Fairy Tales From the Crypt

Chapitre 3 : Dans le sang

Par firestorm61

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Salut à vous mes petits charognards, vous êtes toujours les bienvenus dans ma crypte. Une fois encore nous allons survoler ensemble les ténèbres de l'âme humaine.

N'ayez pas peur mes petits, il y a toujours une lueur d'espoir au bout du chemin.

Jusqu'à quelles extrémités peut-on se rendre pour survivre ?

Avons-nous cela dans les veines ? À moins que cela ne vienne de notre éducation ?

Et vous, mes enfants ? Seriez-vous des poids plumes ou vous batteriez vous becs et ongles pour survivre ?

Toujours est-il que le petit Tom va devoir se muer en véritable Petit Poucet et braver les éléments s'il veut survivre à l'histoire de ce soir que j'ai intitulé:


Dans le sang.


L'hiver resserrait ses crocs sur Gold Digger Hill et ses environs. Si l'hiver avait trouvé quelque chose à se mettre sous la dent, ce n'était plus le cas de la famille Little depuis des semaines. Les collets, ainsi que les pièges à loup, avaient disparus sous une épaisse couche de neige. La surface du cours d'eau qui sillonnait le flanc de la montagne était en partie gelée et les flots ne distribuaient les poissons qu'avec une extrême parcimonie. Hammer Little avait des munitions en abondance, ainsi que de l'alcool. Malheureusement, l'alcool empêchant le père de famille d'utiliser ses munitions avec la précision requises, les oiseaux de proies qui bravaient le froid n'étaient jamais en danger.

Les aigles avaient compris qu'ils ne risquaient rien à s'aventurer autour de la petite cabane, nichant dans les conifères qui ceinturaient la petite concession pour le plus grand déplaisir de Hammer.

L'hiver semblait vouloir durer, mais cela n'empêchait pas le prospecteur de s'enfoncer dans les boyaux qu'il avait lui-même creusés dans le fol espoir d'arracher fortune et gloire dans les entrailles de la montagne. Il n'en ressortait qu'à la nuit tombée, en compagnie de Tom, son fils.

Tom avait une dizaine d'années et était si maigre qu'un aigle aurait pu l'emporter. Il pouvait d'ailleurs lire l'avidité dans les yeux des rapaces. Cette même faim qu'il voyait dans les yeux de son père lorsqu'ils se posaient sur sa sœur et lui.

Leur dernier repas remontait à plusieurs semaines. Quelques jours seulement après le départ de leur mère. Le patriarche avait vu son épouse s'enfoncer dans les bois pour ne plus revenir. C'est du moins ce qu'il avait raconté aux gosses.

Le ragoût leur avait fait la semaine.

-De la biche, leur avait-il dit.


Gertha était une triste enfant. Aussi pâle et chétive que son grand frère, ses journées s'étaient considérablement chargées depuis le "départ" de sa mère. La fillette aux cheveux blonds emmêlés et à la peau sale se chargeait de l'entretien de la maison.

Ce qui impliquait les repas.

Lorsque les garçons disparaissaient dans la mine au matin, elle faisait le tour des collets et des nids environnants. En dépit de toutes bonnes volontés, ses maigres trouvailles se réduisaient trop souvent à de petits œufs chipés dans les basses branches et une poignée d'herbes aromatiques.

Les potages limpides de Gertha ne recevaient jamais les foudres paternelles, la gamine étant la seule chose sur cette montagne à pouvoir attendrir un tant soit peu le grand Hammer.

Ce n'était malheureusement pas le cas de Tom. La main leste de son père s'abattait sur lui à la moindre contrariété : la neige, la faim, le manque de pierres brillantes ou encore la surpopulation de rapaces.


Un soir, poussé par la colère et la frustration, le gosse profita d'un instant de somnolence alcoolisée de son père pour saisir le fusil. La vieille winchester n'avait besoin que d'une paire de main ferme pour descendre l'un de ces foutus oiseaux, et Tom comptait bien montrer à son père de quoi il était capable.

Tom se tenait droit sous les étoiles, son épaisse veste en peaux par-dessus sa grenouillère. Sur une branche, la fière silhouette du rapace se découpait dans la nuit bleue. Il n'aurait eu aucun mal à l'abattre s'il avait pu le mettre en joue. Mais la botte de son père le frappa durement entre les omoplates et Tom s'effondra dans la poudreuse. Lorsqu'il se retourna, saisi de douleur, la winchester le pointait. Derrière le canon, l'avidité brillait dans les yeux de son père.

Il allait l'abattre et le bouffer.

Tom le savait.

La peur le souleva du sol. Dans un état second, ses pas précipités prirent la direction des ombres sous les sapins. Il ne fut pas assez rapide.

Le coup de feu tonna dans le soir. Les rapaces quittèrent les hautes branches.

Fauché en pleine course, Tom glissa sur le rebord d'un faussé et en dévala sa pente raide. Plusieurs mètres de roulades douloureuses plus bas, il disparut dans une congère.


...


Tom fut réveillé par la morsure d'un aigle. Il roua de coups l'animal qui finit par retirer les serres qu'il avait plantées dans la cuisse du garçon. Le survivant lâcha un long râle de douleur lorsque l'oiseau s'envola, emportant dans son bec un morceau de viande arrachée à sa cote déchirée. Il leva l'épais tissu de son manteau pour constater les dégâts : la winchester, puis l'aigle, lui avait emporté une bonne partie de chair au dessus de la hanche.

Tom avait couru une bonne partie de la nuit. Son père était à ses trousses, il le savait. Jamais il n'aurait laissé une proie blessée s'en sortir si facilement.

Entre les arbres nus, la neige en étouffait jusqu'au souffle du vent. Le silence était pesant. Comme un rappel constant que la moindre respiration pouvait le trahir et indiquer son emplacement à son père, tapis dans les ombres, prêt à bondir.

Tom n'avait qu'une idée en tête : Gertha.

Le masque était tombé, et sachant de quoi son père était capable, Tom n'avait plus qu'une crainte: Si ce vieil alcoolique ne le mangeait pas lui, il finirait par la manger, elle.

Il devait retourner au chalet, retrouver sa sœur. C'est ensemble qu'ils devaient fuir.

Sa course l'avait emporté dans un coin reculé de la montagne. Il avait beau inspecter les lieux, aucun élément distinctifs ne pouvait lui indiquer son emplacement. Il n'était entouré que d'arbres nus et de neige. Quelque part dans les branches, un hibou lançait son hululement, comme si lui aussi se demandait "où" il était.

Tom ne mit pas longtemps à voir briller les taches de sang sur la blancheur du sol. Son sang. Tels de petits rubis scintillants sous la lune, lui indiquant la route à suivre.

Le garçon se leva, une main sur la plaie qui suintait sous son manteau déchiré. Résigné, il se mit à suivre les petites pierres précieuses qui le dirigeaient vers le chalet.

Au milieu des étoiles, la lune entamait sa redescente. La nuit était déjà bien consumée. Tom avançait douloureusement, mais confiant : son père n'avait pas dû voir le cordon de sang sur la poudreuse, sinon il l'aurait déjà retrouvé. Avec un peu de chance, ce vieil alcoolique s'était également égaré dans la montagne.

La morsure du froid était douloureuse, presque plus que la blessure elle-même. Au-dessus de la cime des branches, quelques larges oiseaux volaient en cercle, attendant que Tom ne défaille une fois de plus.

Ces foutus rapaces pouvaient à tout instant indiquer sa position.

Tom pressa le pas en serrant les dents.


Alors qu'il était toujours sur la piste des petites taches brillantes écarlates et que ses pas faisaient crisser la neige, il finit par voir s'élever un fin bras de fumée grise au-dessus des sapins. Le chalet n'était plus très loin.

Sous la lune tournaient toujours les rapaces.

Le dénivelé était une épreuve, mais son cœur se fit plus léger : il y était parvenu, tout en gardant son père à distance.

Alors qu'il était sur le point de retrouver sa sœur, Tom se fit la réflexion qu'il ne l'avait pas vu sourire depuis bien longtemps. Il en avait oublié jusqu'à son rire.

Perdu dans les brumes de ses pensées, un claquement métallique sourd se fit entendre, rapidement suivit d'une douleur nouvelle.

Qu'elles étaient les chances ?

La famille Little n'avait que deux pièges à loup, et la montagne était grande.

Enfoncé dans plusieurs dizaines de centimètres de neige rougissante, son pied venait de se poser dans l'un de ces satanés pièges.

Le gosse n'avait plus la force de crier. Saisi par le froid, le corps abîmé de toute part, il se voyait finalement mourir, dévoré par ces loups qu'il entendait grogner au loin. C'était une maigre satisfaction, il ne finirait pas bouffé par son père.

Une fine silhouette grise s'insinua dans son champ de vision troublé.

-Gertha?

La petite blonde s'agenouilla près de lui. Elle était engoncée dans une épaisse veste de laine et son petit nez rouges ressortait entre son écharpe et son bonnet. Posant une main rassurante sur sa joue, elle l'enjoignit au silence :

-Papa s'est endormi.

Ses petites mains dégagèrent la neige autour de la jambe blessée. Les crocs dans la chaire, le piège brillait sous la lune.

-Ça va aller.

Gertha extirpa une petite lame luisante dans sous ses vêtements. D'un mouvement vif, la lame trancha la gorge de Tom qui s'affala dans la neige, le nez en l'air.

Exsangue, le teint gris, Tom ne pouvait plus articuler le moindre mot. Il n'en avait plus la force. Le ciel et les arbres tournaient autour de lui.

Gertha se pencha au-dessus de lui, un indescriptible sourire sur le visage.

-Ça va aller.


...


Le feu crépitait sous la lourde marmite suspendue dans l'âtre du chalet. Le bouillon libérait une odeur imprécise, entre le bœuf et le poulet. L'agréable fumé réveilla doucement Hammer. Le grand gaillard avait passé une partie de la soirée dehors et avait eu du mal à se réchauffer. Il quitta sa couche, remonta les bretelles par-dessus son tricot, vint rejoindre la table au centre de l'unique pièce que comptait son foyer et s'y installa. Gertha déposa un petit bol sur la table, puis un baiser sur la joue de son père.

Quelques morceaux de viandes appétissantes reposaient dans un agréable bouillon. À l'aide de sa cuillère en bois, le patriarche préleva un peu du bouillon et l'avala de bon cœur. Gertha lui souhaita :

-Bon appétit.

Hammer ne répondit que d'un sourire. La gamine était la seule chose sur cette montagne à pouvoir attendrir un tant soit peu le grand Hammer, et elle en était assez fière.



Mea culpa mes petits asticots : la lueur au bout du chemin n'était pas celle de l'espoir, mais celle du feu qui fait bouillir la marmite !

Que voulez-vous ? Les gosses peuvent être cruels entre eux.

Cette histoire illustre une réalité : deux gamins auront beau recevoir la même éducation, ils ne l'assimileront pas de la même façon.

Sur ces sages paroles, je vous souhaite une bonne soirée. Faites de beaux cauchemars, moi, je vais aller manger un petit quelque chose.




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