SOUVENIRS DE 1830 - NEIGE

Chapitre 10 : Les Mots à la Bouche

27887 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/09/2021 21:53

La nuit fut reposante.

Il y avait longtemps que Javert n’avait pas aussi bien dormi. Pas de cauchemars, pas de mauvaises pensées, pas d’inquiétude. Il avait bien dormi.

Et puis, son instinct de loup se réveilla, Javert ouvrit les yeux et gela. Il n’était pas dans son lit, il n’était pas dans sa chambre…, il n’était pas seul !

Un bras était posé sur son torse et un corps se serrait contre le sien.

Javert cherchait désespérément à se repérer dans la pénombre de la pièce lorsqu’une voix bien reconnaissable retentit, tout près de son oreille :

“ Du calme. Vous êtes en sécurité.

- Je…, je le sais,” bredouilla le policier.

Un rire amusé retentit et le bras le serra davantage.

“ Vraiment ?”

Valjean anticipa la réaction de l'inspecteur avec humour. Après tout, toute personne qui aurait connu la force absurde de Jean-le-Cric ne lui aurait pas permis de l'immobiliser. Il s'attendait à une claque sur le bras ou à une feinte.

Cependant, Javert s'étira sous le poids de son bras, sensuel et lent comme un félin. Il savait qu’il ne pouvait rien faire contre la force de Valjean. Et, bizarrement, il n'avait pas l'air de vouloir essayer quoi que ce soit.

Cela fit encore rire Valjean.

Puis l’inspecteur se retourna pour regarder le plafond à la lumière blafarde du jour, sans sembler être dérangé par le contact avec le vieux forçat. Ça, c’était du nouveau pour Jean Valjean.

Javert mettait de l’ordre dans ses idées et ses idées n’étaient pas bonnes. Il venait d’arriver à une conclusion dans l’affaire Jean Valjean.

Même si cette conclusion ne lui plaisait pas, voire lui faisait mal.

Tant pis pour l’affaire d’Harcourt, la survie de Valjean était devenue sa priorité.

Et ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait, songea Javert, amer.

“ Je vais t’aider à t’évader de Paris, murmura le policier, la voix lointaine. Tu pars aujourd’hui Jean ! Je n’ai aucune confiance en personne. A part en toi !”

La phrase de Javert, énoncée comme une sentence, figea le sang du forçat. Le profil serein qu'il avait contemplé quelques secondes auparavant s'était changé en masque résolu ; les yeux somnolents avaient retrouvé leur concentration.

Valjean retira son bras.

La température si chaude dans la pièce venait de chuter de plusieurs degrés. L’hiver était entré dans l’appartement de M. Fabre.

“ Je ne peux pas partir sans Cosette, s’opposa Valjean. Vidocq sait où la retrouver, et s'il a l'intention de me capturer, il l'utilisera. Et en supposant qu'on quitte Paris, jusqu'où irions-nous ? Croyez-vous qu'une si jeune fille survivrait si on restait coincé sur la route ? Je ne veux plus partir, Javert.

- Mes chefs ne te grâcieront jamais, asséna Javert, devenant plus dur. M. Chabouillet m’a ordonné de t’arrêter. Je m’y refuse. Je vais donc t’aider à fuir la capitale.

- Javert…Vidocq me l’a dit. Je n’ai jamais compté là-dessus. Bien que j'aurais aimé avoir un peu plus de temps.

- Nous récupérerons ta fille, poursuivit Javert, se voulant convainquant. Rivette nous aidera. Je vais te trouver un véhicule et un cheval. Tu as des papiers au nom d’Urbain Fabre.

- Javert ! Il suffit ! Je ne partirai pas sans toi !”

Javert était perdu dans un abîme de perplexité. Il ne comprenait pas. Et il ne sut répondre que par la colère. Comme à son habitude.

Il se redressa et se plaça face à Jean Valjean, oubliant son aspect négligé, ses cheveux emmêlés, sa profonde humanité. Il perdait de son aura d’autorité dans cette situation.

Il n’en avait cure face à l’obstination de Jean Valjean.

“ VALJEAN ! Tu dois partir ! Tu crois que ce sont des enfants de choeur ? Le policier qui a essayé de te tuer est un policier corrompu. Il va recommencer ! Je veux te voir parti. En sécurité ! Tu… Merde !”

Sous sa colère, Javert se recula. Il se leva du lit, ne ressentant qu’à peine la sensation du plancher glacé sous ses pieds nus. Il marcha quelques pas, cherchant à se reprendre. Il savait qu’il ne pensait pas clairement lorsqu’il était hors de lui. Mais Valjean avait le don de le pousser dans ses retranchements.

Il avait été ainsi à Montreuil, lors de leur confrontation devant le lit de Fantine. S’il n’avait pas perdu tout sens commun, il aurait évité une mort douloureuse et une évasion réussie.

Javert baissa la tête et chercha son souffle.

Le bagnard se leva à son tour et affronta le redoutable inspecteur. Javert semblait tellement frustré ! Bien que cela le surprenait, Valjean reconnut l'inquiétude que les cris de l'inspecteur cherchaient à cacher, et cette anxiété devint tout à coup un poids froid logé au fond de son estomac.

“ Vous dites que vous me faites confiance, mais vous ne faites pas confiance à mon jugement. Je le conçois! Mais vous avez l'intention de m'éloigner tout en admettant que le danger vient de l'intérieur même de la police. Cela ne semble pas raisonnable.

- Ce n’est pas une histoire de confiance Valjean !, répondit Javert, plus posément. Je ne sais pas ce que je ferai si tu étais arrêté. Je ne supporte pas de te savoir blessé. Tu imagines ? Si tu étais arrêté, je… Dieu ! Je ne sais pas ce que je serais capable de faire !”

Javert serra ses bras contre sa poitrine. Il avait froid. Cette scène devenait trop ridicule. Il était ridicule ! Il n’avait qu’à passer les menottes à M. Madeleine, le coller dans une diligence, lui et sa fille, et les expédier en Angleterre par le premier bateau.

Javert avait quelques relations qui seraient trop heureuses de lui faire une faveur.

“ Je ne vous laisserai pas seul, Javert. Cet homme n'était pas un policier, mais quelque chose de différent, et je sais où le retrouver.”

Javert se tourna vers Valjean. Il aperçut les yeux, si bleus du forçat. Des yeux qui avaient hanté ses nuits de Toulon...de Montreuil...de Paris… Le chien lancé sur la piste.

Et le policier se jeta violemment sur le forçat, le saisissant aux épaules. Il articula lentement, en appuyant bien chaque mot, de sa plus belle voix d’argousin :

“ Je-t-interdis-de-te-frotter-à-lui ! C’est mon travail !”

Valjean recula d'un pas, abasourdi. Il essayait de réfléchir et de le faire en vitesse. Il avait toujours reconnu le moment ou il perdait une bataille. L’avouer ne fut plus aussi difficile.

“ Fort bien, inspecteur Javert.”

Et ce fut comme le soleil après la pluie. Un sourire éblouissant illumina les traits austères du policier. Un sourire, vrai, rare, et qui ne dura qu’un instant avant que Javert ne retrouve son visage à l’expression neutre habituelle.

“ Merci Jean Valjean.”

Pour le moment, Javert préféra abandonner la lutte.

Il ne servait à rien de discuter. Mais le policier se promit de forcer Jean Valjean à fuir Paris le plus vite possible. Vidocq n’était pas un incompétent et M. Chabouillet ne mettrait pas longtemps à comprendre que son protégé n’était pas si loyal que cela.

La conversation n’était pas terminée mais il valait mieux la laisser là.

Avisant le vieux bagnard en train de se rhabiller en vitesse, Javert lui demanda, le nez froncé :

“Il n’y a pas de savon à barbe dans ta piaule [chambre] ? Je voudrais me sabouler [laver] un peu et me barbifier [raser].

- Cherchez dans le sac. Je n’ai pas eu le temps de défaire mes bagages.”

Ce n'était pas tout à fait vrai. Il les avait défaits et les avait refaits à plusieurs reprises depuis son arrivée. C'était l'une des habitudes qu'il avait apprises à cultiver pendant ses cavales.

Javert fit ce qu’on lui avait dit et lança, moqueur :

“ D’ailleurs, tu devrais bien faire la même chose ! Tu empestes le bouc ! Avec la fièvre que tu as eu, te laver ne serait pas du luxe.”

Ce faisant, Javert agit comme à son habitude. Il avisa l’eau de la veille, ranima le poêle et fit chauffer ce qu’il en restait.

Se raser à l’eau froide rappelait trop Toulon, il y avait longtemps que le garde-chiourme se permettait le luxe de l’eau chaude et du savon. Donc, tournant le dos à son hôte, Javert retira simplement sa chemise et se prépara à se laver.

Succinctement, mais l’inspecteur avait prévu des visites à la préfecture. Il devait être présentable pour rencontrer M. Chabouillet. Il lui fallait des nouvelles de l’affaire d’Harcourt.

Seule la chemise était vraiment trop sale pour être réutilisée. Tant pis il faudrait s’en passer. En fermant bien la veste d’uniforme, l’absence de chemise ne devrait pas se voir. Javert se promit de trouver le temps dans sa journée de passer à son appartement pour se changer et se laver avec soin.

Là, il était pressé par le temps.

Le policier ne fut pas surpris de trouver tous les instruments nécessaires au rasage chez un homme barbu comme Jean Valjean. Il était logique que le forçat en cavale ait à sa disposition de quoi se raser et ainsi changer d’apparence en un tour de main.

Et voilà Javert, torse nu, commençant ses ablutions, racla avec soin la lame de rasoir le long de sa joue.

Le galérien se trouva figé au beau milieu de la pièce, comme dans une transe. C'était ahurissant de voir cet homme, de tous les hommes, envahir son espace si naturellement et c'était aussi surprenant que cette circonstance l'ait tant perturbé. Il observa la peau brune, bien que le soleil ne l'ait pas touchée souvent, puis les cheveux qui se balançaient librement frôlant ses épaules ; les muscles fins et bien tracés qui semblaient danser sans pudeur sous la peau de Javert.

Il remarqua aussitôt les cicatrices du fouet parcourant le dos de Javert.

L’inspecteur n’avait pas eu une vie facile, un enfant né en prison, un adolescent grandi dans la garde, un homme luttant pour se faire une place, malgré ses origines rejetées par la société.

Valjean secoua la tête. Regarder Javert lui semblait déloyal. Il finit de boutonner son gilet et partit chez la portière à la recherche de café. Mais avant cela, il s'arrêta à la porte et rapprocha le nez de son aisselle.

Javert avait raison : ils allaient aussi avoir besoin de quelques seaux d'eau.

Mais ce que demanda Javert, la voix déformée par le passage de la lame de rasoir sur sa joue, prenant bien soin de ne pas abîmer les favoris, empêcha Valjean d’agir :

“ Pourquoi as-tu dit que tu ne partirai pas sans moi Valjean ? As-tu besoin de mon aide ?

- J’ai besoin de votre aide, oui. Mais vous avez besoin de la mienne aussi. Je sais comment trouver l'homme qui m'a poignardé, et j'ai des raisons de croire que c'est le même individu qui vous a coupé la…”

Valjean pointa vers sa joue.

Lentement, comme un épéiste préparant son prochain coup, Javert se retourna. Il regarda Valjean, avec attention :

“ Comment cela ?

- La première nuit que nous avons dormi au Romarin, j'ai vu un homme faire la cour à ma voisine. Son apparence m'était familière et je l'ai suivi ; plus tard, j'ai entendu la conversation qu'il a eue avec une autre de ses conquêtes.”

Valjean s'arrêta brièvement, d’avantage pour observer la réaction de Javert que pour mettre de l'ordre dans ses idées.

“ Je n'ai pas pu voir l'individu qui m'a poignardé, mais lorsque je me suis caché, j'ai vu l'homme qui me courrait après. Je suis sûr que c'était le même homme qui visitait ma voisine. Mais...”

Estomaqué.

Bien entendu, il y avait une raison à la petite promenade nocturne du Valjean ce soir-là. Ce n’était pas une volonté de vérifier les environs ou de chercher une faille pour la fuite.

Mécontent.

Valjean avait suivi une piste ! Il aurait pu se faire tuer ce soir-là. Il avait suivi l’assassin. Et il n’avait rien dit à Javert. Ni ce soir-là, ni le lendemain, ni après…

Javert était fâché.

Il préféra se retourner et poursuivre son rasage, négligeant le tremblement de ses mains, essayant de restaurer son calme, sinon il allait se jeter à la gorge de Valjean.

Valjean ne lui avait rien dit. Et c’était ce qui lui faisait le plus de mal.

Il fallait dire que le policier s’était compromis, il avait menti à ses supérieurs pour protéger le forçat. Il s’était rendu complice d’un criminel en cavale.

Et pourquoi ?

Pour un homme qui s’en fichait de lui ! Ou de son avis !

Javert était fâché, vexé. Il avait peur pour Jean Valjean. Ce n’était pas un sentiment dont il avait l’habitude et depuis que ce maudit forçat était de retour dans sa vie, l’inspecteur n’avait pas cessé d’avoir peur pour lui.

En vain !

Valjean prenait des risques insensés, sortant se promener seul dans les rues, proposant sa vie contre la sienne, refusant de partager ses découvertes avec lui…

Javert était utile pour Valjean, certes, mais comme un outil, sans plus. On faisait appel à lui pour des soins, pour lutter contre la fièvre.

Javert comprenait qu’un criminel continue encore et toujours à le voir comme un danger...mais il devait s’avouer que lui commençait à voir autrement Valjean.

Un allié ? Un collègue ?... Un ami ?

Javert en aurait ri de dépit s’il n’avait pas été si aveuglé par la colère.

Et comme il avait perdu son attention sur ses gestes, Javert poussa un cri de douleur lorsque la lame du rasoir déchira la peau de sa joue. Le sang coula aussitôt, rougissant l’eau dans la bassine posée devant lui.

Il ne manquait plus que cela !

Valjean s'était arrêté au milieu de son explication et regardait l'inspecteur avec son air renfrogné. Lorsqu'il entendit le cri de douleur, il partit à la recherche de son sac et commença à fouiller dans ses affaires avant de se décider à continuer de parler.

“ ... Mais je n'ai pas pu être sûr que c'était le même homme qui rôdait autour du couvent, jusqu'à la nuit suivante, quand je l'y ai vu aussi. C'est pour cela que je vous ai contacté dès que j'en ai eu l'occasion.”

Valjean tendit au policier un flambant mouchoir neuf brodé des initiales UF.

Crachant un remerciement, Javert prit le mouchoir et se le colla sur la joue. Puis, la voix lasse, il interrogea Valjean :

“As-tu d’autres secrets de ce genre à me conter Valjean ? Je crois que c’est le moment de finir ta confession. Je ne supporterai pas une nouvelle séance.”

Leurs regards se croisèrent dans le miroir apposé au mur. Tandis que le rasage reprenait plus calmement, Javert attendait patiemment les confidences de Valjean. La tension se lisait dans la raideur de ses épaules mais il se contenait à merveille.

“ Non, d'aussi loin que je me souvienne. Mais je dois avouer que j'ai été un peu confus ces derniers jours.”

Plus que confus, Valjean était honteux. Le pire, c'était qu'il n'en comprenait pas tout à fait la raison. Peut-être qu'il avait été déloyal envers Javert ? Sans aucun doute. Son instinct de survie l'avait emporté sur tout le reste. Il avait oublié de compter sur son allié.

Javert poussa un long soupir. Il avait l’impression de se retrouver devant une jeune recrue. Un sergent incapable de rendre son rapport à temps et prenant des risques insensés pour faire avancer son dossier. Cela amusa l’ancien chef de la police de Montreuil d’imaginer M. Madeleine dans ce rôle de jeune policier, commettant des bévues d’arpète [apprenti].

“ Bon, fit le policier, calmé. Tu m’en dois une Valjean ! Je veux un zif [café] et du briffe [pain]. Et je veux que tu me fasses un rapport complet sur ce Pierre !”

Le rasage était un moyen d’apaiser ses nerfs, passer la lame de rasoir permettait de se reprendre en main. Et puis, Javert réfléchissait. Il commençait à comprendre comment fonctionnait le vieux forçat. Il devait garder sans cesse des secrets. Comme une seconde nature !

Jean Valjean, le menteur impénitent. Il allait falloir travailler là-dessus.

Hurler de rage et taper du poing sur la table n’allaient rien arranger entre eux, voire risquer de briser le fragile lien qui se construisait entre eux.

Il fallait faire des efforts, Valjean avait raison. Javert avait beau jeu de lui parler de confiance.

Javert eut un regard espiègle en examinant le forçat resté débout et incertain.

“ Cela va vous changer M. Madeleine de faire un rapport à votre chef de la police !”

Et un rire, profond et gouailleur résonna dans le silence de l’appartement avant que Javert assène une dernière admonestation.

“ Quant au pain, Valjean, j’ai de la monnaie dans mon uniforme, tu me feras le plaisir de l’acheter !”

Ceci dit, le policier se retourna, frottant son visage avec une serviette propre. Il était torse nu, pieds nus sur un plancher glacé, en train de se laver dans l’appartement d’un forçat en cavale. Le monde continuait à tourner à l’envers, donc !

Valjean hocha la tête. La réprimande inouïe de l'inspecteur lui donnait l'impression d'être ridicule... Voire idiot ! Mais quelque chose en lui se sentait aussi soulagé. Il fouilla dans les poches de Javert jusqu'à trouver une pièce de monnaie et disparut en tenant dans ses mains un pichet qu'il comptait remplir de café. Il aurait pu demander les services de la concierge, mais il préfèra traverser la rue et laisser l'air froid lui donner la bonne baffe qu'il méritait. Ce n'étaient pas les estaminets qui manquaient dans les environs !

***********************

Resté seul dans l’appartement de Valjean, Javert réfléchit posément, encore et prit une décision. Il avait repéré du papier et de quoi écrire.

Il voulait des nouvelles de plusieurs de ses officiers et collègues. Mais il les voulait le plus discrètement possible.

Aucun inspecteur corrompu ne devait être mis au fait de ce qui se tramait.

Aujourd’hui, l’inspecteur comptait vivre sous couverture, encore !

Donc, Javert écrivit un message rapide au sergent Durand du commissariat de Pontoise. Il avait confiance en lui ! L’affaire d’Harcourt avait dû se clore par un échec, Javert ne croyait pas en la chance ! Le duc Lazaro n’avait pas dû commettre l’imprudence de venir régler ses comptes...à moins qu’il n’ait pas répéré les policiers de garde.

Mais Javert ne se leurrait pas. Sans la présence de l’inspecteur de Première Classe et sous l’égide de ce bon à rien de Gengembre, les policiers avaient dû se montrer d’une indiscrétion notoire.

Javert soupira et s’excusa en esprit auprès de M. Cauchin.

Le temps avait été compté sinon le policier aurait monté une meilleure souricière. Il aurait capturé lui-même l’escarpe. Javert aimait régler ses affaires lui-même !

Le policier ne préféra pas se poser la question de ce manque de sérieux inacceptable chez lui ! Il voulait simplement voir Valjean.


Le deuxième message était destiné à Rivette. Au couvent du Petit Picpus. Le policier voulait des nouvelles de la gosse de Valjean.

En concluant sa lettre, Javert ne put s’empêcher de se rendre compte de ce qu’il faisait. Lui ? Demander des nouvelles d’une gamine ? La fille d’une prostituée ? Et pour le compte d’un forçat ?

Le monde de l’inspecteur Javert avait définitivement sombré un soir d’hiver. Dans les profondeurs de la Seine gelée…

Mais le forçat avait besoin de nouvelles et Javert voulait préparer le départ précipité de Valjean et Cosette.

Car le chien-loup n’en démordait pas ! Valjean devait fuir Paris ! Il n’y était plus en sécurité !


Enfin, la logeuse de M. Fabre se chargea des lettres avant le retour de Valjean et le policier se sentit plus léger. Il allait être obligé de se rendre à la préfecture pour voir M. Chabouillet, annoncer ses investigations puis il serait libre de ses mouvements.

Il ne restait plus qu’à attendre l’air de rien le retour du forçat. Le visage impassible et renfrogné. Habituel, quoi.


Valjean retourna à la chambre transi, ce qui était rare, et retrouva un Javert entièrement vêtu, absorbé dans ses pensées et qui tambourinait sur la table. Valjean posa le pichet et le pain sur le poêle pour éviter qu'ils ne refroidissent pendant qu'il fouillait parmi la vaisselle que Javert avait nettoyée la veille, puis servit la table sous la surveillance de l'inspecteur. Les rôles étaient définitivement inversés.

Lorsqu'il était sur le point de s'asseoir, la voix de Javert retentit :

“ Et maintenant ton rapport Valjean ? Explique-moi ce que tu sais de notre homme. Même s’il m’intéresse moins maintenant,” avoua précipitamment Javert.

Car lui aussi gardait des secrets, n’est-ce-pas ? Peut-être était-il temps de travailler vraiment main dans la main ? Surtout avec la mission que Javert allait proposer à Valjean. Sachant ce que le prude M. Madeleine allait penser des Mots à la Bouche… Oui, Javert n’avait pas de raison de se plaindre de Valjean, vu ce qu’il s’apprêtait à lui faire faire.


Le dénommé Pierre de la bande du Poron était une créature de M. Gisquet. Le rencontrer n’était plus si primordial, l’homme était intouchable, même si Javert aurait été heureux de lui en coller une. Pour lui rembourser l’estafilade qui, Dieu merci, disparaissait sur sa joue. Au moins le policier ne garderait pas une cicatrice de cette lamentable affaire.

Javert s’assit et attendit que Valjean l’imite sur un geste nerveux. Il ne fallait surtout pas que cela ressemble à un interrogatoire. Javert voulait bien montrer au forçat qu’ils étaient des collègues ! Des complices ! Des alliés !

“ Je sais qu’il est blond et encore jeune. Mince, assez grand. Mais je n’ai jamais vu son visage. Il porte un manteau en cuir boutonné jusqu’au nez, qui est brûlé à l'arrière de la manche droite. C’est ce qui m’a permis de le reconnaître. Si j’ai raison, vous le trouverez rue de la Contrescarpe. Je ne connais pas le numéro, mais je sais que c’est au premier étage. Il a emménagé il y a une dizaine de jours avec son amie. Elle a dû se faire remarquer à cause des visites qu’elle reçoit. D’après ce que je sais, l’homme doit dormir le jour et passer ses nuits ailleurs.

- Donc c’est un salopard qui profite des filles…,” lança Javert, concentré.

Le policier glissa ses deux mains devant son menton, les coudes sur la table. Penché en avant, il réfléchissait intensément. Il aurait bien besoin de la Sûreté ou d’hommes fiables pour mener une surveillance en son nom dans la rue de la Contrescarpe.

Mais il était seul, aux ordres de son patron, M. Chabouillet.

Soupirant, Javert se servit une tasse pleine de café bien chaud.

“ Je vais y faire un tour. Mais pas ce soir. J’ai affaire ailleurs.”

Comment présenter l’affaire à Valjean ? Peut-être en l’enveloppant de sucre ? M. Madeleine était difficile à convaincre mais il acceptait la discussion si on y mettait les formes.

“ Rivette t’attend au Café Suisse. Tu as rendez-vous avec lui dans deux heures. Il doit te faire le point sur ce qui t’intéresse.

- Cosette ?”

Valjean faillit laisser tomber la tasse de ses mains. Javert... Fraco ! l'impressionnait tellement qu'il aurait embrassé ses mains en signe de reconnaissance.

“ Quoi d’autre ?, se moqua gentiment Javert en soufflant sur le breuvage chaud. Ha !, ajouta tout à coup le policier, mécontent de lui. Il y a aussi ce vieux drôle de Fauchelevent.”

Et les instructions officieuses de Rivette étaient de préparer un plan pour faire sortir discrètement la fille du couvent. L’idée était de faire dormir la fille chez M. Fabre pour lui faire prendre la diligence demain à la première heure, en compagnie de son père.

Personne n’était au courant de ce plan. Rivette allait cacher la fille ici-même et rester avec elle. L’inspecteur avait appris de Javert lui-même comment crocheter une serrure. Valjean n’en saurait rien.

Javert voulait faire partir Valjean le jour-même mais il devait se l’avouer, il avait besoin d’une nuit ! Encore une nuit de complicité ! Pour trouver le duc Lazaro. Avant de laisser disparaître Jean Valjean. Le coller de force dans la malle-poste, lui et sa môme, en direction de l’Angleterre.

Demain, Valjean serait parti, loin, et en sécurité. Javert s’en fit la promesse en regardant les yeux si bleus, si beaux, du vieux forçat.

Valjean allait haïr Javert.

D’embrouiller sa vie, si bien organisée, de le forcer à la fuite, une fois de plus, de briser ses projets d’avenir, qu’il avait eu bien du mal à avoir.

Valjean allait haïr Javert de toute son âme.

Javert en avait l’habitude mais de le savoir maintenant lui faisait mal.

Vidocq en rirait fort s’il savait que le vieil argousin s’était fait un ami d’un forçat.

“ Bien, j’irai au Café Suisse et je vous ferai mon rapport, Javert. Dois-je attendre ici votre retour ? Y a-t-il autre chose ?”

Les yeux de l'inspecteur étaient clairs, d’un gris métallisé, un ciel de brouillard et de brume. Il était difficile d’y lire quoique ce soit...mais les émotions étaient parfois trop fortes. Javert abandonna son café et examina profondément le vieux forçat, cherchant à graver dans sa mémoire ses traits.

“ J’ai une faveur à te demander Valjean...”

Valjean leva les sourcils. Quelque chose dans la voix de l'inspecteur le mettait sur ses gardes. Quoi, exactement ? Le danger, sans aucun doute. Comme lorsqu'ils rendirent visite à ce Balmorel. Le vieux forçat ne répondit pas. Il n'était pas en mesure d'empêcher Javert de perpétrer des bêtises, mais il pouvait toujours refuser d'en être complice.

“ J’ai besoin de toi pour jouer le rôle d’un inverti. Ce soir, je dois aller dans un bordel sous un alias. Mais il me faut un vis-à-vis. Je n’ai confiance qu’en toi.

- Ah ! C'est tout ? Pas de duels ou de bagarres ?”

Cela surprit Javert qui en bégaya une réponse spontanée :

“ Non, non, mais il va falloir...il va falloir jouer un rôle… convaincant. Bon Dieu !”

Demain, Valjean serait loin et cette nuit serait une erreur de plus dans une liste d’erreurs. Un accident. Mais à qui demander ? Rivette ? L’homme était trop jeune pour jouer les amoureux avec Javert et il avait fait plus que son devoir. Vidocq pouvait offrir un de ses hommes à Javert mais cela allait demander des rapports et des aveux.

Javert était irrémédiablement seul dans cette affaire qu’il menait pour M. Chabouillet et les comploteurs.

Oui, il n’avait que Valjean pour l’épauler. cela l’horrifia de voir à quel point il était devenu dépendant du vieux forçat.

Et puis, obscurément, Javert se rendit compte aussi qu’il ne pourrait jouer le rôle d’inverti avec personne d’autre qu’avec Valjean.

Embrasser ses lèvres, caresser ses épaules, quémander sa bouche…

Il n’y avait qu’avec Valjean que le mouchard serait susceptible de jouer ce rôle d’amoureux de façon convaincante.

Cette pensée brûla les joues du policier qui tenta de le cacher en s’affairant sur sa tasse de café et sa tranche de pain.

Pour sa part, Valjean sirotait son café d'un air pensif. Il ne comprenait pas ce que Javert attendait de lui. Être convaincant ? Alors qu'il se faisait passer pour un inversé ?

À certains égards, Valjean se savait inversé : les hommes n'aiment pas d'autres hommes, ou du moins ils ne le faisaient pas comme lui. Il regarda Javert furtivement par-dessus le bord de sa tasse.

Il n'aimait pas Javert comme il aimait le reste de ses prochains. Par exemple, il aimait Fauchelevent, mais il pouvait très bien se passer de sa compagnie si besoin était. Il aimait Cosette, et ça, c'était plus déroutant.

Parce que, tout comme pour Javert, il aspirait à sa compagnie et aimait veiller sur elle. La protéger. Il adorait l'entendre parler, même lorsqu'elle ne disait que des broutilles ; il aimait prendre sa petite main et l'embrasser, même si elle avait grandi.

Avec Javert, certaines choses étaient différentes. Il ne cherchait pas sa compagnie, car il savait qu'il ne pouvait exercer aucune influence sur le farouche inspecteur, mais depuis longtemps il l’acceptait sans réticence. Et le protéger, prendre soin de lui, lui avait donné des frissons. Toutefois, il devait s'avouer que Javert perdait souvent de son charme dès qu'il ouvrait la bouche.

Valjean posa la tasse de café et jeta encore un regard furtif sur l'inspecteur avant de s'attaquer au pain.

Javert avait baissé les yeux et émiettait son pain, sans le manger, perdu dans ses pensées et il était visible que ce n’était pas de bonnes pensées.

Pour le reste... Il osait à peine s'avouer que la nuit précédente avait été de loin la meilleure nuit dont il pouvait se souvenir.

Cette nuit il avait senti que les pieds de Javert, ou du moins l'un d'entre eux, avaient cherché sa chaleur. Pendant cette nuit il avait dû embrasser son corps ferme pour empêcher l'inspecteur de lui écraser les côtes pendant son sommeil...

Il avait aimé toucher Javert, et cela n'était pas mauvais en soi. Ce qui était inconcevable, c'était qu'il avait besoin de sentir Javert le toucher aussi, et qu'il devait faire un effort pour tenir ce désir à l'écart.

Cela faisait de lui un inversé. Mais il aurait pu jurer qu'il ne se sentait pas du tout différent de l'homme qu'il avait été quelques semaines auparavant. Cela ressemblait à quoi, un inversé ?

Il avala son morceau de pain après l'avoir fait tourner maintes fois dans sa bouche.

“ Vous allez devoir m'aider, inspecteur. Les seuls... ah ! individus du troisième sexe que j'ai rencontrés étaient aussi des galériens, et je ne pense pas que les comportements que j'ai observés au bagne m'aideront à jouer un rôle convaincant.”

Javert sourit amèrement à cette demande. Lui non plus n’avait aucune expérience en la matière. Hormis le bagne.

Javert n’avait jamais connu d’amour, à quelque niveau que ce soit. Aucune touche de nature équivoque, à part la sienne et encore… Ces besoins-là avaient été étouffés depuis longtemps, par la volonté, par le travail...par le fouet. D’ailleurs, Javert ne s’était même jamais permis de désirer qui que ce soit. Il avait compris depuis longtemps que les jeux de l’amour n’étaient pas pour lui. Alors était-il un inverti ? Préférait-il les hommes ou les femmes ? Jamais Javert ne s’était posé la question. Honnêtement, il n’avait jamais eu besoin de le faire. La garde, composée d’hommes, se retrouvait au bordel régulièrement et les quelques nuits passées dans ces lieux de perdition avec ses collègues l’avaient guéri du désir. Et puis le souvenir de sa mère se prostituant à quelques rues de lui pour lui permettre de manger l’avait marqué à vie. Les femmes étaient des créatures inaccessibles. Et l’amour une dépravation. Il n’était même pas utile de réciter les règlements du bagne que le jeune adjudant avait appris par coeur concernant le péché de sodomie pour comprendre que Javert n’avait jamais approché des hommes.

Donc, il ne savait rien, ni de l’amour, ni de la séduction, ni de la tendresse, ni des caresses intimes...

Ce soir, le jeu du mouchard serait difficile à jouer. Javert était rarement incompétent. Mais là, il allait falloir improviser.

Ou alors demander des conseils.

Et Javert ne vit pas le regard profondément surpris que le forçat jeta sur lui lorsqu’il se mit à rire, à rire...aux larmes…

Est-ce que les choses pouvaient, pour une fois, tourner normalement ?

*******************************

Une journée de vide. Javert était fatigué de les accumuler. Ses hommes de Pontoise avaient été parfaits mais la souricière n’avait rien donné. Le tueur n’était pas venu.

On l’informa de cet échec par un simple courrier que réceptionna l’inspecteur à la Préfecture de Police.

M. Chabouillet avait été déçu. Javert n’aima pas son regard condescendant et ses manoeuvres alambiquées.

“ Vous l’aurez. N’est-ce-pas Javert ? Je me suis engagé pour vous !

- Bien entendu, monsieur.”

Le seul point positif fut que la surveillance de la maison d’Harcourt fut dévolue à Gengembre. Javert était libre d’agir sans avoir cet importun dans ses pattes.


Un journée de vide que Javert passa à ronger son frein. Il déambula dans Paris, il retourna voir M. Cauchin, il interrogea quelques prostituées de la rue sur le dénommé Pierre… Il brassa du vide aussi bien que ses collègues de Passy.

Mais son esprit était ailleurs. Le mouchard attendait la nuit pour agir. Et enfin la nuit arriva.

Il était sept heures du soir. Le Romarin était sur le point d’ouvrir ses portes aux clients.

Javert vérifiait sa tenue, pour la énième fois. Il se sentait maladroit et ridicule. Pas d’uniforme, pas de col de cuir, pas de canne de policier, pas de bicorne, pas d’épée...

Un costume civil. Noir et discret. Des cheveux correctement coiffés, noués en catogan, des favoris taillés avec soin. Un effort pour bien se vêtir.

Monsieur Javert…

Et enfin, se sentant assez idiot, Javert pénétra au Romarin. Il espéra y trouver Valjean, prêt à partir en chasse.


Valjean l'attendait, en effet.

Il était entouré d'une nuée de jeunes femmes qui se faisaient concurrence pour attirer son attention, et comme il était naturel chez lui, il répondait à leurs marques de sympathie avec le sourire magnifique, bien que peu engageant, de Madeleine. Une expression en parfaite harmonie avec sa tenue élégante, si semblable à celle qu'il portait lorsqu'il se faisait passer pour un magistrat.

Il se leva comme propulsé par un ressort lorsque Javert traversa le lourd rideau de velours qui isolait le hall principal du reste du local. Et parmi ces dames, il y en eut plusieurs qui protestèrent.

Javert arriva et haleta à la vue qui l’attendait. M. Madeleine, toujours aussi élégant, debout et se portant à sa rencontre, un sourire amical sur ses traits. Et l’ensemble des filles du Romarin, présentes, vêtues de tenues affriolantes, la plupart dans des poses provocantes, le contemplant en souriant également.

Le policier avait furieusement envie de faire demi-tour.

Il aurait été bien incapable d’expliquer pourquoi.

“ Il est vrai que les pauvres filles s’inquiétaient pour moi, dit Valjean en haussant les épaules. Je me demande ce que vous avez pu leur raconter.”

Javert ouvrit la bouche mais rien ne sortit. Puis le Marquis vint le chercher, le regard brillant de surprise et de joie.

“ Ins...Monsieur… Vous êtes…magnifique...

- Je…”

Pouvait-il se mortifier davantage ? Javert sentit ses joues brûler et il dut se rappeler qu’il avait une mission à accomplir.

“ Paix, murmura durement le policier. Il nous faut un laissez-passer.

- Un laissez-passer ?”

Javert n’arrivait même plus à s’énerver. Qu’avait donc pensé le Marquis ? Que lui et Jean voulaient…? Qu’ils pouvaient avoir pensé à…?

Les dieux étaient-ils donc tous contre lui ?

“ Pour les Mots à la Bouche, expliqua Javert sèchement. Je sais qu’on y entre que sur invitation. Et…

- Vous êtes venu passer la soirée avec nous monsieur ?,” demanda une petite voix espiègle.

Javert dut respirer, profondément, avant de se retourner vers Lucie. La femme le regardait, souriante, amusée, moqueuse.

Une belle femme enveloppée dans un joli déshabillé de dentelle, ne cachant que peu de choses de son anatomie et révélant des trésors insoupçonnés.

“ Je…”

Même jeu que précédemment mais on ne le laissa pas trouver une répartie. La fille le prit cavalièrement par le bras et Javert se retrouva assis à côté de Jean Valjean sur le canapé profond et luxueux. Les filles se poussèrent pour leur laisser de la place. Elles attendaient et écoutaient le moindre de leur souffle. Elles n’étaient pas déçues, le vieil homme élégant était tendu malgré son visage impassible et l’imposant inspecteur de police leur jouait la scène du jeune conscrit qui n’avait jamais connu de femmes. Un régal !

Leurs rires amusés énervaient Javert. Tout énervait Javert.

Même Valjean s'était mis à agacer Javert. Il le regardait d'un air définitivement amusé. Voire impertinent dans la façon dont il le fixait. Le bagnard avait-il réalisé à quel point il se sentait embarrassé ?

“ Ces dames peuvent être insistantes, comme vous le voyez. Mais elles pourraient aussi nous aider. Pas toutes, mais j'ai confiance en Lucie. Qu'en pensez-vous ?

- Pardon ?, demanda Javert et il se blâma pour le ton trop incertain de sa voix.

- Quelques conseils… Qu’est-ce qui nous attend là bas ? Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j’avoue que je ne savais pas quoi faire de ma personne.

- Des conseils ?,” demanda encore Javert.

Il lui sembla qu’il n’était plus capable que de faire cela. Poser bêtement des questions et répéter. Son cerveau avait dû disparaître en entrant dans le bordel.

Javert essaya de se reprendre, mais Lucie, taquine, posa une main sur sa cuisse et le policier n’arriva à rien.

Non, le jeu du mouchard n’était pas facile ce soir. Il lui semblait même compromis.

Javert baissa la tête et essaya de retrouver son souffle. Et si possible son intelligence. Il n’était pas un imbécile, normalement.

Un rire féminin retentit dans l’air surchargé de parfums vaporeux.

Et le Marquis lui vint de nouveau en aide.

“ Lucie ! Accompagne ces messieurs à l'étage. Dans mon petit salon. Nous avons des affaires à discuter.”

Une réunion avec un certain aspect de formalité. Oui, c'était ce dont ils avaient besoin.

Javert se releva, comme un automate. Mais il lui fallut la main de Valjean posée sous son coude pour le faire revenir à lui. Un jour, l’inspecteur de Première Classe s’était cru un mouchard de qualité. Un espion de premier ordre. Un digne représentant de la garde de Fouché. Il savait jouer les révolutionnaires, les agitateurs, il savait contrefaire les assassins et les voleurs, il pouvait passer à la perfection pour un soldat, pour un marin… Merde ! Il n’était pas un incompétent.

Sauf qu’il n’avait jamais joué les amoureux et encore moins les amants. Même Rivette aurait été meilleur que lui à ce jeu. Ce fut peut-être ce qui lui fit le plus de mal à envisager.

Dans son salon privé, le Marquis leur servit du bon vin doux. Peut-être du Malaga, que Valjean apprécia. C'était quelque peu écoeurant, mais cela calma vite son l'esprit. Ce dont il avait bien besoin. L'attitude de Javert le perturbait et il avait commencé à penser que leur mission n'était peut-être pas une mission aussi routinière que le policier l'avait prétendu ce matin.

Javert ne fit pas attention à ce qu’on lui servit, il vida le contenu de son verre d’une seule gorgée. Et l’alcool le ramena à lui-même.

“ Une invitation pour aller aux Mots à la Bouche, expliqua Javert, à nouveau froid et sec. J’ai affaire là-bas ce soir.”

Enfin, il espérait réussir à faire illusion. Des rumeurs couraient dans les bas-fonds de Paris concernant les milieux interlopes. Des hommes disparaissaient, des cadavres étaient trouvés dans la Seine, horriblement défigurés, des règlements de compte avaient lieu et personne ne les revendiquaient. Il fallait faire illusion et le faire bien !

Javert rêva d’un deuxième verre...voire d’un troisième...pour se donner du courage.

Le Marquis se frottait le menton, indécis, mais ce fut Lucie qui asséna le coup fatal en lançant, goguenarde :

“ Et comment vous comptez réussir votre enquête, monsieur l’inspecteur, si vous n’êtes même pas capable de supporter la simple vue de filles en déshabillés ? Ou une main sur votre cuisse ?

- Ce sont des hommes, opposa Javert, fermement.

- Alors c’est plus facile ?, rétorqua-t-elle en riant.

- Oui !, répondit énergiquement le policier.

- Je devrais faire venir Julien pour vérifier vos dires monsieur le policier ! Qu’en dit votre ami ?”

Valjean se gratta l'oreille. Cela faisait un moment qu'elles avaient commencé à le démanger. Pour une raison qu'il soupçonnait, mais qu'il ne voulait pas manifester, la sensation s'était aggravée depuis qu'il avait vu Javert arriver. Ce n'était pas à cause de son costume, non. C'était plutôt la façon dont sa coupe bien choisie faisait ressortir ses mouvements, sûrs et flexibles. C'était le fait de découvrir que Javert pouvait être toute autre chose qu'un uniforme ou un masque.

“ Je ne saurais répondre à cette question, madame. Je reste toujours un vieux niais. Mais, en ce qui me concerne, je vous assure que les deux situations me gênent tout autant.

- Nous serons convaincants,” asséna avec conviction Javert, mais même lui devait avouer qu’il ne sonnait pas sûr de lui.

Puis, agacé par ses propres manques, le policier claqua :

“ Et quand bien même, nous ne pouvons rien changer à cela ! Nous...je dois aller aux Mots à la Bouche ! J’ai un tueur à trouver et la piste me mène dans ce satané bordel.”

Puis, les mains griffant ses favoris, Javert jeta, mécontent :

“ Sinon, j’y vais seul. M. Jean reste ici. J’admets que ce serait moins dangereux pour moi d’y aller en compagnie mais je ne veux causer de problèmes à personne ! Le Marquis ! Mon invitation ! Faut-il que je te supplie ?

- Javert… Je connais le gérant des Mots à la Bouche. Il va te tester. S’il découvre que tu es un cogne, tu vas y rester, expliqua doucement le proxénète.

- Je le sais ! MON INVITATION ! ”

Valjean leva les mains pour demander le calme.

“ Qu'attend-on de nous ?”

Lucie se mit à sourire, amusée devant ces deux nigauds qui ne savaient rien de rien.

“ Vous êtes des invertis ? Alors les gonzes, à votre avis vous devez faire quoi ?”

Javert se retrouva assis à côté de Valjean, le visage livide. Il allait être convaincant. Convaincant. Convaincant. Mais ses mains tremblaient et il ne savait pas quoi faire de ça.

Valjean poussa un soupir, regarda un instant Javert, puis plaça sa main sur celle du policier. Il entrelaça leurs doigts et plaça leurs mains jointes auprès de sa poitrine d'un geste possessif qui, bien que involontaire, était tout de même très convaincant.

“ Comme ça ?”

Le souffle de Javert se bloqua. Mais il se reprit et accepta de jouer le jeu. Ses doigts se refermèrent sur ceux de Valjean. Notant la chaleur des doigts, les callosités. Puis, allant plus loin, il glissa son autre main sur le visage de Valjean, effleurant doucement les poils de la barbe de M. Madeleine.

Valjean avait des yeux magnifiques, d’un bleu profond. Javert avait toujours aimé regarder les yeux de Valjean. Même remplis de haine au fin fond du bagne. Jamais le garde n’avait vu des yeux d’une teinte aussi belle.

“ Mais embrassez-le, monsieur Jean ! Vous ne voyez pas qu’il vous le demande ?

- Quoi ?,” demanda Javert, tournant un instant la tête vers la fille

Le policier n’eut le temps de rien dire d’autre. Valjean agrippa son menton, rapprocha leurs bouches et les colla ensemble. Doucement, mais sans flancher.

Javert ne savait pas comment réagir. Ce fut instinctif. Ses yeux se fermèrent et sa bouche s’ouvrit sous celle de Valjean, laissant le passage à… Mon Dieu, il n’en savait rien mais il lui fallait plus.

Les mains du policier saisirent les revers de la veste de Valjean et l’attirèrent plus près. Pour le retenir.

Valjean, pour sa part, gardait les yeux grands ouverts. Il avait besoin de voir si l'homme qui tremblait à son contact était bien Javert. Il avait besoin d'être sûr que ses lèvres minces étaient celles qui l'accueillaient si merveilleusement et l'incitaient... à quoi ? A les goûter sans aucun doute. Il osa les toucher du bout de la langue, mais cela lui paraissait insuffisant, et il avait décidé de les pousser à s'écarter quelque peu lorsque Javert lui ouvrit le chemin et...

Et Lucie battit des mains en sautillant. Les faisant sursauter tous deux.

“ Très bien, Monsieur Jean ! Mais vous, inspecteur, vous pourriez essayer de ne pas être si... si... impétueux ! Regardez dans quel état vous avez mis la cravate du pauvre Monsieur Jean !”

Javert ouvrit les yeux et ce fut comme si la foudre l’avait frappé.

Il n’existait aucun mot au monde pour expliquer à quel point l’inspecteur Javert se sentait mortifié. Aucun mot au monde pour expliquer à quel point il se sentait abasourdi. Et aucun mot au monde pour expliquer à quel point il était frustré de ne pas en avoir davantage.

Il n’existait aucun mot mais le langage du corps était suffisant. Les doigts du policier durent se desserrer pour lâcher la cravate de Valjean qu’ils avaient saisie violemment sans que lui-même ne s’en rende compte. Son corps était douloureux de devoir se reculer loin du forçat.

Convaincant ?

Javert eut du mal à regarder les yeux de Valjean en face. Il se força à le faire.

Et cela l’impressionna de les voir. Les yeux de Valjean, l’azur si clair, si pur, était assombri, reflétant l’incertitude et la surprise et un petit quelque chose que Javert n’arriva pas à lire, ne l’ayant jamais vu.

Convaincant ?

Peut-être en entendant le Marquis lancer, un profond étonnement dans la voix :

“ Mazette inspecteur ! Je vous savais un bon cabotin mais là… Vous pourriez donner des leçons de séduction à mes filles. Qu’en penses-tu Lucie ?”

La fille se mit à rire. Elle croisa ses bras devant elle et jeta, stupéfaite :

“ Des leçons, je ne sais pas, mais si M. Jean et M. Fraco continuent à se bécoter [embrasser] comme ça, tout se passera bien. Avec moins de brutalité ! Ce n’est pas un combat ! C’est un acte d’amour ! Même si…”

Elle s’approcha d’eux, mutine, et saisit la main de Valjean pour la poser sur la cuisse du policier. Elle sourit en voyant les joues de Javert se mettre à flamber tandis que celles de M. Jean pâlissaient.

“ Il y a encore quelques petits ajustements à faire mais s’ils s’en tiennent aux regards et aux baisers, ils pourront faire illusion.”

Et elle lâcha la main de Valjean, la laissant ainsi sur la cuisse dure et tendue du policier, trop haute pour être un accident, trop basse pour être réellement indécente. Mais cette sensation de chaleur suffit à faire perdre à nouveau l’esprit à l’inspecteur.

Merde !

La nuit allait être difficile.

***************************

Le fiacre était silencieux. Le silence pesait comme une chape de plomb sur les deux hommes. Javert essayait de se souvenir d’un moment dans sa vie où il avait été aussi incertain de lui-même. Et honnêtement, il n’en trouvait pas.

Il savait toujours quelle était sa place, quelle route prendre, quelle réaction avoir. Ce n’était pas toujours la meilleure des idées ou le choix le plus intelligent, mais il avait le mérite d’exister.

Javert n’était jamais indécis. Ce soir, il innovait.

Son costume avait été jugé suffisant par Lucie et le Marquis, seule une épingle de cravate ornée d’un diamant avait été ajoutée. Ainsi qu’une goutte de parfum musqué derrière ses oreilles et qui embaumait l’air dans la voiture.

Valjean… Valjean pour sa part était parfait, comme toujours, seule une montre à gousset en or ajoutait une aura de luxe à son costume de bourgeois bien nanti. Lui aussi sentait le musc et cela faisait tourner la tête du policier.

Javert devait se forcer à rester concentré sur le moment présent, son esprit, rebelle, lui rejouait sans cesse la scène du baiser. Ses lèvres s’en souvenaient. Et ma foi, il aurait voulu savoir jusqu’où Valjean était prêt à aller. Valjean avait des lèvres douces, pleines.

Une affaire maudite ! Javert se forçait à voir Valjean comme étant un criminel en cavale, car là, il ne savait plus vraiment comment il le voyait.

Se souvenir du passé. Bien.

M. Madeleine ne se parfumait pas. M. Madeleine n’allait pas au bordel. Et surtout M. Madeleine ne serait jamais sorti en compagnie de son chef de la police.

M. Madeleine avait de beaux costumes noirs et des yeux bleus étincelants...

Javert eut un rire, désespéré.

“ Qu’y a-t-il ?, demanda gentiment Valjean.

- Le Marquis a dit qu’il nous faudrait peut-être danser,” lança Javert, atterré.

Le rire s’accentuait.

Il n’y avait pas si longtemps Javert vivait dans un monde normal, fait de crime et de criminels. Un monde dans lequel arrêter Jean Valjean appartenait à la norme. Peut-être en fait le policier avait-il glissé de ce fameux pont d’où il se tenait en compagnie de Rivette et sa tête avait heurté la Seine gelée ? En fait, il devait agoniser dans un hôpital avec une commotion cérébrale mortelle.

Oui, c’était une explication plausible !

Ce devait être la seule !

“ Et alors ?

- Je ne sais pas danser, monsieur le maire, avoua Javert.

- Je vous guiderai.”

Javert porta ses yeux sur les rues plongées dans l’obscurité. Il allait avoir besoin d’un guide en effet.

M. Madeleine dansait très bien. Durant chacun des bals champêtres qu’organisait la municipalité de Montreuil-sur-Mer, monsieur le maire offrait la première danse. Sous les yeux brûlants de haine de son chef de la police.

************************

Rien ne permettait de supposer ce qui se cachait derrière la façade des Mots à la bouche. L'endroit était marqué comme la loi l'exigeait par d'énormes numéros peints sur la façade, une vieille femme gardant la porte, un petit comptoir et un lourd rideau sombre isolant le hall de la salle.

Les deux hommes se rendirent au comptoir pour y déposer leurs chapeaux et leurs manteaux, et rencontrèrent le regard inquisiteur, mais aimable, d'une femme à la lèvre supérieure poilue.

“ Ces messieurs viennent-ils ensemble ?”

La femme avait posé son regard sur le visage sévère de l'inspecteur et attendait sa réponse. De toute évidence, elle devait avoir l'habitude de juger qui était qui dans les couples d'invertis, et l'air d'autorité émanant de Javert lui avait donné une piste à ne pas négliger. Comme si les choses pouvaient être aussi simples entre les personnes.

Valjean fut inquiet de voir le coin des lèvres de l'inspecteur se relever, ce qui laissait présager que l'une des attaques d'hilarité qu'il avait subies dans le fiacre allait bientôt arriver.

“ Oui, madame,” répondit-il pour gagner du temps alors qu'il secouait Javert d’un coup de coude dissimulé.

Comme on pouvait s'y attendre chez un espion, l'inspecteur ignora royalement son geste et déposa, d'un coup sec, le jeton octogonal en cuivre qui portait gravé, selon le Marquis, une phrase de Platon :

Il n'y a pas d'homme si lâche que l'amour ne le rende culotté.”

Le policier fit cela sans rien dire, essayant désespérément de passer pour un habitué de ces lieux de perdition. Il connaissait la procédure. Qu’avait-il à faire avec une vieille lanterne ?

“Andreas !”, appela la femme en les regardant attentivement, peut-être pour garder leurs visages dans sa mémoire, puis elle glissa une clé sous la main de Javert.

Le garçon les conduisit dans une pièce où s'ennuyaient quelques filles qui ne firent pas le moindre geste d'approche, et de là, au mur du fond.

Valjean dut admettre que celui qui avait dissimulé la porte au milieu du mur avait fait un travail extraordinaire.

Et, finalement, ils pénétrèrent dans les Mots à la bouche.

Ce n’était pas le luxe qui coupait le souffle en entrant dans l'immense salle, mais la sensation de parcourir le jardin d'un monde bien lointain.

La pièce donnait la fausse impression d'être ovale. Ses murs, ornés de peintures bien étudiées, figuraient un temple grec à colonnes doriques disposées en cercle. Au-delà des colonnes s'ouvrait la campagne d'un vert profond, parsemée de collines couvertes de bruyères fleuries et couronnées d'oliviers.

Valjean souriait alors qu'il se laissait guider vers l'une des petites tables, tellement occupé à croire qu'il était au milieu du pâturage qu'il ne sentait pas le besoin de regarder où il mettait ses pieds.

Cela coûta à l'inspecteur de se faire marcher sur le pied, action dont l'ancien forçat voulu se racheter par le moyen inefficace de placer une main peu rassurée sur l’avant-bras du policier et d'exercer un peu de pression.

*****************

Il fallut garder la tête haute. Cela demanda de la volonté et de la concentration. Il le fallut car les sentiments qui prirent Javert étaient trop violents.

Traverser cette salle fut un des actes les plus difficiles de la vie de l’inspecteur. Il se sentait...étourdi...

Tout d’abord, il y eut l’horreur. Le dégoût. De vieux souvenirs du bagne revenaient à lui comme des bulles de méthane remontant à la surface d’un marais fétide. Les amours invertis. Les sodomites de Toulon. Le jeune adjudant-garde appliquait la loi et la loi était simple. Chaque acte sodomite, chaque caresse illicite étaient punis par le fouet et par la bastonnade.

Javert y avait veillé personnellement.

Le vieux tigre légal hurlait de rage au fond de lui.

L’endroit regorgeait d’invertis. Des hommes s’embrassaient, dansaient, se caressaient avec affection, jouant avec soin cette parodie de l’amour. En toute impunité.

Javert était abasourdi et choqué.

Il ne devait rien en montrer.

Ensuite, l’inspecteur de police avait peur. Peur de ce qu’il voyait, peur de ce qu’il entendait…, peur de ce qu’il pensait. Surtout en sentant si proche de lui Jean Valjean. La main du forçat était si chaude contre son bras.

Javert avait apprécié le baiser, c’était un fait. Voilà qu’il découvrait un monde de plaisir et de douceur dont il ignorait tout.

Il l’avait vu à Toulon. Et il n’avait rien compris.

Ce n’était pas de la dépravation, c’était du plaisir, c’était de l’affection..., c’était de l’amour ?

Enfin, le policier était décontenancé. Etait-il lui aussi un homme dépravé ? Un inverti ? Et ce qu’il avait éprouvé en embrassant Valjean...était ce du désir ?

Il en tombait des nues.

Oui, il fallut la main de Valjean enveloppant son bras pour le forcer à marcher droit. Son guide !

On leur proposa du champagne. Valjean commanda du cognac et refusa les cigares. Puis, en faisant toute une démonstration de son geste, il posa une main possessive sur celle de Javert.

Il fallut enfin se reprendre. Les doigts, chauds et calleux, de Valjean forçèrent l’inspecteur à revenir enfin au présent. Et à eux. Et à la mission.

“ Merci Jean,” murmura Javert, en notant avec aigreur sa voix rauque.

Le policier accepta un verre de cognac de la part de son compagnon. Et il dut se forcer pour le siroter sans le vider d’un trait. Cependant, il fut soulagé de sentir les doigts rester entremêlés avec les siens.

“ Maintenant, nous devons nous séparer, souffla Javert en se penchant vers Valjean, un souffle chaud dans le cou. N’oubliez pas ! Nous cherchons un gonze dangereux, de type basané, qui se fait passer pour un duc espagnol. Pas de risques inutiles !

- Je crois qu’on joue au whist là bas. Je peux tenter ma chance. Est-ce que cela vous semble suffisamment sûr ?

- Oui ! Mais je t’en prie ! Sois prudent ! Quant à moi, je vais aller voir plus loin. Il doit y avoir des chambres et des salons privés.”

Valjean se leva, regarda l'inspecteur avec une tendresse qu'il ne prit pas la peine de cacher et lui planta un baiser sur le front.

“ Soyez prudent aussi.”

Le baiser le prit de court. Javert ne sut pas comment réagir. Puis, il se décida.

Il était un espion. Il devait être dans son rôle.

Javert apprécia le petit éclat surpris et légèrement inquiet qui apparut dans les yeux d’azur de Valjean lorsqu’il s’approcha de lui et le saisit par le col...afin de poser sa bouche sur la sienne. Profondément.

Le petit halètement de Valjean ne lui échappa pas et lui donna envie de plus. Mais Javert se recula et murmura :

“ Sois prudent. Sinon je serai obligé de poisser tout ce beau monde pour calmer ma colère.”

Enfin Javert se retira et quitta des yeux Jean Valjean. Il avait un rôle à jouer, il avait une mission à accomplir, il avait des chambres à visiter.

Il devait agir !

**************************

Le policier se déplaça et lentement, le menton levé avec détermination, comme s’il faisait une patrouille sur le chemin de ronde des remparts de Montreuil, il s'avança parmi les autres hommes attablés ou debout dans la salle. Quelques-une le saluèrent avec un sourire amical, mais Javert répondait sans s’imposer. Puis, il s’arrêta contre un mur pour examiner l’assemblée et noter les visages avec sa mémoire de policier.

Ce fut sa perte.

Un homme s’approcha aussitôt de lui et lui sourit, appuyé et charmeur.

“ Bonjour. Je vous croyais avec le vieil homme mais vous êtes seul. Quelle honte !”

Un tout petit décalage avant de répondre dans un sourire qui se voulait attrayant. Un tout petit décalage pour bien saisir qu’on s’adressait à lui, avec gentillesse. Un tout petit décalage pour ne pas frapper violemment l’homme qui osait l’approcher.

“ C’est un ami. Mais nous sommes libres d'agir comme nous le souhaitons.

- Puis-je vous offrir un verre ?”

Le petit décalage était instinctif. Mais Javert acquiesça.

“ Pourquoi pas ? Vous êtes ?

- Monsieur Charles. Et vous ?

- Frasco.

- Ha ! Vous êtes espagnol ! Je vais vous faire plaisir dans ce cas.”

Ce fut annoncé avec un large sourire.

“ Plaisir ?, répéta Javert, en examinant les yeux marrons brillants de l’homme, soulignés de khôl et traités à la belladone.

- Nous avons du vin de Montilla. Il y a parfois des aristocrates espagnols qui viennent se détendre dans ces lieux.

- La guerre d’Espagne a provoqué la migration de quelques nobles affiliés aux Buonaparte, lança le mouchard.

- C’est cela,” sourit monsieur Charles.

Javert se fustigea, parler de politique dans un tel lieu à un tel moment ! Quel manque de tact ! Mais l’homme ne sembla pas s’en formaliser. Son sourire s’accentua lorsqu’il aperçut une table de libre. Il tendit le bras pour indiquer la direction, Javert le suivit puis il gela lorsqu’il sentit une main se poser dans son dos. Dans le bas de son dos. Et le pousser doucement.

Respirer, supporter, accepter, subir.

“ C’est la première fois que vous venez ici ?, demanda monsieur Charles en jouant les maris attentionnés.

Tirant la chaise pour Javert, glissant ses doigts sur les épaules larges du policier, laissant une main se perdre sur celle de Frasco.

Inspirer, sourire, tolérer, endurer.

“ Oui,” répondit Javert et malgré tous ses soins sa voix était d’une octave trop haute, mauvais jeu d’acteur.

Le mouchard savait déjà qu’il avait échoué. Javert eut furieusement envie de s’enfuir, mais le souvenir déchirant de Valjean le cloua à son siège.

Cette angoisse était trop visible, cela rendit les yeux de monsieur Charles bienveillants et aimables. L’homme baissa la tête sur le côté dans une jolie posture pleine de grâce et murmura :

“C’est votre première fois tout court, je me trompe ?”

Mentir était inutile. Javert était grillé de toute façon. Il ne lui avait suffi que d’un verre et d’une main pour perdre de son impassibilité.

Fichue enquête !

“Non, admit le policier.

- Vous ne risquez rien ici. La police est grassement payée pour en oublier l’adresse et il y a même du beau monde qui vient faire des rencontres et se reposer.

- Je suis quelqu’un de secret, souffla Javert.

- Nous le sommes tous. Mais il faut toujours une première fois.”

La main glissa sur la sienne, cherchant la paume, forçant les doigts de Javert à accepter la caresse. Le policier regardait son vis-à-vis et faisait son portrait mental. Mensurations, taille, traits du visage, âge. Il s’en souviendrait et le retrouverait peut-être dans une enquête.

Un homme d’une cinquantaine d’années, dont les cheveux disparaissaient pour former une tonsure. Des cheveux gris. Des yeux marrons. Des cicatrices de la vérole. Des dents en relativement bon état. Des oreilles décollées. Des mains avec des callosités assez importantes. Dues à l’écriture. Javert les sentait en touchant les phalanges. Un écrivain ? Un notaire sans nul doute. L’homme portait un costume de qualité mais sans fioritures. Il avait de l’argent mais était prudent et économe.

Monsieur Charles portait la trace d’une alliance.

Marié et ce depuis des années.

“ Vous me dévisagez, Frasco, fit l’homme, plus incertain. Suis-je à votre goût ?”

Le vin qu’on apporta à leur table permit au policier de trouver une réponse adéquate.

Le jeu du mouchard était sans pitié. Javert avait tué, arrêté, blessé pour des enquêtes, il avait menti, trahi, brisé pour arriver à ses fins.

Monsieur Charles fut surpris et heureux de sentir les doigts de Javert saisir les siens avec force pour les glisser jusqu’à lui et les embrasser avec soin.

“ Oui.”

Un mot et monsieur Charles eut la décence de rougir en murmurant :

“ Et votre ami ?

- Un ami. Vieux et joueur. Il ne s’intéresse pas…”

A la bagatelle ? A l’amour ? A la baise ?

“ Aux plaisirs de la chambre.”

C’était direct. La réponse de monsieur Charles fut à la hauteur des attentes de Javert. Il devait vraiment être séduisant, se dit tout à coup le policier en pensant à lui-même, ou alors monsieur Charles était vraiment en mal d’amour.

“ Viens alors. J’ai une chambre.”

Le vin était bon. Mais pas assez fort pour accepter cela. Pas assez fort pour tenir jusqu’au bout. Même le plus mauvais des sergents aurait vu la terreur et la panique dans les yeux de l’inspecteur Javert.

“ Je te suis,” arriva à articuler le policier en se levant.

Cela étonna monsieur Charles mais il fit ce qu’on lui proposa avec joie. Il se leva et soudainement, il se retrouva avec un Frasco qui lui prenait les lèvres, dans un baiser à peine appuyé. Une promesse pour plus tard.

Javert agissait, essayant de réparer ses erreurs, essayant d’être convaincant. Il avait embrassé, il allait se reculer mais monsieur Charles en voulut davantage. L’homme saisit Javert par le cou et posa à nouveau ses lèvres sur les siennes. Mais en forçant les choses.

Javert paniqua lorsqu’il sentit une langue forcer sa bouche et y entrer.

Merde !

Cela le rendait fou. Il en tremblait.

Et il endura, laissant la langue pénétrer sa bouche, laissant la langue danser avec la sienne et approfondir le baiser.


Monsieur Charles était aux anges. Honnêtement, il ne s’était pas attendu à ce que l’homme accepte avec autant d’empressement de se donner ainsi.

Il avait repéré immédiatement le grand homme, au teint sombre et aux yeux clairs. Un bel homme accompagné par un homme plus fort et râblé. On aurait pu les imaginer ensemble mais après quelques tendresses, ils se séparèrent. Un couple se permettant des privautés et des découvertes.

Charles Falluel, maître-notaire, alias Monsieur Charles avait sauté sur l’occasion. Discuter, découvrir un nouveau visage et qui sait ? Passer une bonne soirée.

Non, il n’avait pas imaginé que l’inconnu, ce Frasco, allait accepter de faire davantage avec lui. Surtout qu’il paraissait au bord de la panique, tenant de la cacher mais la rendant encore plus visible ainsi. Par ses mains qui tremblaient, son dos raide et ses yeux déterminés.

C’était la première fois qu’il venait et monsieur Charles avait assez l’habitude des hommes pour savoir que c’était la première fois que ce Frasco se permettait de sortir de chez lui.

Inverti ? Certainement. Mais à l’abri de sa demeure et avec ce vieillard encore dans la force de l’âge.

Ce serait un plaisir de l’initier et de le défaire tout doucement. Peut-être devant quelques amis qui auraient le droit d’assister à cette découverte…

Ce fut décidé.

Monsieur Charles, avec un sourire si doux, si gentil, prévint qu’il allait demander sa clé et le laissa un instant seul.

Il y aurait du spectacle dans la chambre de monsieur Charles ce soir et chacun le sut immédiatement dans la salle.

************************

La table de jeu était peuplée d'hommes d'âge mûr qui semblaient plus attentifs aux jeunes qui dansaient plus loin dans le salon qu'aux cartes qu'ils tenaient dans leurs mains. Ce fut facile de gagner une partie. Et puis encore une autre.

Comme tous les autres, Valjean suivait du regard un homme sans pour autant en faire un secret. Javert se distinguait de la foule, non seulement par sa stature, mais aussi par sa prestance et sa silhouette bien charpentée.

Valjean le regarda se déplacer, apparemment au hasard, entre les tables et entre les groupes qui bavardaient. Il l'étudia alors qu'il échangeait quelques phrases avec ceux qui s'approchaient de lui, en réussissant toujours à ne pas être celui qui engageait le dialogue, puis quelques fois, se faisant inviter par l'un d'eux dans un petit salon privé.

Javert était un parfait tacticien qui semblait être dans son élément. Et qui, selon Valjean, brillait avec l'éclat d'une étoile parmi le reste de l'assistance.

Deux baisers feints, l'un qu'il avait volé et l'autre qui lui avait été dérobé, avaient suffi à mettre le galérien sur le bord d'un gouffre dont il ne se trouvait pas l'envie de s'éloigner. Ces baisers le poussaient vers des sensations qu'il n'avait jamais imaginé de toute sa longue vie.

Valjean posa une main sur ses lèvres sans le réaliser. Il y avait là un sourire, sans doute parce qu'il songeait à l'abandon de Javert et à son avidité, qu'il sentait sincères. Et à la chaleur qui naquit dans ses propres entrailles ; à l'angoisse qui le poussa à chercher plus et, surtout, à se donner beaucoup plus. Tout cela afin que les plis sur le front de Javert disparaissent ; pour le voir sourire, satisfait et rassasié de cette faim que Valjean avait à peine conçue, mais qui ne pouvait être différente de celle qu'il éprouvait lui-même.

Les parties de whist suivirent pendant que Valjean attendait que l'inspecteur finisse d'entrer dans les salons privés et d'en sortir. Le vieux forçat s'était lassé de compter les cartes et observait maintenant les pas des danseurs et les comptait aussi.

********************

Javert leva les yeux, un peu désespéré, pour regarder la salle. Il avait besoin d’air. Il avait besoin de partir. C’était désolant de vivre ce que ressentaient les criminels. Cette volonté de fuir ! Il en aurait ri si cela n’avait pas été si pathétique.

Javert chercha des yeux Valjean et le vit assis aux tables de jeu.

Cela lui fit mal au coeur et le rendit encore plus malheureux.

Dans sa tête, Javert s’excusa auprès de Valjean et lui demanda pardon. Pour lui avoir joué ce dernier tour.

Demain, à cette heure, Valjean serait dans une auberge en partance pour l’Angleterre. Loin de Paris et de ses dangers.

L’inspecteur Javert s’en était fait le serment. Il le réitéra. Ne comprenant pas la douleur qui le prenait à l’idée que demain, Valjean serait loin de lui.

Il avait dû trop boire.

“ En route Frasco. Si tu le désires toujours bien entendu.”

Monsieur Charles avait un joli sourire et des yeux remplis de gentillesse.

“ Oui, je suis sûr.

- Bien.”

Une nouvelle fois, la main se posa dans son dos et le poussa à marcher.

Un couloir, une porte. La salle principale disparut. La musique devint un motif en sourdine. Qui ne fut presque plus audible lorsque monsieur Charles fit entrer Javert dans une pièce richement décorée et dotée d’un lustre brillants de mille éclats. Un lit était posté en plein centre et n’attendait que les amants.

Javert gela.

Il n’était pas un imbécile. Il était incompétent ce soir mais il connaissait les bordels. Il avait assez inspecté le Romarin pour ne pas en connaître les codes et les rites. Dans les murs de ce salon privé il y avait des ouvertures, cachées dans des tableaux, des affiches mais bel et bien présentes. Des hommes devaient être assis là, en voyeurs, pour observer les amants faire l’amour.

C’était ainsi au Romarin et dans la plupart des lupanars que connaissait Javert.

Peut-être que parmi ces hommes se tenait Valjean et peut-être qu’il l’observait. A cette pensée, Javert devint livide et se sentit vaciller.

Deux mains fortes se posèrent sur ses épaules et une voix susurra à son oreille :

“ C’est ta première fois ?

- Dieu, répondit Javert, oubliant son masque et son mensonge. Oui.

- Je serais doux. Je le promets.”

Tout en parlant, les mains, douces, affectueuses, de monsieur Charles défaisaient sa cravate et cherchaient les boutons de la veste. Elle tomba sur le sol, monsieur Charles caressait la soie du gilet brodé. Avec révérence.

Peut-être que parmi ces hommes qui les observaient en se touchant...en se caressant...en se branlant...il y avait Jean Valjean… Et cette pensée suffit à affoler Javert, au point de le faire reculer jusque dans un angle de la pièce.

Le policier aurait possédé son pistolet, il l’aurait pointé sur l’inverti.

“ C’est à ce point-là ?, sourit tristement monsieur Charles. Je pensais que tu avais envie de moi ?”

Il fallut plusieurs souffles pour se reprendre. Plusieurs respirations avant de retrouver sa voix.

“ Je ne veux pas.

- Ca, je l’avais compris, rétorqua en riant monsieur Charles. Mais alors pourquoi es-tu ici ?”

Je cherche un suspect dans un meurtre. Un tueur sans pitié. Il a assassiné Monsieur Alphonse. Il se cache sous le nom de duc Lazaro. Accessoirement, je suis un inspecteur de police.

“ Je voulais savoir si j’aimais les hommes.”

Ce fut tout ce que trouva à dire Javert. Le policier était toujours raide, posté contre le mur et les mains devant lui, comme pour un combat.

“ Quelle drôle d’idée !

- Je ne sais pas comment… je…”

Etait-ce lui ou le mouchard qui parlait ? Javert aurait été incapable de répondre.

Lentement, monsieur Charles s’approcha de Javert.

Frasco était un bel homme. Oui, l’homme était vraiment beau, un peu farouche, un peu sauvage mais il devait être bon au lit. Monsieur Charles fut un peu jaloux de ce vieillard qui préférait jouer au whist que de coucher avec cette merveilleuse créature.

“ Tu devrais essayer avec lui !,” lui conseilla monsieur Charles en ramassant la veste et la cravate pour les tendre à Javert.

Rapidement Javert se rhabilla, se sentant mieux une fois la veste revenue, comme s’il s’agissait de son uniforme.

“ Il ne voudra jamais, admit Javert et c’était bien Javert qui parlait. Non Frasco.

- Lui as-tu demandé ?”

Javert leva les yeux, surpris, et les darda sur monsieur Charles. Ce dernier était amusé. Il avait déjà vu ce genre d’attitude. On ne vivait pas une vie d’homme marié et heureux en ménage pour ne pas souffrir le jour où l’on se découvrait inverti.

“ Tu devrais commencer par là. Vous avez une clé, vous avez une chambre, vous avez la nuit devant vous. Allez adieu Frasco et bonne chance avec ton homme.”

Javert ne trouva rien à répondre.

Monsieur Charles partit, un peu dépité d’avoir perdu sa nuit.

Javert attendit quelques minutes avant de quitter à son tour la pièce. Se sentant à peu près capable de supporter le bruit et la foule. Il erra quelques minutes dans le couloir, à l’écoute des sons et des bruits. Ce n’était pas très différent du Romarin, des gémissements, des cris de plaisir, des grincements de lit...sauf qu’on entendait que des hommes.

Javert se fustigea lorsqu’il sentit ses joues brûler.

Convaincant ? Merde !

Enfin, il revint dans la salle principale et se mit en quête de Jean Valjean. Il savait admettre ses défaites. Ce soir, le mouchard avait échoué. Il ne valait mieux pas tenter la chance et s’exposer au danger davantage. Le salut était dans la fuite.

***************************

“ Ce monsieur, le grand brun au teint mate qui a l'air d'être espagnol... Il vous accompagne ?”

Son voisin, un sexagénaire très respectable qui rougit comme un coquelicot lorsqu'il sentit les regards des autres joueurs se poser sur lui, retira sa main du bras de Valjean.

“ C'est exact.

- Est-il vraiment espagnol ou italien ?

- Ah non, Tante Berthe ! Tu ne vas pas recommencer à nous casser les oreilles avec ton duc d'Espagne !”

Un murmure désapprobateur parcourut la table. Les hommes se regardèrent et échangèrent des phrases à mi-voix jusqu'à ce que l'un d'eux, qui semblait trop indigné pour rester poli, s'exclama :

“ De toute façon, je ne sais pas ce que tu vois dans ce malappris. C'est un crétin et une brute. La dernière fois, il t’a vidé la bourse et il t'a fait les yeux au beurre noir. Et tu en redemandes encore ?

- Ce ne fut qu'un accident ! Lazare est tendre et....

- Oui, tendre ! Quand il en a marre de frapper !”

L'on s'engagea dans une discussion où il s'agissait de passion et aussi de brutalité. De soumission et de tendresse. Ce fut une conversation que Valjean eut du mal à suivre car certains concepts lui échappaient.

“ Mon ami est né en Espagne, mentit Valjean pour ramener la conversation au point qui l'intéressait. Pourquoi demandez-vous ?

“ Pour savoir s'il connaît son duc, pour quelle autre raison sinon ?”

L'homme qui avait parlé, un petit chauve qui portait une féroce moustache d'un rouge vif, se leva et partit à la recherche du dénommé Tante Berthe. Il le saisit par l'épaule et l’entraîna vers le centre de la salle, mais pas avant que Valjean ne l'entende s'exclamer avec dégoût :

“Il viendra samedi, comme d'habitude. Ne vous inquiétez pas, je suis sûr qu'il a été occupé la semaine dernière. Mais, mon ami, vous devriez reconsidérer votre attachement à cet individu... C'est un sauvage qui…”

Les deux hommes s'assirent à une table écartée ; celui que l'on appelait Berthe sanglotait et l'autre, accroupi à ses côtés, cherchait son regard en lui tenant la main dans un geste très semblable à de la sollicitude.

Oui, Jean Valjean avait été témoin de scènes similaires pendant son temps au bagne. Mais à l'époque, il n'en avait pas compris la portée. De surcroît, il avait méprisé les hommes qui avaient besoin de réconfort les considérant comme faibles, et ceux qui l'offraient comme étant naïfs.

Le galérien se força à reprendre la partie tout en recherchant Javert. Il l'avait perdu de vue il y avait longtemps, lorsqu'il avait disparu par un côté de la salle poussé... non, il n'osait pas dire entre les bras, par un homme à l’apparence bien soignée qui lui avait fait les yeux doux.

Et il commençait à s'inquiéter.

**********************

Quelques pas dans la salle principale permirent à Javert de retrouver un semblant de calme. Le policier chercha des yeux Jean Valjean, avec un soin presque trop maniaque.

Et Javert fut tellement soulagé de retrouver Valjean, à sa table de jeu. Tellement soulagé après le fiasco de la chambre. Et puis, il était soulagé de savoir que l’ancien forçat n’était pas venu le voir...agir avec monsieur Charles.

Lentement, forçant ses pas à être tranquilles, le grand policier vint se placer derrière Valjean et posa ses mains sur le dossier de la chaise de ce dernier. Javert refusait maintenant de quitter son côté.

Au diable la mission !

Dès que possible, ils quitteraient ce lieu de malheur.

Lui demander ?... La question était ridicule et n’avait pas lieu d’être.

Puis, instinctivement, ses mains glissèrent sur les épaules de Valjean, retrouvant la dureté du muscle, la chaleur du corps, la force de Jean-le-Cric. N’avait-il pas rêvé de faire cela à Montreuil ? Toucher les épaules de monsieur Madeleine et chercher la puissance du forçat ?

D’ailleurs il l’avait fait. Après l’exploit de monsieur le maire portant la charrette de Fauchelevent sur ses épaules pour la soulever, le chef de la police s’était approché et l’avait aidé à remettre sa veste et à s’épousseter. Il avait tâté les épaules, cherchant le muscle de portefaix. Et il ne fut pas déçu.

Ce fut la dernière pièce du puzzle. M. Madeleine était bien Jean Valjean, le forçat.


Les mains de Javert se déplaçaient sur les épaules massives de Valjean. Une douce caresse qui perturbait le forçat dans son jeu, attirant un petit sourire amusé sur les lèvres du garde-chiourme.

A Toulon, il avait touché les épaules de 24601 par la force des choses. Il l’avait fouetté, il l’avait blessé, il l’avait ausculté pour chercher la plaie et le soigner.

Des muscles chauds et durs, du métal sous ses doigts.

Jean Valjean avait vieilli mais ces épaules restaient impressionnantes.

Demain. Demain, il ne le verrait plus.

Merde !

Les mains tremblèrent un peu en cessant leur caresse.

Et elles furent immédiatement accueillies, rassurées, par la paume chaude et âpre de Jean Valjean. Il les empêcha de partir sans hésiter.

Ce fut juste à ce moment là que la musique s'arrêta et que le chef d'orchestre ordonna un roulement de tambour.

“ Et maintenant, messieurs, le spectacle que vous êtes tous venus regarder !”

Le silence soudain dans lequel la pièce était tombée fut interrompu par des acclamations et des gloussements.

“ Recevez donc Messieurs Léonidas et Alexandre, venus de la lointaine Grèce pour nous apprendre l'art de l'amour tel que les anciens le concevaient.”

A ce signe, la plupart des bougies s'éteignirent et trois garçons de salle apparurent en poussant une sorte de plate-forme surélevée contenant un lit étroit et, dessus, un beau jeune homme qui dormait les jambes repliées et l'un de ses bras langoureusement suspendu du lit.

Une brute épaisse fit son apparition dans la salle, revêtue de fourrures et rugissant. L'homme semblait perdu et prêt à tout pour retrouver son chemin. Même qu'il se rapprocha trop d'un couple de clients qui sursautèrent.

Jusqu'à ce que, ô miracle, il remarqua le lit qui se trouvait au milieu de la forêt d'oliviers peints. Il tomba en extase, à genoux devant tant de beauté, et recouvrit de son torse les pieds blanchis à la poudre du dormeur.

Le jeune homme s'étira et regarda avec un doux sourire la brute qui embrassait ses pieds ; il se leva et l'attira vers lui.

A ce moment-là, une douzaine d'hommes, également vêtus de tuniques, firent irruption dans la pièce et se dispersèrent parmi les clients solitaires. Pour vendre leur société et aussi leurs corps.

Mais Jean Valjean comprit qu'ils vendaient aussi l'illusion de provenir d'un monde où personne ne jugeait ces hommes qui se rencontraient dans la clandestinité.

Alexandre, le jeune dormeur, ôta les fourrures qui recouvraient la brute qui le courtisait et découvrit aux yeux du public le corps solide et viril de Leonidas. Il le parcourut avec les doigts si légers que Valjean crut voir en eux des ailes de papillon.

Ces artistes racontaient une histoire. La grâce d'Alexandre qui manipulait le membre de son amant proclamait son acceptation et son courage ; et les baisers profonds et un peu sauvages que lui prodiguait Leónidas en échange, parlaient de solitude et de peur.

Le jeune homme engloutit la verge de son amant.

Les mains de Javert se crispèrent sur ses épaules, et Jean Valjean sut qu'il souffrait.

Et le spectacle commença.

***********************

Le bagne n’était pas un beau souvenir. Il avait tout gâché, tout noirci, tout brûlé. Il avait rendu les choses sales et impures. Illégales !

Plus que tout ! Il avait formé les esprits et modelé les êtres.

Javert avait vu des hommes s’aimer et il avait appris que c’était le Mal ! Le péché ! C’était à l’encontre de toutes les lois humaines et divines. Même si le Code Napoléon permettait les pratiques homosexuelles, les hommes qui s’y livraient devaient être placés au bas de la société des hommes. Au bagne, c’était interdit !

L’homme descendu au rang de la Bête !

Le bagne avait appris cela au jeune adolescent. Et Javert s’était montré efficace et obéissant. Il avait puni, frappé, emprisonné au nom de la Loi !

Et là ?

A part le bagne, son enfance n’était pas non plus un beau souvenir. Sa mère était une prostituée ! Une gitane tireuse de cartes qui enseigna autant à son fils l’art de fouiller les poubelles que de se donner pour un morceau de pain. Javert avait craché sur sa mère dès qu’il fut en âge de comprendre ce qu’elle était. Et ce qu’elle faisait.

La femme dans toute sa bestialité !

Oui, mais là ?

Javert ne connaissait rien à l’art. Il n’était pas assez formé, pas assez intelligent, pas assez cultivé pour le comprendre. Deux hommes s’aimaient. Etait-ce de l’art ? Ou de la dépravation ? Deux hommes, jeunes et beaux, s’aimaient, se caressaient et se faisaient gémir mutuellement.

Monsieur Charles observait le spectacle, un homme parmi d’autres hommes, ni plus ni moins touché que les autres. Des jeunes hommes, des hommes plus expérimentés passaient entre les groupes, caressant et proposant leurs soins. Peu à peu, le spectacle se répandit dans la salle. Des hommes se mettant à genoux pour défaire des pantalons et… D’autres disparaissant dans les chambres afin de… Il y avait même un jeune homme qui offrait sans vergogne ses fesses et son anus à qui le souhaitait et par Dieu, des spectateurs le voulaient et...

Javert ne comprenait rien. Mais il ressentait. Et cela le rendait honteux. Lorsque l’un des hommes sur scène avala le sexe de l’autre pour le sucer avec ardeur, Javert baissa la tête. Mal à l’aise devant cette vision. Devant ses souvenirs.

Devant ses propres besoins...qui se réveillaient...à sa profonde honte.

Il était donc un dépravé lui aussi ?

“ Jean, souffla-t-il en se penchant sur son compagnon resté assis à la table. Partons.”

Valjean n’en crut pas ses oreilles lorsqu’il entendit le policier le supplier pour la première fois de toute leur vie :

“ Je t’en prie.”

Le vieux forçat tourna son visage pour regarder dans les yeux clairs de Javert. L'inspecteur s'était baissé pour parler presque dans son oreille ; malgré son intention, la première chose que Valjean vit, ce furent ses lèvres qui tremblaient imperceptiblement.

Il se retourna et voulut les apaiser en les caressant du pouce ; comme par instinct, sa main se creusa pour entourer la joue de Javert et ses doigts se perdirent entre les favoris de l'homme. Jean Valjean avait envié peu d'hommes dans sa vie, mais à ce moment précis, il enviait les doigts presque éthérés du jeune Alexandre. Puis il trouva enfin les yeux de Javert et vit l'angoisse en eux.

Personne ne sembla les remarquer lorsqu'ils s'éloignèrent bras dessus bras dessous, en direction de la sortie. Cependant, la main libre de l'inspecteur s'était aussi agrippée à l’avant-bras du bagnard et se crispait à la recherche de soutien. Du peu qu'il pouvait voir sous cette lumière, Valjean aurait pu dire que Javert avait pâli.

Il avait besoin de repos et il en avait besoin d'urgence.

L’ancien forçat prit la clé qu'ils leur avaient donnée à leur arrivée et la montra à l'un des garçons de salle. Il reçut un sourire complice et un geste de la tête le dirigeant vers le couloir avoisinant.

*******************************

Quel âge avait-il ?

Un homme de cinquante ans incapable de se reprendre.

Valjean le tenait par le bras, l’entraînant dans les couloirs du bordel. Et Javert se laissa entraîner.

Les deux hommes se retrouvèrent enfin dans une chambre. Sensiblement la même que celle de monsieur Charles. Même décoration, même agencement. Donc, il y avait certainement des ouvertures dans les murs.

Valjean le savait-il ? Rien n’était moins sûr.

Surtout en voyant la manière de se comporter de l’ancien forçat. Prévenant, doux, attentionné. Il attira Javert jusqu’au lit et le fit s’asseoir lentement.

Javert en aurait ri s’il avait été dans son état normal.

Sûr de lui, sûr de sa place, sûr de son autorité…, sûr de son monde...

Valjean posa gentiment sa main sur le front de Javert, les yeux bleus brillaient d’inquiétude.

“ Comment vous sentez-vous ?,” demanda le forçat, usant du vouvoiement respectueux face au policier.

Ce fait n’échappa pas à Javert et le fit grincer des dents amèrement. Ils jouaient un rôle, un rôle et Valjean le jouait à merveille. Il n’y avait que lui pour se troubler, pour se croire autre chose qu’un mouchard sous un alias.

Lui as-tu demandé ?”

Javert baissa les yeux, il ne supportait plus la gentillesse de Jean Valjean. Un acte remarquable.

“ Je suis désolé, murmura Javert. J’ai perdu l’habitude de voir de telles...choses...

- Je suppose que ça ne doit pas être la même chose que d'y participer...”

Mais l’inspecteur ne leva pas les yeux, au contraire, il semblait être gêné davantage.

“Ah! Vous n’avez jamais…?”

Question indiscrète posée par un forçat rougissant.

“ Jamais,” répondit Javert.

Valjean répondit à la question implicite en détournant le regard lui aussi :

“ Moi non plus.”

Cet aveu fit sursauter Javert et le garde-chiourme regarda le forçat avec un air ahuri.

“ Tu as vécu dix-neuf ans dans le bagne sans jamais avoir…?

- Jamais !,” fit catégoriquement Valjean.

Javert ne sut pas quoi rétorquer. Venant de n’importe quel autre forçat, il serait resté dubitatif mais venant de Valjean… Tout était possible.

“ En dix-neuf ans ? Tu n’as jamais cédé à…?

- En soixante ans, je n’ai jamais cédé à la tentation.”

Soixante ans ? Javert était abasourdi mais il songeait à son cas personnel. En cinquante ans, il n’avait jamais cédé non plus à la tentation.

“ Nous sommes donc deux vierges, sourit Javert, douloureux.

- Il semblerait,” répondit Valjean, en lui rendant le sourire.

Lui as-tu demandé ?”

Et Javert lui demanda en ordonnant simplement :

“ Embrasse-moi !”

Valjean répondit en se penchant et en embrassant franchement le policier. Le forçat se retrouva au-dessus de l’inspecteur. Le baiser, d’abord chaste, se transforma en quelque chose de beaucoup plus intense lorsque les bouches s’ouvrirent et que les langues se trouvèrent.

Le forçat, qui avait gardé les yeux grand ouverts jusque-là, se sentit accablé. Le contact était maladroit, il y avait entre eux trop de dents impatientes de se heurter ; et la tiédeur de la bouche de Javert, le manque d'air l'étourdissaient. Il sentit la panique se frayer un chemin dans son esprit, et sentit aussi la réponse qui l'accompagnait toujours : s'enfuir.

Jusqu'à ce que Javert laisse échapper un son minuscule, à peine plus qu'une respiration plus soutenue que la précédente, et que le sang de Valjean se mette à bouillir. Il ferma les yeux et se concentra pour lui arracher juste un autre petit soupir. Il voulait le garder parmi ses souvenirs les plus chers, et ainsi être sûr qu'il ne mourrait pas sans avoir vécu.

L'inspecteur, son inspecteur s'impatientait. La main qui reposait sur le cou de Valjean devenait pressante, et il avait entrepris de lui enfoncer ses longs doigts dans le dos. Valjean manœuvra l'un des jarrets de l'inspecteur pour le pousser à plier la jambe et l'encouragea à la tenir à l'écart pour lui garantir l’accès.

L'homme était de taille imposante et robuste par ailleurs. Ce n'était pas facile d'atteindre son visage.

Valjean put dès lors contrôler un peu mieux ses caresses, explorer du bout de sa langue le palais de l'homme et le forcer à laisser échapper encore un petit gémissement.

La main posée sur son cou se déplaçait en une caresse maladroite, mais plus que suffisante pour déclencher une traînée de feu si puissante qui se prolongea tout le long de sa colonne.

Contre sa cuisse, Javert avait durci.

Instinctif, irréfléchi, naturel… Javert rapprocha Valjean par les revers de sa chemise et le maintint ainsi. Il s’était laissé manipuler mais il voulait Valjean avec ardeur.

Plus près, plus profond, plus fort.

Un besoin impérieux de plus saisissait l’inspecteur et le faisait agir. Javert laissa ses mains se déplacer sur le corps de Valjean, glissant sur la taille, puis plus bas. Et Javert ressentit une dureté qu’il reconnut aussitôt.

Une alarme résonna dans son esprit.

Il était inspecteur de police. Il était dans un bordel. Il était dur devant des hommes qui les regardaient agir. Qui le voyaient se laisser aller.

Il était inspecteur de police. Il était dans un bordel. Et l’homme avec lequel il se trouvait était dur lui aussi. Il le voulait autant que lui.

Dieu ! Il y avait peut-être des hommes qui se caressaient en attendant la suite.

Ils ne valaient pas mieux que les deux hommes qui faisaient l’amour en public. Ils ne valaient pas mieux que tous les autres.

Ce fut difficile mais Javert repoussa Valjean. Il ne reconnut pas sa voix lorsqu’il souffla :

“ Attends !”

Pour Valjean, cela n'était pas possible de s'arrêter. Pas lorsque son corps entier brûlait ; pas lorsqu'il savait que son contact était si désiré.

Mais le vieux galérien avait vécu assez longtemps pour comprendre que les choses pouvaient être compliquées entre les gens.


Peiné, presque humilié, il roula sur le côté et grogna en se laissant retomber sur le lit. Soudain, les lumières brillaient trop fort et l'obligèrent à se couvrir le visage d'un avant-bras.

“ Pas ici,” reprit la voix rauque du policier, juste capable de prononcer une ou deux syllabes.

Un nouveau souffle avant de pouvoir murmurer :

“ Plus tard… Ailleurs…”

Javert s’étendit sur le lit aux côtés de Valjean. Il sentait son coeur battre la chamade. Comme après une course poursuite particulièrement intense, comme lorsqu’il poursuivait un criminel…

Mais aucune chasse à l’homme ne lui avait fait cet effet. Il désirait Jean Valjean avec ardeur.

“ Parce que tu voudras toujours de moi demain ?”

Valjean se cachait encore sous son bras. Sa voix se brisa.

“ Tu es comme un poison qui me coule dans le sang. Et je ne comprends pas ce qui m'arrive.

- Alors nous sommes deux,” rétorqua sèchement Javert.

Javert se redressa et vint se placer au-dessus de Valjean, la colère brillant dans ses yeux.

“ Un poison ? J’ai envie de toi, putain ! Maintenant, demain… Toujours !”

Et il força Valjean à retirer son bras pour bien l’examiner en face. Valjean avait fermé ses yeux et son visage était illisible.

“ Tu veux une preuve ?”

C’était plus facile de s’embrasser en étant couché. Plus agréable.

Javert se pencha et reprit les lèvres de Valjean.

“ Demain, j’aurai encore envie de toi.”

Valjean hocha la tête, accepta même d'ouvrir les yeux pour le regarder un peu déconcerté avant de lui sourire avec une véritable joie.

“Je crains que cette fièvre ne soit pas aussi facile à guérir que la précédente. Il te faudra de la patience. Allons-nous-en d'ici.”

Le galérien se dirigea vers le bonheur-du-jour et versa un peu d'eau sur une serviette avant de l'appliquer sur ses oreilles rougies.

“ Ça ne nous empêchera pas de revenir dans quelques jours. Le type sera de retour samedi.”

Javert se figea dans son mouvement avant de se tourner vers Valjean, oubliant les voyeurs et le danger de rester dans ce lieu :

“ Quoi ?

- L’homme est bien connu, même que l’un de mes compagnons de jeu est amoureux de lui. Et ils m'ont fait comprendre qu'il a l'habitude de passer ses samedis soirs ici.”

Revenir ici ?

Javert en détesta l’idée au plus profond de ses os. Mais ce n’était ni le lieu ni le moment d’en parler.

“Partons !,” ordonna simplement le policier.

*************************

Ce fut un pénible voyage en fiacre. Dans l'agonie. Jamais Jean Valjean n'avait été aussi conscient des confins de son propre corps et jamais ils ne lui avaient paru si étroits. Il sentit la cuisse ferme de Javert s'appuyer contre lui, et cette étrange démangeaison dans sa main qu'il soupçonnait que seul le contact avec la peau de son amant calmerait.

Son amant. Quel concept extraordinaire !

Un voyage en fiacre et le policier se sentait étourdi. Il mourait d’envie d’arrêter le véhicule et de courir dans les rues de Paris plongées dans la pénombre. Il y avait un pont quelque part… Il y avait un criminel armé d’un pistolet… Il y avait des bagarres faciles à déclencher…

Endurer...

Javert avait toujours été quelqu’un de pondéré. Dans sa manière d’être, dans sa manière de vivre, dans sa manière d’agir.

Du moins c’était ainsi qu’il se voyait. Probe, sobre, mesuré.

Cette soirée mémorable venait de lui démontrer l’inanité de cette vision.

Il était quelqu’un de violent, de passionné, d’ardent.

Cela se mariait à la perfection avec le verre d’alcool fort qu’il buvait.

Valjean le contemplait, assis sur le lit du policier, dans son appartement de la rue des Vertus.

Javert était atterré. Il appréciait le silence. Pour remettre de l’ordre dans ses idées et essayer de comprendre.

Le deuxième verre fut englouti avec une légère grimace et Javert fut content de voir enfin le tremblement dans ses mains s’estomper. Il se reprenait enfin.

“ Et ta blessure ?,” demanda tout à coup le policier en se tournant vers Valjean.

Valjean sembla surpris par cette question. Comme si la soirée n’avait pas eu lieu, Javert revenait à ce qui les occupait la veille.

“ Je vais bien, répondit simplement le forçat.

- Je préfèrerai m’en assurer, asséna Javert en posant son verre vide sur la table. Je ne veux pas que quelque chose t’arrive.”

Comme si tout était à l’identique. Comme s’ils étaient restés dans ces rôles de collègues et de subalternes.

“ Je vais bien,” grogna le forçat.

Mais ce fut peine perdue. Javert, autoritaire, sortit ce qu’il fallait pour soigner Valjean. Il déposa le tout violemment sur la table, bandages, chiffon, laudanum...

En réalité, Javert avait besoin de retrouver la normalité, son esprit se raccrochait à des actes banals. Il avait besoin de temps pour comprendre, même si cela choquait Valjean.

Du temps !

“ Tu enlèves ta chemise ou je le fais pour toi ?,” lâcha durement le policier.

Valjean obéit. Rapidement, comme il sied à ceux qui reçoivent des ordres. Il jeta ses vêtements par terre avec une rage mal contenue. Une rage qu'il croyait morte et enterrée.

Lorsque son torse fut nu, il s'approcha avec brusquerie du policier, chemise en main, et lui tendit le bras.

“Je vous ai dit que je vais bien.”

Brutal, Javert jeta la chemise sur une chaise. Il approcha ensuite la chandelle pour examiner le bras. Il le saisit et en sentant la peau chaude sous ses doigts, il ne put aller plus loin.

Il aurait peut-être fallu encore un verre d’alcool.

“ Merde,” lâcha Javert en sentant à nouveau son sang bouillir.

Un souffle. Un rire.

“ Parle-moi de ce que tu as découvert au bordel Valjean !”

Comme cela il allait se reprendre, n’est-ce-pas ? Cette folie était passagère ?

“ L'Espagnol, s'il est vraiment espagnol, a la main dure. Mais certains de ces messieurs trouvent ce fait attrayant. Je ne serais pas surpris s'il en abusait de plus d'une façon. Je veux dire, je pense qu'il est possible pour lui de faire de ces pauvres hommes une source de revenus, et c'est pourquoi il y retourne chaque samedi.”

Doucement, luttant pour caresser au lieu de blesser, Javert auscultait la blessure. Elle était encore impressionnante, il fallait être prudent. Javert écoutait Valjean et contraignait son corps au calme en soignant puis en bandant la plaie. Une belle estafilade mais couverte d’une croûte de bon aloi. Nulle infection n’était à craindre.

Cela ressemblait maintenant à ce que lui-même portait sur sa jambe, la blessure provoquée par la lame de Montparnasse. Sans gravité.

“ Samedi je dois y retourner donc…,” murmura le policier, sans se rendre compte qu’il oubliait de compter Valjean.

M. Madeleine n’était pas un imbécile. Il le remarqua. Et sa main saisit les doigts de Javert dans une poigne puissante.

“ Que voulez-vous dire ?”

Javert eut un sourire tordu, il fallait ruser pour rattraper sa bévue.

“Après ce que nous avons vécu, tu as le droit de me tutoyer Jean. Je pense qu’après ce soir, il n’y a plus d’inspecteur ni de voleur. Tu ne crois pas ?”

Mais l'homme devant lui n'était pas seulement perspicace, il était aussi têtu. Et il était très, très près de se mettre en colère.

“ Que veux-tu dire, Javert ? Tu comptes y retourner seul ? Affronter ce meurtrier en tête-à-tête ?”

Demain, Valjean sera parti. Cette pensée gonfla le coeur du policier. Un jour, sa mère lui avait hurlé qu’il avait un coeur de bois. Incapable de compassion et de sentiment.

Les coeurs de bois pouvaient-ils s’enflammer ?

Javert n’avait pas pleuré depuis des années, depuis sa prime enfance. Les dernières larmes qu’il avait versées étaient des larmes de douleur physique. Le fouet ou le poing. Inconcevable qu’il pleure de détresse.

A cinquante ans !

“ Tu vas retourner à ton jardin de Picpus Jean, mentit Javert avec conviction. Je refuse de te mettre davantage en danger.

- Soit ! Je vois bien ce que valent tes promesses, Javert. Tu n’es pas si différent de ton Vidocq.

- Si tu savais…, sourit Javert.

- Savoir quoi ?”

Mais Valjean n'écoutait plus. Dans sa poitrine, là où la passion s'était enflammée à peine une heure auparavant, une épaisse couche de glace se formait. Il venait de découvrir une douleur qu'il n'avait jamais conçue et à laquelle il ne pensait pas pouvoir survivre : le dépit.

Il revêtit sa chemise pour ne plus se sentir si vulnérable. Ou peut-être était-ce pour arrêter l'expansion de la glace qui l'étouffait à mesure qu'elle s'épaississait. Il continua à revêtir son corps couche après couche de vêtements, sans ressentir le moindre soulagement.

Javert avait été à lui pendant quelques minutes. Il n'avait pas demandé ce que l'homme lui offrait. Il n'était même pas sûr de le vouloir. Alors, pourquoi sa trahison lui faisait-elle si mal ?

“ Tu sais pourquoi Loisel est mort Jean ? Tu sais pourquoi Paquita et les autres ne seront jamais vengés ? Tu as raison Jean Valjean lorsque tu dis que je suis un salopard ! C’est la vérité,” asséna Javert, impitoyablement.

Briser l’image qui, peut-être naissait dans l’esprit du forçat à son encontre. Si Valjean commençait à le voir comme un homme honorable...digne d’amour… Il fallait remettre les choses à leur place. Demain, Valjean partait, il devait haïr Javert. C’était ainsi que les choses devaient être.

Avec un sourire incertain, laid à regarder, Javert ajouta :

“ Ce soir est un accident. Je ne voulais pas te faire de mal. Je me croyais capable de mener cette surveillance. J’ai échoué. Ce n’est pas la première fois. Dans cette chambre, j’aurai dû me mettre à genoux pour sucer la bite d’un homme. J’en ai été incapable.”

Cette fois, sa voix se brisa lorsqu’il avoua :

“ Je ne pensais qu’à une chose. Te retrouver.”

Et Javert céda, il saisit la bouteille et le verre pour se resservir encore. Il en avait besoin.

“ Nous sommes tous des salopards, Valjean. Tous ! Chabouillet, Gisquet, Vidocq… Moi. Jamais tu n’auras de grâce. Je dois t’arrêter sur les ordres de Chabouillet. Je n’ai jamais refusé d’obéir à un ordre mais je refuse d’obéir à celui-là.”

Le verre claqua violemment sur la table alors que Javert lâchait froidement :

“Je me fous de ce qu’il peut m’arriver mais je veux que tu sois en sécurité avec ta gosse. Demain…”

Et c’était dit.

Javert ferma les yeux, il avait trop bu, trop vite, sans manger. Il se sentait vaciller.

“ Demain, je sortirai de ta vie, dit le forçat. Aie la décence de me le permettre cette fois.”

Valjean avait saisi la poignée de porte. Mais il eut la faiblesse de regarder en arrière. Et ce qu'il vit fit exploser la glace qui le faisait suffoquer.

Javert se cramponnait à la table pour ne pas tomber, la tête pendante entre les épaules alors que des touffes de cheveux s'échappaient de sa queue et tombaient sur son visage. Il claqua la porte.

Et il s'empressa de retourner aux côtés de l'inspecteur pour placer une main réconfortante sur son dos.

Maudit forçat, pensa Javert. M. Madeleine n’avait jamais eu le sens des priorités.

“ Je partirai si tu le souhaites. Pas parce que tu me forces, ni parce que tes supérieurs sont des canailles. Je partirai parce que tu as désobéi à tes ordres. Tu es allé à l'encontre de tout ce que l'inspecteur Javert que j'ai connu autrefois croyait. Et c'est de ma faute. Non, Javert, je ne serai pas l'homme qui te clouera cette dague dans le dos. Maintenant, repose-toi.”

Mais Javert fut incapable de répondre, il s’effondra et sans les bras de Valjean, il serait tombé sur le sol. Il murmura juste le prénom de Valjean.

Jean…”

Et cela sonna comme une prière.

*****************************

L’inspecteur Javert avait l’habitude des blessures. La douleur, les brumes de la drogue, les dents serrés pour supporter l’inconfort. Il connaissait bien.

Il était beaucoup moins habitué à la gueule de bois.

La sensation d’étreinte qui serrait son crâne, le martèlement dans son cerveau, une colonie de taupes creusant des galeries dans les profondeurs de son esprit. Ce n’était pas nouveau mais c’était rare.

La dernière fois remontait à une soirée mémorable où il avait été saoulé par ses sympathiques collègues pour fêter son grade d’inspecteur de Première Classe. Il n’avait pas eu le choix et avait accepté de jouer à qui boira le plus. Il avait gagné mais à quel prix ? Il avait lutté pour garder un semblant de dignité avant de vomir dans une ruelle. Il avait été si mal.

Dieu ! C’était presque pire !

Un rire retentit dans ses oreilles et accentua le malaise.

“ Boire autant était idiot inspecteur !”

Reconnaître la voix demanda un peu de temps.

“ Jean ?, souffla le policier.

- De nouveau là ?

- Quelle heure est-il ?”

Remettre de l’ordre dans ses pensées. Il avait du travail ? Non ? Ne devait-il pas être à son poste ? Quel jour étions-nous ?

Mince, depuis combien d’heures dormait-il ?

Et cette dernière pensée suffit à le réveiller pleinement.

Devant lui se tenait en manches de chemise Jean Valjean, souriant et les bras croisés. Goguenard.

Javert fut saisi par la beauté de l’homme et il eut furieusement envie de l’embrasser. Donc, il était devenu fou, c’était un fait sûr et certain.

“ Mange quelque chose et partons. Si je dois rester à Paris, je dois trouver un meilleur endroit pour me cacher. Une deuxième option. Je ne fais pas confiance à ma logeuse.”

Javert essaya de se lever mais un soudain malaise le fit vaciller. Il devait manger !

Valjean avait raison.

Et Javert sentit son coeur se briser. Donc un coeur de bois pouvait être brisé ?

“ Nous allons à ton appartement. Il faut récupérer quelque chose.”

Quelqu’un serait plus juste !

Si Rivette avait obéi à son supérieur et collègue, dans l’appartement de la rue de l’Ouest se cachaient le jeune policier et la fille de Valjean.

Si Rivette avait suivi les instructions de Javert, un fiacre était déjà prêt dans la rue et devait quitter Paris sur l’heure. En direction de Calais.

Si Rivette avait accepté de se plier aux ordres de l’inspecteur de Première Classe, il allait se rendre complice de la fuite d’un criminel en cavale.

Maintenant...il fallait voir si Javert pouvait faire confiance à Rivette.

Javert s’en voulut pour sa faiblesse, il se força à se lever et posant ses mains sur la table, le mur, les meubles, il essaya de se comporter normalement. Il sortit ce qu’il put de ses réserves. Pain, fromage, lard, eau. Et ignora la nausée qui le prit.

“ Mangeons !,” ordonna Javert avant de mordre avec rage dans un morceau de pain.

Valjean mangeait lentement. Tout à l'intérieur de cet homme semblait se produire à son propre rythme et ne jamais se précipiter.

En fait, l'ancien forçat étudiait l'inspecteur et cherchait des réponses. Il se donnait le temps de réfléchir, et les conclusions auxquelles il arrivait le comblaient de tristesse. Mais Valjean avait fait une déclaration d'intention la veille, et même s'il avait voulu changer d'avis, il savait qu'il jouait avec la vie d'un homme que sa présence mettait gravement en danger. Il était impératif qu'il se tienne éloigné de Javert.

La normalité avec laquelle il se comportait n'était qu'une apparence...

Dieu merci, le policier n’avait pas à lutter pour s’habiller. La veille, Valjean lui avait juste retiré les bottines. Il était trop beau habillé ainsi mais l’idée de se changer était trop difficile. Il resterait vêtu en bourgeois. Il ne préfèra même pas imaginer le regard surpris de Rivette.

“ Donc, le dénommé Pierre vit rue de la Contrescarpe, lança le policier, essayant de reprendre en main sa vie et son enquête.

- Oui, et là, il doit dormir à poings fermés.”

Le policier se mit à sourire, énigmatique. Il comprenait fort bien le sous-entendu. Mais non, le travail de policier était terminé pour Valjean, il fallait le ramener rue de l’Ouest et lui faire quitter Paris.

“Je m’en chargerai plus tard,” répondit simplement Javert en se coupant un large morceau de lard.

Javert se sentit mieux dès qu’il eut mangé. Les brumes quittaient son cerveau et ses pensées renaissaient. Et le remord. Et le dépit.

Le repas terminé, Javert se leva, fier de se tenir debout sans vaciller. Il jeta un regard autour de lui, ses livres, neufs, rachetés sur le compte de la préfecture, et des romans que jamais il ne lirait. Sa fenêtre était neuve, elle aussi, ainsi que les rideaux placés devant. M. Chabouillet avait bien fait les choses.

Ce fut comme si on l’avait corrompu avec des biens terrestres, lui. Javert ! Il eut envie de tout jeter dans le poêle pour brûler ces trente deniers.

“ En route,” fit Javert, pressant.

Le froid avait cédé quelque peu ce matin-là, et des faibles rayons de soleil avaient réussi à atteindre le sol dans certaines rues. Ils auraient pu marcher, mais Jean Valjean restait obligé de se cacher.

Ainsi, bien que leurs jambes avaient grand besoin d'une promenade, ils se dirigèrent en fiacre vers la rue de l'Ouest.

**********************************

La première chose qui déplut à l’inspecteur fut l’absence du fiacre qui devait attendre Valjean pour l’entraîner loin de lui. Il en conçut une certaine colère. Ce qui n’échappa pas à Valjean.

Javert demanda à leur cocher de patienter.

Il ne s’avouait pas vaincu.

Grimpant les marches de l’escalier quatre à quatre, suivi par un Valjean, surpris et silencieux, Javert se retrouva rapidement devant la porte de l’appartement de M. Fabre.

Puis il essaya d’ouvrir la porte.

Tout était fermé à clé.

Merde !

Rivette n’avait pas obéi. Javert en tombait des nues.

“ Que se passe-t-il ?, ” lui lança Valjean, clé en main.

Javert allait répondre un mensonge lorsque la logeuse apparut, un courrier dans la main. Rivette n’avait pas été aussi stupide quand même ?

“ M. Fabre ! Un message pour vous ! Un gamin l’a apporté ce matin !”

Essoufflée la femme attendait une récompense pécuniaire.

Javert ne savait plus quoi dire. Rivette ?

Valjean saisit la missive et remercia la femme en glissant une pièce dans sa main. Avec le sourire bienveillant de M. Madeleine.

Javert était sur des charbons ardents.

Il n’en revenait pas ! Rivette ne lui avait pas obéi. Un homme qu’il avait formé, il l’avait connu sergent et depuis dix ans, ils travaillaient ensemble.

Dès que le concierge repartit, Valjean lui remit le message. Son expression était maintenant illisible.

Monsieur Fabre,

La Seine est toujours gelée. La livraison que vous attendiez est impossible. Il faudra attendre le dégel pour espérer rejoindre Londres.

La route est dangereuse en l’état, surtout vue la jeunesse des plants que vous avez commandés.

Veuillez en informer votre contremaître, il sera de fort mauvaise humeur.

Cordialement,

Monsieur Philippe


Javert lut le message et reconnut l’écriture de gamin de son inspecteur. Rivette avait donc refusé de prendre le risque d’entraîner la petite Cosette dans une fuite vers Londres. Javert froissa la lettre et la glissa dans sa poche roulée en boule, mécontent de tous et de lui-même.

“ Bien, murmura Javert. Quelques explications ne seraient pas de trop sans nul doute…”

Il grimaça lorsque la voix, froide et dure, de M. Madeleine retentit :

“ En effet, inspecteur. Ce serait fortement apprécié.”

Javert commença par faire renvoyer le fiacre, il ne fallait pas se ridiculiser davantage et porter l’attention sur eux.

“ Commençons par le départ…”

Javert eut un sourire, sans joie, rempli d’amertume, avant de s’expliquer :

“ Un complot se prépare contre le roi. Voilà ce que nous avons découvert en entrant dans ce maudit fric-frac ce soir-là. Toi et moi nous sommes compromis.”

Ce serait plus facile sans le mal de crâne. Mais Javert n’avait pas le choix, surtout en voyant les yeux glacés de monsieur le maire posés sur lui.

“ M. Chabouillet est de ce complot. Avec d’autres nantis, il veut renverser le gouvernement. Le roi ! Je suis complice. Ce n’est qu’une question de jours avant que ma tête ne tombe. Mais toi… Je ne veux pas qu’ils t’aient !”

Valjean en resta muet. Impossible ! C'était trop monstrueux ! Le Javert qu'il connaissait ne se serait jamais laissé entraîner dans ce genre d'affaire de son plein gré. Il ne voyait qu'une explication : l'inspecteur s'était laissé piéger, et maintenant il ne trouvait pas d'issue à sa situation.

“ Non. Ils n’auront personne. Ni toi, ni moi. À nous deux, nous ferons face. Comment t'ont-ils entraîné là-dedans ?”

Javert glissa ses mains dans son dos, reprenant sa position de garde-à-vous habituel lorsque le chef de la police de Montreuil faisait son rapport à M. Madeleine.

“ Loisel a été assassiné sur l’ordre du Premier Bureau. Ce fric-frac infâme est une machination de MM. Chabouillet et Gisquet. Le gonze qui a tenté de nous tuer est de leurs hommes. J’ai dû…”

Javert n’était pas fier. Pas fier de lui, pas fier d’avoir plié le genou, pas fier de s’être soumis. Mais quel autre choix avait-il ? Le parc du Château de la Muette était grand et bien ombragé. La neige cache vite les traces.

“ J’ai dû promettre ma loyauté, cracha Javert, et je suis un homme de parole.

- Tu es un fou !”

Javert se mit à rire, réellement amusé.

“ Je suis un gitan ! J’ai obtenu ma place grâce à M. Chabouillet. Je suis son Chien. Je suis à ses ordres. Je ne fais que lui rembourser ma dette.

- Merde, Javert ! Rembourser une dette ? Tu parles d'honneur, tu parles de gratitude... Je parle d'honnêteté. La tienne ! Quel genre d'homme te forcerait à aller à l'encontre de tes principes ? Un homme d'honneur ? Non ! Un homme honorable te laisserait choisir.

- A ton avis Valjean. Où serais-je aujourd’hui sans M. Chabouillet ? Surtout après le fiasco de M. Madeleine ? Je suis un homme de parole. Qu’on me laisse au moins cela !”

Javert regarda profondément Valjean et ajouta dans un murmure :

“ Tu m’as sauvé la vie, je vais tout faire pour sauver la tienne. Et celle de ta fille.”

Le plus dur restait à avouer. Javert le fit le front levé, en brave soldat devant le peloton d’exécution. Hier il avait eu envie de faire l’amour avec Jean Valjean. Comme la vie était étrange.

“ J’avais monté tout un plan pour te faire quitter Paris aujourd’hui. Toi et Cosette. Rivette devait être ici avec elle. Et je vous aurai collés tous les deux dans un fiacre en direction de Calais. Puis le bateau pour Londres. On me doit des faveurs.”

Valjean eut besoin de s'asseoir. Il n'avait pas imaginé pour un instant les proportions que l'affaire avait prises. Qui aurait pu le faire ? Tout ce qui lui était cher, tous ceux qu'il aimait étaient en danger. Et Javert, son inspecteur, se battait seul pour les garder en vie.


Il fallait attendre maintenant. Javert se préparait à tout. La colère de Jean-le-Cric. De la violence physique était même à craindre. La déception. Les mensonges du policier et sa façon de traiter Valjean avec désinvolture ne méritaient rien de plus. Le dégoût. Ce serait le plus dur à supporter. Surtout après avoir goûté les baisers de Valjean et son désir.

Javert n’essaya pas de se justifier davantage. A quoi bon ? Il avait fait cela pour sauver Valjean. Pour sauver sa fille. Pour rembourser ses dettes. Et parce qu’il avait commencé à ressentir plus que de l’amitié pour le vieux forçat. Sans même se rendre compte que cela se produisait.

A quoi bon le dire ?

Valjean réfléchissait, passant une main distraite sur sa barbe. Puis il se leva brusquement et se mit à arpenter la petite pièce, comme cela lui arrivait parfois, lorsque la tempête se déchaînait sous son crâne.

“ Je te remercie pour tous tes efforts, mon ami. Mais il est clair que si nous voulons sortir de cette impasse, nous devrons y faire face ensemble. Par où commençons-nous ?”

Javert sursauta. Il ne s’attendait pas à cela. Que Valjean l’appelle mon ami, qu’il reste avec lui et veuille lutter avec lui.

“ Tu es en danger !, lâcha Javert. Cette situation ne change pas. Je refuse de te faire du mal.”

Il ne pouvait pas s’en empêcher. L’inspecteur ressentait la colère qui montait en lui. Quelle tête de mule ! M. Madeleine n’avait pas changé !

Madeleine s'arrêta devant lui, le regard furibond et les oreilles cramoisies.

“ L’on veut m’arracher ma fille et celui qui j’aime ! Comment veux-tu que je reste les bras croisés à les regarder faire ?”

Et la colère fondit comme neige au soleil.

“ Celui que tu aimes ?,” murmura Javert, incertain.

Javert ne laissa pas le temps à Valjean de réagir. La peur de ces dernières heures, l’alcool encore dans son sang, la nuit passée à avoir vu des hommes s’aimer. Javert s’avança d’un pas décidé vers Valjean.

Brutalement, il repoussa le forçat contre le mur et prit ses lèvres en conquérant. Obligeant l’homme à accepter son baiser, sa langue pénétrant sa bouche avec ardeur. Les mains de Javert glissèrent sur les épaules, les hanches, bloquant Valjean, là, contre le mur, tel qu’il le voulait.

“ Je voulais t’avoir hier soir, murmura Javert, en embrassant encore et encore Valjean. Je savais que tu partais aujourd’hui. Dieu. Jean…

Les yeux de l’inspecteur étaient un ciel de pluie, dans lequel de fins éclairs dorés brisaient la monotonie. Le ciel s’assombrissait.

Javert ne savait plus ce qu’il faisait, ses mains agissaient de leur propre chef. Cherchant les boutons, cherchant la peau chaude dessous, cherchant à embrasser la chair tendre de la mâchoire. Déshabiller à nouveau M. Madeleine et… Quoi ? Le policier n’en avait aucune idée mais il était hors de question de s’arrêter. Il avait assez réfléchi. Il n’était plus dominé par sa pensée mais par ses désirs.

Pour la première fois de sa vie, il voulait. Murmurant doucement le prénom du forçat. Jean… Jean… Jean... Comme une prière. Encore sous le choc de pouvoir caresser les épaules larges du forçat, respirant le parfum encore présent du Marquis. Caché dans le cou, le musc lui faisait perdre la tête.

Jean Valjean...

Pour sa part, Valjean répondait en beauté à ses attentions. Surpris au début, il avait réussi à détacher ses mains du papier peint et à les laisser errer sur le dos de son amant.

Rendu fou par la voix qui lui murmurait sa passion à l'oreille, il avait atteint les fesses de Javert et les parcourait. Il les avait serrées contre son propre corps et, sans s'en rendre compte, s'était levé sur le bout de ses pieds à la recherche de la pression que le renflement du pantalon de l'inspecteur promettait.

Provoquant de ce fait un halètement de la part de Javert ainsi que davantage d’ardeur.

Il n'y avait rien de chaste dans les caresses de Valjean, celles qu'il désirait tant lorsqu'il avait été contraint de s'interrompre la veille.

“ Javert !

- Fraco, opposa Javert. Dis mon prénom !

- Fraco !

- Bien, approuva Javert, souriant en examinant le bleu d’azur qui le rendait fou...depuis Toulon ?

- Fraco… Il faut arrêter ! Nous ne somme plus en sécurité ici. Nous devons fuir.”

Là, il fallut que le mécanisme de la pensée se réenclenche pour que Javert retrouve sa concentration.

“ Tu ne veux pas de moi ?, demanda douloureusement le policier, à mille lieues de songer à l’enquête ou au danger.

- Pas de toi ? Je... Sacrebleu, Fraco ! Si tu continues encore un instant, mes genoux vont fléchir ! Je n'ai jamais autant désiré de toute ma vie !

- Alors de quel danger…”

Puis l’intelligence revint enfin dans l’inspecteur de police qui se recula. Le front baissé. Il lutta pour se reprendre, il était encore sous le choc du désir qu’il ressentait pour Jean Valjean.

“ Pardonne-moi. Tu as raison. Tu n’es pas en sécurité ici. Rivette peut être un idiot, parfois. Cette lettre venant du couvent peut avoir attiré quelqu’un ici.”

Javert n’avait jamais été amoureux, il n’avait jamais même pensé qu’il pouvait être attiré un jour par quelqu’un. Sa réaction fut celle d’un mari jaloux et possessif. Surtout qu’il ressentait encore la violence de son désir pour son compagnon. Il lui fallait un exutoire.

“ Je vais te trouver une cachette sûre, asséna le policier sans laisser le temps à Valjean de discuter. Tu vas t’installer dans une maison tranquille. Tu n’en sortiras plus tant que le danger sera toujours là.”

Car Javert restait Javert. Un homme dur, autoritaire et habitué à l’obéissance des autres.

Jean Valjean, comme les autres.

Et sans se demander un seul instant si on allait lui résister ou non, le policier faisait le tour de l’appartement et récupérait les quelques vêtements qu’il voyait. Ainsi que les médicaments, les vivres, tout ce qui pouvait se révéler utile. Javert préparait un sac de voyage pour Valjean. Cherchant déjà dans sa tête où il allait pouvoir laisser en sécurité le forçat. Le Romarin était perdu mais peut-être ailleurs… Javert se souvint alors d’une affiche d’un appartement à louer qu’il avait remarqué durant l’une de ses patrouilles… Pourquoi pas ?

Seulement Jean Valjean n’était pas un homme soumis et obéissant. Encore moins à Javert.

****************************

Encore une fois, un voyage en fiacre et, encore une fois, un silence tendu.

Les deux hommes traversèrent la ville à la recherche d'une rue tranquille. Javert avait exprimé une idée intéressante, née de son expérience de la traque à l'homme. La rue devrait être assez petite et silencieuse pour que tout mouvement inhabituel attire rapidement l'attention de Valjean. Si possible loin des zones commerçantes et avec un voisinage réduit.

L'inspecteur connaissait une rue qui remplissait ces conditions et qui, de plus, avait l'avantage de ne pas être loin de son propre appartement... Ni de la préfecture, mais c'était là un détail sans importance, puisque les plus grands nids de banditisme étaient situés dans l'Île de la Cité, sous le nez de juges et policiers.

La rue de l’Homme-Armé était l’une des plus misérables de la ville.

La migraine s’était apaisée. Mais les pensées de l’inspecteur étaient en ébullition. Il était évident qu’il était en retard pour son travail. Il négligeait depuis des heures son poste de Pontoise. Il n’avait rien de concret pour Chabouillet. Et Vidocq devait déjà se frotter les mains en attendant la chute spectaculaire du garde-chiourme.

Il n’y avait pas si longtemps, le policier s’était permis de menacer le chef de la Sûreté dans son propre bureau. Cet affront ne resterait pas impuni.

Et puis il y avait Jean Valjean. Le grain de sable qui avait fait dérailler la mécanique.

Javert essayait d’établir des priorités mais il n’arrivait plus à se concentrer. Son esprit ne tournait plus qu’autour d’une chose : assurer la sécurité de Jean Valjean.

Il y avait tant de personnes à sa poursuite mais le plus urgent était Vidocq. Il connaissait le visage de Jean-le-Cric, il savait où il vivait et sous quel nom. Et comme le Mec n’était pas un imbécile, il devait savoir aussi que le couvent était l’appât adéquat pour capturer 24601.

Négligemment, Javert paya le cocher et aida Valjean à descendre du fiacre. Cela fit lever les yeux au ciel du forçat.

Ils cernèrent la barrière qui empêchait l'accès des fiacres, et retrouvèrent l'affiche dont l'inspecteur se souvenait. Mais Javert n’avait pas mentionné le commissariat de police qui se tenait au numéro 3, à deux portes du nouveau refuge du forçat, et que celui ci remarqua à cause du fanal suspendu à l'entrée.

“ Désormais, je continuerai seul. Ta présence à mes côtés peut attirer l'attention de tes collègues.”

Ces mots firent sursauter Javert. Il n’apprécia pas qu’on le chasse ainsi.

“ Je refuse de te laisser ainsi. Sans être sûr que tu sois en sécurité.”

Ridicule ? Javert n’avait pas conscience de l’être. Il croisa ses bras devant lui et se pencha en avant, se voulant imposant.

“ Les braves gens me prennent souvent par un des leurs, Fraco. Sinon, j’ai de quoi convaincre les consciences pointilleuses. Je jouerai bien mes cartes, je te le promets.”

Vaincu par la volonté tenace de Jean Valjean, le policier abandonna le combat et murmura, inquiet :

“ Tu m’enverras un message. Chez moi. Pas au commissariat.”

Et l’inspecteur, un peu perdu, claqua des talons avant de partir.

Il avait passé des années à penser à Jean Valjean, à se traiter de jobard pour y songer autant alors que l’homme était mort. Il trouva ironique de continuer à penser à ce maudit forçat. Seulement il s’inquiétait pour lui maintenant.

Maudit forçat !

Et ses pas le menèrent chez lui pour se changer puis jusqu’au commissariat de Pontoise. Il devait reprendre sa brigade en main et avoir des nouvelles de l’affaire d’Harcourt.

Un vrai rapport et non un message de quelques lignes pour expliquer un échec.

Reprendre sa vie. Reprendre son enquête.

Et ce soir, reprendre sa vie d’amant.

*********************

Il pleuvait à verse. C'était une pluie froide que le vent glacial faisait tourbillonner et qui, comme Mirabel le savait par expérience, allait bientôt se transformer en grêle.

Le concierge du 7, rue de l'Homme Armé ordonna à sa femme de ranger son balai une bonne fois pour toutes et abandonna les bottes qu'il réparait pour se dégourdir les jambes.

Ce n'était pas une bonne politique que d'attendre midi sans balayer l'entrée, surtout quand on est à côté du commissariat, mais... à l'impossible nul n'est tenu. Mirabel passa la tête par la porte pour voir si ceux du commerce voisin avaient encore osé entasser des déchets à l'entrée de son immeuble.

Puis il aperçut le vieil homme qui se battait contre la bise pour garder le chapeau sur sa tête blanche. Il regardait à droite et à gauche pour retrouver son chemin sous le fouettement de la pluie et avait l’air d’en désespérer.

C'était un homme corpulent et bien habillé, mais dont l'âge avait affaissé les épaules. Son havresac et le panier, sans doute rempli de délices ruraux qu'il portait, le trahissaient en tant que provincial venu rendre visite à la famille.

Mirabel fit claquer sa langue. C'était peut-être son jour de chance et celui-là, l'homme qui financerait les étrennes.

“ Eh, l’ami, venez vous réfugier le temps que ça se calme. Vous allez attraper la crève !”

Le concierge, en bon physionomiste qu'il était, appréciait le sourire reconnaissant et le regard franc et confiant de l'homme. Mais il appréciait davantage le fait de le voir enlever l'excès de boue de ses chaussures avant de franchir le portail.

“ Cette ville est un labyrinthe, sonda Mirabel. Nous qui sommes nés ici ne nous en rendons pas compte, mais pour ceux qui viennent nous visiter, cela peut devenir un piège.

- Ah ! Je vois que vous me devinez ! Je suppose que je dois être trop évident. Je ne connais pas très bien la ville, mais je pense que nous ne sommes pas loin du marché des Blancs-Manteaux, j'ai été coincé à Paris assez souvent pour le savoir !

- Coincé ?

- Je viens voir ma fille tous les mois et je n'arrive pas toujours à temps pour le transport de retour chez moi. Comme il n'y a pas de voitures tous les jours, je dois alors trouver une pension.

- Parce que votre fille ne peut pas vous accommoder ?”

La tête de Mirabel tournait à plein régime. La commission de location de l'appartement vide serait suffisant pour payer un nouveau châle pour sa femme...

“ Non, elle termine ses études dans un pensionnat. Je ne vois pas le jour où elle finira, je deviens trop vieux pour ces promenades.

- Et vous n'avez pas pensé à louer un pied-à-terre ? Je suis sûr qu'à long terme, ça vous conviendrait. De plus, lorsque mademoiselle votre fille aura terminé, vous pourrez profiter ensemble de la capitale avant de retourner dans le pays.

- Ah ! Je suis sûr qu'elle aimerait ça.”

Une pause. L'homme se gratta tristement la nuque.

“ Mais j'ai peur que ce ne soit pas dans mes moyens. A moins que... J'ai un pays qui voyage souvent dans la capitale pour affaires. Si la location est aussi rentable que vous le dites, je suis sûr que je peux le convaincre d'abandonner les pensions qu'il déteste tant et de séjourner chez vous.

- C'est une option, bien sûr. Et vous et votre ami économiserez beaucoup d'argent. À coup sûr.”

L'hameçon mordu, Mirabel s'empressa de tendre la ligne.

“ Par coïncidence, un de mes locataires est parti il y a quelques semaines, et j'ai un appartement libre qui pourrait faire votre affaire. Ce n'est rien d'extraordinaire, mais le prix est bon.”

L'homme réfléchit. Il semblait un peu confus jusqu'à ce qu'il secoue la tête.

“Tout ce que j'apporte, vous le voyez ici, et ramener mon ménage serait ruineux...

- L'appartement est meublé et, pour une modeste rétribution, je pourrais convaincre ma femme de vous offrir tous les services d'un garni : un ensemble de draps propres par mois, deux serviettes par semaine et par personne. Peut-être les déjeuners aussi. Qu'en dites-vous ?”

L'étranger retira son gant et lui offrit une paume forte, aussi franche que son visage.

“ Je m'appelle Ultime Fauchelevent.”

***************

Au commissariat de Pontoise, on vit entrer un inspecteur de police habillé d’un uniforme propre et le regard dur.

Le pli barrant son front et l’air farouche empêchèrent les policiers d’interroger leur supérieur...en l’absence habituelle du commissaire, malade comme de juste.

Et puis, Javert avait l’habitude de ne pas être accueilli par des serrements de mains et des sourires réjouis. Une journée comme à son ordinaire.

Javert traversa donc la salle principale pour entrer dans le bureau du commissaire, devenu par extension son bureau personnel.

Ceci fait, Javert avisa la montagne de paperasse qui l’attendait et soupira de dépit. Il s’assit et attendit, confiant, qu’on vienne le déranger.

Il ne lui fallut attendre que cinq minutes avant qu’on ne frappe en effet.

Le jeune sergent Durand entra, le visage soigneusement vide.

“ Des missives de la part de la Préfecture, monsieur, et une de la Sûreté.

- Adressées au commissaire Gallemand ?, demanda Javert en souriant, amusé devant tant de cérémonial.

- Non. A votre nom.”

Javert tendit la main et prit les différents courriers. Ceci fait, il regarda en face son sergent. Son allié. Mais quelque chose n’allait pas.

“ Du nouveau Durand ?

- A quel propos monsieur ?”

Poli, lisse, respectueux, mais tellement hors de ses manières. Javert se leva et s’approcha de Durand. Un jeune officier de police de vingt ans à peine. Quelque chose se passait et avait provoqué cette situation. Durand était trop distant.

“ Les affaires en cours, sergent. Juste les affaires en cours.”

Durand soutint les yeux gris si perçants de son inspecteur avant de murmurer :

“ La Préfecture est en désarroi, monsieur.

- Parce que j’ai disparu vingt-quatre heures ?!, sourit Javert.

- Il y a eu un incident au Parlement, monsieur.

- Hé bien ?

- M. de Guernon-Ranville a officiellement accusé de coup d’état M. de Polignac.”

Le sourire disparut.

Les messages de la Préfecture devaient être urgents et il devait être demandé par M. Chabouillet à corps et à cris. Ces heures loin de son poste allaient peut-être lui coûter cher.

M. de Guernon-Ranville, ministre des affaires ecclésiastiques et de l’instruction publique, appartenant au ministère Polignac, était un homme de foi et d’intelligence. Il devait sentir le vent tourner et vouloir sauver l’Etat…, le Roi… mais de là à accuser le Président du Conseil, Monsieur de Polignac en personne, de coup d’Etat...

Si même les ministres se détournaient du ministère Polignac, c’était que la situation était explosive.

Javert se plaça les mains dans le dos, proche du poêle brûlant et réfléchit. Il ne se faisait aucune illusion sur sa propre situation. Si Chabouillet tombait, Javert tombait, mais il était habituel que les petits payent plus que les gros. Amusé, amer, Javert se dit que peut-être il allait retourner à Toulon, mais pas dans un uniforme bleu cette fois-ci.

“ Autre chose ?

- La surveillance de la maison d’Harcourt n’a rien donné, monsieur. Comme je vous l’ai écrit.

- C’était à prévoir, souffla Javert en baissant la tête, fatigué et résigné.

- Et vous, monsieur ?”

La question était posée sur une voix respectueuse mais la critique restait perceptible.

“ Deux nuits de vide et une matinée de perdue. L’escarpe de M. d’Harcourt est une anguille.”

L’indifférence disparut pour laisser la place à la stupeur. Javert contempla cela avec amusement. Il était jeune son sergent, il lui faisait penser à Rivette à cet âge.

“ Vous l’avez trouvé ?, demanda Durand, une pointe d’admiration dans la voix.

- Non, mais j’ai des témoins.

- Mazette ! Que faut-il pour l’arrêter ?

- Une chance de tous les diables !”

Javert se tourna vers son bureau et contempla les piles de rapports mal positionnées et menaçant de tomber sur le sol.

“ Il y a encore autre chose, monsieur.”

L’inquiétude apparut dans la voix de Durand et Javert n’aima pas cela. Il lui semblait avoir fait le tour des menaces et des admonestations.

“ Oui ?

- On vous a nommé explicitement dans une affaire de corruption, monsieur.

- Pardon ?”

Il fallut tout son contrôle sur ses nerfs pour ne rien montrer. Javert était passé maître dans cet art de l’impassibilité...hormis face à Jean Valjean...

“ L’inspecteur Ruellan vous a dénoncé au préfet.

- Mais que diable…? Qu’aurai-je donc fait ?

- Vous auriez… Monsieur je suis désolé.

- Durand ! Parle !

- On vous aurait vu dormir au bordel et profiter des largesses des prostituées.”

Prudent, Javert attendit la suite. Ce n’était pas tout à fait faux, l’inspecteur ignorait tout des accusations et des témoignages portés contre lui.

“ Au Romarin, monsieur, poursuivit le sergent.

- Ruellan est un salopard. Je vais le maquiller en beauté.

- Il y a des témoins, monsieur, ajouta la voix pressante de Durand.

- Des noms ?

- Vidocq.”

Et ce fût automatique. Cela éclata dans le commissariat et surprit tout le monde. Javert se mit à rire, à rire.

Le rire se poursuivit et l’inspecteur s’assit à son bureau. Prenant le premier dossier et s’attelant à sa tâche.

Salopard de Vidocq. Salopard de Ruellan.

Il était piégé.

**********************************

De l'autre côté de la Seine, Valjean essayait de ralentir le rythme frénétique que les événements, sa vie, avaient pris au cours des deux derniers jours.

Il avait parcouru le modeste appartement, deux pièces avec une cuisine et un vestibule qui servait aussi de salle de séjour, et avait essayé de se bâtir un semblant de normalité. Le faire devant le miroir qui pendait sur le buffet et qui le forçait à suivre du regard l'étranger qu'il était devenu à lui-même, était une gageure.

Le jeune homme qu'il avait été, celui qui avait perdu à la fois sa dignité et son estime de soi devant un tribunal qui n'avait pas compris le désespoir de sa faim, de la faim des siens, n'avait jamais plus été capable de se regarder en face. Et le coeur de ce jeune homme battait encore dans sa poitrine de Jean Valjean.

Il s'installa dans la cuisine et se força à revoir les questions qu'il avait laissées en attente. Il fit de son mieux pour se borner aux problèmes qu'il pouvait résoudre sans décevoir Javert, puis constata qu'ils étaient très peu nombreux.

Il vida le panier de Lucie où, en plus des bandages, des restes et d'une bouteille de vin, il trouva les deux montres en or et l'épingle à cravate du Marquis.

Mauvaise affaire.

Il ne connaissait pas bien le Marquis, mais aucun homme n'est invulnérable. Surtout quand des types comme Vidocq le traquent. Et Valjean tenait pour acquis que le chef de la Sûreté serait maintenant au courant de la tentative de meurtre dont il avait été victime chez le Marquis.

Une menace, une série d'inspections inopportunes, une infraction détectée pourrait mettre la corde au cou au Marquis, et le convaincre de dénoncer Valjean pour le vol des montres et de l'épingle. Ou Javert. Et il ne pensait pas que son inspecteur pourrait survivre à cela sans en devenir fou.

L'ancien forçat secoua la tête et se réfugia dans la plus petite des chambres pour vider son havresac et le gros mouchoir dans lequel Javert avait fourré ce qu'il reconnut être des chemises sales et son vieux manteau souillé de sang. Dans la poche, il y avait encore le pistolet coup-de-poing de l'inspecteur...

Il le déposa sur le buffet avec amertume.

La violence était si naturelle pour Javert ! Et il supposait si facilement que Valjean pouvait céder à ce genre de pulsion avec le même aise ! Comme s'il lui était possible d'oublier tout ce qu'il avait appris depuis qu'il avait quitté le Bagne. Comme si la conscience de Valjean pouvait être réduite au silence par le seul fait de vouloir le faire.

Et en fait, Valjean s'était laissé trop souvent entraîner à la violence ces derniers temps. Contre son gré, peut-être, sans que Javert n'y soit pour rien... Mais cela ne changeait rien au fait que l'ancien forçat avait parfois du mal à se réconcilier avec ses propres actes.

Les sentiments que l'homme avait éveillés en lui ressemblaient beaucoup à l'euphorie de l'ivresse. Et comme le vin, Javert obscurcissait son jugement.

Valjean aurait pu passer le reste de ses jours à s'émerveiller de ce qu'il ressentait pour Javert et à remercier Dieu pour lui avoir permis de connaître les exaspérations de l'amant. À Jean Valjean, qui n'avait jamais permis à personne de se rapprocher de lui.

Il aurait pu attendre le jour de sa mort, se contentant d'une invitation à boire un verre de vin ensemble, ou à partager une table et une conversation. Si peu aurait suffi pour remplir ses jours et ses nuits jusqu'au bout, car il savait avec certitude que l'amour qu'il ressentait n'avait pas besoin d'être consommé pour continuer à grandir.

Mais le Très-Haut en avait décidé autrement. Et Il lui avait accordé le plus grand privilège qu'un homme puisse avoir: Il avait permis que son amour soit voulu et partagé.

Peu importait que ses semblables aient trouvé une raison de plus de le mépriser. L'amour entre deux hommes ! Il y avait ceux qui considéraient cela comme de la moquerie.


Mais l'affection de Cosette, qui lui avait permis d'être son père aimant même si dans leurs veines ne coulait pas le même sang, lui avait appris que tout est possible.

Quant à Javert, lui, il lui avait appris le désir.

Une partie de Valjean qui n'avait jamais existé faisait maintenant son chemin, féroce et exigeante, vers la lumière. Ce côté inconnu de lui-même le rendait désespéré, car avec lui arrivaient des complications qu'il n'aurait jamais pu imaginer.

Javert était parvenu à faire en sorte que Valjean se laisse dominer par ses sens, et l'avait encouragé à céder à sa nouvelle faim. Ces moments de folie avaient été les plus intenses de son existence, peut-être, les plus heureux. Mais en retour, l'inspecteur avait exigé d'avoir un contrôle absolu sur la vie et les actions de Valjean.

Javert pouvait être despotique et inflexible. Il le savait manipulateur, comme lorsqu'il avait imaginé le moyen de faire sortir Cosette du couvent et de les renvoyer tous deux.

Mais l'ancien forçat n'était pas fou au point de ne pas comprendre que seul l'amour le guidait. Et il n'était pas cruel au point de ne pas céder à ce besoin qui, en Javert, semblait être dévorant.

Valjean avait capitulé au point d'avoir consenti à rester enfermé entre quatre murs alors que son monde éclatait en morceaux. Et, en outre, de lui promettre de lui faire parvenir un message pour le rassurer à cet égard.

Lui, qui avait passé la moitié de sa vie à se languir de sa liberté ! C'était du jamais vu !

Dehors, la pluie avait cessé et un soleil timide s'ouvrait chemin. Il semblait prêt à conquérir le ciel pouce par pouce, comme s'il était animé par l'espoir de raccourcir l'hiver.

Bientôt, les fillettes du couvent sortiraient dans le jardin et seraient étonnées de sentir sa caresse sur leur peau livide.

Valjean voulait imaginer que Cosette serait parmi elles, saine et sauve.

Mais le message de Rivette le rendait extrêmement mal à l'aise. Bien que le jeune inspecteur lui ait assuré la veille que Cosette était en parfaite santé, Rivette avait également désobéi aux ordres de Javert pour la protéger. Personne ne ferait face à la colère du terrible inspecteur Javert sans avoir une bonne raison.

Valjean décrocha du mur la lithographie que quelqu'un avait oublié d'emporter. Elle représentait un homme barbu appuyé contre un rocher, caressant le museau de son cheval tout en gardant un œil sur l'horizon.

Le galérien prit son crayon de plomb et commença à griffonner la lithographie. Son but était de transformer la cravache du cavalier en épée, et il n'était pas doué du tout.

Mais au moins, la marche à suivre avait enfin été décidé.

******************

Des heures d’écriture plus tard et d’auditions de petits truands sans importance, Javert put enfin se reposer. Il avait mis son poste au net.

Quelque chose lui disait que cela allait durer longtemps. L’inspecteur Roussel serait plus qu’heureux de poser ses fesses sur sa chaise...pour un temps permanent...

Enfin, satisfait de lui et de son travail, l’inspecteur de Première Classe s’apprêta à quitter le commissariat. Son commissariat. Ce fut alors qu’il remarqua que tous ses officiers étaient présents. N’y avait-il eu aucune patrouille aujourd’hui ?

Devant la porte, tandis que Javert allait sortir, deux policiers vinrent se placer devant lui. Roussel et Blier.

Intimidation ? Javert serra ses doigts sur le pommeau de sa canne.

“ Messieurs ?, fit la voix rogue de l’inspecteur.

- As-tu besoin d’une escorte, Javert ?”

Javert en tomba des nues. Une fois de plus.

“ Une escorte ?

- Pour aller à la préfecture, expliqua posément Roussel.

- Merci, messieurs. Je n’ai nul besoin d’escorte.

- Vraiment ?”

Peut-être pas si content, tout compte fait, vu le regard appuyé que posa sur lui Roussel. Dix ans à travailler ensemble. Cela devait compter. Javert n’avait jamais pris la peine de remarquer ses collègues.

“ Vraiment Roussel. Je vais régler ce malentendu.

- Le commissaire Gallemand nous a demandé de t’assurer de son soutien.

- C’est bien urbain de la part du commissaire, répondit Javert en souriant, moqueur.

- Un gavé [ivrogne] ! Tu parles d’un soutien.”

Le rire fut communicatif. Donc on le soutenait. Inconditionnellement.

“ N’oubliez pas la paperasse !, lança Javert avant de partir.

- Dans tes rêves, Javert, je te la laisse pour ton retour.”

Pour son retour…

Donc, on s’attendait à ce qu’il revienne.

Donc, personne ne croyait vraiment qu’il était un homme corrompu et habitué aux prostituées. Javert secoua la tête, s’ils savaient !

Il était pire ! Il était un inverti !

Et l’homme avec qui il avait envie de se coucher était un forçat évadé. Un criminel en cavale.

S’ils savaient...

**************************

“ Passez votre chemin, brave homme. Personne ici n'a commandé de poisson.

- Vous m'avez déjà oublié, mon ami ?”

La voix douce du bonhomme obligea le vieux Fauchelevent à rouvrir la porte, puis à ouvrir les yeux démesurément.

L'homme qui avait frappé à la porte de service était gros, imberbe et avait caché un bandage qui atteignait ses sourcils sous une casquette de couleur douteuse. La caisse peu profonde qu'il portait sur l'épaule et son tablier qui puait le poisson étaient tout ce que le Picard avait remarqué à son sujet.

Et Jean Valjean avait compté là-dessus.

“ Père Madeleine ? Sainte Mère du bel amour ! Dépêchez-vous, entrez !”

Fauchelevent le conduisit furtivement à la loge du portier, poste qu'il occupait à titre intérimaire. Valjean comptait là-dessus aussi.

“Je suis content de voir que vous allez mieux, Fauchelevent. Mon cousin Philippe me l'avait dit, mais je me sens plus rassuré maintenant que je vous ai vu de mes propres yeux.”

Valjean se débarrassa du coussin qu'il portait sous sa chemise et accepta la tasse de café que le vieil homme lui proposa.

“ Oui, on dirait que mon heure n'est pas encore arrivée. Je ne peux plus pelleter la neige, mais j'ai encore assez de force pour ouvrir une porte. Ah, à propos de votre cousin... Vous savez s'il va retourner ? C'est un type bien, malgré ses cheveux de fou.

- J'ai bien peur que non. Il est retourné à son poste et on l'y tient très occupé.

- Dommage. J'aurai fini par en faire un bon jardinier. Je crains que la Mère Supérieure ne tarde pas à vous chercher un remplaçant car je ne pourrai pas m'occuper du jardin lorsque le printemps arrivera. Pas sans vous. C’est une école, ici, pas un asile ! C’est pas comme si l’on me disait de partir, mais…”

Le vieil homme se figea pour étudier le visage grave de Valjean alors que celui-ci hochait la tête, puis poursuivit.

“ Votre petit cousin Philippe m'a parlé du crime dans la grande maison au coin de la rue de Bercy, et m'a fait comprendre que vous aviez été témoin. Vous vous cachez des criminels ?

- Oui. Et je sais que je n'ai pas réussi à leur faire perdre ma piste, donc je fais de mon mieux pour les tenir à l'écart du couvent.

- C’est à cause de vous que Martin est mort ?,” demanda finement le vieux Fauchelevent.

Valjean se troubla un bref instant et acquiesça :

“ Peut-être... Qu’a dit la police ?

- Rien. Ils pataugent.”

Un sourire ironique et des yeux injectés de sang. Le Père Fauchelevent était si maigre, un visage émacié et un souffle court. Il était si malade et ne tenait debout que par sa volonté...et certainement la peur d’être chassé du couvent.

“ Espérons qu’ils découvrent qui a fait cela, hein Madeleine ?

- Oui. Martin était un bon portier.

- Oui. Bien sûr. Mais surtout vous pourrez revenir en sécurité derrière les murs du couvent. Loin des tueurs et loin des policiers. Hein ?”

Valjean ne dit rien, attendant la suite et Fauchelevent ajouta en souriant, gentiment :

“ Vous ne pouviez plus vous passer de voir votre petite fille, hein ?”

Valjean n'eut pas cette fois besoin d'aquiescer. Fauchelevent lui fit signe de se rapprocher de la fenêtre. Le jardin était rempli de rires chantants qui se réjouissaient au soleil ; d'uniformes bleus qui batifolaient sur la neige encore immaculée.

Parmi ces filles se trouvait Cosette avec un mouchoir à la main, mais qui bavardait joyeusement comme toutes les autres.

“ Je vais vous la chercher... Et au passage, je vais voir si je peux trouver des vêtements dans la hutte pour que vous puissiez vous débarrasser de ces loques.”

Mais Valjean l'arrêta d'un signe de la main.

Il avait besoin de sentir sa petite fille auprès de lui et de lui assurer qu'il ne l'avait pas oubliée. Comme si cela était possible !

Il avait besoin de lui dire qu'il viendrait la chercher, et qu'ils partiraient ensemble dans une maison où elle jouerait dans son propre jardin et vivrait des jours tranquilles consacrés à tout ce que sa fantaisie demanderait d'elle.

Des jours qu'ils partageraient avec un homme honnête et protecteur, prêt à faire tout pour eux.

Il avait besoin de l'embrasser, surtout maintenant, alors que Javert lui avait fait comprendre que son corps pouvait être plus qu'une menace ou un moyen de lui faire ressentir la souffrance.

C'était ce qu'il aurait voulu.

La réalité était que, au-delà de ses souhaits, il y avait un besoin urgent de protéger l'avenir de Cosette, et que Valjean était un vieil homme. Le couvent pourrait accueillir sa petite jusqu'à la fin de ses jours, lui donnant ainsi la sécurité que Valjean ne pourrait jamais lui offrir.

La réalité était qu'il devrait cacher son amour pour Javert, sa joie, son espoir, celui qui le faisait ressentir qu’il était enfin vivant, aux yeux de Cosette aussi. Tout comme il lui cachait son passé de galérien.

Et que Fauchelevent dépendait de lui pour sa survie.

La réalité lui brisa le coeur. Jean Valjean n'avait pas compté là-dessus.

“ Ramenez les vêtements, Fauchelevent. Mais ne la dérangez pas. Laissez-la profiter du soleil. ”

**************************

Les messages de la Préfecture étaient tous du même genre. Javert les feuilletta avec soin dans le fiacre qui l’entraînait vers la rue de Jérusalem. On le convoquait, on l’appelait, on lui ordonnait de venir dans les plus brefs délais. Nul nom ni titre n’était cité, ce devait être M. Chabouillet qui s’impatientait, surtout après la mise en cause officiel du gouvernement par Martial de Guernon-Ranville.

Pour la Sûreté, Vidocq le réclamait également séance tenante. Javert se mit à ricaner, il était très demandé tout à coup.

Mais Javert choisit la préfecture. Le Mec attendrait son bon vouloir.

Ce fut sa première erreur !


L’inspecteur Javert était plus fatigué que le matin, il marchait avec moins de force et de conviction. Il dut redresser les épaules avant de pénétrer dans le bâtiment administratif.

Mais dès qu’il fut entré, le sergent préposé à l’accueil fut soulagé de le voir.

“ Ha ! Inspecteur Javert ! On vous attend depuis hier !”

Les policiers savaient très bien que l’inspecteur Javert n’avait pas tout à fait les mêmes attributions qu’eux. Le mouchard travaillait à l’ancienne. Un policier du temps de Fouché et de la police secrète. Un jour, il était un officier de police, le lendemain, il disparaissait des rangs officiels et se faisait espion.

Etonnant d’ailleurs qu’avec la gueule qu’il a il ait pu survivre aussi longtemps, pensait la plupart des policiers. Javert était un excellent espion au service de la Force. Tout le monde devait en convenir.

Un jour, Javert mourrait, reconnu dans une barricade ou dans une réunion secrète de républicains...

“ Je suis sur une affaire,” expliqua Javert en s’approchant lentement du policier.

C’était l’une des clés de la réussite dans les affaires d’espionnage, ne pas montrer ses sentiments, rester calme et sûr de soi.

“ Je vais attendre que M. Chabouillet me reçoive, lança Javert en se dirigeant vers les bureaux des secrétaires.

- Non inspecteur ! Ce n’est pas M. Chabouillet qui vous a convoqué.

- Qui donc ?

- Le préfet en personne ! M. Mangin ! Et il était impatient de vous voir, monsieur.

- Le préfet ?”

Mais que diable se passait-il ? Etait-ce pour le chasser des rangs de la Force ? Un renvoi officiel ?

Le policier, un dénommé Burma, amena Javert jusqu’au bureau de monsieur le préfet. C’était un endroit dans lequel Javet était rarement entré.

Il n’était qu’un inspecteur de police, il était un gitan, il était l’homme de Chabouillet. Le préfet n’avait pour lui que dédain et mépris.

Et pour preuve que la situation était grave, M. Mangin ne lui fit pas faire antichambre mais le reçut aussitôt. Donc ce n’était pas pour le renvoyer ; inconsciemment, Javet en fut soulagé.

“ Ha inspecteur ! Enfin vous voilà !”

Le préfet ne se leva pas. Il était le supérieur de toute la police. Il reçut Javert dans son bureau, richement décoré et couvert de rapports à n’en plus finir. Le préfet réglait autant de paperasse qu’un commissaire de quartier, songea Javert, moqueur.

Mais l’homme assis en face du préfet se leva respectueusement pour l’accueillir et Javert en oublia son amusement. L’inspecteur resta estomaqué.

Devant lui se tenait un homme, encore jeune, la trentaine à peine passée, à la peau basanée et aux yeux d’un noir étincelant, il était bien habillé et arborait un sourire séducteur… Devant lui se tenait le duc Lazaro.

Le sol s’effondra sous les pieds du policier et Javert dut lutter pour rester impassible.

Tendant la main avec courtoisie pour lui souhaiter la bienvenue, l’espion aux ordres du roi s’approcha, amicalement. Le préfet le présentait à Javert pendant ce temps.

“ Javert ! Voici Emiliano Serra. Un homme précieux qui nous vient de la patrie de l’Usurpateur ! Un tel homme rattrape au centuple le mal que Buonaparte nous a fait.”

Javert accepta la main tendue et la serra avec force. On lui répondit de la même manière mais les yeux brillaient davantage maintenant. On devait le lire avec soin.

Javert connaissait cela, lui aussi savait fouiller les âmes comme on fouille un poche. Mais le mouchard savait aussi cacher ses pensées. Sinon il serait mort depuis longtemps, démasqué par des comploteurs ou des assassins. Il opposa un regard neutre à l’investigation d’Emiliano Serra.

Sourire mutuel, on se reconnaissait entre loups.

“ Mon cher Serra, poursuivait, indifférent à toute la scène, le préfet, je vous présente mon meilleur élément. De l’avis de tous. L’inspecteur Javert a un dossier excellent, il a su démasquer de nombreux complots. D’ailleurs, il est en ce moment sur plusieurs affaires de meurtres touchant des membres de la vie politique.

- Je le sais, fit la voix suave de l’espion royaliste. J’ai entendu parler de l’inspecteur Javert à de multiples reprises.”

On le contemplait en souriant, bienveillant, mais l’éclat des yeux durs démentait cette gentillesse. Javert ne se voulut pas en reste, il lança, posément :

“ Je cherche activement un assassin en effet. L’homme a tué monsieur d’Harcourt et monsieur Vienot de Vaublanc.”

Les yeux se durcirent davantage mais le sourire s’étendit, dévoilant les dents, blanches et pointues.

“ Vous voyez Serra ? Je vous l’ai dit ! Javert est un homme de qualité ! Vous aviez besoin d’un adjoint, je vous offre le meilleur.”

Jamais Javert n’avait espéré un tel éloge de ses qualités. Venant de son supérieur, venant de la préfecture. Venant d’hommes qu’il trahissait sans vergogne. M. Chabouillet méritait-il réellement sa loyauté ?

“ Et ces accusations de corruption ?, demanda négligemment Serra, sans quitter des yeux Javert, cherchant à tout prix à saisir une émotion dans l’homme de pierre.

- Ridicule !, répondit le préfet en levant la main comme pour chasser un moustique. Un coup bas de ce chancre de Vidocq. Je vais m’en charger personnellement.”

Une émotion, une toute petite émotion ! Javert se troubla et cela se vit dans un accro au coin de sa bouche. Il ne voulait surtout pas imaginer le préfet de police rencontrant officiellement le chef de la Sûreté pour parler de lui...et certainement du Romarin...et peut-être de Jean Valjean…

Emiliano Serra ne rata rien de ce trouble et ses yeux se plissèrent. Espiègles.

“ La Sûreté est un plaie,” souffla Serra, souriant, complice en direction de l’inspecteur.

Javert se devait de répondre, il affirma :

“ La police ne peut pas être dirigée par un forçat.

- Nous y mettrons bon ordre, Javert. Laissez-moi du temps !”

Un rire. Le préfet se souvint tout à coup de l’absence de l’inspecteur à ses convocations et se fit plus menaçant :

“ Où étiez-vous durant ces dernières heures Javert ? Je vous attends depuis hier ! M. Serra n’est ici que par un pur hasard.”

Un pur hasard ? L’affaire de Guernon-Ranville avait remué la Préfecture. Javert ne put s’empêcher de sourire, goguenard.

“ J’enquête sur la mort des messieurs d’Harcourt et Vienot de Vaublanc, monsieur,” répondit simplement l’inspecteur de police.

Un nouveau regard appuyé et un nouveau sourire de la part d’Emiliano Serra. Le préfet acquiesça en silence et indiqua un siège aux deux hommes. Il était temps de s’asseoir et de parler affaires.

Javert n’apprécia pas de s’asseoir face à son supérieur mais il fut obligé de le faire pour imiter Serra. Le duc Lazaro s’assit nonchalamment, comme si c’était naturel pour un mouchard d’être en position d’égalité face à son maître.

“ Racontez-moi cela Javert ! On me demande des comptes en hauts-lieux.

- Les deux morts sont liées, monsieur.

- Comment avez-vous découvert cela ?

- Des points communs, monsieur. Notamment leur repas pris aux Marronniers.

- L’affaire Loisel ? Vous reliez toutes ces affaires ensemble ? J’espère que vous êtes sûr de vous Javert !

- Oh oui, monsieur,” asséna Javert.

Javert brûlait tous ses vaisseaux, il en était conscient mais il voulait prouver au mouchard officiel qu’il n’était pas dupe et qu’il savait très bien de quoi il en retournait.

Un peu imprudent mais cela lui plut de voir le duc Lazaro se révéler à son tour. Juste ses mains se croisant sur son genoux, légèrement trop crispées.

Aux côtés du policier était assis un espion à la solde du gouvernement, un tueur sans foi ni loi, un homme prêt à torturer sans vergogne pour arriver à ses fins. Puis Javert sentit une main glisser sur sa cuisse. Emiliano Serra sourit en le voyant se troubler.

Que savait-il de Javert ? Et de Valjean ? Les avait-il vus aux Mots à la Bouche ?

“ Et ?, relança le préfet, impatient.

- Je vais capturer l’assassin, monsieur, avant qu’il ne commette d’autres méfaits.

- Vous me semblez bien sûr de vous, inspecteur,” opposa doucement M. Serra.

Des yeux gris contre des yeux noirs. Les deux hommes se ressemblaient en effet. Javert ne crut pas un instant que l’homme soit un Corse, il repérait un gitan, comme lui, et certainement d’aussi basse extraction que lui-même.

“ Je le suis. Je suis bon à capturer les escarpes.”

Et d’une voix à peine perceptible, juste un murmure, en se penchant subrepticement vers Serra, Javert murmura en langue rome :

Ma bis ta gar [ne l’oublie pas] !”

Ce qui n’eut pour effet que d’accentuer le sourire et la main revint sur sa jambe.

Diko tou mou kliste [je te regarde mon policier] !”, répondit l’espion-gitan dans la même langue et de la même façon.

Le préfet baissa la tête sur ses dossiers et, négligeant les deux hommes restés assis devant lui, il lança :

“ Bien. Je vous laisse travailler ensemble. Serra et Javert ! J’attends de vos nouvelles.”

Puis, un regard légèrement menaçant se posa sur l'inspecteur de police :

“ Pour l’instant, vous êtes à mon service, Javert, j’ai prévenu Chabouillet, vous n’avez plus à vous charger de ses propres affaires. Pareil pour la Sûreté ! Ce cancrelat de Vidocq se passera de vous. Vous êtes à l’entière disposition de M. Serra pour le temps qu’il le faudra.”

Javert hocha la tête et s’inclina en bon subalterne.

Puis les deux hommes quittèrent le bureau du préfet…, puis la préfecture…, puis le domaine de la légalité tel que le connaissait Javert…

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Le soleil ne chauffait pas, mais il faisait quand même ressortir des arômes puissants de la caisse que Valjean portait sur son épaule. Des odeurs dont il aurait bien pu s'en passer.

Rue Traversière, Soazig attendait le moment de vendre ses patates assise sur une marche. Comme beaucoup d'autres, elle se faisait l'illusion que le soleil timide réchauffait ses os.

Lorsqu'il s'approcha d'elle, la fille qui avait l'air d'un gamin se couvrit le nez avec une paire de doigts déterminés à être grossiers.

“ Ton poisson pue, mon bon monsieur... Va-t-en avant de faire fuir la clientèle de mon oncle.

- C'est Jean, Soazig. Le type que tu as caché l'autre soir.”

La jeune fille rit. Mais son rire n'atténua pas la meurtrissure, d'un violet sauvage, sur sa joue. Ni le sang séché qui lui collait encore au nez.

“ Je vous préférais barbu, monsieur Jean. Avec cette fente au menton, vous n'avez pas l'air d'un homme respectable.

- Ah, bien. C'est pour ça que je la cache. Mais dis-moi, qu'est-il arrivé à ton visage ?”

La fille regarda autour d'elle avant de répondre. Elle était courageuse, mais pas stupide.

“ Mon cochon d'oncle. Je suis allée lui demander de payer le loyer mais il n'avait pas envie de se séparer de son argent. Comme tous les mois. Mais un jour, je grandirai et je le forcerai à nous payer ce qu'il nous doit !”

Valjean en doutait. Même les miracles ont des limites.

“ Le débit de vin est à toi ?

- La moitié. C'était la dot de ma mère et ils n'ont pas pu la saisir lorsqu'ils ont foutu mon père à Sainte-Pélagie pour dettes. Mon oncle a repris les affaires en échange d'un loyer, mais...

- Ton oncle est le frère de ta mère ?

- Demi-frère !”

Et donc, propriétaire légal de l'autre moitié du commerce.

L'ancien forçat comprit très bien le besoin qu'éprouvait la petite de clarifier sa relation avec un tel vaurien. Il secoua la tête avec tristesse. Il y avait des choses dans la nature humaine qu'il comprenait, mais à grande peine seulement.

“ J'ai besoin que tu me rendes un service. Dépose ceci au 6 rue des Vertus. Tu dois t'assurer que la concierge ne te voit pas, monter au premier étage et le glisser sous la porte à droite. Ne le donne pas à qui que ce soit. Compris ?”

La petite fille fit un signe de tête en recevant la lettre et une pièce de monnaie.

“ Vous allez chez le Marquis ?”

Valjean se racla la gorge. Le fait que la petite fille établisse un lien entre lui et un tel endroit, et surtout qu'elle le fasse sans se tromper, le gênait.

“ En effet.

- Alors, faites attention. Les roussins bourdonnent autour du Romarin comme des mouches. L’on raconte qu'ils ont même secoué le Marquis.

- Est-ce que quelqu'un surveille ?

- Une espèce de barrique qui pourrait atteindre la Seine en roulant sur son ventre. Tout comme vous !”

Valjean tapota le coussin qu’il portait sur son ventre comme le ferait un homme satisfait, puis s'éloigna la tête baissée.


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