D'Eau et de Feu

Chapitre 1 : Un jour nouveau

2888 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/08/2026 20:58

D’eau et de feu


Chapitre 1


Le ciel était dégagé et d’un bleu azur, pas un seul nuage à l’horizon, si bien que l’on pouvait voir le désert qui s’étendait à l’ouest en dessous de lui.


Cela fait tellement longtemps que je ne suis pas passé dans cette région.

À force de rester sur les îles bordant la forêt de pluie, j’avais oublié combien c’était magnifique.


L’air réchauffé par le soleil détendit les muscles du dragon du ciel. Ses grandes ailes, de couleur bordeaux et orange foncé déployées, il fixait le sol, scrutant chaque partie du terrain de ses yeux perçants.


Où est donc cette fichue crique…


Il se laissait porter par le vent quelques minutes, la queue battante, irrité par la recherche qui commençait à être longue… rester à découvert ainsi le rendait anxieux.


Une bourrasque plus forte que les autres le dévia légèrement en plein vol. Il lutta pour se redresser en grognant tout en continuant de guetter le sol, espérant voir un des points de repère qu'il se remémorait.

Il se souvenait parfaitement de ce qu’il recherchait. Un renfoncement, juste assez grand pour un dragon, au pied d’une petite cascade. Il voulait la trouver rapidement, car il voulait se reposer en sécurité.

Ses yeux se posèrent sur un point anormalement bleu au loin, comme un saphir scintillant abandonné au soleil. Cendral tourna légèrement la tête pour se rapprocher de cette curiosité avant de réaliser qu’il s’agissait d’un dragon.


Un Aile de Glace ? Si loin au sud ? Ou alors… un Aile de Mer ?


Son cœur se serra… Il se rappela douloureusement la dernière fois qu’il avait croisé un des représentants de ce clan…


Je devrais m’éloigner, maintenant !


Il s’apprêtait à se diriger vers l’ouest et son immense désert quand ses yeux repérèrent d’autres mouvements. Deux dragons de sable se rapprochaient rapidement du premier.


Que peut bien faire un Aile de Mer avec deux Ailes de Sable ? Ils veulent le rattraper, visiblement. Je croyais qu’il y avait la paix sur le continent… Ou bien ils jouent ? Ils s’entraînent ? C’est bizarre…


Ses ailes ralentirent et il perdit un peu d’altitude. Son corps semblait avoir sa propre conscience et voulait s’approcher.


Non ! Pourquoi aller voir ? J’en ai fini avec les autres dragons, trop de problèmes et on ne peut pas leur faire confiance. Mieux vaut ne pas prendre de risques.


Cependant, quelque chose dans cette scène l’intriguait. Son instinct lui dictait d’aller voir. Comme toujours, son esprit logique et angoissé luttait avec cette petite voix semblant provenir du plus profond de lui. Il resta en vol stationnaire, à réfléchir, mais plus il observait, plus la voix intérieure prenait le dessus. 


Après un temps infini, il choisit de suivre le groupe, mais non sans prendre des précautions. Cendral fit un grand cercle dans le ciel pour pouvoir suivre à distance, la vision des Ailes du Ciel portant loin l’aidant à ne pas les perdre de vue.Soudain, l’un des Ailes de Sable qui s’était rapidement rapproché de l’Aile de Mer porta un coup de griffe au niveau de l’aile gauche. Un cri de douleur résonna dans la vallée et ce dernier perdit de l’altitude puis s’écrasa lourdement au sol.


Les deux attaquants se posèrent au sol à leur tour.


Visiblement, ce n’est pas un jeu… Je ne devrais pas m’en mêler.


Il s’arrêta de nouveau et vit que l’Aile de Mer se relevait tant bien que mal, quand les deux autres restaient à quelques longueurs de queue, mais assez proches pour lui cracher du feu si besoin.

Le dragon rouge se posa à une bonne distance et s’approcha le plus discrètement possible, zigzaguant au milieu des rochers et des arbustes. Après quelques pas, le brouhaha incompréhensible qu’il entendait se distingua en plusieurs voix qui s’invectivaient, leurs paroles devenaient plus claires au fur et à mesure qu’il s’approchait du groupe. Jusqu’à être assez proche pour les voir.



La dragonne, car c’en était une, était visiblement jeune, d’une couleur bleue avec les ailes, le ventre et les palmes d’un vert léger. Elle portait deux anneaux d’argent à l’oreille droite, et son aile gauche avait une profonde entaille sanglante ainsi que des ecchymoses, probablement dues à la chute, sur tout le corps.



Les deux Ailes de Sable semblaient plus âgées, l’air revêche. Le plus petit était d’une couleur jaune délavé et avait plusieurs sacoches attachées sous ses ailes. Une profonde cicatrice zébrait son côté droit, depuis sa patte avant jusqu’au haut de la patte arrière.


Un ancien soldat peut-être ? Il doit être assez dur à cuire pour avoir survécu à cette blessure.


Le second était plus grand, le front plissé dans un air de fureur noir. Ses écailles tiraient plus sur le jaune-vert, couleur assez inhabituelle pour un dragon de Sable et qui lui donnait un air maladif. Un moignon remplaçait l’aiguillon qu’il aurait dû avoir au bout de la queue. Il n’avait qu’un simple couteau, long comme quatre griffes de dragon, sanglé à sa patte avant gauche.


— On sait que tu as tout entendu, espèce de petite fouineuse ! Hein ! Dis-le ! Tu as entendu quoi exactement ?


La voix, aiguë et racleuse comme une griffe sur la roche, provenait du plus petit des deux.


— Mais je n’ai rien entendu ! Et je me fiche de vos histoires, moi ! Je passais juste par là quand vous m’avez sauté dessus sans raison, répondit la dragonette.


Elle se tenait debout face aux dragons de sable au pied d’un immense rocher lui coupant toute retraite, son aile blessée pendante sur son flanc et les yeux allant dans toutes les directions.


Elle cherche à s’enfuir. Mais face à ces deux-là, avec une aile en moins, elle va avoir du mal !


— Menteuse ! dit le plus grand.


Il se tourna vers son comparse en sortant son couteau.


— On devrait la tuer, pour être sûr.


— Oui, tu as raison, mieux vaut s’en débarrasser, dit l’autre, un hideux sourire se dessinant sur son museau.


Je devrais intervenir ? Oui ? Ou pas ! Après tout, ce ne sont pas mes affaires, non ?


Il se retourna pour s'éloigner dans la direction opposée. Mais après seulement un pas, il s’arrêta, son esprit en pleine ébullition, ne sachant pas s'il devait intervenir ou simplement partir comme si de rien n’était.


Mais, sans même s’en rendre compte, il se retourna et s’avança vers le trio pour se placer entre les assaillants et la dragonne de mer.


Arrivé face aux deux dragons, il se rendit compte qu’il était bien plus grand qu’eux. Ces derniers ne devaient pas avoir plus de huit ans, alors que lui en avait quatorze. Il les dépassait aisément de deux têtes.


Ils restèrent à se regarder pendant quelques instants, se jugeant mutuellement, quand le plus petit des dragons de Sable lui parla.


— T’es qui toi ? T’es avec elle ?


— Peu importe, mais barrez-vous d’ici, maintenant.


— Ha ! rit le plus grand des deux. Tu penses faire le poids face à nous deux ? Tu rêves.


Il brandit son couteau, menaçant, mais sans oser s’approcher davantage.


Il attend un ordre de son chef ? Donc l’autre est le meneur ? Ou alors il fait le malin pour tenter d'intimider ?


Le cœur de Cendral s’accéléra. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas été confronté à une situation comme ça. La chaleur du soleil, précédemment douce et rassurante, se transforma en une atmosphère étouffante.


Que faire ? Je ne veux pas me battre, mais quelque chose me dit qu’ils ne partiront pas comme ça. Tenter un coup de bluff ?


Il réfléchissait, tentant de trouver comment se départir de tout ça sans rien risquer , ni envenimer la situation, si bien qu’il ne remarqua pas le regard entendu que se jetèrent les deux dragons.


Soudain, le plus grand se jeta sur Cendral, le couteau étincelant d’un éclat macabre. Par réflexe, le dragon rouge esquiva le coup de justesse non sans recevoir une entaille par la lame tranchante à sa patte avant. Il attrapa l’attaquant par sa patte armée et, d’un mouvement leste, le plaqua au sol en tentant d'esquiver les coups d’ailes de son adversaire.


Qu'est-ce que je fais de lui maintenant ?


Tout en réfléchissant, il leva les yeux à la recherche du second Aile de Sable. Il vit qu’il se rapprochait de la dragonette. Alors qu’il lâchait celui qu’il tenait au sol pour se précipiter sur l’autre en sifflant pour préparer son feu. Il vît que la dragonne envoyait voler son agresseur, d’un grand coup de queue puissant avec un craquement sinistre, le projetant au sol à plusieurs mètres.


Wow, elle n’est pas aussi facile à tuer qu’ils l'imaginent.


Le chef se releva péniblement en pestant, sa respiration était sifflante.


— Bordel ! Tu vas me le payer, sale petite garce ! dit-il en crachant un filet de sang au sol et montrant les crocs.


Cendral se redressa de toute sa hauteur, ailes déployées, et, avec un sifflement, cracha un puissant jet de flammes au pied des deux dragons.


Une odeur de fougère calcinée s’imposa, provenant de la bande d’herbe en proie aux flammes.


— On est deux contre deux maintenant, partez, ou mourez.


Les deux dragons de Sable reculèrent du mur de flammes, en fixant tour à tour Cendral et la dragonne.


Le dragon rouge fit un pas supplémentaire en avant, les sourcils froncés, de la fumée sortant de ses naseaux.


Que vais-je faire s'ils persistent ? Même à deux, le combat ne sera pas facile. Pourvu qu'ils partent…


— On se retrouvera, et vous nous paierez ça ! siffla le chef, un regard haineux appuyé sur l’Aile de Mer.


Puis, avec un mouvement de queue, ils s'envolèrent tous les deux vers le sud.


Cendral tentait encore de se calmer. Il était immobile, les yeux fixés sur les deux dragons qui s'éloignaient dans le ciel. Ses serres s'enfonçaient dans le sol tendre et frais, il ferma les yeux et prit une grande inspiration puis expira. Ses battements de cœur ralentirent jusqu’à retrouver leur rythme normal. Cela faisait tellement d’années qu’il n’avait pas ressenti cette montée d’adrénaline, cette peur mêlée de colère qu’il s’était juré de ne jamais affronter de nouveau…


Dans quoi je me suis embarqué…


Un gémissement derrière lui le sortit de ses pensées. Il se retourna pour faire face à la jeune dragonne qui s’asseyait au pied du grand rocher. La profonde entaille dans son aile gauche saignait mais cela ne semblait pas mortel. Leurs regards se croisèrent et Cendral y vit une expression de curiosité et d’angoisse.


Elle pense peut-être que je vais l’attaquer à mon tour ?


— Euh, salut ? dit-elle. J’espère que tu n’es pas du même genre que ces deux brutes !


Moi ? Pareil que ces deux-là ? Non merci !


— Mmmmh, non.


— Bien ! Ça me rassure, par les trois lunes, deux dragons frappadingues par jour est déjà beaucoup non ?


— Ton aile, ça va aller ?


La dragonette étendit son aile pour mieux observer la blessure, ce qui lui tira une grimace de douleur.


— Ouille ! Bah, ça devrait aller, même si je vais devoir attendre un peu avant de pouvoir voler de nouveau. Fichu lézard des sables !


Distraitement, elle toucha sa patte avant droite de ses griffes, se figea, la regarda puis se mit à fouiller frénétiquement le sol, retournant la végétation et les pierres.


Étrange comme réaction, qu'a-t-elle perdu ?


Une petite pochette en cuir gisait au sol au milieu des sillons de terre. Elle finit par la repérer et se précipita dessus. Elle la prit dans ses griffes tremblantes, la porta à sa poitrine en poussant un soupir de soulagement.


Elle semble pouvoir se débrouiller maintenant, je devrais m’en aller. Cela fait déjà bien assez d'interactions avec des dragons pour la journée… voire le mois même.


— Hum hum… bon… et bien, je vais te laisser alors.


Cendral se tourna et déploya ses ailes pour décoller. 


— Vraiment ?! euh…


Cendral observa la dragonette qui cherchait ses mots. 


— Tu… Tu peux m’accompagner ? Pas longtemps hein ! Jusqu’à Possible-Ville quoi, en cas où… Non pas que je ne puisse pas me défendre seule hein... c’est juste que…


Visiblement elle a eu plus peur qu’elle ne semble vouloir le montrer… Mais rester avec elle ? Vraiment ?


— Non, j'ai d'autres choses de prévues.


Cendral voulait partir,abandonner cette idée de crique et retourner se terrer sur l'île d'où il était parti avant-hier, regrettant d’avoir quitté son havre de paix.


— Mais… et la ville ? Vu du ciel tout est différent qu’au sol. Je ne sais pas par où aller moi !


— Tu prends cette vallée, suis le versant de la montagne, et tu y arriveras.


Le grand dragon recommençait à s'éloigner quand la dragonne le rappela de nouveau en tentant de le rattraper en courant.


— Attends ! ATTENDS !


Cendral se figea, mais garda ses distances avec elle. Elle soupira, creusant des sillons avec ses griffes dans la terre meuble.


— Écoute, je ne suis pas d’ici. J’ai vraiment besoin de quelqu'un pour retourner là-bas. Après, je ne t’embêterai plus, promis !


Cendral observa la dragonette, elle ne devait pas avoir plus de quatre ans. Le sang qui coulait de sa plaie tombait en petites perles rouges dans l’herbe verte.


Que faisait-elle ici seule ? Elle n’a pas de famille ? Pas d’amis ou quoi ? Pourquoi ce serait à moi de l’aider ? Je n’en ai pas déjà fait assez ? Je ne sais même pas pourquoi je suis intervenu, par les trois lunes !


Le grand dragon leva son museau vers le ciel lumineux, regrettant l’instant de paix qu'il vivait récemment. Il ferma les yeux, prit une grande inspiration. Puis soupira profondément…


— Bon… Ok… Je veux bien t’accompagner… jusqu'à la ville.


Quoi ? J’ai vraiment dit ça ? Bon sang Cendral, reprends-toi !


Le visage crispé de la dragonette se détendit, son soulagement était palpable. Elle soupira à son tour et s’assit. 


— Ah super ! Merci… euh… tu t’appelles comment au fait ?


— Cendral.


— Ok. Moi c’est Écume. D’ailleurs, merci de m’avoir aidé avec ces deux-là… bon, bien sûr, j’étais à deux doigts de les assommer mais bon, c’est pas plus mal pour eux que tu sois intervenu !


Il ne répondit pas.


— Hum… t’es pas très causant toi, non ?


— Pas vraiment non…


— Pas grave, je vais discuter pour deux alors !


Cette réplique laissa sans voix le dragon rouge. Il regretta instantanément un choix qu'il n’avait même pas voulu faire.


Génial… j’aurais mieux fait d’aider un escargot, tiens, au moins c’est silencieux…


Cendral regarda à nouveau vers le ciel, comme s'il s’attendait à voir une nuée d’Ailes de Sable se jetant sur eux.


— On devrait s’en aller, au cas où ils reviennent avec des renforts.


La dragonne se releva et plia son aile blessée contre son flanc en grimaçant.


— D’accord, alors direction Possible-Ville, ils n’oseraient peut-être pas attaquer en ville. Si ? Tu penses ? Avec tous les gardes et tout ?


Quoi ? Moi, à Possible-Ville ? Hors de question ! Trop de dragons là-bas ! Hors de question que j’y rentre. Je l’accompagne jusqu’à ce qu’elle soit visible, c’est tout.


Il n’avait pas bien réalisé que cela signifierait s’approcher de la civilisation qu'il avait passé des années à éviter coûte que coûte.


— Pourquoi cette tête ? demanda la dragonne d’un air curieux.


— Humpf. Quelle tête ?


— Cette tronche de dragon à qui on a écrasé la patte quand j’ai parlé de Possible-Ville ? Pourquoi tu ne veux pas y aller ?


— Pour rien… je t'accompagnerai jusqu’à l'entrée de la ville, pas plus.


— Bon, très bien, garde tes vilains secrets, cachotier.


Cendral soupira.


— Trouvons un endroit sûr pour la nuit…


— Comment ça la nuit ? Ce n’est pas si loin !


— À pattes, si, dit Cendral en désignant du menton son aile blessée. Une journée environ.


La dragonne regardait le ciel avec un mélange d’agacement et de tristesse. Elle regarda à nouveau sa plaie, semblant vouloir la faire disparaître par un simple regard. Tout en donnant un coup de griffe de colère dans le sol, elle finit par se lever.


— Mille calamars ! Bon… Très bien, alors c’est parti pour la randonnée !


Laisser un commentaire ?