Vous voici de retour dans la crypte !
Comme c'est aimable à vous de venir tenir compagnie à un vieux cadavre comme moi.
C'est qu'on peut parfois se sentir seul dans ces catacombes.
Rendez-vous compte mes petits asticots, j'en suis aujourd'hui réduit à passer par le speed-deading pour faire des rencontres. C'est toujours mieux que de devoir déterrer une de mes ex, elles sont bien trop rigides à mon goût !
Dire qu'il fut un temps, j'étais un véritable séducteur. Et si j'ai retenu quelques choses de mes jeunes années, c'est que les femmes ne savent pas ce qu'elles veulent. Rassurez-vous : les hommes non plus ne savent pas ce qu'ils veulent.
Mais il y a pire qu'une femme indécise, il y a la femme qui sait ce dont elle a envie.
C'est ce que vont découvrir les protagonistes du conte de ce soir. Une histoire que j'ai intitulée :
Derrière les portes closes.
-Ma sœur, ne vois-tu rien venir ?
Le ton était moqueur. Enfoncée dans son confortable fauteuil, un œil par par-dessus son livre, Lucy observait sa sœur collée à l'œilleton de la porte, sur la pointe des pieds. Les deux sœurs Ann avaient fini par emménager ensemble dans la grande ville. L'une pour les études, l'autre pour le travail. Les études étaient terminées pour Mary, et le travail était inexistant pour les deux sœurs. De ce fait, les journées étaient plutôt longues. Lucy consacrait donc son temps libre à la lecture de romans à l'eau de rose.
Sa cadette, Mary, jeune femme replète, avait du mal à atteindre le judas, malgré l'aide de ses hauts talons.
Rageuse, elle répondit :
-Non! Je ne vois rien venir...
Puis ajouta, plus pour elle-même :
-Il devrait déjà être rentré, il est bientôt six heures.
Elle se retourna, faisant virevolter sa robe à fleur. Les poings sur les hanches, Mary demanda, mauvaise :
-Tu lis plus, toi?
-Nan... Ça fait trois pages qu'ils baisent... C'est...
-Frustrant?
Lucy posa son livre ouvert sur l'accoudoir, se leva et se dirigea calmement vers la cuisine. Elle en revint avec un petit marche-pied qu'elle posa devant la porte.
-Monte là-dessus, pimbêche. Tu arrêteras de te tordre le cou.
Les deux frangines vivaient dans un petit appartement modeste de la banlieue de Chicago. Elles avaient le luxe d'avoir chacune leur chambre et de pouvoir remplir leur appartement avec autant de plantes vertes que possible.
Lucy remonta ses grosses chaussettes par-dessus son pantalon en molleton puis se laissa retomber dans son fauteuil.
-C'est malsain, tu sais, commenta-t-elle.
-Pas plus que de lire des histoires de cul...
Quelques semaines auparavant, un nouveau locataire avait rejoint le microcosme que formaient les habitants du petit immeuble. Il s'agissait d'un séduisant jeune homme au teint hâlé, au regard triste, arborant en permanence une fine barbe de trois jours. N'ayant pas trouvé le courage de l'aborder plus tôt, Mary s'était fait doubler par une amie qui avait obtenu, non sans peine, un rendez-vous avec le beau brun mystérieux de l'appartement dix-sept.
-Ce George t'intéresse uniquement parce que Debbie t'a dit qu'il était monté comme un poney...
La repartie de la jeune femme fut maladroite :
-Oui, bah, je l'avais vu avant elle...
Mary se retourna, les joues rosies et précisa :
-Vu lui, hein, pas son...
Gênée, elle plaqua de nouveau son œil au judas puis précisa :
-Il est écrivain... Si j'ai bien compris.
-Tu sais qu'il y a d'autres célibataires dans cette ville? Il y en a même un autre dans cet immeuble si tu as à ce point la flemme de sortir...
Perchée sur son promontoire, Mary ne prit même pas la peine de décoller son visage de la porte :
-Louis le Pervers du deuxième étage? Sans façon, je te le laisse...
Lucy l'avait affublé du sobriquet de "pervers" après l'avoir surpris sortant d'un sex-shop. C'était un petit maigrichon à lunettes et aux cheveux gras. Le bâtiment était en majorité peuplé de personnes seules et, dans l'ensemble, plutôt âgées.
Mary se mit à sautiller sur son perchoir.
-Il est là !
-Tu n'as donc aucune retenue ?
-On croirait entendre maman.
Sur cette remarque assassine, la peste, bien que la tête dans les nuages, avait rejoint le sol et recoiffa ses cheveux mi-long devant le petit miroir qui pendait au-dessus d'un ficus, à droite de la porte. Elle pointa sa sœur du doigt:
-Si je le ramène à la maison, tu connais la règle !
Puis, elle disparut derrière la porte verte, le battant poussant le marche-pied qu'elle n'avait pas un instant pensait à retirer elle-même.
-Pimbêche... Lâcha Lucy, amusée, en passant l'une de ses longues mèches blondes derrière son oreille droite.
...
Il ferma rapidement le verrou, glissa la chaînette et s'adossa contre la porte. Le souffle court, il était cependant satisfait. Celle-ci, il avait réussi à s'en débarrasser sans verser le moindre sang. C'est chiant le sang, ça tâche, ça demande du boulot. La trace sur le parquet de sa chambre ne partirait jamais par exemple, et couvrir tous ses méfaits d'un épais tapis n'était pas une solution.
Sept femmes, ça commençait à faire beaucoup. En déménageant, George avait espéré que les choses se calmeraient. Il avait eu tort.
Quelqu'un tapota doucement contre son dos.
Légèrement déformée par le verre de l'œilleton, il y avait de l'autre côté de la porte une charmante petite brunette aux yeux noisette et au doux visage rond.
George soupira un :
-Encore ?
Il mit quelques secondes à la reconnaître. Il l'avait déjà croisé, elle habitait avec sa sœur à quelques portes de la sienne.
Tant pis pour elle, se dit-il.
Il savait à l'avance comment cela finirait.
Il deverouilla la porte, retira la chaîne puis ouvrit. Il faisait une bonne tête de plus qu'elle. George était vêtu d'un simple jean et d'un tee-shirt a col ouvert kaki et aux manches longues retroussées. Le vêtement mettait en valeur un torse puissant et des épaules larges. Il émanait de lui une force qui contrastée étrangement avec son visage triste. Mary prit cette tristesse pour une séduisante mélancolie de romancier et ne l'en trouva que plus charmant. Elle bredouilla une salutation maladroite, puis, les mains stratégiquement nouées dans le dos afin de se cambrer légèrement et mettre sa poitrine en avant, la jeune femme commença :
-Je suis sincèrement désolée de vous déranger dans vos occupations, mais j'aimerais savoir si vous aviez des nouvelles de Deborah ?
Le débit était rapide et nerveux. Elle s'en flagella mentalement. Elle se moquait éperdument de savoir ce qu'était devenu Debbie, mais il fallait bien commencer par quelque chose.
-Deborah?
Le sourcil du beau brun se leva, comme si il avait dû repéter ce nom pour faire remonter de lointains souvenirs à la surface.
Il l'avait tué deux jours plus tôt.
Il mentit sans effort :
-Elle a dû quitter la ville et retourner dans sa famille.
Mary feignît si bien l'inquiétude que George cru bon de nuancer :
-...rien de grave.
Ajoutant même :
-Elle voulait prendre ses distances.
Croisant ses bras sous sa poitrine, Mary passa de l'inquiétude à l'indignation, masquant à grand-peine le soulagement d'une telle nouvelle :
-Elle t'a quitté ? Noooon?!
De l'indignation à l'empathie, elle pencha légèrement la tête sur le côté, posant une main compatissante sur l'épaule de son voisin :
-Et toi ? Ça va ?
Elle en faisait beaucoup. Elle n'aurait pas l'oscar cette année.
George, qui n'en espérait pas tant, bredouilla, puis tenta de la congédier poliment :
-Il te fallait autre chose?
C'était la question qu'il ne fallait pas poser. Contre toute attente, elle avait une ouverture. Sa réponse traversa ses lèvres sans passer par la case réflexion :
-J'ai un problème de plomberie et j'espérais que tu puisses y jeter un œil.
C'était bien évidemment complètement faux.
-Le concierge ne peut pas venir ?
-Il est malade !
Elle avait répondu trop vite et trop fort pour avoir l'air honnête. Ses joues étaient brûlantes.
George s'appuya contre le montant de la porte. Intérieurement, il s'avoua vaincu.
-Je prends ma caisse à outils et j'arrive.
La jolie brunette posa délicatement sa main sur le torse de sa proie. Son débit de parole était calme désormais.
-Écoute, ce n'est pas pressé. Passe d'ici une heure, j'habite au...
-Je sais où tu habites, coupa-t-il, las.
Avec un large sourire, Mary statua :
-Alors, à tout à l'heure. Pour te remercier, je te garde à manger. J'insiste.
Sans lui laisser le temps de refuser, l'implacable séductrice s'en alla, le pas léger, dans le couloir.
De nouveau seul dans les ombres de son appartement, Georges plaqua ses paumes sur le plateau d'un vieux buffet. Il faisait face à son reflet dans un antique miroir aux dorures écaillées.
Derrière la surface lisse, une voix grinçante se fit entendre, faisant vibrer l'objet fixé au mur :
-Alors ?
-Je t'ai déjà dit non.
-Ai-je raison de penser que ce vœu ne fait pas ton bonheur ?
George ne répondit pas. Il fixait le visage dans le miroir. C'était à la fois le sien et celui d'un autre. Son nez fin, sa mâchoire carrée et ses yeux de cocker étaient posés sur un visage pâle, gris. Sa fine barbe entretenue et ses cheveux avaient une teinte turquoise. Le reflet repris :
-Il te reste un vœu. Pourquoi ne pas utiliser ce dernier vœu intelligemment ? Annule le précédent.
La voie était hautaine, dédaigneuse et calme.
-Tu aurais pu me demander de te faire devenir un auteur à succès plutôt que de te contenter de traduire le travail des autres...
George baissa les yeux tandis que son reflet continuait.
-Au lieu de ça, tu m'as demandé de t'agrandir la bite...
La créature dans le reflet marqua une pause, comme pour savourer l'ascendant qu'il avait sur son "maître". Il reprit, se répétant :
-Ce second vœu ne te rend pas heureux. Annule-le, et nous serons quittes.
Serrant les dents, George émis une objection :
-Tu as triché...
Posant une main sur sa poitrine, la créature à la barbe bleue fit l'offusquée :
-Moi? Mais "Maître" tu as spécifiquement demandé à ce que toutes les femmes soient folles de toi. Qu'y puis-je si tu n'arrives pas à gérer cette folie ? Qu'y puis-je si tu n'as pas trouvé meilleur moyen que le meurtre pour te débarrasser de tes prétendantes envahissantes ?
Le génie du miroir marqua une pause puis rappela :
-Il te reste un vœu pour annuler...
George le coupa, décidé :
-Non.
Il ouvrit l'un des tiroirs du meuble et en sortit un petit flacon qu'il glissa dans sa poche.
-Si elle doit mourir, elle mourra.
Le génie garda le silence. Bien qu'il ne l'admettrait pas, son "Maître" était parfaitement comblé par ce vœu.