Chapitre 14
Le trio marchait côte à côte quelques pas derrière Taureau, tentant de garder une allure suffisante pour ne pas se laisser distancer par ses grandes enjambées.
L’Aile de Boue expliquait des choses, en désignant des endroits du camp par-ci par-là, mais Cendral ne l’écoutait pas vraiment.
Un Aile de Glace, d’un bleu givré, s’approcha d’eux sans vraiment regarder les trois dragons. Il s’adressa à Taureau.
— Taureau, nous partons pour notre patrouille vers l’ouest.
Taureau le regardait de haut, ses yeux lui lançant des éclairs de rage.
— Très bien ! Prenez garde aux patrouilles d’Aile du Ciel, lui répondit-il d’une voix glaçante.
Le dragon hocha la tête et partit rejoindre trois autres membres des Serres qui l’attendaient en retrait.
Humpf
L’Aile de Boue se détourna de lui pour reprendre sa route, le museau fermé.
— Tu ne sembles pas trop apprécier ce dragon. Pourquoi ? lui demanda Écume.
Le grand dragon tourna sa tête vers elle sans s’arrêter.
— Car il a tué une de mes sœurs pendant la guerre.
Les trois amis s’immobilisèrent et regardèrent vers la petite troupe qui s’envolait.
Et il ne l’a pas tué ?
— Vous venez ? leur cria le dragon qui avait continué de marcher.
Cendral et Glacier échangèrent un regard surpris, puis continuèrent de marcher pour rattraper leur guide.
Un peu plus loin, l’Aile de Boue s’arrêta devant une immense tente en toile vert olive. Avec une de ses ailes, il souleva le tissu et révéla un grand abri pouvant accueillir une dizaine de dragons de manière confortable.
Les deux jumeaux Ailes de Sable étaient installés au fond sur des coussins, devant un petit foyer. Ils se redressèrent vivement, surpris par leur entrée.
Tandis que Taureau attachait les côtés de l’entrée de la tente sur le toit afin de laisser l’entrée grande ouverte, le trio s'avança.
Taipan se leva, et leur fit face.
— Que faites-vous ici ? Hein, pourquoi les as-tu amenés chez nous ?
Le grand Aile de Boue lui sourit affectueusement, puis vint s’asseoir entre les deux jumeaux.
— Car ils ont besoin d’un abri en attendant qu’Aigrette finisse ses recherches. Alors je les ai invités, c’est bien le minimum non ? Faites comme chez vous, et mangez !
— Non ! Je refuse qu'ils restent ici ! s’écria Taipan.
— Taipan… tu as le droit d'être en colère, mais ils n’ont fait que se défendre. Tu aurais fait exactement pareil dans la situation inverse. Alors ils restent.
Le jeune Aile de Sable regarda tour à tour Taureau, puis les trois dragons. Il soupira, puis alla s’asseoir, droit comme un piquet et ne les quittant pas du regard.
— Bien ! C’est comme tu veux grand frère.
— Merci. Tu vas voir, ils sont gentils, lui glissa Taureau avec un clin d’œil.
Cendral s’allongea, mais les picotements revinrent dans son dos. Il se tourna et vit, un peu plus loin, le même étrange Aile de Mer que tout à l’heure, qui semblait le fixer encore davantage. Cette fois, Cendral garda les yeux sur lui. Après quelques instants, l’Aile de Mer à l’expression indéchiffrable partit.
Cendral se tourna légèrement pour faire face à l’entrée, et surveiller tout ce qu'il se passait. À sa droite, dans son champ de vision, il vit Glacier s'asseoir en face de Taureau, de l’autre côté du feu.
— Ainsi, vous êtes frères ? Comment… est-ce possible ? demanda Glacier, curieux.
Mirage qui avait les yeux sur des parchemins, releva la tête, puis se tourna vers Taureau. Ce dernier se redressa, mal à l'aise.
— J'ai été soldat, comme beaucoup j’imagine. Et j'ai perdu l’intégralité de ma fratrie pendant la guerre. Quand je me suis retrouvé seul… je suis parti. Et j'ai rejoint les Serres de la Paix, plein de colère et de vengeance dans le cœur.
Il se tourna vers les deux Ailes de Sable, et tendit ses immenses ailes pour les envelopper dedans. Mirage se laissa faire avec plaisir, et même Taipan sembla se détendre malgré sa posture de garde inflexible.
— C’est là que je les ai rencontrés, deux dragonnets d'à peine un an, seuls. J'ai su ce que je devais faire.
Mirage posa sa patte sur celle de Taureau.
— Tu nous as sauvés, nous n’aurions pas pu rêver meilleur frère que toi.
L’Aile de Boue lui fit un immense sourire, mais ses yeux étaient rouges.
— La vérité c'est que nous nous sommes sauvés mutuellement. Je serais sans doute mort dans une quête de vengeance inutile. Au lieu de ça, j'ai eu l’honneur de vivre avec les deux meilleurs dragons que j’ai jamais connus.
Glacier était immobile, et fixait le feu.
— Oui, je comprends….
— Quelle chance que vous vous soyez trouvés, s’exclama Écume avec un sourire au museau.
Le grand Aile de Boue se racla la gorge.
— Bon, qui a faim ?
Alors qu'ils commençaient à se servir, Cendral interpella Écume.
— Je… je vais faire un petit somme. Tu me réveilles si besoin d’accord ?
Cette dernière hocha la tête et lui fit un petit signe de la patte. L’Aile du Ciel s’installa en boule, et tenta de s'endormir. Il sentit les picotements disparaître au fur et à mesure qu'il s’endormait.
Brusquement, il se retrouva au milieu du champ de bataille, là où il avait failli mourir tant d'années auparavant.
Il pleuvait à torrent, Cendral baissa les yeux et vit son reflet étonnamment jeune dans les flaques teintées de sang. Tout autour de lui, des milliers de corps d’Ailes de Mer s'étalaient jusqu'à l’horizon.
Son cœur se mit à battre à toute vitesse, sa respiration était saccadée. D’un geste, un dragon prit sa patte avant et la tendit vers le ciel avec un cri de victoire. Quand il tourna la tête pour le voir, il reconnut Pyra, les yeux flamboyants et un sourire carnassier sur le museau. Mais il remarqua que ses propres écailles étaient poisseuses et d’un rouge sang. Quand il leva les yeux vers ses griffes, il vit qu’elles étaient couvertes de sang écarlate.
Soudain, une voix sortit de la gueule de Pyra, mais ce n’était pas celle dont il se souvenait. Celle-ci était enjouée, mais aussi empreinte de ténèbres.
— C’est bien Cendral. Tu les as presque tous tués. Mais regarde, il en reste une là-bas ! Ahahahahaha ! Mais pas pour longtemps !
Quand il regarda dans la direction qu’elle désignait, il vit un peu plus loin une scène qui glaça son sang.
Écume était étendue sur le dos et couverte de blessures, un Aile du Ciel se tenant sur deux pattes au-dessus d’elle, une lance aiguisée dirigée vers le cœur de la dragonne.
Le dragon du Ciel tourna vers lui un museau moqueur… C’était Cendral. Il lui souriait à pleines dents puis leva sa lance, prêt à frapper. La poitrine de Cendral semblait sur le point d’exploser.
— Non ! Nonononononon ! Ne fais pas ça !!!!
Soudainement, il sentit des écailles froides contre les siennes et ouvrit les yeux.
— Cendral ! Ça va ? Que t’arrive-t-il ?
Il reconnut Glacier, qui le tenait par les pattes. Cendral se redressa brusquement, regardant dans toutes les directions.
Glacier se leva à son tour et tenta de le calmer.
— Hé ! Hé ! Calme-toi ! Tu es en sécurité !
— O-où…. Où est… je …
— Du calme ! Écume est là-bas, regarde. Elle va bien.
L’Aile de Glace força Cendral à tourner la tête, et il put voir Écume qui était assise paisiblement à côté de Mirage. Tous deux discutaient gaiement, Mirage lui montrant des dessins sur des parchemins.
Cendral sentit une douleur dans le creux de sa patte avant. Quand il baissa la tête pour regarder, il vit que son poing était serré et bloqué. Quand il l’ouvrit, du sang coula d’une petite plaie là où ses griffes s’étaient enfoncées dans ses écailles.
— Je t'entendais crier, et supplier. Ça devait être un sacré cauchemar. Tu veux en parler ?
L’Aile du Ciel peinait encore à reprendre le contrôle de ses battements de cœur et de sa respiration.
— Non… ça ira. Mais c’est gentil.
L’Aile de Glace haussa les épaules et s’éloigna.
— Glacier ?... Merci, de m’avoir réveillé.
Le dragon lui sourit, et lui fit un clin d’œil.
— Pas de souci, les amis sont faits pour ça.
Cendral se leva et chancela légèrement. Il se reprit, et s’approcha d’Écume et de Mirage. Sur le côté, il vit Taipan se redresser légèrement et ne pas le lâcher des yeux.
— Tout va bien ? lui demanda la dragonne à son arrivée. Je t’ai vu parler avec Glacier.
— Oui, juste quelques cauchemars. Ça va mieux merci.
— Ho…. Et bien, viens, et regarde, ça te changera les idées.
Écume ramassa quelques dessins et les passa à Cendral. Ils représentaient beaucoup de choses différentes, des paysages, des dragons, des animaux sauvages… tous avec un grand niveau de détail.
— Ils ne sont pas magnifiques ? Tous sont l’œuvre de Mirage. Il a un talent incroyable !
— Ha ! C'est surtout le meilleur dessinateur de Pyrrhia. Aucun n'est aussi doué. En plus, c'est naturel chez lui, s’exclama Taipan en bombant le torse depuis l’autre côté de la tente.
Le jeune Mirage hocha les épaules en tordant un coin de parchemin avec ses griffes.
— C’est… juste quelques gribouillages.
Taureau lui donna un petit coup de queue.
— On est tous fiers de toi, Mirage, ne dévalue pas ton talent.
L’Aile de Sable se mit à rougir, un sourire crispé sur le visage. Cendral lui tendit les dessins.
— C’est vrai, tu as beaucoup de talent Mirage.
— M-merci, murmura-t-il.
Cendral retourna s'asseoir près du feu, il prit un morceau de bois à l'extrémité rougeoyante et jouait avec les braises.
Taipan s’approcha, et s’assit à ses côtés à une distance respectable, son aiguillon dirigé vers Cendral.
— Ne te moque pas de mon frère. Je ne laisserais personne se moquer de lui, c'est clair ? lâcha l’Aile de Sable.
— Ce n'est pas mon intention. Ni celui d’aucun de mes amis.
— Tsss… je n'ai aucune confiance en vous. J’espère que vous repartirez rapidement.
L’Aile du Ciel se mit à sourire.
— Quoi ? Tu te paies ma tête aussi ? cracha Taipan.
Le jeune dragon avait ses muscles tendus, les yeux étincelants de colère.
— Non. À vrai dire, je te comprends.
L’Aile de Sable eut un mouvement de recul, surpris par la réponse.
— Tu as raison de ne pas faire confiance aux inconnus. J'aurais fait pareil.
Taipan relâcha ses muscles, et replia sa queue de façon plus sécurisée. Il regardait Cendral, sans comprendre. L’Aile du Ciel leva le museau et aperçut Taureau qui les regardait au loin. Il fit un petit signe de tête à Cendral.
À ce moment précis, un petit dragonnet entra dans la tente comme s’il était chez lui.
— Salut les amis !
— Bonjour Estuaire ! Comment vas-tu ? lui demanda chaleureusement Taureau.
Le petit dragonnet, qui ne devait pas avoir plus de deux ans, s’approcha du grand Aile de Boue qui posa son front contre celui du dragonnet avec tendresse. Puis Estuaire se tourna vers Taipan, et lui sauta dessus pour jouer à la bagarre avec l’Aile de Sable.
Il était minuscule, il avait des écailles de couleur bleu saphir comme un Aile de Mer mais aussi marron à la façon des Ailes de Boue, il semblait plus costaud qu'un Aile de Mer de son âge, et son museau était plus aplati.
Ils roulèrent par terre en riant un moment avant que Taipan ne supplie grâce.
— D’accord ! D’accord ! Tu as gagné, je m'avoue vaincu !
Le dragonnet prit une pose de vainqueur sur le corps de l’Aile de Sable qui feintait la mort.
Ouf !
souffla Taipan quand le petit sauta de son flanc en lui écrasant le ventre au passage.
Il alla s’asseoir à côté de Mirage, qui l'enveloppa de son aile. Ce n’est qu’à ce moment que le petit dragon posa son regard sur le trio qui était allongé près du feu, et ses yeux s’agrandirent.
— Hoooo ! C’est vous les nouveaux ?
Il se précipita vers eux et leur tourna autour pour les observer avec enthousiasme.
— Whoaaa. Tu es trop belle ! J’adore tes couleurs, dit le petit à Écume.
Il s’approcha de Cendral, et le regarda, puis fit un petit mouvement de recul.
— Mince… tu es très grand toi aussi ! Tu es un Aile du Ciel ? Tes couleurs sont bizarres.
— Estuaire, sois poli, le reprit Taureau avec un regard sévère.
— Ce n'est pas grave. Oui c'est vrai, mes couleurs sont plus foncées que celles de mes congénères, c’est pour cela qu’ils m'ont appelé Cendral je suppose.
— Et c’est quoi ça ? fit le dragonnet en désignant le pendentif que portait Cendral. Et il représente quoi ?
L’Aile du Ciel porta sa patte au bijou, et le prit dans ses griffes.
— C’est… un cadeau… de quelqu'un que j'ai aimé autrefois. Il représente une montagne à deux pics.
— Vous ne vous aimez plus ? Pourquoi ?
Cendral serra le pendentif un peu plus fort, et réfléchit.
— C’est…. Compliqué. Disons que nous n’étions pas d’accord sur quelque chose.
— Ha… c'est dommage.
Estuaire s'approcha de lui, puis après un instant, il posa sa patte sur celle de Cendral et la tapota.
— Et si tu te présentais ? Car j’aimerais connaître ce grand et fort guerrier que les Serres de la Paix ont la chance d’avoir dans leur rang, l’appela Glacier avec un grand sourire.
Le petit bomba le torse, et s’approcha de lui en tentant de paraître intimidant.
— Ouais ! Moi c’est Estuaire ! Je suis un hybride et je serai un jour le plus fort dragon du monde ! Et toi ?
L’Aile de Glace gloussa en posant une aile sur le dos du dragonnet. Le petit frissonna et passa ses petites griffes sur les écailles glacées du dragon.
— Moi c’est Glacier, et eux, ce sont mes amis, Écume et Cendral.
— C’est trop cool ! Moi aussi je veux des amis de plein de clans ! Je veux être ami avec tout le monde d'ailleurs et être un puissant guerrier pour tous les protéger !
— C’est une très noble cause que tu as, et je suis certain que tu y arriveras un jour.
Le dragonnet se remit droit, fier comme un roc. Il tourna la tête et courut vers l’entrée de la tente en criant :
— Papa !
Il se jeta dans les pattes d'un dragon, un Aile de Mer, ayant de nombreuses cicatrices mais qui les regardait avec une expression indéchiffrable. C’était le dragon qui avait observé Cendral.
— Toi ! cria Cendral.
D’un bond, il se leva avec les ailes déployées et ses griffes profondément enfoncées dans le sol. Le dragonnet sursauta et tous les dragons assis se relevèrent d’un seul mouvement, surpris par le changement d’atmosphère.
Alors il est venu réclamer vengeance ! Qu'il vienne, je l’attends !
Cendral montra ses crocs et une épaisse fumée noire sortit de ses naseaux.
L’Aile de Mer, lui, restait immobile, tenant toujours son petit qui ne comprenait pas la situation.
— Papa ? demanda-t-il timidement.
— Ce n'est rien, va avec Mirage pour le moment.
Estuaire obéit sans rien dire, et alla dans les bras de l’Aile de Sable.
— Turris ? Que se passe-t-il ? demanda Taureau en s'avançant pour s’interposer entre les deux dragons.
L’Aile de Mer s'avança lentement en direction de Cendral, tandis qu’Écume se rapprochait également.
— Cendral ?
— Cela fait depuis ce matin qu'il m’observe. Mon corps m'avertissait mais je n’ai compris qu'après mon réveil. Tu es venu te venger, n’est-ce pas ? Tu étais là, pendant cette bataille ?
— Alors, tu y étais bien ? Je n’en étais pas certain…
Le grand dragon rouge se mit en position d'attaque, ses muscles tendus à en rompre.
— On va régler ça tout de suite alors ! Si tu veux te venger, c’est le moment ou jamais ! Mais je ne me laisserai pas faire !
L’Aile de Mer s'arrêta, et pencha la tête de côté comme s’il essayait de comprendre ces paroles.
— Tu te trompes… je ne suis pas là pour me venger… mais pour te remercier.
— Quoi ? s’étonna Cendral après un long moment de silence.
— Tu ne te souviens pas de moi ?
— Comment je pourrais ? J'ai affronté et mis en fuite plusieurs Ailes de Mer ce jour-là !
L’Aile de Mer s’assit, avec un petit sourire en coin. Ses yeux plongés dans ceux de Cendral.
— Et… combien en as-tu épargné ?
L’air dans les poumons de Cendral se glaça, ses ailes retombèrent brusquement comme dénuées d’énergie.
— Enchanté, je m’appelle Turris. Et… c’est moi que tu as épargné à l’époque.
— C-c’est … vraiment… toi ?
Le dragon rouge fit quelques pas en avant, ses ailes traînant sur le sol en laissant des sillons dans la terre, puis tendit sa patte avant pour toucher l’épaule de Turris, comme pour être sûr que le dragon était réel.
L’Aile de Mer prit sa patte dans la sienne, et la serra.
— Oui, c’est bien moi. J’avoue que je n’avais pas l'espoir de te revoir un jour…. Je t’ai même cru mort. Mais quand je t'ai vu tout à l’heure, je t'ai reconnu. Mais… je n'étais pas totalement certain, nous étions tellement jeunes.
Cendral s’assit, retira sa patte de celle de Turris et la regarda sans parler.
— Après que tu m’aies laissé partir… j'ai fui, j'ai voulu retourner chez moi mais je suis tombé sur des membres des Serres de la Paix… et… ils m’ont convaincu de me joindre à leur cause.
Cendral se releva… Il tremblait de tous ses membres et son regard était fixé dans le lointain.
— J… je ne … pour…. Non… je ne peux pas… c’est trop…
D’un seul coup, il se précipita en avant et se glissa entre Taureau et Glacier pour s'éloigner. Il tournait la tête dans toutes les directions, visiblement perdu, marchant mécaniquement.
Il finit par s’installer sur une petite colline juste en face du campement et s’affala en boule dans l’herbe.
Écume fit quelques pas pour le rejoindre, mais Glacier lui attrapa la patte.
— Non, pas maintenant. Il doit encaisser le choc.
— Mais je….
— Laisse-lui du temps, crois-moi.
La dragonne fixa la forme au loin, puis soupira.
Cendral avait les yeux ouverts, il fixait un pissenlit qui tanguait légèrement dans la brise. Le ciel était gris et un vent frais parcourait le pied des montagnes, mais son cerveau était en ébullition.
Alors… ce que j'ai fait… ça n’a… ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose ? Alors POURQUOI CELA M'A TANT COÛTÉ ? Pourquoi ai-je dû vivre cet enfer ! Je n’avais pas mérité cela ! Je n’aurais JAMAIS DÛ LE SAUVER !
Mais… alors que serais-je devenu ? Le tueur que j'ai vu dans ce cauchemar ? Et puis… Estuaire….
Raaaaaah !! J’aurais mieux fait de mourir au cours de cette bataille…
Le temps s’étira lentement, Cendral ne remarqua même pas que la nuit commençait à tomber, mais le ciel devenait de plus en plus menaçant et obscur. Quelques gouttes s’écrasèrent sur ses écailles, sans même qu'il ne s’en rende compte, puis cela se transforma en averse. Le dragon resta immobile, insensible aux intempéries, regardant l’eau ruisseler en petits torrents dévalant la colline.
Écume s’approcha de lui en traversant le rideau de pluie, et s’installa à ses côtés. Elle ne parla pas, mais au bout d’un moment, elle posa sa patte sur la sienne, le sortant de sa torpeur.
— Parle-moi Cendral… s’il te plaît.
Peut-être que je devrais tout lui raconter ? Peut-être qu’elle pourrait me donner son opinion…
L’Aile du Ciel poussa un profond soupir, puis se tourna vers la dragonne.
Oui… après tout… je peux lui faire confiance, à elle... De toute façon, au point où j’en suis…
— C’était….
Il prit une profonde inspiration, sachant pertinemment qu'une fois lancé, il ne pourrait plus s’arrêter.
— C’était il y a longtemps. Je devais avoir ton âge à peu près. P…
— Pyra ? demanda-t-elle avec douceur.
— Oui… Pyra et moi allions faire notre première bataille. Nous avions peur… Enfin, moi surtout, car elle avait du mal à l’admettre… pendant le combat, j'étais si terrifié… tous ces morts, tout ce sang… c’est là que j'ai vu Pyra qui était maîtrisée par un Aile de Mer.
Il reprit une inspiration, mais sa respiration difficile l'empêchait de remplir complètement ses poumons.
— J'ai été submergé… par… par une rage immense, j'ai sauté sur le dragon pour dégager mon amie et pendant qu’elle l’affrontait, moi je me suis tourné vers Turris. J’étais là… la patte tendue, prêt à le tuer.
— Et qu’est-ce qui t’en a empêché ? lui demanda Écume.
— Car j'ai vu… j'ai vu dans ses yeux, qu'il était aussi terrorisé que moi. C’était comme me voir dans un reflet… alors, je l’ai laissé partir.
Un blanc s’installa pendant quelques battements de cœur.
— Mais Pyra… elle l’a vu… elle est devenue furieuse. Nous nous sommes violemment disputés, puis elle m’insulta de traître.
Il sentit les serres d’Écume se crisper légèrement. Cendral prit son museau dans ses griffes.
— Cela m’a fait comme un coup de lance en plein cœur, je ne savais pas quoi répondre. Elle avait raison, j’avais trahi les miens pour un dragon inconnu ! POUR UN ENNEMI ! … Puis elle m’a plaqué au sol, et m'a livré à notre commandant qui a exigé ma mort, elle allait le faire, je l’ai senti…. Alors j'ai fui. Loin de tout… La suite, tu la connais.
Cendral se remit à trembler mais sans savoir si cela venait de la pluie glacée qui s'infiltrait entre ses écailles, ou à tout le reste…
Écume retira ses pattes de son visage, et le regarda dans les yeux. Elle avait les yeux rouges et ses larmes se mêlaient à la pluie.
— Cendral… ce que… ce que tu as vécu. Personne ne le mérite. Tu as fait un choix difficile, mais regarde…
Elle le força à tourner sa tête vers le camp, où au loin on distinguait le groupe de dragons sous la tente, qui parlaient autour du feu.
— Ce que tu as fait, c’est donner un avenir. Turris, et son fils, s’ils sont là c’est grâce à ton choix.
— Mais alors pourquoi j'ai dû payer si cher cette décision, si elle était juste ? lui demanda Cendral, la voix rauque.
— Je ne sais pas….
Le dragon rouge fixait leur compagnon sans bouger.
— Mais… Il faut plus de courage pour sauver, que de simplement tuer, surtout en temps de guerre.
— Je ne me suis pas senti courageux à ce moment… ni même depuis d’ailleurs, avoua Cendral à mi-voix.
— Peut-être pas, mais tu l’as été. Tu ne peux pas continuer à te punir pour ce que d’autres ont décidé d’appeler un crime. Il faut continuer. On doit continuer. Tu as des amis maintenant, ne l’oublie pas.
L’Aile du Ciel lui fit un sourire grimaçant entre ses larmes, mais ne répondit pas.
— Tu es prêt à retourner auprès d’eux ? questionna la dragonne.
— Non… j’aimerais rester encore un peu…
— Très bien, rejoins-nous quand tu seras prêt.
Le dragon hocha la tête, avant de se rouler en boule sous la pluie.
Et si… Écume avait raison ? Oh… Pyra… pourquoi m’as-tu abandonné ! J’avais besoin de toi…