois tordus et les ténèbres. Finalement, ils débouchèrent sur clairière baignant dans une lumière argentée. Au loin, derrière un fin ruban de verdure s'élevaient la rassurante tour de la demeure familiale.
Au centre de la clairière se tenait une ombre : un semblant d'homme à l'élégant costume d'apparat noir, aux yeux rouges plantés dans un crâne à la peau craquelée. Sa fine chevelure d'ombre était nouée en catogan.
Il l'attendait.
Pourtant, Sandrine eut tout de même le réflexe de l'appeler :
-Murano!
Le galop ralenti. Le cheval stoppa doucement sa course à l'approche de son véritable maître. Sandrine se laissa glisser sur sa croupe de l'animal et posa ses pieds nus dans l'herbe fraîche.
Un peu par respect, plus par crainte, elle baissa les yeux et annonça :
-C'est fait.
Les mains jointes dans le dos, Murano pencha la tête sur le côté :
-Ho... Voilà qui manque d'enthousiasme...
Sa voix était sifflante, lancinante.
-Où est ce sentiment de satisfaction pour le travail bien fait ? Tu aurais dû hurler de joie mon enfant...
Il leva ses longs bras vers les nuages :
-"Cette salope a rendu l'âme !", "Je lui ai fait vomir les boyaux!" ou encore "Je l'ai ramoné avec un tisonnier brûlant!"... Que sais-je?!
Que le démon puisse avoir connaissance des détails glaçait la jeune femme d'effroi. Il leva son index et reprit :
-Un peu d'entrain que diable !
Murano avait parfaitement conscience de l'effet qu'il avait sur celle qui l'avait invoqué. Cela l'amusait.
-Tu as fait couler le sang de tes demi-sœurs pour me faire venir, mon enfant, mais j'aime lorsque les funestes projets comme le tien aboutissent. Il n'est de meilleure justice que celle qui procure du plaisir.
Il calma son ardeur. Se penchant en avant, il statua avec le calme de celui qui sait :
-Et tu en as pris, du plaisir, à voir crever cette vieille morue.
L'équidé s'impatientait. Murano posa sa main décharnée contre la joue de l'animal.
Le cœur de Sand qui frappait de grands coups dans sa poitrine. Elle éprouvait pour la créature une sourde colère. Comment un être maléfique invoqué dans le sang pouvait avoir l'audace de porter sur elle un quelconque jugement. Il avait fourni le moyen de transport, l'opportunité et un soupçon de magie noire, Sandrine n'avait pas envie de connaître l'étendue des capacités du démon, elle ne demanda que:
-Sommes-nous quitte ?
Murano mit les mains au fond de ses poches.
-En ce qui me concerne, oui.
Il se mit tranquillement en marche en direction des bois, son cheval marchant à ses côtés. Sans un regard pour Sandrine, il ajouta :
-Mais tu vis dans un monde qui considère paradoxalement que le meurtre doit être puni par la mort. Je te conseille de faire profil bas, mon enfant. Après tout, il y a tellement de façon de rendre l'âme.
...
La fenêtre était grande ouverte, laissant entrer dans la chambre lumière, chaleur et petits oiseaux. Mésanges, poinçons et tourterelles sifflotaient de bon cœur, charriant avec eux douceur et joie de vivre. Sandrine les dégagea avec de grands mouvements, arrivant même à dégommer un de ces fichus piafs d'un coup de manche à balais.
La chambre de sa belle-mère avait besoin d'être aérée, et pour une fois Sandrine n'y faisait pas le ménage à contre-cœur, bourrant les affaires de la vieille Tremaine dans une malle.
A chacun de ses passages devant le miroir sur pied, la jeune femme se lamentait à la vue de ses guenilles. Elle se prit à plaisanter intérieurement qu'invoquer à nouveau Murano n'était pas la plus avisée des idées pour refaire sa garde-robe.
Elle venait de glisser la lourde caisse dans un coin de la chambre et s'apprêtait à commencer le tri des documents entassés dans le vieux secrétaire lorsqu'elle entendit les voix au loin.
En se penchant par la fenêtre, elle constata le cortège qui cheminait le long de son allée.
Les roues du petit carrosse, frappé aux armoiries royales, faisaient chanter les petits graviers blancs sur son passage. Le véhicule, tiré par deux beaux palominos, était escorté par quatre cavaliers aux uniformes rouges à pompons. L'un de ces soldats leva une rutilante petite trompette et annonça mélodieusement l'arrivée de l'illustre visiteur.
Sans réellement comprendre le but de cette visite impromptue, Sandrine dévala rapidement les étages, passant devant la cuisine au rez-de-chaussée, et se tint droite sur le pas de la porte.
Les murs blancs du manoir s'élevaient gracieusement au cœur du petit domaine bordé d'arbres. Ses parois brutes avaient la douce folie de soutenir une adorable petite tour qui montée vers le doux ciel bleu de cette matinée.
Dans ses habits rapiécés, Sandrine, toute charmante fut-elle, dépareillait vraiment avec le cadre.
Semblant tout autant hors contexte, le prince émergea du fiacre. Il portait un costume crème et carmin similaire à celui qu'il portait la veille au soir. Sans son masque, il émanait de lui une indéniable noblesse.
Si les sous-entendus de Murano avaient quelque peu énervé la jeune femme, revoir ce grand imbécile de Prince lui redonnait le sourire.
Sans la reconnaître, Henry salua Sandrine d'une courbette aussi solennelle que ridicule, puis le regard triste annonça :
-Je suis porteur d'une triste nouvelle, puis-je m'entretenir avec Mesdames Javotte et Anastasie Tremaine ?
Sandrine n'eut pas de mal à jouer la surprise et l'inquiétude : à aucun moment, elle n'avait envisagé que le Prince en personne ne se déplace pour annoncer la mort de la vieille Tremaine.
-Ce sont mes demi-sœurs, elles ont dû s'absenter.
Elle fit entrer son visiteur, l'escorta jusqu'au salon et l'installa dans un confortable fauteuil. Il semblait lui-même plutôt ébranlé par la nouvelle qu'il venait annoncer. Comment lui en vouloir ? Il avait dû voir le corps. Sandrine elle-même en aurait convenu : elle n'y était pas allé de main morte.
Suivant le rythme sonore d'une antique horloge comtoise, les minutes s'écoulèrent tranquillement et le niveau du thé dans leurs tasses de porcelaine diminuait doucement. Ils en étaient tous deux arrivés à éviter le sujet même de la visite du prince, lui étant visiblement chamboulé, elle pour des raisons évidentes.
De voir le Prince affligé, Sandrine se sentit coupable pour la première fois. Elle proposa donc de soulager les nerfs du prince en corsant un peu le thé :
-Je dois avoir du bourbon quelque part...
Elle n'avait pas fini sa phrase que le regard de son noble visiteur changea.
Il l'avait reconnu.
Henry reposa avec précaution sa tasse de porcelaine. Il marqua une pause, puis :
-J'ai une faveur à vous demander.
Sa voix était calme. Sandrine acquiesça d'un mouvement de tête.
Alors, il se leva et traversa le salon pour atteindre sans précipitation le pas de la porte. Elle l'entendit s'adresser à l'un de ses soldats :
-Pourriez-vous m'apporter le petit coffret qui est dans le fiacre je vous prie ?
Le soldat eut rapidement fait de rejoindre le salon et de tendre un petit coffret à son supérieur. C'était une petite boîte rouge ornée d'un cœur que le prince, s'agenouillant, présenta à Sandrine. Elle souleva le couvercle. À l'intérieur se trouvaient sa paire d'escarpins de vair.
-Puis-je?
Sans attendre de réponse, Henry saisi délicatement le pied nue de la jeune femme puis le guida dans la chaussure au sombre duvet.
Elle se chaussa à la perfection.
La petite horloge comtoise commença à sonner midi.
Il enfila la seconde et se releva.
Le cœur de Sandrine s'était considérablement emballé. Les joues rougies, elle leva de grands yeux vers son prince.
Lui, les bras en croix, ordonna froidement :
-Emparez-vous d'elle.
Le large garde referma ses puissantes mains sur les frêles poignées de Sandrine. L'empoignant avec violence, il la traîna au travers le rez-de-chaussée alors qu'elle se débattait.
L'horloge résonnait toujours.
Le Prince, qui suivait calmement, résuma :
-Voyez-vous, il n'y a qu'une seule personne à avoir fuis les lieux hier soir : La propriétaire de ces chaussures.
Rapidement rejoint par ses collègues, le garde, qui avait traîné Sandrine dans les graviers blancs sur une bonne longueur, lui passa enfin une paire de solides menottes.
Ces chaussures, ces satanées chaussures. Elles auraient dû disparaître avec le reste de la tenue, au douzième coup de minuit. Possédée par la colère, gesticulant, hurlant, la jeune femme maudissait Murano.
Vaines volontés que de maudire un démon.
Dans le salon, l'horloge sonna le douzième coup de midi.
Haaa … Je ne sais pas vous mes petits asticots, mais je suis comme cette pauvre Sandrine, les lendemains de fête sont toujours compliqués.
La morale du jour semble assez évidente : en amour comme en affaire, méfiez-vous ce que souhaitent les autres, ils pourraient finir par l'obtenir…
Si le Prince a trouvé un pied pour sa chaussure, ça ne veut pas dire que Sandrine aura la bague au doigt, mais plutôt la corde au cou.
Prenez soin de vous mes petits asticots, je vous souhaite une horrible nuit, et à bientôt pour un nouveau conte d'effroi…