D'Eau et de Feu

Chapitre 6 : Une journée ordinaire

Par kalargo

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Chapitre 6


Il s'installa, les pattes engourdies par la fatigue. Les yeux levés vers le ciel, il observait les va-et-vient des dragons, quand il remarqua un duo qui semblait se diriger vers lui. Il s'agissait d’un dragon de sable, accompagné par un dragon noir ? 


Un Aile de Nuit ? Mais que peut bien faire un Aile de Nuit ici ? Je croyais qu'ils étaient très rares.


À leur approche, il finit par remarquer qu’il connaissait le dragon de sable car il s’agissait du jeune dragon qui se trouvait avec Six-Griffes lors de leur entrevue, Qibli, si sa mémoire était bonne.

 


Il n'y avait pas trop prêté attention lors de leur entrevue, car il était davantage concentré sur le grand Aile de Sable, et à s’empêcher de partir à tire-d’aile. Mais le dragonnet avait un regard intelligent, il observait avec beaucoup d’attention tout son environnement avec un petit sourire en coin.


Est-il simplement heureux ou bien tente-t-il de prétendre gérer la situation ? Mais est-il digne de confiance ? Il est très jeune, mais il semble plutôt loyal… je crois.


Non, je ne peux pas lui faire confiance, ni à lui, ni à personne…


Sauf Écume, résonna une petite voix dans sa tête qu’il tenta de chasser. 


Son regard se posa sur l’Aile de Nuit. C’était une dragonette, à peu près du même âge qu’Écume à première vue. Elle avait des écailles argentées au coin des yeux qui soulignaient son regard. Elle semblait… gentille… Mais très inquiète, ou bien méfiante. Et son front était légèrement plissé comme si elle se concentrait fortement.


Le dragonnet de sable jeta un regard à l'Aile de Nuit, et son sourire s’élargit instantanément. 


Elle est sa Pyra…


Il tenta de faire disparaître la pensée de la seule dragonne qu’il ait jamais aimée. Il croisa le regard de la dragonette de nuit et crut apercevoir de la peine dans ses yeux.


— Salut ! dit le dragonnet. On s’est vus tout à l'heure, Qibli, tu te souviens ? On est passés voir comment vous alliez. Mouche est avec ton amie ?


Cendral sursauta, pris au dépourvu. 


Mon amie ? Il parle d’Écume ? On est… amis ?... Non… Si ?


Non, je n’ai plus d'amis. À quoi bon si c’est pour affronter cette douleur ? Mieux vaut être seul, au moins c'est un choix et on contrôle notre vie…enfin plus ou moins. 


— Euh… oui. Elles sont à l’intérieur. 


— Ça ira, c'est une excellente docteure, ajouta Qibli. Au fait, je te présente Lune-Clair, ma… ma meilleure amie. 


Cendral vit les deux dragonnets rougir légèrement. 


— Bonjour, dit précipitamment la dragonette de nuit. Qibli m’a parlé de cette histoire de cactus que vous avez entendue.


— C'est Écume qui a été témoin de ça. Pas moi.


— Et tu la crois ? interrogea brusquement le jeune dragon. 



Sa voix n’était pas accusatrice, juste curieuse. Cendral réfléchit, il n’avait même pas envisagé que la dragonette de mer ait pu lui mentir.

Le regard de Cendral se posa sur une fleur jaune, que le vent faisait tanguer légèrement. 



C’est vrai ça ? Est-ce que je la crois ? Après tout, tout peut être un mensonge, tout le monde peut me trahir, comme Pyra l’a fait. Alors pourquoi… POURQUOI, je n'ai jamais remis en question ce qu’Écume m’a dit ?


Mais il réfléchit, et revit  l’inquiétude mais aussi la certitude dans le regard de la dragonette quand elle lui avait relaté les événements. 


Malgré sa raison qui l'incitait à la prudence, il soutint le regard de Qibli.


— Oui, je la crois, répondit calmement et fermement Cendral. 


Il ressentit un frisson en prononçant ces mots mais sans en comprendre l’origine. 


L’Aile de Sable regarda Lune-Clair et celle-ci hocha la tête. 


Que signifie cet échange avec son amie ? C’est bizarre…


La dragonette sembla plus angoissée d’un seul coup. 


C’est à ce moment-là qu'Écume et Mouche sortirent de la bâtisse. Quand le regard de la dragonne de mer se posa sur lui, elle semblait soulagée.


— Ah, tu es encore là ! dit-elle avec un sourire sincère.


Puis elle remarqua les deux jeunes dragons. 


— Salut ! Moi, c'est Écume ! Wouah, j’adore tes écailles argentées, ajouta la dragonette à l’intention de Lune-Clair.


Celle-ci sembla se détendre et fit un sourire chaleureux à Écume en lui répondant.


— Merci… Enchantée, je m’appelle Lune-Clair, et voici Qibli que tu as vu tout à l'heure.


— J’espère que Cendral ne vous a pas ennuyées avec ses longs discours ! ajouta-t-elle à mi-voix. Quand il commence, on ne peut plus l’arrêter.


Son regard rieur et complice fit curieusement réchauffer le cœur de Cendral. 


— Ton aile, ça va mieux ? s'enquit le dragon rouge. 


— Oui, beaucoup mieux. La doc a changé le cataplasme, je ne sens plus rien !


— Et tu dois te reposer pour que cela guérisse ! répondit la dragonne de boue en la toisant sévèrement. 


— Oui. Promis !


— Quels sont vos projets ? Vous allez rester en ville ? Jusqu'à demain au moins ? interrogea Qibli.


La dragonette de mer se tourna vers Cendral, l'interrogeant du regard. 


Donner l’information, puis partir, c’était ce qui était prévu. Je ne sais pas quoi faire… pourquoi je resterais après tout. 


Malgré tout, une force invisible le poussait à rester, comme une corde tendue entre eux, qui refusait de céder malgré la force qu'il déployait pour s’en défaire. 


Mais rester, cela signifierait qu'il commencerait à s’attacher ? À créer un lien avec un autre dragon, avec son passif, après toutes ces années ? Cette idée le terrifiait plus que tout ce qu'il avait affronté depuis son exil.


Voulait-il vraiment risquer de revivre tout cela ? Même si c'est vrai que, sans vouloir l’admettre, il commençait à s'habituer à la présence d’Écume. Mais il n’était pas prêt à se lier d’amitié.


Est-ce que j'y arriverai même un jour... 


Comme il tardait à répondre, le visage de la dragonette s’assombrit. Encore une fois, les paroles qu’Écume lui avait dites plus tôt résonnèrent dans sa tête.


On peut essayer. 


Prenant sur lui, faisant de son mieux pour refouler ses craintes au plus profond de lui, il hocha la tête pour lui signifier son accord.


Le visage d’Écume s’illumina, elle lui donna un petit coup d’aile comme pour le remercier. 


— Bien ! s’exclama joyeusement Qibli. Vous pouvez vous installer dans le camp des Ailes de Sable. Vous êtes nos invités. 


— Vous… Vous aimeriez peut-être explorer la ville ? demanda Lune-Clair. Il y a beaucoup d'endroits intéressants, l’école, la place, la bibliothèque, la…


Mais la dragonette de mer l’interrompit surexcitée. 


— Une bibliothèque ?! J'aimerais tellement voir ça ! Chaque fois que je le pouvais, je m’enfuyais avec un parchemin pour m’isoler et imaginer tout un tas de vies ! Malheureusement, il n’y avait pas beaucoup de parchemins au royaume, pratiquement tous écrits par la reine.


Bizarrement, Cendral avait du mal à imaginer Écume assez calme et posée pour savourer un texte. Il avait l’impression de découvrir une nouvelle facette de sa personnalité complexe et pour le moins colorée. Il esquissa un léger sourire et répondit :


— Pourquoi pas, cela me permettrait de rattraper mon retard sur les événements de ces dernières années. 


Qibli lui jeta un regard perplexe tandis que celui de Lune-Clair semblait amusé.


Le couple les guida à travers les allées de la cité. Ils croisèrent toutes sortes de dragons, certains affairés, d’autres perdus ou discutant gaiement entre eux.


Ils explorèrent ainsi la ville pendant un long moment. Les muscles de Cendral restaient tendus malgré tout, ses sens aux aguets pour anticiper tout ce qui pourrait arriver. Mais au fur et à mesure de la journée, il se détendit progressivement. 


Les deux dragons les amenèrent dans beaucoup d'endroits différents. La grande place était magnifique, un grand espace dégagé avec une oasis au centre et entouré d'échoppes diverses et variées. Des dragons de tous les clans formaient des groupes plus ou moins nombreux qui bavardaient, mangeaient, s'amusaient ensemble. 



Tous ces dragons de clans différents qui parlent tranquillement alors que moins d’un an auparavant, ils s'entretuaient sur les champs de bataille… Comment arrivent-ils à vivre en paix ? Ils n’ont pas de rancune ? De colère ?


Cendral n’avait connu qu’une seule doctrine pendant son enfance : tous les dragons combattent, tuent, et chaque clan est un ennemi qui doit être tué sur-le-champ. Alors voir autant de dragons s’entendre si bien était étrange à ses yeux.


Il ne put s'empêcher d’imaginer sa vie s'il n’avait pas vécu tout ça. S’il s'était contenté de suivre les ordres, tuer… Aurait-il pu devenir ami avec les mêmes dragons qu'il affrontait précédemment ? 



Un doux fumet de viande grillée chatouillait les naseaux du dragon rouge, et provoqua un gargouillement d'estomac retentissant. Écume fut prise d’un fou rire incontrôlable devant un dragon rouge affreusement gêné. Qibli et Lune-Clair, quant à eux, souriaient de toutes leurs dents, amusés par le dragon qui ne savait plus où se mettre.


— Je n'ai pas mangé depuis hier, dit sobrement Cendral. 


Après un temps, Écume finit par reprendre le contrôle de son rire et s’exclama avec les larmes aux yeux.


— Oui, c'est le moins qu'on puisse dire ! Viens, trouvons à manger. 


— Non, ce n'est pas grave, je verrai plus tard. De toute façon, je n'ai rien à échanger.


— Ne t’inquiète pas, je m’en occupe, répondit Qibli en souriant. 


Ils s’approchèrent d’un Aile de Sable qui tenait un petit stand de nourritures diverses. Quelques dattes, des brochettes de lézard grillé et même quelques rares poissons occupaient son étal dans la rue bondée. 


Le dragonnet tendit une brochette à Cendral et un poisson à Écume alors que Lune-Clair et lui se contentaient de fruits.


— Hum… Merci, dit posément Cendral avant d’avaler tout rond le lézard. 


Cela fait du bien… je ne m'étais même pas rendu compte que j’avais aussi faim. 



Il attendit patiemment que les autres finissent de manger en discutant de tout et de rien.


— Vous avez été à l’école de la montagne de Jade ? demanda Écume aux deux dragonnets. 


— Oui, mais nous en sommes partis provisoirement pour… eh bien, pour… euh…


Lune-Clair cherchait des mots en fronçant les sourcils. 


Étrange, ils ne veulent pas trop nous en dire. Ils se méfient ? Bah…. Ils ont bien raison après tout. 


Le dragon de sable intervint pour aider son amie.


— On a été très occupés ! s’exclama-t-il en souriant. Si vous avez fini, peut-on continuer ?


Cendral regarda le ciel, il commençait à se faire tard. Le ciel prenait ses couleurs pastel du crépuscule et une brise fraîche caressait les écailles rouges du dragon.


Qibli s'arrêta et regarda le ciel à son tour.


— Il se fait tard, et nous devons partir avant la tombée de la nuit. Désolé, Écume, nous n'aurons pas le temps pour la bibliothèque, dit Qibli avec un sourire penaud à Écume. 


Elle haussa les épaules et fit un geste nonchalant de la patte. 


— Ce n'est pas grave, on aura le temps d'y aller demain, pas vrai, Cendral ? 


Il regarda la dragonne de mer et lui sourit. 


— Oui, ça peut attendre. Enfin, moi en tout cas. 


— Ho ho ! Monsieur fait de l’humour maintenant ? répondit Écume avec ironie. 


Cendral ne répondit pas, mais lui fit un petit clin d'œil complice. 


Ils se levèrent et marchèrent ensemble encore quelques minutes. Puis ils arrivèrent au camp que Cendral et Écume avaient déjà vu le matin même.


La première fois, Cendral n’avait pas remarqué que la grande bâtisse qui semblait faire office de salle de conseil était entourée de tentes et autres abris de fortune, parsemés de feux de camp. Une petite oasis se trouvait au milieu encadrée par quelques palmiers.


À cette heure de la journée, la température commençait à se rafraîchir et le camp était relativement actif. Les gardes et soldats en patrouille avaient fait leur changement d’équipes et des dragons fatigués et affamés se reposaient, mangeaient et plaisantaient aux quatre coins du camp. 


Cendral frémit des ailes, mal à l’aise car cela lui rappelait une période de sa vie compliquée. Écume dut le voir, car elle lui donna un petit coup d’aile amical. 


Ils suivirent leurs deux guides jusqu'à une tente, relativement spacieuse, située dans un coin du terrain. Les deux dragonnets se retournèrent pour faire face à Cendral et Écume.


— Bien, on va vous laisser, on doit partir voir un ami à Refuge-City ! Prenez soin de vous tous les deux, dit Qibli avec un signe de tête chaleureux. 


Tandis qu'il observait Qibli et Lune-Clair pendant qu’Écume leur faisait de grands signes de la patte, il réfléchit.


Et demain, que vais-je faire ? 


Les choses avaient bien changé depuis la veille, la solitude dans laquelle il s'était réfugié depuis tant d'années lui semblait bien loin désormais. 


Il contourna le feu, et s'installa devant la tente. La chaleur des flammes lui faisait du bien. 


Écume se retourna vers lui, l’observa un instant puis ouvrit la gueule pour dire quelque chose, mais se ravisa. Elle alla s’installer à une petite distance de Cendral. 


Ils restèrent allongés ainsi un moment sans parler si bien que Cendral commençait à s’endormir. 


— Euh…. Cendral ? Je peux te poser une question ? demanda la dragonette. 


Cendral redressa sa tête et la regarda. 


— Oui ? 


— Eh bien… tout à l'heure, quand ce grand dragon nous interrogeait… tu… tu lui as dit que tu étais soldat avant.


Cendral regarda les flammes du feu. 


— C’était… il y a longtemps…


— Et tu… tu as déserté, c’est ça ? demanda Écume, un peu gênée.


Il garda le silence pendant quelques battements de cœur.


— Oui, lors de ma première bataille. 


— Tu m’as dit que c’était à cause d’un choix que tu n'as pas pu faire, fit-elle d’une voix hésitante.


Dois-je lui raconter ? 


— J'ai été… confronté à une situation où je devais tuer. Mais... je n'ai pas pu. Et mon amie m'a trahi pour ça.


Écume baissa la tête vers ses griffes. 


— C’était Pyra, n’est-ce pas ? demanda timidement Écume. 


Cendral sursauta à l’évocation de son nom. Ses pics dorsaux se dressèrent sous l’effet du stress. 


Il resta sans répondre. 


— Oui, finit-il par avouer sobrement. 


— Et… pourquoi tu n'as pas tué ce dragon ? Je veux dire, vous étiez ennemis, après tout.


— Honnêtement, je ne sais pas. J'étais juste terrifié…


Un silence pesant s’installa entre eux. Écume jouait mécaniquement avec un petit caillou entre ses griffes. 


— Mon père a aussi déserté, tu sais… fit Écume dans un murmure.


Cendral regarda la dragonette. Une larme coula le long de sa joue. Il ne répondit pas.


— Et il a été exécuté pour ça, ajouta-t-elle d’une voix tremblante. 


Surpris par cette révélation, il resta un moment muet. 


— Je suis désolé, Écume.


Écume renifla bruyamment, et tenta de sourire dans une grimace bizarre involontaire. Elle posa son caillou dans un petit cercle qu’elle avait tracé avec ses griffes dans le sable meuble. 


— Je n’ai même pas eu l'occasion de le connaître vraiment. Mais j’aurais aimé…


Elle haussa les épaules, et posa sa tête sur ses pattes avant en fixant le caillou. 


Cendral hésita un moment, puis, par un effort conscient, se leva pour se rapprocher d’elle. Il s’allongea à proximité, à sa droite, et prit un autre caillou légèrement plus gros. Il l’observa un instant, puis il le posa à côté de celui d’Écume, dans le cercle.



Elle se tourna vers lui avec un regard surpris, et Cendral esquissa un pâle sourire. Écume regarda le cercle, puis ses yeux se perdirent dans les flammes rougeoyantes. Ils s’endormirent peu de temps après, épuisés par la journée passée. Les braises du feu s'envolaient dans le ciel nocturne.



 









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