Chapitre 17
Cendral sentit quelqu'un lui effleurer les écailles de la queue, lui faisant ouvrir instantanément les yeux. Son corps épuisé avait eu raison de son esprit, et il s’était endormi.
Quand il se tourna, il vit Écume, les yeux mi-clos de fatigue, assise à côté de lui. Elle sembla seulement le remarquer.
— Ho. Pardon Cendral…
L’Aile du Ciel se redressa pour s’asseoir à son tour et regarder la dragonette qui tenait à peine debout.
— Je vois qu'on a aussi bien dormi l'un que l’autre, commenta-t-il…
— Hum…? Ha, oui. Sûrement. Je n'ai… pas très bien dormi effectivement.
— C’est… à cause de Glacier ? demanda Cendral en regardant du coin de l'œil l’Aile de Glace toujours endormi. Ou… ton village ?
Écume fit un petit geste étrange avec ses ailes, avant de se reprendre.
— Honnêtement, un peu les deux… tu as vu ses yeux… j'ai… j’ai vu de la haine… il aurait tué ce dragon, j’en suis certaine.
— Peut-être, peut-être pas… il a bien fini par lâcher. Grâce à toi.
— Ça, je n’en suis pas sûre… ça ne t'a pas fait peur toi ?
Cendral réfléchit un instant, puis hocha la tête.
— J’ai surtout peur que cela se reproduise, et que cette fois, il ne s’arrête pas…
La dragonne regardait le feu sans rien dire, quand Glacier se leva en baillant.
— Bonjour, vous deux.
Il sauta de sa couche et vint s’installer à leurs côtés. Il se figea un instant en voyant leurs museaux ensommeillés.
— Ouh là… vous... euh… vous n’avez pas bien dormi visiblement. Bon, mangez, au moins ça vous donnera des forces.
Il prit la sacoche qu’il avait laissée près du feu et leur jeta quelques morceaux de viande et de fruits à chacun. Tous trois mangèrent dans un silence gêné, tentant de digérer leurs pensées en même temps que leur repas.
— Bon… c’est quoi la suite ? finit par demander l’Aile de Glace.
— Je… suppose qu'on doit chercher cette “Manta” ? proposa Cendral.
Écume tressaillit en entendant le nom, puis se reprit en continuant de manger.
Qu’est-ce que cela peut bien cacher…
— Euh… je ne suis pas sûre. Je me trompe peut-être ? On devrait trouver une autre piste, non ? Et si on demandait à Braise ? Il a sans doute d’autres noms en tête, proposa l’Aile de Mer en parlant vite.
Glacier et Cendral se regardaient, surpris.
— Je ne crois pas que Braise veuille nous aider davantage… répondit Glacier, gêné. Manta est notre meilleure piste.
Écume ne répondit pas, continuant de manger son fruit en silence.
— Bon, bah alors on sait où aller… dit Cendral en regardant Écume du coin de l'œil.
Qu’est-ce qu'il lui arrive, par les trois lunes ?
— Bien ! Alors prévenons la Reine et partons en direction de ton village, Écume.
La dragonne hocha la tête, mais ses serres écrasèrent le fruit dans ses griffes en l’éclaboussant de jus, ce qui la fit sursauter. Elle regarda la bouillie dans sa patte, surprise.
Les trois dragons se levèrent et ramassèrent leurs affaires avant de se diriger vers l’entrée, Glacier en tête, et Écume fermant la marche.
Glacier ouvrit en grand le battant, et s’arrêta net, surpris. Quand Cendral s'avança pour voir ce qui l’avait stoppé, il se figea à son tour…
Pyra était assise au milieu du couloir, le museau fermé, droite comme une statue. Ses yeux ambre croisèrent le regard de Cendral, qui recula de quelques pas, son cœur s’accélérant. Elle détourna les yeux un instant.
— Cendral… je crois que… qu’il faut qu'on parle, dit Pyra d’une voix calme et directe.
— Non, répondit fermement Cendral.
La dragonne du ciel eut un mouvement de surprise, mais se ressaisit.
— Il le faut. Pour tous les deux… insista la dragonne.
Écume, qui s'était rapprochée de Cendral, lui donna un petit coup d’aile et lui fit signe de la tête d'accepter.
Pyra regardait la dragonne de mer d’un air étonné puis reposa son regard sur Cendral, attendant sa réponse.
Ce dernier respirait vite et fort, ses yeux braqués sur Pyra.
Non, je n'ai rien à lui dire, elle va juste me détruire davantage alors que je commence tout juste à avancer.
Puis Écume glissa à son oreille.
— Tu… tu devrais accepter Cendral...
Le dragon soupira. Puis avec un frisson qui traversa chacun de ses muscles, il s’assit, rigide, face à la dragonne.
— Bien… alors parle, Pyra.
Pyra ouvrit la gueule pour parler, puis se ravisa en lançant un regard agacé à Glacier et Écume.
— J’aimerais qu'on parle… en privé.
Glacier scruta la dragonne en détail, puis s’assit, résolu à ne pas bouger.
— Je n'ai aucune confiance en toi. Alors aucun risque que je ne bouge.
Écume resta tout aussi immobile en surveillant la dragonne.
— Cendral… cela ne regarde que nous, insista encore Pyra.
Le dragon du ciel soupira, puis avec un sourire forcé, fit signe à ses compagnons qu’ils pouvaient partir.
— Si… si tu en as besoin. Nous serons juste derrière, lui glissa Écume juste avant de se lever.
Elle marcha lentement, les deux dragonnes ne se quittant pas du regard, puis Glacier suivit Écume. Ils sortirent et refermèrent derrière eux, laissant les deux Ailes du Ciel seuls.
Après un long moment sans même oser se regarder, Pyra s’éclaircit la gorge.
— On dirait que tu lui fais confiance, à l’Aile de Mer.
Humpf
— Elle s'appelle Écume. Et oui, car elle, elle ne m’a pas trahi, ni cherché à me tuer ! grogna Cendral.
Pyra eut un mouvement de recul, comme si Cendral l’avait griffée.
— Je n’ai jamais voulu ta mort ! Et toi, tu m’as abandonnée au milieu de tout ça !
— OUI, CAR TU ALLAIS ME TUER ! SOUS L’ORDRE DU COMMANDANT !
— CE N’EST PAS CE QUE J’AVAIS PRÉVU ! hurla en retour Pyra, avant de détourner le regard.
Elle donna un grand coup de griffes sur le sol, faisant jaillir des étincelles. Grimaçant de douleur, elle se massa sa patte endolorie.
— Je pensais qu'il allait t’enfermer… que j’allais… pouvoir te raisonner ! continua la dragonne.
Cendral se leva d’un bond, écumant de colère contenue, ses ailes tremblantes.
— ME RAISONNER ?! TU N’AS MÊME PAS CHERCHÉ À M’ÉCOUTER ! J’ai essayé de t’expliquer POURQUOI je n'avais pas pu le tuer. Et toi, qu’as-tu fait ? Tu m’as insulté, attaqué, puis livré !
— Et comment j'aurais pu accepter ça sans broncher ?! Hein ? On était en guerre ! On avait perdu tant de proches ! Et qu’est-ce que je vois ? Celui que j’aime qui laisse partir un ennemi !
— S’il y avait bien une dragonne qui aurait dû me comprendre, c'était TOI ! cracha Cendral avec colère. Oui, il y a eu des morts ! Mais en rajouter d’autres n'apportait rien !
Pyra resta silencieuse, la queue battante, pendant que Cendral faisait les cent pas en tournant en rond.
— Ça… j'ai fini par le comprendre avec Ruby…
Il s'arrêta net, et la regarda avec froideur.
— Alors tu sais… j'étais terrifié, NOUS étions terrifiés. Même Turr… l’Aile de Mer était terrifié. C'est pour cela que je n'ai pas pu le tuer, car il était exactement comme nous, un dragon bloqué dans une guerre qui le dépassait.
— Mais comment voulais-tu que je leur pardonne ?! Après tout ça, après nos formations, après tant de morts.
— Ce n'était pas pardonner qu’il fallait ! Mais accepter de voir plus loin que ce qu'on nous avait appris. De ne plus voir un clan, mais des individus.
La dragonne marcha jusqu'au feu, et fixa les flammes avec intensité.
— Après ton départ… j'étais tellement en colère, j-j’étais perdue, j’avais mal… mal car tu m’avais laissée seule alors que j'étais persuadée qu'on resterait ensemble à jamais... Après ça… la Reine Scarlet m’a promue commandante. Elle m’a envoyée faire des choses… je les ai faites... sans me poser de questions…
Elle ferma les yeux et soupira.
— Je me suis renfermée dans la douleur. Ce n’est qu’avec Ruby que j'ai compris que... parfois… les ordres ne sont pas systématiquement légitimes…
Elle aussi est restée bloquée…
Cendral hésita un instant, ses battements de cœur faisaient vibrer ses colliers.
— Je n’avais pas le choix… tu sais très bien que je serais mort si je n'étais pas parti.
— On n’en sera jamais vraiment sûr… tout ce que je sais, c’est combien cela m’a fait mal.
— Moi aussi…
Pyra releva son museau pour regarder Cendral, qui s’approcha du feu à son tour. Il prit un morceau de bois encore rougeoyant dans le foyer et l’écrasa entre ses griffes, les cendres tombant comme neige sur le sol.
— Ce jour-là… ça m'a brisé… tu étais mon monde, Pyra… sans toi, rien n’avait plus de sens… quand tu m’as traité de traître… quelque chose en moi s’est brisé à jamais. C’est pour cela que je me suis exilé, loin de tous les dragons… je n'aurais pas survécu à un autre choc.
— J'aurais dû partir avec toi, lâcha la dragonne comme si elle crachait une braise de sa bouche.
Cendral, surpris, lâcha les débris de la bûche qu'il tenait. Il se tourna vers Pyra, abasourdi, son cœur s’accélérant encore davantage jusqu'à lui faire mal aux côtes.
— Si j'étais venue avec toi… tout aurait été différent. J'ai hésité sur le moment, mais…
Elle voulait venir avec moi ? Vraiment ?
Il sentit une sensation étrange, comme des griffes serrant son cœur.
— Tu sais… s’enfermer dans des regrets, c'est quelque chose que j'ai fait pendant de trop nombreuses années. Mais… depuis quelques jours… j'ai appris à avoir un autre regard sur les événements du passé. Tu devrais essayer de faire de même. Nous ne sommes plus les mêmes dragons qu'à l’époque… mais… nous pouvons encore changer.
Pyra se leva et s’approcha de Cendral. Elle tendit ses griffes pour effleurer le pendentif que portait Cendral.
— Tu… tu l'as gardé ?... Après toutes ces années… après tout ça ?
— Oui… il fait partie de moi. Tout comme tu l'as été… pour le meilleur comme pour le pire.
Elle retira ses griffes, et détourna le regard.
— Je… je ne sais pas quoi te dire…
— Je ne te demande rien… pour être honnête, je n’avais jamais pensé te revoir un jour, répondit Cendral.
— Moi non plus… je t’ai cru mort depuis tout ce temps. Je ne m’attendais certainement pas à te croiser dans la salle du trône de la Reine.
Pour la première fois depuis la veille, Cendral eut un petit sourire en coin.
— C’est bien le dernier endroit où je voulais être, je t’assure.
Tous deux restèrent silencieux un moment, sans oser se regarder.
— Et… maintenant ? Je veux dire… pour nous… ? demanda Pyra, hésitante.
Pris au dépourvu, Cendral regarda vers la porte fermée.
— Nous ne pourrons jamais nous faire pleinement confiance, mais au moins, nous pouvons avancer, chacun de notre côté, et faire du mieux qu'on pourra pour vivre malgré tout.
— Tu sembles avoir trouvé des amis qui tiennent à toi.
— Oui, comme je tiens à eux. Ils… m'ont sauvé… de moi-même.
— J’espère avoir des amis comme ça, un jour. Je me suis tellement renfermé sur moi-même…
— Tu y arriveras, il suffira de leur montrer la dragonne que j'ai connue autrefois, celle qui est cachée derrière le masque, et d'être toi-même.
Pyra lui fit un sourire grimaçant.
— Alors on se dit adieu ? Ou... au revoir ?
— Au revoir, je suppose… peut-être que nous pourrons parler de manière plus posée un jour…
— J'espère aussi... au revoir Cendral.
L’Aile du Ciel s'avança jusqu'à la porte et l’ouvrit. Écume et Glacier, qui étaient visiblement en grande discussion à voix basse, s’avancèrent vers lui.
— Alors ? Comment… ça s’est passé ? Ça va aller ? Tu veux en parler ? s’emballa Écume.
Il lui sourit chaleureusement.
— Oui… ça va. Ça s’est… bien passé. Mieux que je n'aurais pu espérer honnêtement.
Écume fit un imperceptible soupir, et sembla se détendre car elle redressa ses ailes. Glacier, quant à lui, avait le museau impassible.
Pyra, qui sortit quelques instants plus tard, s'arrêta, fit un signe de tête au trio et partit dans la direction opposée.
L’Aile de Mer la regarda partir avant de s’adresser à Cendral.
— J’avoue qu'on a failli entrer en trombe quelques fois, à cause des cris, tout ça…
— Et vous avez bien fait de ne pas le faire. C’était déjà… compliqué…
— Et vous êtes de nouveau amis maintenant ? demanda Écume.
— Ou plus ? ajouta Glacier avec un air entendu.
— Non, cela n’arrivera sûrement jamais. Mais… au moins nous avons pu finir notre discussion d’autrefois… sans risque de mort au moins…
— Donc… maintenant… direction le Royaume de Mer, non ? demanda Glacier.
— Oui, je suppose. Il faudrait prévenir la Reine, lui répondit Écume.
Les trois dragons s’avancèrent dans les couloirs du palais. Cendral s'arrêta un instant et se tourna vers la direction qu’avait prise Pyra, puis suivit ses amis.
Après un long moment à tourner en rond dans le dédale d’accès, ils finirent par trouver le chemin de la salle du trône.
À l’entrée, deux gardes armés de lances et en armure se tenaient droits. À leur approche, ils déployèrent leurs lances pour bloquer l’accès.
— Nous venons faire notre rapport à la Reine Ruby.
Un instant plus tard, les deux lances se relevèrent et le trio put entrer dans la grande salle du trône. La Reine les attendait, assise au centre de la pièce à lire différents parchemins.
— Bien. Vous voilà. Alors, qu'a donné cette piste… ce Braise ?
— Ça n’a pas été concluant, mais nous avons une piste sérieuse au Royaume de la Mer. Nous allons nous y rendre.
— Hum… très bien. J'espère que vous trouverez rapidement, les rumeurs et suspicions commencent à courir les royaumes après cet attentat, dit la Reine en désignant son tas de parchemins. Nous devons trouver les coupables avant que la panique ne s’installe.
— Est-ce qu’il y a… eu de nouvelles attaques ? demanda Écume, avec appréhension.
— Non, heureusement. Espérons que cela dure. Bonne chance dans vos recherches.
Écume et Glacier firent demi-tour pour sortir de la pièce, Cendral leur emboîta le pas quand la Reine l’interpella.
— Attends ! Tu es Cendral, n’est-ce pas ?
Cendral se tourna vers la Reine, le stress commençant à envahir ses muscles.
— Euh… Oui… votre Altesse.
La dragonne le scruta entièrement, comme cherchant à voir à travers ses écailles.
— La Générale Pyra m’a parlé de toi.
Ah bon ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? Pourquoi la Reine s'intéresse à moi ? Elle veut finir ce qu’ils avaient commencé ??
— Elle m’a expliqué en détail ce qu'il s’est passé au Détroit il y a si longtemps.
Cendral retint sa respiration, ses poumons bloqués.
— Et, j'ai décidé que tu n’étais plus considéré comme un traître. Tu es le bienvenu dans mon Royaume, et libre d'y circuler comme n'importe quel membre du clan.
L’Aile du Ciel expira d’un seul coup, et ses ailes retombèrent sur ses côtés, comme assommé.
— Euh… bah… je… je…m..
Écume, un sourire radieux sur le museau, s'approcha de son ami et lui donna un petit coup d’aile affectueux.
Cendral fit une révérence maladroite et bafouilla.
— M-merci m-majesté.
La Reine hocha la tête poliment, se pencha pour prendre des parchemins.
— Je dois vous laisser. Faites attention à vous, dit la Reine avant de partir par l'un des tunnels.
Glacier s’approcha de Cendral, l’air ravi.
— Alors, ça fait quoi d'être réhabilité ?
— Ça… ça fait du bien. Jamais je n'aurais imaginé ça.
— On va pouvoir y aller alors. Direction le Royaume de Mer.
Quelque temps plus tard, le trio sortit du palais et, avec de puissants battements d’ailes, s’envola dans le ciel radieux et sans nuages.
Cendral jeta un dernier coup d’œil au royaume qui s'éloignait derrière lui. Il se sentait bizarre… plus léger… plus… vivant.
Il serra dans ses griffes les deux colliers autour de son cou, et un sourire se dessina progressivement sur son museau.
Enfin, j'ai un avenir possible. Après tout ce temps…
Il regarda tour à tour Glacier et Écume, le cœur plein de gratitude.
Alors, espérons que cela reste…