Fairy Tales From the Crypt

Chapitre 5 : Derrière les portes closes (Chapitre final)

Par firestorm61

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Une douce odeur de crème et d'hystérie flottait autour des plantes de l'appartement des sœurs Ann. Mary avait réussi à chasser sa grande sœur hors du logis, c'était la règle en cas de rendez-vous galant, et était désormais couchée sur le sol de leur minuscule salle de bain. Le petit meuble sous l'évier était grand ouvert, les serviettes étalées sur le sol, et la jeune femme s'apprêtait à donner un bon coup de talon dans le vieux siphon métallique.

Il lui fallait un problème de plomberie et problème de plomberie, elle allait avoir.

Mary ne se figurait pas l'étrangeté de son comportement. Elle agissait dans la précipitation, persuadée qu'elle faisait cela par amour, ou simplement sous le coup d'une quelconque attirance pour ce bel inconnu. À aucun moment, il ne lui était venu à l'esprit de questionner son attitude excessive.

Dans la cuisine, sur l'antique gazinière, héritée d'une vieille tante, un bloc de Mac & Cheese congelé glissait mollement dans une grosse casserole, répandant, tout en se réchauffant, une odeur réconfortante.

Avec un rire nerveux, la jeune femme envoya un sévère coup de pied dans l'évacuation chromée, l'arrachant sans peine.


...


Lucy avait les mains refermées autour d'une tasse de thé brûlante. Elle avait troquée ses grosses chaussettes pour de fines baskets et descendue quelques étages afin de rendre visite à Mme Sideris, avec qui elle avait l'habitude de boire une eau chaude de temps à autre.

- Mon enfant, vous avez entendu ce qui est arrivé à deux rues d'ici?

L'accent chantant de la vieille voisine était teinté d'angoisse. L'hôtesse plongea des yeux inquiets dans ceux de Lucy. Y voyant une visible incompréhension, elle expliqua:

- La police vient de trouver un corps, chuchota t'elle comme si quelque croque-mitaine allait surgir dans sa cuisine. Une jeune femme vient d'être empoisonné, dans notre rue!

La frêle grand-mère tremblait de tout ses membres. Lucy, bienveillante, tenta d'apaiser sa pauvre amie:

-Ils trouveront le coupable, ne vous en faites pas Mme Sideris. Le crime parfait n'existe pas.

Ni Mme Sideris ni Lucy n'étaient convaincues par cet élan de positivisme.

Durant une petite heure, dans le silence rythmé au son du bras mécanique oscillant d'un maneki neko posé sur le vieux meuble en formica, les deux femmes restèrent, face à leurs tasses, à se remonter le moral, jusqu'à ce que Lucy décide de rentrer chez elle.


En remontant vers son appartement, Lucy avait encore cette inquiétante histoire en tête, ainsi que les détails, ragots et théories alarmistes de cette pauvre Mme Sideris. Qu'un assassin puisse sévir, voir se terrer, dans leur rue était une idée effrayante. Une main sur la rampe d'escalier, montant ces trop nombreuses marches, elle pensait à sa petite sœur, seule en ce moment même avec un homme dont elles ne savaient pas grand-chose.

Lucy l'avait déjà croisé à de nombreuses reprises : le matin face au mur de boîtes aux lettres, certains soirs lorsqu'il lui tenait la porte du local à ordures… C'était un bel homme, réservé mais galant et poli. Il ne pouvait pas être ce monstre de froideur capable d'empoisonner quelqu'un. Éloignant tout soupçon du charmant George avec bien peu de bon sens, Lucy sentait son cœur s'emballer: avec peu de chance, les plans de Mary tomberaient à l'eau. Après tout, il est un peu plus âgé qu'elle, il lui faudrait une femme avec un peu plus de maturité.

Non, s'il y avait un protagoniste de faits divers dans cet immeuble, ce ne pouvait être que Louis le Pervers du deuxième étage. George semblait trop parfait pour être coupable.

Arrivant à cette conclusion bancale en même temps que devant sa porte, Lucy ne prit pas la peine de frapper. Pourquoi annoncer son retour impromptu et se priver d'une entrée théâtrale au milieu du rendez-vous galant/guet-apens de sa petite sœur? Après son petit exercice de réflexion pour écarter les soupçons autour de la pauvre "victime" de Mary, Lucy était presque ravie de venir jouer les troubles fêtes.

La grande blonde en survet' fit alors irruption au milieu d'une scène qui aurait dû la faire réagir. En dépit de deux bougies qui brûlaient doucement sur la petite table ronde, il y avait dans l'air une vilaine odeur de canalisation mêlée aux effluves de cheddar du Mac & Cheese, désormais présenté dans un charmant plat en céramique. Dans l'encadrement de la porte de la salle de bain en désordre, une caisse à outils ouverte avait été abandonnée.

Le duo fut figés par la surprise, face à leurs assiettes. Mary tenait une fourchette garnie de macaronis, s'apprêtant à l'enfourner dans la bouche grande ouverte de George. Leurs deux paires d'yeux étaient fixées sur Lucy qui arborait un sourire crispé.

Elle aurait dû réagir. Réagir avec logique. Sa seule réaction fut :

-Hey! Mais c'est MON gratin !

De colère, Mary ficha la fourchette dans la bouche de son invité et se leva :

-N'importe quoi !

Elle se retourna vers George, qui avait retiré lentement le couvert qui venait de lui érafler la langue. Il prit son verre à pied et bu une gorgée de vin dans l'espoir de soulager la griffure.

-C'est moi qui l'aie préparé moi-même, assura-t-elle, puis, comme s'il eut s'agit d'une opération complexe, elle ajouta en pointant le plat de l'index : les pâtes, la crème, tout ça !

Lucy n'avait pas prévu entrer en compétition avec sa sœur pour un inconnu, mais elle crut tenir là un argument de poids, capable de faire pencher la balance en sa faveur.

Hautaine, elle croisa les bras et déclara :

-Je suis sincèrement désolée, George, que vous ayez perdu votre temps avec une... menteuse!

Elle avait terminée sa phrase avec si peu de maturité dans la voix que, rouge de honte et les yeux ronds, elle se plaqua les deux mains sur la bouche. L'espace d'un court instant, elle comprit que la situation n'avait rien de naturel, mais s'empressa de chasser cette idée.

George, loup proverbial au sein de la bergerie, se délectait autant de la situation que des remous écarlates qui lui roulaient sur la langue. Depuis que le génie avait exaucé son vœu, le maudit séducteur avait pris l'habitude de voir les femmes agir de façon inconsidérée à son égard. Il n'avait cependant pas encore eu l'occasion de voir deux femmes se battre pour lui. La compétition semblait décupler les effets du sortilège, et cela lui plaisait.

-C'était mon gratin de secours! Tu n'avais pas le droit de le décongeler!

-Ho ça va ! Tu pourras en refaire un autre ! Tu passeras moins de temps le nez dans tes bouquins pornos ! Madame la Frustrée !

Sous les coups de cette attaque, Lucy fulmina, tapa du pied, et tenta de se défendre auprès de leur invité :

-Je... Je ne suis pas du tout frustrée ! Je suis pleinement épanouie !

Sa cadette riait de bon cœur.

Le bellâtre reposa son verre, et leva une main apaisante :

-Allons mesdemoiselles, essayons de rester calme.

Le ton continuait de monter entre les deux sœurs. Lucy débarrassa le plat de macaronis d'un mouvement vif, mais Mary en saisi une extrémité à la volée.

-Lâche ça, Pimbêche !

-Tu peux rêver, la Frustrée !

Le beau George se leva. Avec un sourire éclatant, il demanda, sans en penser un mot :

-Enfin, Mesdemoiselles, ne vous battez pas pour moi.

Les doigts de Lucy glissèrent sur le rebord du plat qui, toujours maintenu par Mary qui fit au mieux pour ne pas basculer avec, parti en parfait arc de cercle pour finir violemment sa course sur le visage de leur si charmant voisin. Au travers sa joue flasque mal rasée, le plat lui fit sauter deux dents puis, finissant par s'étaler complètement contre son visage, lui cassa le nez. La couche de gratin d'amorti pas le choc, et George, assommé, s'effondra sur un épais tapis.

Inerte, du sang s'écoulait lentement de ses narines et de sa bouche. À côté de lui, une poignée de macaronis vomissaient leur sauce au cheddar. Se gorgeant lentement de fromage et d'hémoglobine, le tapis de tatie Lydia était d'ores et déjà irrécupérable.

Les yeux comme des soucoupes, Mary fixait son aînée :

-Mais tu as vu ce que tu as fait pauvre folle!?

-C'est toi qui l'as frappé, morue!

La petite brunette se laissa tomber à genoux sur le sol puis coucha George sur ses cuisses. Portée par un reflux rougeâtre, une poignée de dents nacrées s'échoua entre les pâquerettes de la jolie robe à fleurs.

-Ho mon Dieu... Commença Mary.

Elle releva sur sa sœur des yeux pleins d'étoiles :

-Ses cheveux sont si doux !

-Il est vivant ?

La cadette haussa les épaules :

-Je sais pas.

Agitant les mains, la grande sœur ordonna :

-Bah prend son pouls !

-Comment on fait ?

Lucy porta la main à sa clavicule pour montrer l'exemple.

-Mets tes doigts comme ça, je crois.

Mary imita le geste sur son voisin toujours inerte. La manipulation n'étant pas la bonne, la jeune femme ne ressentit aucune pulsations sous ses doigts, et secoua la tête. Tout en caressant les cheveux du bel endormi, elle annonça, nullement inquiète :

-Non, bah, on l'a tué, je pense.

Et se répéta:

-Ses cheveux sont si doux…

Les bras en croix, Lucy ne mit pas longtemps à proposer :

-Tu veux les garder?

Le visage de sa petite sœur rayonna de joie :

-Ho, je peux ?

Lucy se dirigea tranquillement vers la caisse à outils qui trainait toujours par terre, et se mit à y chercher quelque chose.

-Je suis désolée pour ton gratin, avoua Mary. Et pour toutes les saloperies que j'ai dites.

-Ne t'inquiète pas ma Pimbêche.

Mary se releva, brandissant une vieille scie à métaux.

-On se le partage! Tu veux la tête?




Malheur à celui qui s'interpose entre deux sœurs ayant le même objectif, à plus forte raison si cet objectif c'est VOUS, que vous soyez ou non un assassin comme notre pauvre George. Notre pauvre Casanova avait voulu tricher en amour, mais en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis, mes petits asticots, et ça vaut aussi pour les dommages collatéraux !

Le tombeur de ses dames est tombé sous les coups de celles-ci et ne s'en est pas relevé.

Sans vouloir mettre les pieds dans le plat, elles lui auront fait perdre la tête !

Il est l'heure pour moi de vous souhaiter de joyeux cauchemars, en espérant vous retrouver une prochaine fois pour de nouveaux contes macabres.




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