Chapitre 15
Les nuages qui avaient occupé le ciel pendant la journée s’étaient dispersés, chassés par les lunes qui s’élevaient dans le ciel. La pluie s’était arrêtée, laissant l’odeur de l’herbe trempée imprégner l’atmosphère.
Le groupe de dragons entourait le feu qui crépitait doucement, ils parlaient à voix basse.
Taureau racontait des plaisanteries qu'il avait entendues au cours des années. Les jumeaux étaient allongés côte à côte, Estuaire dormant entre les pattes de Mirage. Turris se tenait à ses côtés en caressant la tête du petit avec douceur.
Glacier et Écume étaient sur la droite, le sourire aux lèvres après la dernière blague de l’Aile de Boue.
C’est alors que Cendral fit son entrée dans la tente, la tête basse et ses ailes serrées contre ses flancs. Tous les dragons se turent.
Le premier à réagir fut Glacier, qui déploya son aile pour l’inviter à s’installer entre lui et Taureau. Cendral accepta l’invitation et s’assit, l’air penaud, Glacier l’enveloppa de son aile.
— J-je… suis désolé. Pour ma réaction de tout à l’heure.
— Tu n’as pas à t'excuser, Cendral, répondit Taureau.
— Si… j'ai… surréagi. Et j'ai fait peur à Estuaire. C’est juste que… cela faisait beaucoup de choses d’un coup.
— Et ça va mieux ? lui demanda Écume.
— Oui, et non. C’est compliqué.
Taipan releva le menton.
— Turris nous a tout raconté. Ce que tu as fait… c'est sans doute le truc le plus courageux que j'ai jamais entendu !
Les oreilles de Cendral se redressèrent, un peu surpris, alors que les autres dragons hochaient la tête pour approuver. Écume le regardait avec un grand sourire.
— Ce… ce n'était pas du courage. Juste de l’instinct.
— Peut-être. Mais cela ne change rien au résultat. Sans toi, je n’aurais jamais connu le bonheur, fit Turris en regardant son fils.
Cendral ne répondit pas. Mirage lui jeta un morceau de viande pour qu'il se restaure, et l'Aile de Boue reprit ses plaisanteries.
— Alors, c’est un Aile de Boue, un Aile de Mer et un Aile de Glace qui rentrent dans le repère du scorpion…
Cendral commença à grignoter sa part en écoutant les rires résonner dans la tente.
Au fur et à mesure que la nuit avançait, chacun alla progressivement se coucher. Les premiers furent Taipan et Taureau. Glacier fut le suivant.
Turris se leva, et prit délicatement Estuaire dans ses pattes, qui n'arrêta pas de ronfler pour autant. Il s’éloigna, et en passant près de Cendral, lui glissa dans l’oreille.
— Nous reviendrons demain, bonne nuit… et… merci.
L’Aile du Ciel hocha poliment la tête, mais un frisson parcourut son échine.
Il ne resta que Cendral, Écume et Mirage autour du foyer. Ce dernier griffonnait sur un parchemin, relevant parfois la tête pour les observer.
Cendral était absorbé par les flammes, il laissait leur chaleur l’envahir tout entier, l’envelopper dans une étreinte qui le réconfortait.
— Euh… e-excuse-moi ?
L’Aile du Ciel secoua la tête pour remettre son cerveau en route, et se tourna vers Mirage qui se tenait devant lui. Les ailes basses, et le regard fuyant.
— J-je… j’ai…
Il resta bloqué sur ces quelques mots pendant quelques battements de cœur, puis tendit un parchemin à Cendral.
C’était un dessin d’une grande beauté. Il représentait Écume, Glacier et Cendral allongés ensemble, côte à côte, devant un feu. Tous trois arboraient un museau paisible et serein.
Les jeux d’ombre et de lumière donnaient vie à l'œuvre.
— C-c’est… pour ne pas vous oublier. J-j’aime dessiner mes nouveaux… amis… car on est… amis, pas vrai ?
Cendral passa ses griffes doucement sur le dessin, ça semblait tellement réel.
— Euh…bien. Merci Mirage, merci sincèrement. On ne m'a jamais fait un tel cadeau. Et oui… on est amis maintenant.
Il passa le dessin à Écume, ses yeux s’agrandirent.
— Woaw, c’est incroyable Mirage ! Je n'ai jamais rien vu de tel ! Et comme dit Cendral, bien sûr qu'on est amis voyons.
Le jeune dragon devint presque écarlate. Écume lui rendit son dessin, et Mirage alla rejoindre son frère sur leur coussin. Cendral crut apercevoir Taipan esquisser un sourire, mais il n’était pas sûr.
Écume et Cendral se retrouvèrent seuls, la dragonne sembla hésiter, puis elle se lança.
— Je… je peux te poser une question sur Pyra ?
Cendral ne réagit pas tout de suite, creusant la terre de ses griffes aiguisées.
— Oui… finit-il par souffler.
— Euh… tu l’aimais, n’est-ce pas ? Je veux dire, elle était plus qu'une amie pas vrai ? C’est… ce que j'ai ressenti quand tu parlais d’elle.
Un petit scarabée de couleur vert émeraude sortit de terre au milieu des sillons creusés par Cendral, grimpant frénétiquement sur ses griffes.
— Oui. Elle était tout pour moi. Mon monde, celle qui me faisait respirer et avancer.
Écume resta sans rien dire un moment, comme si elle tentait de résoudre un puzzle complexe.
— Tu… tu veux bien me parler d'elle ? Je veux dire, avant qu’elle ne te trahisse.
Un sourire léger se forma sur son museau malgré lui.
— Elle était très intelligente, cela lui arrivait de surprendre nos formateurs sur les plans de bataille. Quand nous nous entraînions, elle prenait systématiquement l’avantage. Elle jouait toujours avec deux masques, quand on était entre nous, elle était drôle, attentionnée, douce. Ha ! Je me souviens d’une fois où elle avait passé des heures à décoincer un de nos camarades qui avait voulu essayer une armure trop petite pour lui, elle tentait de garder son sérieux mais, je savais qu’elle était à deux griffes d’éclater de rire. Elle avait un petit tic, ses oreilles frémissaient quand elle se retenait de rire.
Il jouait avec le scarabée, le faisant jongler entre ses deux pattes pour que l'insecte ne monte pas trop haut sur ses pattes. Son sourire s'effaça doucement.
— Elle a toujours dit que le clan primait sur tout. Je… je ne pensais pas que cela nous englobait aussi… je l’ai aimée plus que quiconque… puis pour être honnête, je crois que je l'aime toujours.
— Je vois… je te comprends, tu sais…
Cendral regarda Écume, son museau était fermé, et ses yeux remplis de tristesse. Elle tourna la tête vers l’extérieur et la nuit étoilée.
Sans détourner le regard, elle lui dit calmement.
— Bonne nuit, Cendral.
— À toi aussi Écume.
Puis tous deux s’enroulèrent sur eux-mêmes avant de s’endormir.
Le soleil se levait à peine dans le ciel aux couleurs pastel quand une voix forte résonna dans la tente.
— On se lève ! Nous avons à vous parler.
Cendral redressa la tête, les yeux encore ensommeillés, et vit Nautilus et Aigrette assis à l'entrée. L’Aile de Mer semblait agacé, patientant depuis un moment au vu des traces de griffes au sol.
Glacier était déjà réveillé et parlait avec Taureau, mais Taipan et Mirage étaient encore endormis.
L’Aile du Ciel se leva en s’étirant, la nuit avait été agitée, son esprit l’avait baladé de cauchemar en cauchemar sans lui laisser le moindre répit.
Écume se leva à son tour et alla s'asseoir devant les deux dragons, puis Glacier et Cendral la rejoignirent.
Aigrette prit la parole, des lunettes à la main.
— Bon, navré du délai mais j'ai dû aller fouiller un peu plus loin que prévu. Je n'ai pas trouvé grand-chose.
Il montrait un petit parchemin chiffonné qu'il serrait dans son poing.
— Il s’agit d’une missive, provenant du Royaume du Ciel. Un dragon du nom de Braise mentionnait ce groupe, les Deux Griffes, et demandait l’assistance des Serres de la Paix sur leur cause. Cela remonte à plusieurs années… et à cette époque, avec le contexte de guerre, nous n'avions pas pu accéder à sa requête.
— Est-ce qu'il y a autre chose ? Fait-il mention d'un autre dragon ? De leur camp de base ? interrogea Cendral.
— Non… seulement ce nom, et qu'il attendait une réponse.
Glacier fit une grimace étrange.
— Que vous n'avez visiblement pas daigné lui offrir…
— Non… c'est vrai, répondit Nautilus. Mais cela aurait changé quoi ?
Écume semblait perplexe mais répondit avec précaution.
— Peut-être qu’ils ne seraient pas arrivés à de telles extrémités si vous… si les clans les avaient écoutés.
Pour la première fois depuis qu'il avait rencontré le dragon, Cendral vit de la culpabilité sur le visage de Nautilus.
— C’est une possibilité… mais nous étions en temps de guerre, traqués par tous les clans. Nous devions rester cachés et chaque correspondance était un danger pour notre mouvement.
Glacier fit un pas en avant, la queue battante.
— Alors vous n’auriez pas dû prétendre défendre une cause si vous préfériez vous terrer comme des lapins terrifiés !
Nautilus se redressa d’un bond, piqué au vif. Il montra ses crocs et son museau était déformé par la colère.
— Ce qui est fait est fait ! s’écria Écume. Cela ne sert à rien de débattre là-dessus. Mais nous pouvons faire en sorte que cela cesse.
— En trouvant ce “Braise” … approuva Cendral.
Mais cela signifie que je dois retourner au Royaume du Ciel ?!
Après un dernier regard haineux à Glacier, Nautilus se tourna vers Écume.
— Oui… tu as raison. Vous avez vos informations. Maintenant, partez.
Puis il leur tourna le dos pour s’éloigner. Aigrette donna le parchemin à Écume et s’en alla à son tour.
— Glacier… tu n’aurais pas dû les attaquer aussi frontalement…
L’Aile de Glace souffla par les naseaux en formant un petit nuage de givre.
— Je n'ai dit que la pure vérité.
Écume s'avança et se plaça devant lui.
— Non, du moins pas totalement. Ce qu’a dit Nautilus est vrai. À cette époque, il n'aurait rien pu faire. Mais maintenant ils le peuvent, et pour cela, nous devons les garder de notre côté au lieu de les affronter.
Glacier détourna le regard, son museau trahissait sa tension extrême.
— Je comprends ta colère…
Soudain l’Aile de Glace se tourna vers elle et la coupa.
— Non ! Ça je ne crois pas !
— Alors dis-moi ! Explique-moi ! Peut-être que je comprendrai mieux car sans cela, je vois juste un dragon qui crache sa colère sur les autres ! s’emporta Écume en agitant ses ailes.
Cendral se rapprocha du duo, redoutant la réaction de leur ami qui semblait hors de lui.
— Je vous attends pour partir, dit le dragon de glace en s’éloignant pour s’asseoir devant la tente.
Taureau suivit des yeux Glacier, puis se tourna vers Écume et Cendral.
— Je dois aller chercher quelque chose, je vous rejoins là-bas, d’accord ? Mirage et Taipan vont vous accompagner.
Les deux frères, qui étaient pleinement éveillés et patientaient tranquillement, se levèrent pour sortir de la tente en direction de la zone où ils avaient atterri hier. Taipan marcha en tête, suivi de Glacier, puis par Écume et Mirage tandis que Cendral fermait la marche.
Est-ce que je devrais en parler à Écume ? Peut-être peuvent-ils aller au Royaume du Ciel sans moi ? Et je les retrouverai après ?
Il marchait depuis quelques minutes quand ils passèrent à côté de deux jeunes Ailes de Sable. Ils parlaient à voix basse et riaient en regardant dans leur direction.
Quand Mirage, qui se trouvait juste devant lui, passa à côté d’eux, l’un d’eux lâcha avec un sourire moqueur.
— Alors Mirage, toujours à essayer de te faire passer pour un vrai Aile de Sable ? Ahahahahaha, et alors ? Toujours pas de venin en vue ?
Mirage baissa la tête en détournant le regard, les ailes basses.
Une bouffée de fureur envahit Cendral, et son cœur s’accéléra. Sans même s’en rendre compte, il pivota et se dressa de toute sa taille devant les deux brutes qui lui semblaient faire la moitié de sa taille. Une fumée noire s’élevait de ses naseaux, Cendral montra ses crocs, les ailes déployées au maximum.
— Répète un peu pour voir ? cracha-t-il aux deux Ailes de Sable.
Ils restèrent muets pendant quelques battements de cœur, puis détournèrent le regard.
— Désolé… murmurèrent les deux dragons avant de s’en aller rapidement.
Humpf
Cendral cracha un dernier nuage de fumée, puis s'avança. Il passa devant Taipan qui visiblement avait fait demi-tour, puis Cendral continua sans s’arrêter.
Arrivé sur la zone dégagée, il s’assit et attendit en tentant de se calmer. Taureau le rejoignit quelques instants plus tard, puis enfin le petit groupe dont Taipan fermait la marche, une étincelle dans les yeux. Mirage s’assit à côté de Cendral, Taipan à ses côtés.
— Bon… et bien… ce fut un plaisir. J’espère que vous trouverez ce que vous cherchez, dit Taureau.
— Oui, on l'espère aussi. Merci… pour votre accueil et votre aide. Et… pensez à remercier aussi Nautilus et Aigrette pour nous, lui répondit Écume.
Taipan toussa, puis les regarda, toujours en position de garde mais ses griffes malaxaient la terre.
— Et… euh… je suppose que… Mirage ne serait pas contre le fait que vous reveniez.
Mirage donna un léger coup d’aile à Cendral, qui sursauta, surpris, avant de faire un signe de tête contrit au jeune dragon.
— Alors… nous reviendrons avec plaisir.
Une petite boule d’écailles bleues et marron surgit de nulle part et sauta sur Glacier.
Ouf
Le grand dragon de glace manquait de tomber à la renverse, le souffle coupé.
— Ha non ! Vous alliez pas partir sans nous dire au revoir quand même ! s’écria Estuaire, outré.
Turris arriva en trombe en tentant de reprendre sa respiration, une dragonne de boue élégante sur ses talons.
— Désolé. Je n'ai pas réussi à le rattraper ! Néanmoins, nous voulions vous saluer avant votre départ.
L’Aile de Mer désigna la dragonne de son aile avec un immense sourire.
— Et voici ma conjointe, Baccharis.
L’Aile de Boue les regardait, un sourire ravi sur le museau. Turris se rapprocha de Cendral, et prit une de ses pattes avant dans les siennes. Cendral sentit à nouveau ce frisson qui se produisait chaque fois que quelqu'un le touchait. Il déposa un petit paquet dans le creux de la patte de Cendral, puis referma les griffes de l’Aile du Ciel dessus.
— C'est un petit présent. J'espère que tu l’apprécieras. Ce n'est pas grand-chose, mais Estuaire voulait t’en faire cadeau.
— Ouaip ! s'exclama le dragonnet qui jouait avec Écume, le torse bombé de fierté.
Cendral ouvrit le paquet d’un coup de griffe précis, et laissa tomber son contenu dans sa paume.
C’était un collier, fait d’une corde fine, avec divers objets taillés grossièrement dans des cailloux et des bouts de bois.
— C’est pour te protéger ! Comme tu as protégé mon papa ! Comme je ne serai pas là pour le faire moi-même, j'ai fait ça pour toi ! Tu aimes ?
L’Aile du Ciel regardait le collier, les yeux embrumés. Il enfila le collier autour de son long cou, qui retomba sur son pendentif.
— Oui… merci, Estuaire finit-il par dire d'une voix rauque.
— Ha ! Tu vois maman, je t’avais dit qu'il allait l’adorer ! J’ai toujours raison.
— Bon, trêve de bavardages car sinon, vous ne partirez pas avant trois semaines ! Si vous voulez faire un peu de route avant la tombée de la nuit, dit Taureau…
Le trio d’amis s'envola en direction du nord, et du Royaume du Ciel.