Chapitre 12
L’aube se levait doucement, et une légère brume recouvrait le sol de la forêt. Une odeur d’herbes fraîches emplit les poumons de Cendral lorsqu’il ouvrit les yeux. Il bâilla puis se redressa, faisant tomber la rosée qui le recouvrait sur le bois humide.
Il regarda autour de lui et vit Glacier, Écume et Litchi discuter autour d’un petit tas de fruits. Il allait les rejoindre.
— Bonjour à tous.
Ils lui répondirent tous la même chose, souriant. L’Aile du Ciel remarqua qu’Écume avait toujours la petite paresseuse sur elle, grignotant une pêche dans son dos.
— Tu as bien dormi ? demanda Glacier à Cendral.
— Oui, très bien merci. Et vous trois ?
Litchi et Glacier hochèrent la tête pour acquiescer.
— Oui, mieux, répondit Écume avec un petit sourire en caressant Plume.
Ha… donc moins de cauchemars, enfin une bonne nouvelle.
Il sentait son angoisse lui peser légèrement moins, et se mit à manger quelques fruits pour se redonner des forces. Écume semblait avoir plus d’appétit, mangeant plusieurs fruits.
— Sapucaia et Altaïr nous ont déposé ces fruits tout à l’heure. Ils devraient revenir bientôt de leur patrouille.
Cendral remercia Litchi pour l’information, puis se redressa pour s’étirer afin de réveiller tous ses muscles.
— Espérons que Lassassin ne tarde pas trop… commenta Glacier en regardant vers les cimes.
Cendral se tourna vers l’Aile de Pluie.
— Litchi, tu pourras avertir Lassassin que nous serons au village des Ailes de Nuit s’il te plaît. Je ne sais pas quand et où il reviendra.
— Bien sûr ! J’aurais aimé vous accompagner mais je dois aider sur la place centrale aujourd’hui. Le village est en constante évolution depuis que la Reine Gloria gouverne, et beaucoup de projets s’enchaînent. Chaque dragon participe.
— Ho ? Quel projet vous avez aujourd'hui ? demanda Écume.
— Hum… aujourd'hui nous travaillerons sur la bibliothèque que la Reine souhaiterait mettre en place.
La dragonne se redressa un peu, les yeux brillants.
— Une bibliothèque ? C’est génial. J'espère pouvoir revenir la voir un jour.
— Bien sûr, tu seras toujours la bienvenue ici. Vous l’êtes tous d’ailleurs.
Cendral regarda le village qui se réveillait paisiblement, le soleil se reflétant partout où la rosée était encore présente.
Enfin un endroit où je me sens en paix … je devrais peut-être venir vivre ici… après ?
Des bruissements d’ailes attirèrent son attention, et il vit Sapucaia et Altaïr se poser sur la plateforme, leurs ailes créant des mouvements dans la brume environnante.
— Salut les amis ! J’espère que vous avez bien dormi ! s’écria l’Aile de Pluie jovial.
— Vous voulez toujours venir visiter mon village ? demanda timidement Altaïr.
— Bien-sûr, avec plaisir, lui répondit Glacier.
Le trio se leva pour se préparer à partir. Litchi s’approcha d’Écume, qui lui tendit le petit animal après lui avoir fait un dernier câlin, l'expression triste.
— Tu peux venir la voir quand tu veux, dit Litchi d’une voix douce, en prenant l’animal.
Écume lui fit un sourire reconnaissant. Cendral croisa le regard de l’Aile de Pluie.
— Merci à toi…. Pour tout…
— De rien, et n’oublie pas, d’accord ? répondit le dragon avec un regard appuyé.
Cendral lui fit un signe de tête sous le regard étonné d’Écume.
— Bon, alors c’est parti !
Altaïr s’envola en premier, et les autres dragons le suivirent un à un, laissant Litchi leur faire des signes de la patte.
Écume s’approcha de Cendral, et vola à ses côtés.
— Ça va ? Vous… vous parliez de quoi avec Litchi ?
Cendral lui fit un grand sourire, et la regarda dans les yeux.
— Oui… plutôt bien même. Il m’a aidé à comprendre quelque chose que j’avais du mal à réaliser.
La dragonne avait une expression curieuse sur le visage, mais semblait hésiter à insister. Le dragon rouge devint un peu mal à l’aise, se tordant les griffes en regardant le sol défiler sous eux.
— Il m’a fait réaliser… que …. que j’avais des… amis, toi, et Glacier… et que… c'était bien…
Il resta silencieux, attendant une réponse, quand il releva la tête vers elle, Écume avait un grand sourire et les yeux rougis. Elle se déporta rapidement pour lui donner un coup d’aile affectueux.
— Merci, tu l’es également bien sûr, répondit-elle doucement.
Soudainement, Cendral se sentit plus léger, comme si l’un des boulets de sa chaîne s’était décroché… il prit une profonde inspiration, et regarda devant lui pour voler, un sourire figé sur son museau au point que ses muscles commençaient à être douloureux.
Ils volèrent un moment, zigzaguant entre les arbres et la végétation. Glacier se prit même les ailes dans une toile d’araignée grande comme trois dragons et recouverte d’insectes, ce qui le fit frissonner.
Altaïr s’arrêta dans le ciel et leur fit signe d’atterrir. Les quatre dragons firent cercle autour de lui tandis qu’il s’expliquait.
— Bien, à partir d’ici, nous continuerons à pattes, pour ne pas mettre le village en état d’alerte. Je vous préviens, les miens sont… méfiants… donc laissez-moi parler en premier, d’accord ?
Les dragons hochèrent la tête en signe d’accord, puis Altaïr passa devant eux. Ils avancèrent en silence, quand ils arrivèrent dans une clairière dégagée.
Un mélange de petites maisons, certaines aux formes étranges, se trouvait en son centre. Faites de bois et de feuilles, elles se fondaient plutôt bien dans l’environnement. Une foule de dragons noirs allait et venait, s’occupant de diverses manières.
Un peu plus loin le long du sentier qu’ils empruntaient, deux gardes Ailes de Nuit étaient en faction. Ils se redressèrent en voyant le groupe approcher, serrant leurs lances dans leurs poings.
— Du calme, ils sont avec moi, dit Altaïr d’une voix ferme.
Les deux gardes se regardèrent, sans bouger.
— Ce sont des étrangers, que font-ils ici ? Hum ? demanda l’un d’eux, suspicieux.
— Ils sont invités par la Reine Gloria, Lunatique, répondit Altaïr, irrité.
— Je me fiche bien de ce que dit ta petite reine, ils n’ont rien à faire ici, siffla l’autre garde.
— Noirceur ! Que tu le veuilles ou non, Gloria est notre Reine maintenant. On doit lui obéir, le sermonna son collègue.
Noirceur fronça le museau de dégoût, mais les deux finirent par baisser leur lance et s’écarter.
Le garde siffla en jetant un regard plein de haine à Glacier quand il passa près de lui. Cendral, qui passa en dernier, cracha un nuage de fumée par ses naseaux dans le visage du dragon renfrogné quand il fut à son niveau.
L’Aile de Nuit toussa, puis redressa sa lance dans le dos de l’Aile du Ciel, mais fut interrompu par son collègue.
Plus le groupe s’avançait dans le village, plus les chuchotements et regards méfiants s’intensifiaient autour d’eux. Altaïr marchait en tête, saluant tous les dragons au passage, mais Cendral remarqua que la plupart des regards étaient centrés sur Glacier. Il vit un dragonnet très jeune que son père força à rentrer à l’abri à leur arrivée, ce dernier les fixant avec colère.
Arrivé de l’autre côté du village, une grande Aile de Nuit s’approcha d’eux, les pattes tendues vers Altaïr.
— Mon chéri ! Tu es enfin de retour. Ça va ? Je ne t’ai pas vu depuis plusieurs jours.
Altaïr semblait mal à l’aise pendant que la dragonne le serrait dans ses ailes avec chaleur.
— Bonjour Mère. Je suis désolé, j'ai été assez occupé.
Elle regarda le groupe qui l’entourait, et son visage se décomposa.
— Bonjour, Prescience ! dit Sapucaia avec un grand sourire à l’intention de la dragonne.
Prescience le regarda comme s’il n’était qu’un insecte, mais ne répondit pas. Son visage exprimait autant de dégoût que d’indifférence au fur et à mesure qu’elle regardait les dragons devant elle… jusqu’à ce qu’elle voie Glacier.
Se redressant, les ailes déployées, elle se mit à siffler de colère.
— Que fait cet…. Aile de Glace… dans notre village ! As-tu perdu la raison, mon fils ?
Altaïr s’interposa entre eux, et fit face à sa mère, la queue battante.
— Ils sont avec moi ! Et ce sont les invités de la Reine. Je leur fais confiance, à tous.
La grande Aile de Nuit resta silencieuse, scrutant de haut en bas Glacier de ses yeux perçants.
— Que tu sois ami avec un… Aile de Pluie… c’est une chose. Mais tu ramènes un de ces dragons ici…. Altaïr…
L’Aile de Nuit soupira, et Sapucaia lui donna un petit coup d’aile ce qui sembla le ragaillardir. Il redressa le menton, et soutint le regard de sa mère.
— Je t’ai déjà dit qu’il s’appelle Sapucaia. Et “ce dragon” comme tu le désignes se nomme Glacier. Par ailleurs, voici Écume et Cendral pour peu que cela t’intéresse. Ils sont mes invités, et j’espérais… j’espérais que… tu leur donnes un meilleur accueil. Après tout ce que notre clan a vécu, rester enfermé dans nos préjugés est nocif autant pour nous que pour eux.
La dragonne regardait son fils, et les autres dragons à tour de rôle. Après un moment d’hésitation, elle poussa un soupir résigné.
— C’est juste que… je veux le meilleur pour toi Altaïr. Que tu deviennes le dragon sage et respecté que j’ai toujours voulu que tu sois, mon chéri.
Sapucaia s'approcha de son ami, et le couvrit d'une de ses ailes. Il se tourna vers Prescience, son sourire plus grand encore.
— Il l’est déjà !
La grande dragonne tressaillit des ailes puis détourna le regard. Après un long silence, Altaïr fit demi-tour.
— Venez, allons manger.
Puis il s’éloigna, Sapucaia regarda un instant la dragonne, puis suivit son ami, le trio les suivant sans rien dire.
Altaïr les guida jusqu’à un petit ruisseau, où ils s’installèrent. L’eau était calme, peu profonde, et si translucide qu’on pouvait voir les petites créatures aquatiques vivre leur vie sur le fond du lit du ruisseau.
Sapucaia s’éloigna quelques instants pour aller cueillir des fruits, pendant que personne ne disait rien. Ils sentaient tous les regards peser sur eux, surveillant chacun de leurs mouvements.
L’Aile de Pluie revint et distribua la nourriture à ses amis. Chacun commença à manger, en silence.
Cendral les observa, un à un. Altaïr semblait abattu, les ailes pendantes de chaque côté. Glacier et Écume regardaient tout autour d’eux, et Sapucaia jouait avec son fruit dans les griffes.
L’Aile du Ciel se pencha vers le ruisseau pour boire, quand un fruit vint brusquement s’écraser sur son museau avec un bruit spongieux.
Cendral s’immobilisa net, et loucha pour voir ce qu’il restait du fruit sur son museau. Il sentait le jus dégouliner sur ses écailles.
Tous ses amis le regardaient, la bouche ouverte, abasourdis… sauf Sapucaia, qui avait encore la patte levée et le regard malicieux. Tous redoutaient sa réaction…
Il est sérieux ?
— Désolé, dit sobrement l’Aile de Pluie qui ne semblait pas si désolé que ça…
Puis d’un coup, Écume se mit à rire à plein poumons, brisant le silence ambiant. Elle avait du mal à reprendre sa respiration, et les larmes aux yeux.
Voir son amie rire ainsi débloqua quelque chose en Cendral, une sorte de chatouillement apparut au fond de lui. Un sourire vint d’abord, puis, il se mit à rire à son tour.
Il se sentait léger, et sentait ses muscles se détendre complètement.
Après un long moment, Écume parvint à se calmer, et resta à regarder l’Aile du Ciel en gloussant.
Il se nettoya le museau, puis regarda ses compagnons recommencer à manger, plus détendus. Cendral et Sapucaia échangèrent un regard, et l’Aile de Pluie lui fit un signe de tête auquel le dragon répondit par un clin d’œil.
— Malheureusement, je n’ai pas grand-chose à vous montrer. Notre village est encore récent, il nous manque les installations primaires… surtout que nous sommes moitié moins nombreux, expliqua Altaïr.
Vraiment ? Comment ça ?
— Que s’est-il passé ? demanda Écume.
— C’est… une longue histoire… mais pour faire simple une partie des nôtres est partie dans notre ancien royaume, enfin… ancien, ancien… bref.
— Spectral ? demanda Glacier.
J'ai déjà entendu ce nom…
L’Aile de Nuit hocha la tête en frissonnant… Glacier plongea une griffe dans l’eau froide, les yeux perdus dans les remous.
— Qui est Spectral ? demanda Cendral.
Tous les dragons sursautèrent, surpris.
— Tu…tu ne connais pas… Spectral ? demanda Altaïr, les yeux grands ouverts d’étonnement.
J’ai dit une bêtise ? Qui peut bien être ce dragon…
— C’est… c’était, un Aile de Nuit maléfique… Il est réapparu récemment après avoir disparu pendant plus de deux mille ans… continua l’Aile de Nuit.
— Deux mille ans !? s’étonna Cendral.
— Oui… et, disons qu’il s’est avéré qu’il a commis des choses graves…. Il a ensorcelé tout le monde… et …
— Ensorcelé ? C’était un animus ? demanda Cendral.
— Et il a tenté d’exterminer les Ailes de Glace, ajouta Glacier.
Il y eut un blanc, Altaïr avait détourné le regard. Glacier attendait qu’il se retourne.
— Hé. Ne t’en fais pas, je sais que tous les Ailes de Nuit ne sont pas comme lui… tout comme je ne suis pas comme tous les Ailes de Glace, ajouta le dragon d’une voix douce.
Altaïr le regarda, gêné, avec un petit sourire timide. Glacier se tourna vers Cendral avant d'ajouter :
— Rassure-toi, il est mort, ou disparu, on ne sait pas vraiment. Mais en tout cas, il n’est plus là.
Tant mieux ! Un dragon millénaire, magique, et capable d’atrocités est bien le DERNIER dragon que je voudrais rencontrer !
Une voix familière s'approcha avec des battements d’ailes puissants.
— Ha ! Vous êtes là !
Tous se tournèrent vers Lassassin qui se posa sur le sol à côté d’eux, l’air guilleret.
— Litchi m'a dit que vous vous trouveriez ici !
— S’il te plaît, dis-nous que tu sais où se trouvent les Serres de la Paix, le supplia Écume.
— Hé ! Doucement, tu vas gâcher toute mon entrée dramatique !
Quand il vit qu’aucun dragon, hormis Sapucaia, ne souriait à sa plaisanterie… il soupira, s’ébroua et prit une voix solennelle.
— Oui, je sais où ils sont. Ils ont un camp, au nord, près du Détroit des Éclats de Diamants. Quand vous y serez, il vous suffit d’allumer un feu sur une falaise et ils prendront contact.
Cendral frémit à l'évocation du nom, mais se reprit rapidement, tentant de rester impassible.
Écume, Glacier et lui se regardèrent, avec un petit air d’appréhension.
On sait enfin où aller… en espérant qu’ils aient plus d’informations…
— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j'ai une merveilleuse Reine qui m’attend. Faites attention à vous !
Puis Lassassin s’envola tranquille sans demander son reste.
— Bien… alors on va devoir y aller, dit sobrement Cendral.
Ses deux compagnons acquiescèrent en silence. Le trio avait du mal avec l’idée de partir de la Forêt de Pluie, rester ici, paisiblement, semblait tellement attrayant.
— Vous…. Vous devez réellement partir ? Vous ne pouvez pas rester avec nous ? demanda Sapucaia, soucieux.
Écume leva la tête vers la forêt luxuriante, puis poussa un soupir de tristesse.
— Non…. Ce n'est pas l’envie qui manque mais…. Nous devons trouver les responsables de l’attentat. Pour ne plus que cela se produise, jamais.
Cendral observa la dragonette, elle avait l’expression fermée. Il se leva, et Glacier fit de même.
Sapucaia et Altaïr se regardèrent mutuellement un instant, puis se tournèrent vers le trio, la mine triste.
— Nous aimerions tellement vous accompagner… mais nous ne pouvons pas... vous comprenez, nos peuples ont besoin de nous, dit Altaïr.
— Et surtout, revenez vite nous voir ? D’accord ? Vous serez toujours les bienvenus dans notre forêt, ajouta Sapucaia.
— Merci à tous les deux, vous êtes des dragons formidables, sachez-le !
Écume joignit le geste à la parole en les serrant contre elle tour à tour.
Glacier leur donna un coup d’aile à chacun, avec un sourire avant de s’envoler, suivi d’Écume.
Cendral se tourna vers les deux dragons.
— J'espère que nous nous reverrons. Merci à vous deux.
Puis il s’envola à la suite de ses amis, laissant derrière lui les deux dragons qui leur faisaient des signes de la patte.
Au fur et à mesure qu’ils s’élevaient, ils pouvaient voir l’étendue immense de la Forêt de Pluie, comme un océan de verdure sans fin.
Quel dommage de quitter ce merveilleux endroit …
Ils continuèrent à s’élever, leurs ailes battant de plus en plus fort, en direction du Détroit des Éclats de Diamants, des Serres de la Paix et, avec un peu de chance, d’un début de réponse….