Chapitre 16
Les montagnes du Royaume du Ciel déchiraient le ciel à l’horizon, avec leurs nuages qui tournaient autour des sommets.
À chaque battement d’aile, les colliers de Cendral cognaient contre sa poitrine et amplifiaient le poids qu’il avait dans le ventre.
La Reine Ruby ne semble pas m'en vouloir, mais et les autres ? Et si je croise un des anciens membres de ma troupe de combat ? Ou un commandant ! Ou… Pyra…, s’il y a bien une dragonne qui a pu survivre à la guerre, c’est elle…
— Tu crains de retourner là-bas ? demanda Écume en lui donnant un petit coup de queue.
— Oui… cela fait tellement longtemps. Je ne sais pas ce qu'il va se passer là-bas… et honnêtement, ça me terrifie.
Écume tourna la tête pour regarder Glacier qui était derrière eux, puis soupira.
— Ça lui passera, ne t’en fais pas, tenta de la rassurer Cendral.
— Hum hum…
— Tu… tu crois que je devrais rester à l'écart ? Que vous, vous y alliez et que je vous attendrais à proximité ?
La dragonne eut une expression surprise par cette demande.
— Ha… je ne sais pas… si tu ne le sens vraiment pas… mais, j'aimerais que tu restes avec nous si tu le veux bien.
Reste… Après tout, Écume est restée, elle, dans toutes les circonstances… alors qu’elle aurait largement pu s’en aller sans problème. Même si c'est dur, même si c’est dangereux… je devrais peut-être rester pour elle ?
Il prit une grande inspiration, puis hocha la tête pour signifier son accord. L’Aile de Mer lui fit un sourire chaleureux en réponse.
L’air chaud qui naviguait au sol rapportait toutes sortes d’odeurs aux voyageurs, et Cendral commençait à sentir des parfums qu'il avait bien connus autrefois, si bien que ses ailes ralentirent pour perdre de l’altitude.
Alors qu'ils passèrent à basse altitude au-dessus d’une falaise, un vent ascendant puissant leur fit perdre l’équilibre, qu'ils reprirent après quelques battements d’ailes puissants.
— On devrait prendre plus d’altitude, proposa Cendral d’une voix forte pour que Glacier entende.
Les trois dragons s’élevèrent ainsi dans le ciel, leur offrant un panorama sur toute la région et une vue dégagée sur les pics. Au loin, une forme immense sur le flanc de la montagne annonçait leur arrivée au bastion des Ailes du Ciel.
Avec sa vue perçante, Cendral remarqua plusieurs points rouge-orangés qui s'approchaient d'eux à vive allure par l’Est. Un frisson de peur parcourut ses membres.
Une patrouille de gardes… ils ont dû nous repérer.
Il ralentit, afin qu’Écume et Glacier se rapprochent.
— Écoutez-moi. Une patrouille vient vers nous. Restons visibles et tranquilles, d’accord ?
Ses deux amis hochèrent la tête, la mine grave.
Après quelques battements de cœur, quatre grands Ailes du Ciel aux expressions farouches étaient sur eux. Le trio s'arrêta en vol stationnaire tandis que les gardes volaient en cercle autour d'eux.
— Halte ! Qui êtes-vous ?
— Nous venons voir la Reine Ruby. Nous sommes en mission, elle nous connaît. Pouvez-vous nous mener à elle s’il vous plaît ? demanda Écume.
Celui qui semblait être le chef de patrouille s'arrêta en plein vol, et les observa. Il fixa particulièrement Cendral, les yeux plissés.
Après un temps qui sembla s’éterniser, il grogna.
— Bien. Suivez-moi.
Puis il s’éloigna en tête en direction du palais. Le trio le suivit, escorté de près par les autres gardes.
Au fur et à mesure qu'ils s'approchaient du palais, une boule de terreur se formait dans le ventre de Cendral. Ils croisaient de plus en plus de gardes et de patrouilles, le palais semblait en ébullition.
Le groupe se posa sur une grande plateforme en pierre, le chef de la patrouille ne s'arrêta pas, et s'enfonça dans les tunnels du château.
À contrecœur, Cendral s'avança pour le suivre en passant devant plusieurs gardes en faction, droits comme des statues avec leurs lances, leurs casques et leurs armures. Il sentait le poids de leur regard menaçant se poser sur lui, luttant pour avancer car ses pattes semblaient vouloir le clouer au sol.
Continue, Cendral, continue. Ils ne peuvent pas te connaître, pas après dix ans d’exil. Je n’étais qu'un soldat, on m’a sûrement oublié depuis, pas vrai ?
Le tunnel déboucha sur une grande étendue dégagée où des soldats s'entraînaient aux positions de combat. Son cœur s’accéléra à la vue du grand Aile du Ciel qui aboyait ses ordres aux dragons.
— Garde à vous ! J’AI DIT GARDE À VOUS, BANDE DE LIMACES SANS CERVELLE ! rugit le commandant d’une voix assez forte pour percer les tympans.
Cendral sursauta en faisant un bond, puis machinalement se mit en position réglementaire, le cœur battant contre sa poitrine au point de lui faire mal aux côtes.
— Cendral ? Qu’est-ce qui te prend ? s’étonna Écume.
Cendral ne réagit pas, son cerveau était bloqué.
Glacier s’approcha, et lui fit face.
— Arrête, Cendral, tu n'es plus soldat, dit l’Aile de Glace d’une voix ferme et calme.
L’Aile du Ciel resta figé un instant, puis, au prix d’un effort, réussit à débloquer ses muscles.
— D-désolé.
Glacier lui sourit, puis lui fit un petit coup d’aile.
— Ce n'est pas grave, les vieux réflexes, hein ?
— Alors ? Vous venez ? s'impatienta le chef des gardes en les regardant avec méfiance.
Le trio avança en le suivant, lentement, Écume restant près de Cendral.
Après un temps, ils arrivèrent devant la salle du trône où le chef des gardes les stoppa, leur ordonnant de rester ici. Il s'avança vers la Reine, assise sur son trône, qui parlait avec deux de ses conseillers.
Quand il eut fini son rapport, la Reine se redressa pour les regarder de loin puis leur fit signe de la patte de la rejoindre. Le chef des gardes salua la reine, puis s’éloigna.
— Bien, j’espérais vous revoir rapidement tous les trois. Qu’avez-vous appris sur ces terroristes ? demanda la reine en crachant le dernier mot avec dégoût.
Écume s'avança, et fit face à la Reine Ruby, essayant de faire une révérence maladroite.
— Votre Altesse. Nous avons appris qu’un dragon, un Aile du Ciel nommé Braise, aurait tenté de contacter les Serres de la Paix il y a plusieurs années au nom de ce groupe. C’est pourquoi nous sommes ici, afin de trouver ce dragon en espérant plus de réponses.
La grande dragonne fixa le sol, son front plissé dans une intense réflexion.
— Hum… Ce nom… il ne me dit rien. Générale ?! cria soudainement la dragonne.
Une grande dragonne, de couleur rouille, s’approcha par l'un des tunnels sur la droite du trône. Elle était imposante, avec plusieurs cicatrices et semblait pouvoir faire fondre la roche simplement en posant ses yeux couleur ambre dessus.
Le cœur de Cendral s’arrêta net, et ses poumons se vidèrent instantanément.
Non !
Tout son corps gela, le transformant en une statue immobile au visage figé d’effroi.
— Générale Pyra, est-ce que le nom de Braise te dit quelque chose ? demanda la Reine à la nouvelle arrivante.
Cette dernière passa en revue le trio, et quand ses yeux se posèrent sur Cendral, elle s'arrêta net, une expression de surprise totale sur le visage.
— Cendral ? dit Pyra, incrédule.
Une voix impériale résonna dans la tête de Cendral.
Fuis !
Cela sembla réactiver son corps entier et il commença à reculer de plus en plus vite, avant de faire demi-tour et de s’enfuir par l’entrée qu'ils avaient empruntée juste avant. Un garde tenta de l’arrêter mais la Reine fit un signe de la patte, indiquant au garde de le laisser partir.
Écume détourna son regard de Pyra pour se tourner vers son ami qui disparaissait à l'angle du mur, les laissant faire leur rapport à la Reine, et Pyra regarder l’entrée, le visage fermé et la queue battante.
Où est cette FICHUE SORTIE !!
En proie à une panique intense, Cendral parcourait les dédales de couloirs, cherchant la moindre lumière naturelle. Chaque fois qu'il croisait un Aile du Ciel, il faisait demi-tour pour fuir tout contact.
PAR LES TROIS LUNES, OÙ EST LA SORTIE !!! J’AI BESOIN D’AIR !
À bout de force, le dragon rouge s'arrêta, tentant de respirer par la gueule avec de grandes inspirations. Il se traîna jusqu'à un renfoncement dans un couloir, avant de s'allonger en boule.
Quelques battements de cœur plus tard, il entendit des cliquetis de griffes sur la pierre et ouvrit les yeux. Devant lui, un dragon étrange le regardait avec étonnement.
Il était plutôt petit, devait avoir approximativement sept ans, mais le plus étonnant était son apparence. La majorité de son corps était rouge, mais ses ailes et certaines écailles étaient, elles, brun foncé. Il avait le museau d’un Aile du Ciel mais qui semblait plus épais.
— Euh… salut ? Tu es blessé ?
— Laisse-moi ! grogna Cendral.
Le dragon hocha les épaules, et s’en alla sans demander son reste.
— CENDRAAAAAL ! résonna en écho une voix ressemblant à celle d’Écume, au loin.
Il resta immobile et silencieux.
Après un long moment, une cavalcade de bruits de pas augmentait en intensité.
— Il est là, désigna une voix inconnue.
— Ha enfin ! On te cherche partout depuis tout à l'heure ! Ça va ? demanda Écume, essoufflée en se penchant sur lui.
Glacier se tenait derrière elle, l’air soucieux.
— Non, rien ne va… répondit Cendral en un souffle.
— C’est… à cause de Pyra n’est-ce pas…
— Je le savais, je savais que je n’aurais jamais dû revenir ici ! J'aurais mieux fait de rester en dehors de ce maudit palais.
— Tu… tu ne peux pas fuir éternellement, Cendral… c’est peut-être l’occasion de parler avec elle ? Se comprendre ?
Cendral se releva comme si on l’avait piqué avec une lance.
— Parler avec elle, tu rigoles ?! Cela fait dix ans que je fuis le monde à cause de… de sa trahison. Je n'ai rien à lui dire ! Je ne peux rien lui dire !
— Mais peut-être qu…
— Non ! On trouve ce “Braise” puis on part, je n'ai aucune envie de m’éterniser plus que ça ici !
— Euh….
— Quoi ? aboyèrent Écume et Cendral sur le même ton brutal.
Le dragon qui les accompagnait, qui était le dragon qui avait parlé à Cendral un peu plus tôt, toussa, mal à l'aise.
— Euh… pourquoi vous… cherchez Braise exactement ?
Écume se tourna vers lui brusquement.
— Pourquoi ? Tu le connais ? demanda la dragonne avec empressement.
Le dragon recula d’un pas, surpris.
— Ben… c'est moi en fait. Mais je ne vous connais pas.
— C’est toi, Braise ? demanda Glacier.
— Oui… pourquoi, qu’est-ce que j'ai encore fait ?
— Alors tu fais partie de ce groupe ?! De… de ces meurtriers ? s’emporta Écume en s’avançant pas à pas vers le dragon apeuré.
— M-meurtriers ? M-mais comment ça ? De qui parlez-vous ?
— MAIS DES DEUX GRIFFES, PAR LES TROIS LUNES.
Braise tendit la patte pour se protéger le visage devant la colère de la dragonne. Écume montrait ses crocs, et avait un regard rempli de ressentiment. Mais devant le pauvre dragon terrifié, elle recula et se ramassa un peu sur elle-même.
— Désolée… finit-elle par dire. Mais nous devons te parler.
Le dragon hocha la tête silencieusement, puis les invita à les suivre.
— Venez, nous pourrons parler dans les cuisines.
Cendral et Écume restaient immobiles, chacun regardant le sol, perdu dans leurs pensées, quand Glacier se rapprocha d’eux en soupirant.
— Allez les amis, nous devons avancer. Allons voir ce qu'il a à nous dire. Je ne vais pas finir cette enquête tout seul quand même.
Il déploya ses deux ailes et poussa ses amis en avant pour les motiver. Après quelques pas, les deux dragons marchaient à une cadence normale et Glacier s'avança pour prendre la tête, tout en jetant des regards réguliers en arrière.
Écume marchait en regardant le sol, et Cendral, lui, avait les yeux dans le vague, à observer les piédestaux qui décoraient les couloirs.
En tant que soldat, il n'était jamais rentré dans le palais, il tournait en rond entre le camp d'entraînement, les baraquements et les patrouilles sur le territoire. Si bien qu'il découvrait cet environnement et son opulence… sur chacun des piédestaux, des objets aux formes très diverses et dont l’utilité semblait abstraite trônaient fièrement
couverts de poussière.
Glacier s’arrêta un instant devant l'un d’eux puis continua sans rien dire, quand Écume parla.
— Il a cru que j’allais l’attaquer…
— Qui ça ? Braise ? répondit Cendral.
— Oui… tu as vu son regard ? Son geste de défense ? Alors c’est ça, la dragonne que je suis devenue ? Quelqu'un qu'on croit capable de sauter à la gorge par colère ?
— Ce n'est sans doute pas toi qui as généré ce réflexe, Écume…
— Si. Mais jamais plus je ne le ferai. Je refuse d'être le genre de dragonne qui domine par la peur, je refuse qu'ils fassent cela de moi, répondit-elle, l’expression résolue.
Braise ouvrit une grande porte à double battant, qui donnait sur une pièce toute en longueur, avec des plans de travail taillés dans les murs et deux immenses tables en bois massif au centre. Et tout au bout, une grande cheminée où bouillonnaient deux grands chaudrons.
Ça sentait la viande, et d'autres odeurs inconnues, mais aussi le bois qui brûlait doucement dans l’âtre.
Le dragon se tourna vers eux, et s’assit, l’air penaud.
— Bon, et si vous me disiez ce que vous me voulez réellement ?
Glacier s’approcha de lui, et s'assit à son tour.
— Il y a plusieurs années, tu as contacté les Serres de la Paix, n’est-ce pas ? Pour leur parler d’un mouvement pro-hybride qui s’appelle les Deux-Griffes.
Braise semblait surpris, et affolé par toutes ces informations.
— Alors… ils ont bien reçu ma demande… mais ils l’ont ignorée ?
— Oui, dit Glacier.
— Non, c’est plus compliqué, répondit Écume en même temps.
— Je les avais contactés car, à l’époque, j’étais souvent maltraité par les dragons de mon clan, en tant qu’hybride, surtout Aile de Boue, j’étais la honte du clan. La Reine Scarlet m’a gardé en vie, car elle me trouvait distrayant…
— Et tu es toujours maltraité ? demanda Écume, doucement.
— Oui, mais moins depuis la Reine Ruby. C'est une bonne souveraine. Mais bon, je m'y suis habitué aussi donc cela fait moins mal.
Les ailes de Glacier tressaillirent, comme pour chasser un insecte sur ses écailles.
— Et… les Deux-Griffes ? continua Glacier.
— Ho… eux, c’était un groupe que j'ai rejoint à l’époque. Enfin, plus ou moins. Une prisonnière Aile de Mer m’avait convaincu de les rejoindre pour que les hybrides comme moi soient mieux traités. Mais, je n’ai jamais rencontré d’autres membres. Pour être honnête, j'espérais qu’avec le soutien des Serres, je rentrerais dans le mouvement de manière plus active. Mais j’ai abandonné l'idée depuis.
Écume s’appuya sur la table, et donna un coup de poing dessus, ce qui fit résonner tous les plats en métal s'y trouvant.
— Encore une piste qui ne mène à rien… cela fait des jours qu'on les cherche, mais rien…
— Ho ! Euh… je peux vous donner le nom de l’Aile de Mer qui m'a parlé d’eux si vous voulez ? Elle m’avait dit comment la contacter, et après elle est partie suite à un échange de prisonniers avec les Ailes de Mer. Elle s’appelait Manta.
La dragonne se tourna lentement vers lui pour le regarder dans les yeux…
— Manta ? Une… grande dragonne, verte ? Avec une cicatrice sur la tête.
— Mmmh… oui, c'est bien ça. Tu la connais ?
Une grimace de surprise et de peur déforma le museau d’Écume.
— Oui… elle est dans mon village natal…
— Alors… nous connaissons notre prochaine destination… dit Cendral. Partons immédiatement.
Écume contractait ses griffes mécaniquement, les yeux perdus dans le vague.
— Euh… la reine nous a invités pour la nuit, Cendral.
Pour la nuit ? Mais il faut partir maintenant !
Semblant comprendre ses pensées, Glacier lui fit signe que non de la tête.
— Elle a insisté. Elle a exigé que nous restions pour la nuit et que nous la tenions informée…
— Bon… alors suivez-moi, invita Braise après un silence gêné. Je vous accompagne aux quartiers des invités.
Cendral le suivit juste après Glacier et s’interrompit dans l’encadrement de la porte, et se tourna vers Écume qui n'avait pas bougé.
— Écume, tu viens ?
La dragonne sursauta et regarda vers Cendral, mais c’est comme si elle ne le voyait pas. Cependant, elle s'avança à sa suite tandis qu'ils suivaient les deux dragons.
Après plusieurs minutes de marche, ils arrivèrent dans une zone du château comportant beaucoup d’ouvertures dans ses murs, donnant sur le flanc de montagne. Cendral remarqua qu’au sol et sur les murs, de nombreux sillons et emplacements vides parsemaient l’environnement…
Je me demande ce que c’était…
Ils n’avaient croisé personne depuis un moment mais les torches éclairaient les couloirs et accès, sans doute allumées dès le début du soleil couchant.
Un Aile du Ciel arriva dans leur direction, il marchait la tête haute, et le pas assuré. Braise se déporta légèrement vers la droite pour lui laisser suffisamment d’espace mais, le dragon fit de même et cogna violemment son épaule contre celle de Braise, qui perdit l’équilibre et trébucha sur un ornement, s'effondrant dans une cacophonie de métal qui se répercuta dans les couloirs.
— Regarde où tu marches, vermine ! cracha le dragon avec un sourire moqueur en regardant Braise de toute sa hauteur.
Avant même que quiconque n’ait eu le temps de réagir, Glacier sauta à la gorge de l’Aile du Ciel.
Il le plaqua avec force contre la paroi, qui se fissura en une trace d’étoile sur le mur. Le poing de Glacier serrait le cou du dragon, qui gesticulait, tentant de se dégager.
Les yeux de Glacier flamboyaient, il avait les crocs visibles et la bave aux lèvres, le museau déformé par la colère.
— Vermine ? C’est qui la vermine maintenant ?!
Écume se précipita vers Glacier, en hurlant.
— Arrête ! Arrête Glacier !
Le cerveau de Cendral se débloqua et il sauta aussi sur l’Aile de Glace, prenant ses pattes pour essayer de le faire lâcher prise, mais le dragon avait une force incroyable.
— Glacier ! Stop ! Tu vas le tuer ! Ne fais pas ça ! Il n’en vaut pas la peine !! continua de crier Écume.
Elle posa sa patte sur la poitrine du dragon de glace, cherchant son regard.
— Tu dois le lâcher. Écoute-moi !
Soudainement, Glacier lâcha son étreinte en laissant le pitoyable Aile du Ciel s’écrouler au sol, tentant de reprendre sa respiration.
Écume avait le regard plongé dans celui de Glacier, et tous deux étaient immobiles.
L’Aile du Ciel se faufila au sol avant de s’éloigner en courant sans demander son reste.
Après un instant encore à se regarder, Glacier retira doucement la patte d’Écume de son torse, puis détourna le regard en direction de Braise, toujours au sol, qui regardait la scène, effaré.
L’Aile de Glace tendit sa patte à l’hybride pour l’aider à se relever.
— Rien de cassé ?
Le dragon hésita un instant, puis prit la patte tendue afin de se remettre debout. Il se pencha pour ramasser la structure qui était tombée avec lui en soupirant.
— Vous n'auriez pas dû faire ça….
— Mais… il t'a maltraité, se défendit Glacier.
— Oui, comme tous les jours, comme beaucoup, c’est normal. On s'y habitue. Mais tout ce que ça fera, c'est qu'il sera plus violent la prochaine fois, répondit Braise d’une voix calme.
Écume intervint.
— Non, ce n'est pas “normal”... Mais oui, Glacier, tu n'aurais pas dû réagir aussi violemment. Et la Reine ? Les autres dragons ? Personne ne fait rien ?
— La Reine… elle ne peut pas être partout. Elle a déjà puni de tels comportements mais que peut-elle faire d’autre ? Quant aux autres… la plupart sont indifférents aux hybrides, quelques-uns sont sympas, et d’autres… comme lui…
Glacier allait répondre quand Braise l’interrompit.
— Venez, vos quartiers ne sont pas loin.
Le dragon s’éloigna, laissant Glacier immobile, la queue battante. Écume jeta un dernier regard soucieux vers Glacier avant de suivre le dragon.
Cendral s'avança à leur suite, ses yeux rivés sur la fissure du mur pendant qu'il passait devant. Après quelques pas, il entendit les griffes de Glacier sur le sol, indiquant qu'il le suivait.
Ils arrivèrent devant une immense porte en bois ornementée de gravures et de formes diverses en or. Braise l’ouvrit, dévoilant une immense pièce avec plusieurs lits qui semblaient très confortables. Une cheminée trônait au centre de la pièce circulaire.
— Voilà… bonne nuit, et bonne chance dans vos recherches.
Braise partit sans plus de cérémonie, et la lourde porte claqua quand il la referma.
Glacier alla s’installer sur une des couches, et se mit en boule, silencieux.
Cendral et Écume se regardaient, ne sachant quoi dire ou même penser.
— Je… je vais me coucher aussi. Bonne nuit.
Puis la dragonne alla à son tour s’endormir.
Je devrais faire pareil ?
L’Aile du Ciel hésita, puis d'un pas lent rejoignit le dernier lit avant de se rouler en boule, le visage dirigé vers la porte, mais ne réussit pas à s’endormir. Il resta là, immobile, les yeux ouverts, son cerveau en alerte maximale lui hurlant dans sa tête de se lever et de partir.
Vers le milieu de la nuit, un éclat blanc attira le regard de Cendral, les yeux à moitié clos. Glacier s’était levé de sa couche, avant de se glisser silencieusement vers l’entrée et de s’éclipser en fermant délicatement la porte.
Où va-t-il aussi tard ?
Cendral hésita à le suivre pour voir ce qu'il allait faire, mais son cerveau embrumé prenait trop de temps.
Bon… il est sûrement loin maintenant…
Malgré le feu qui laissait danser des ombres sur les murs, l’Aile du Ciel avait froid. Il frissonna, puis se décida à se lever pour se rapprocher de la chaleur douce du feu.
Par l’espace en dessous de la porte, Cendral pouvait voir des ombres se dessiner dans l’encadrement. Il distingua des griffes qui glissaient sur le sol rocheux, et qui s’arrêtèrent devant la porte et lui firent face.
Glacier ?
Il entendit des coups qui cognaient imperceptiblement sur le battant, à peine audible.
Après quelques instants, le dragon frappa trois fois de plus, tout aussi faiblement.
Comme aucune réponse ne vint, un soupir résonna derrière la porte, puis les ombres s'éloignèrent doucement.
Visiblement, ce n’était pas Glacier. Mais qui alors ?
Cendral concentra son regard sur l’interstice au sol au point d’avoir les yeux qui le brûlaient. Après un long moment, de nouveaux bruits de griffes arrivaient dans le couloir, l’Aile du Ciel se leva tout doucement et s’approcha de la porte.
Une forme blanche entra avec le plus grand soin dans la pièce, et profitant du fait que l’Aile de Glace se retournait pour retenir le battant, Cendral s’approcha.
— Glacier ? Où étais-tu parti ?
Dans un sursaut de surprise, le dragon lâcha la poignée et la porte se ferma brusquement, le claquement résonnant dans la pièce. Glacier se tourna vers lui en grimaçant.
— Cendral ! Ne me surprends pas comme ça, voyons !
L’Aile du Ciel le regarda intensément sans répondre.
— J’étais parti chercher à manger, pour nous trois, notre petit déjeuner… puis… j’avais faim.
Le dragon lui montra une sacoche pleine de viande et de fruits.
Ha…
— Et… c’est toi qui es venu toquer à la porte tout à l’heure ?
Cette fois, le museau de Glacier semblait étonné et intrigué.
— Non, du tout. Pourquoi ?
— Rien… je ne sais pas, répondit Cendral.
— Bon, bah, je file me recoucher alors. Bonne nuit.
— Hum hum… merci. Toi aussi…
Puis le dragon de glace déposa sa sacoche pleine de victuailles près du feu, avant de retourner s’endormir.
Cendral attendit quelques instants, devant la porte. Il tendit ses griffes pour agripper la poignée, puis se ravisa.
Non… ce n’était sûrement rien.
Il se tourna vers l’intérieur de la pièce, et regarda la scène. Glacier s'était de nouveau roulé en boule, les yeux fermés. Écume était sur sa couche mais semblait avoir le sommeil agité car ses griffes bougeaient.
Bon, bah, on n'a plus qu'à attendre alors…
Lâchant un soupir, il fit quelques pas afin de s’installer près du feu, le museau toujours dirigé vers la porte. Immobile et silencieux, la chaleur du feu semblait l’envelopper délicatement, recouvrant ses écailles d’un duvet réconfortant. Mais Cendral luttait contre son cerveau afin de garder ses yeux ouverts.