D'Eau et de Feu
Chapitre 10
La chaleur était étouffante, et l’air qu’ils respiraient semblait brûler leurs poumons de l’intérieur.
Aucun des deux dragons qui l’accompagnaient n’était accoutumé à ces températures, les affaiblissant à vue d'œil après ces quelques heures de vol. Ils avaient l’impression que la chaleur rendait l’atmosphère épaisse et alourdissait leurs ailes.
Cendral, en tant qu’Aile du Ciel, était plus rapide et moins sensible au climat, et se trouvait en tête. Il tourna son long cou pour observer ses compagnons derrière lui. Écume avait l’air épuisée mais conservait ses battements d’ailes forts et réguliers comme alimentés par une énergie farouche.
Quant à Glacier, il peinait à garder la cadence, le soleil se reflétait sur ses écailles séchées par le climat, et il gardait la mâchoire serrée et le regard fixé sur l’horizon.
L’Aile du Ciel ralentit ses battements pour se rapprocher d’eux.
— Ça va aller ? demanda-t-il aux deux dragons.
— Oui, ne t’en fais pas, ça ira, répondit Écume avec un sourire crispé.
Glacier ne répondit pas, semblant garder son énergie pour continuer.
— Tu es sûr de ce que tu avances ? demanda avec méfiance Cendral à l’Aile de Glace.
Entre deux respirations rauques, Glacier articula d’une voix rauque :
— Oui… le tunnel.
Il déglutit péniblement.
— Il est proche de la forteresse… des Ailes de Sable…
Un tunnel magique, qui donne sur la Forêt de Pluie… J'ai vraiment du mal à y croire. Et si c’était un piège ?
Il observa le dragon qui semblait exténué.
Bon… admettons. Il semble sûr de lui.
Un peu plus loin, ils firent une halte dans une oasis perdue au milieu des dunes. Glacier et Écume s’immergèrent presque entièrement dans la petite mare avec des soupirs de soulagement, pendant que Cendral se désaltérait au bord de l’eau. Il voyait Écume se contorsionner sous tous les angles pour masser ses ailes tandis que Glacier avait les yeux clos et restait immobile.
Il faut qu'on ralentisse la cadence, sinon ils n’y arriveront pas. J’ignore quelle distance il nous reste.
Cendral regarda la position du soleil, ce devait être le milieu de l'après-midi, et donc le trio décida de profiter des températures plus clémentes du soir pour finir le trajet plus confortablement.
S'installant à l’ombre des deux seuls palmiers à des lieues à la ronde, Écume et Glacier ne tardèrent pas à s’endormir.
Cendral observait ses deux compagnons avec envie, mais il avait peur… peur de ce qu’il allait voir s’il se risquait à s’endormir après tout ce qu’ils avaient vécu aujourd’hui.
Une sorte de croisement entre un scorpion et une araignée sortit du sable entre ses griffes. Il le regarda faire son petit manège, puis disparaître entre les quelques rochers près de l'étendue d’eau.
Les ombres s’étendirent au fur et à mesure que le soleil se déplaçait. Ses pattes commencèrent à s'engourdir, Cendral se leva pour faire quelques pas et alla s’asseoir au bord de la mare qu'il contempla longuement.
Un bruit provenant de derrière lui le fit sursauter, il tourna vivement la tête dans la direction d'où cela provenait et vit Glacier s'étirer les membres et bailler.
Humpf !
Cendral, agacé, se tourna de nouveau vers l’eau, mais tous ses sens étaient aux aguets, suivant à la trace l'arrivée de l’Aile de Glace dans son dos. Plus il s’approchait, plus ses griffes se crispaient dans le sol sablonneux.
Le dragon étincelant s’assit à une longueur de queue de lui, et tous deux restèrent ainsi à fixer l’eau pendant un long moment.
— Tu ne me fais pas confiance, n’est-ce pas ? lâcha sans prévenir Glacier.
Un silence tendu s’installa. Et les pics dorsaux de Cendral se hérissèrent.
— Non, c’est vrai, finit par avouer Cendral.
Le dragon semblait réfléchir, le front plissé, ses écailles argentées se reflétant dans l’eau.
— Je comprends, dit-il sobrement.
Rappelle-toi ce qu’Écume t’a dit.
Cendral soupira, puis, prenant un morceau de boue desséchée, il le jeta dans la mare.
— Tu sais… je ne fais confiance à personne. Alors ne le prends pas trop pour toi.
— Même à Écume ? demanda l’Aile de Glace.
Le dragon rouge tourna son regard vers Écume, qui dormait encore un peu plus loin. Il esquissa un petit sourire.
— Écume est… une exception, on peut dire. J'ai confiance en elle, plus qu’en quiconque depuis des années.
Ses yeux croisèrent son propre reflet dans l’eau.
Plus qu’en moi d’ailleurs…
Glacier ne répondit pas dans un premier temps, puis il plongea ses pattes dans l’eau fraîche et s’aspergea la tête avec.
Chassant l’eau de ses naseaux, il se tourna vers Cendral.
— Je te montrerai que tu peux me croire également, en temps voulu.
Peut-être, nous verrons bien.
— Je vais réveiller Écume, il est temps de partir.
Cendral s’éloigna, laissant Glacier seul qui regardait son reflet, le visage fermé.
En s’approchant d’Écume, il vit qu’elle tressaillait des griffes, et semblait murmurer dans son sommeil. La poussant délicatement de la griffe, il murmura :
— Écume, il est temps d’y aller.
Cette dernière sursauta et se releva d’un bond en projetant du sable partout. Elle avait la respiration rapide, et ses yeux semblaient chercher ses repères.
— Tu vas bien ? demanda l’Aile du Ciel d’une voix inquiète.
Elle prit une profonde respiration et prit sa petite pochette dans sa patte.
— Oui oui, merci, ne t’en fais pas. On est prêts à y aller ?
Il hocha la tête.
Bon, je ne sais pas ce qu’il s’est passé mais si elle ne veut pas m’en parler …
Le trio s’envola donc dans le soleil couchant, les couleurs pastel du ciel donnaient une teinte particulière au sable.
Au loin à l’horizon, la silhouette de la grande forteresse des Ailes de Sable se découpait dans les derniers rayons de lumière de la journée.
— Alors, où se trouve ce fameux tunnel ? demanda Cendral, sceptique.
L’Aile de Glace semblait moins épuisée, il répondit en scrutant dans toutes les directions :
— Il faut trouver un arc de cercle de cactus sur une petite dune, le tunnel serait là.
Le visage de Glacier était fermé, et ses pics d’un blanc nacré se dressaient puis retombaient à intervalles réguliers.
Cendral balaya l’environnement qui les entourait avec sa vision perçante, mais la pénombre le gênait énormément.
Par les trois lunes, où est ce fichu tunnel ! À condition qu'il existe bien sûr !
Après quelques battements de cœur, Écume tendit une griffe vers le sol.
— Là ! Je les vois !
Elle replia ses ailes et fonça en piqué vers l’endroit qu’elle désignait, suivie par ses deux compagnons.
Le trio atterrit devant une dune, recouverte de plusieurs cactus en demi-cercle, comme l’avait décrit Glacier. Mais aucune trace de tunnel.
Cendral se tourna vers l’Aile de Glace, ses muscles tendus et la queue battante.
Alors c’était un mensonge ! C’est quoi son but ?
Il se mit en position de défense, et alors qu’il s’apprêtait à interpeller le dragon, Écume se mit à creuser dans le sable.
— Il est enterré, regardez ! On voit le sommet du tunnel.
Glacier s’approcha d’elle et se mit à creuser aussi. Après quelques instants, ils réussirent à dégager une entrée assez grande pour passer. Elle se tourna vers Cendral, et sembla remarquer sa tension car elle lui fit un signe de tête encourageant.
— C’est bien ça ! dit Glacier avec enthousiasme. Allons-y !
Il entra dans le tunnel, suivi d’Écume. Cendral s’avança avant de s’arrêter à l’entrée. Un frisson étrange parcourut l’intégralité de son corps, ses griffes étaient comme engourdies.
— Écume, je ne sais pas. Ce lieu est bizarre ! On ne devrait pas y aller.
Elle fit demi-tour et se plaça face à lui.
— Oui, je le ressens aussi. Mais on doit avancer, nous n’avons pas le choix.
L’Aile du Ciel baissa la tête vers ses griffes tremblantes qui semblaient refuser d'avancer.
— Suis-moi, je peux voir dans le noir, donc je verrai s’il y a quelque chose d’anormal. D’accord ?
Il serra ses griffes, ferma les yeux et après une expiration, il finit par hocher la tête puis s’avança à la suite d’Écume et de Glacier.
Le tunnel était froid, plongé dans l’obscurité la plus totale. Le sol était rugueux et dur, Cendral s'efforçait de suivre les deux dragons en crachant de temps à autre de petits jets de flammes.
Seuls leurs bruits de pas résonnaient entre les parois et donnaient l’impression d’un tunnel sans fin.
Après ce qui lui sembla une éternité, il commença à sentir des odeurs familières qui le rassuraient. Une lumière douce et fine dessinait la sortie du tunnel, située à quelques longueurs de queue plus loin.
Quand ils sortirent enfin de la grotte, Cendral s’arrêta, ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Toutes ces odeurs l’apaisaient considérablement. Ils étaient enfin arrivés à la Forêt de Pluie.
Ses griffes s'enfonçaient doucement dans la terre meuble et fraîche, l’humidité ambiante et provenant de deux cascades s'infiltraient entre ses écailles. Les parfums des fruits, fleurs et de la faune le submergeaient. Enfin, pour la première fois depuis des jours, il se sentait en paix.
Enfin chez soi….
Il observa ses deux compagnons. Écume regardait l'immense forêt avec un sourire sur le museau, les yeux pétillants. Glacier, quant à lui, allait profiter de la fraîcheur de la cascade.
— Cet endroit est…. Il est… tellement…
— Incroyable ? compléta Cendral en se rapprochant d’elle.
— Oui… et bien d'autres choses. Je n'ai jamais rien vu de tel !
Écume s’approcha d’un arbre qui faisait facilement dix fois sa taille, et prit une fleur d’un bleu violacé sur le buisson entre les racines. Elle la renifla avec douceur, savourant ses odeurs alléchantes.
— Je comprends pourquoi les Ailes de Pluie sont si attachées à leur lieu de vie. Tout est tellement beau et paisible ici, dit Écume.
— C’est vrai.
Cendral regarda vers les cimes des arbres majestueux qui laissaient filtrer les rayons des lunes, donnant une teinte verte à ce qu'ils voyaient.
— Hé ! Du calme ! cria Glacier.
Les deux dragons se retournèrent et virent l’Aile de Glace maintenu au sol par un Aile de Nuit costaud.
— Non, ne lui faites pas de mal ! Nous sommes ici en amis, s’écria Écume en courant vers eux, suivie par Cendral.
Une lance apparut de nulle part devant le museau de la dragonne et resta suspendue dans les airs.
— Stop ! Les pattes en l'air ! Allongez-vous au sol !
Plus personne ne bougeait, ne sachant quoi faire.
— Ce que tu dis n'a aucun sens, Sapucaia, gronda l’Aile de Nuit.
La lance s'abaissa et gigota pendant que la forme invisible s’exclama :
— Oui, bon bah pas grave. Ils ont compris, ils sont sous nos ordres maintenant, non ? Alors on fait quoi ? On les assomme à coup de lance sur le museau avant de les ramener au camp ?
— Essaye un peu pour voir ! répondit Cendral en montrant les dents, de la fumée sortant de ses naseaux.
— Oooooh ! Tu as vu ? Il a l’air aussi grognon que toi Altair.
La lance recula de quelques pas.
— Euh… d’ailleurs… je ne le sens pas trop celui-là…
L’Aile de Nuit soupira, puis se redressa légèrement tout en maintenant Glacier qui se débattait, le museau dans la terre.
— Qui êtes-vous ? Et que faites-vous ici ? demanda-t-il d’une voix féroce.
Cendral s'avança et se mit en position de combat, les ailes déployées et la queue battante.
— En quoi cela te regarde-t-il ? Lâche-le immédiatement ! rétorqua Cendral.
L'Aile de Nuit plissa le front et montra ses dents, prêt à en découdre, mais un instant plus tard, Écume s'avança entre eux pour s’interposer.
Elle regarda Cendral dans les yeux, et lui sourit en hochant la tête.
Le grand dragon rouge resta immobile, soutenant son regard puis replia ses ailes en se redressant.
La dragonne se tourna vers l'Aile de Nuit.
— Nous sommes désolés d'être entrés sur votre territoire sans permission. Mais nous aimerions parler avec votre reine. Pouvez-vous relâcher notre ami, s’il vous plaît ?
L’Aile de Nuit parut décontenancée par cette réponse. Il les inspecta des yeux puis, après un soupir, relâcha Glacier qui se redressa comme il put, recouvert de boue et de végétation.
— Bien… vous allez nous suivre jusqu'au camp, ils décideront de ce qu'ils veulent faire de vous.
— Merci, répondit Écume en faisant un signe de tête poli.
D'un coup, un dragon de couleur jaune foncé apparut comme par magie. C’était un Aile de Pluie, plutôt petit et trop souriant.
— Ha ! Cool ! Bon, on y va les amis ?
— Non ! Toi, reste camouflé et suis-nous. Garde un œil sur eux.
L’Aile de Pluie passait sa lance d’une patte à l'autre, mal à l'aise.
— Euh… d’accord.
Puis il disparut de nouveau, laissant sa lance sur place pour ne plus être visible.
Glacier, qui tentait de se nettoyer comme il pouvait, n'arrêtait pas de jeter des regards furieux à l’Aile de Nuit en sifflant. Ce dernier s'envola lentement entre les arbres, puis fut suivi par Écume.
Cendral et Glacier échangèrent un regard entendu, puis s’envolèrent à leur tour. Quand Cendral se tourna pour regarder derrière lui, il ne vit rien mais entendait clairement des battements d’ailes qui signifiaient que l’Aile de Pluie les suivait, invisible, ce qui lui faisait froid dans le dos.