Chapitre 19
Ses nerfs étaient à vif, mais elle tentait de se calmer en se concentrant sur la pluie. Malgré ses yeux clos, elle n’arrêtait pas de voir l’image de Cendral étendu au sol avec une branche dans le torse, dans une flaque de sang qui s’étendait, et s’étendait à l'infini.
Quand le flot de sang atteignit ses griffes, elle sentit le liquide chaud et poisseux lui coller aux écailles, lui procurant un frisson d’horreur qui la submergea petit à petit.
Elle tentait de s’approcher, de l’appeler, mais chaque pas qu’elle faisait l'éloignait davantage. Ses cris s'évaporaient dans l’air, inefficaces.
Je dois l'atteindre ! Il a besoin de moi !
Glacier apparut soudain, tenant la branche, mais ses écailles n'étaient plus blanches, mais d’un rouge écarlate et dégoulinant.
Cendral ouvrit les yeux, mais son regard était fixe et dénué de vie. Quand Glacier se tourna vers elle, il avait changé. Il n'était plus l’Aile de Glace grand et fort. Mais un dragonnet, presque entièrement brûlé, qui la regardait avec des yeux vides…
Non, ce n'est pas possible !
Soudain, le dragonnet et Cendral parlèrent de concert d’une voix grave et forte.
Tu n'as pas réussi à nous sauver. Nous sommes morts à cause de toi.
Elle tourna les talons pour fuir aussi vite qu’elle le pouvait dans le sens inverse, entendant les phrases en écho qui s'amplifièrent, et s'amplifièrent, jusqu'à devenir un bourdonnement de plus en plus intense qui lui vrilla les tympans.
Elle ouvrit les yeux et le soleil lui enflamma la rétine instantanément. Elle redressa le museau, la clairière était ensoleillée et l’herbe fraîche parfumait l'endroit. Son cœur battant à vive allure, elle mit un moment à se calmer.
Quand elle se tourna vers Cendral, il n'avait pas bougé d’une écaille, immobile comme un arbre mort. Glacier se tenait à ses côtés, il regardait le ciel, mais sa patte était positionnée de façon à sentir les mouvements de respiration du blessé.
Il devait être midi au vu de la position du soleil dans le ciel, Écume se leva tant bien que mal, ses pattes arrière engourdies.
— Salut, dit Écume d’une voix à peine audible.
Glacier tourna sa tête vers elle, et lui fit un pâle sourire.
— Salut… rien à signaler… il n'a pas bougé…
Écume posa doucement sa patte sur la poitrine du blessé, et elle sentit une respiration faible et des battements de cœur lents.
— Tu… tu crois qu’il va se réveiller ?
— Je ne sais pas… la plaie est profonde… en soi, il aurait déjà dû se réveiller.
Elle sentit ses poumons se remplir d’un air glacé qui sembla congeler son sang dans des veines.
Après l’avoir fixé quelques instants, Glacier lui donna un coup d’aile dans l’épaule.
— Tu devrais aller chasser, il faudra qu'il mange s'il… quand… il se réveillera, proposa Glacier.
— Hum hum…
Elle s’éloigna vers la forêt en essayant de se concentrer sur les odeurs de gibier mais le sang envahissait son museau.
Les rayons du soleil filtraient dans les espaces du feuillage, comme des stalactites de lumière. Écume repéra un cerf qui broutait paisiblement entre deux grands arbres. Elle s’approcha furtivement, puis, d’un bond, sauta sur le cervidé et le tua net.
Le sang de l’animal macula ses griffes. Prise de dégoût, elle frotta frénétiquement ses griffes dans l’humus pour tout retirer. Elle attrapa la proie par ses cornes et la traîna jusqu'à la clairière, quand elle remarqua un buisson débordant de baies juteuses. Après en avoir grignoté quelques-unes, elle ramassa le reste pour les ramener auprès de ses amis.
— Écume ! hurla la voix de Glacier au milieu des arbres.
La dragonne s'arrêta net, aux aguets.
— ÉCUME ! résonna de nouveau la voix.
Elle attrapa sans ménagement la proie, et courut à toute vitesse vers la clairière en la traînant et semant des baies sur tout le chemin.
Arrivée près d'eux, elle vit Glacier, penché sur Cendral, qui lui parlait à voix basse. Il se tourna vers Écume.
— Je crois qu'il émerge !
L’Aile de Mer lâcha ce qu’elle portait et se précipita vers Cendral. Il avait la respiration rapide et le front plissé, mais ses yeux étaient toujours fermés.
Allez Cendral, allez !
Il commença à grogner légèrement, et battit des paupières. Son aile bougea pour se mettre dans un meilleur angle.
Oui, c'est ça !
Après un râle de douleur, il entrouvrit les yeux.
— Hé ! Te revoilà parmi nous ! Comment tu te sens ? demanda Glacier avec un sourire radieux.
Le dragon déglutit péniblement, et articula d’une voix rauque :
— Mal… torse… patte.
Écume se mit à rire à travers ses larmes.
— Oui ! C’est normal, mon grand. Tu as été blessé.
L’Aile du Ciel essaya de se tourner pour se redresser mais Glacier l’interrompit en le bloquant.
— Non ! Tu ne dois pas bouger. Laisse à ton corps le temps de se remettre.
Il redressa sa tête lentement pour essayer de voir sa blessure, puis la reposa brusquement en grognant de douleur.
— Eau… plaît…
Écume se précipita pour aller récupérer de l’eau avec une grande feuille pliée et l’apporter à son ami. Elle l’aida à boire pendant que Glacier lui tenait la tête. Il avala avec précaution puis toussa.
L’Aile de Glace déposa doucement la tête dans l’herbe, et Cendral grimaça. Les deux dragons restèrent assis, silencieux, à regarder le museau de leur ami se tordre de douleur à chaque respiration.
Qu’est-ce que je peux faire ? Je ne vais pas rester là à attendre comme une idiote ? Il faut que je fasse quelque chose !
Elle réfléchit et ses yeux se posèrent sur le pansement de Cendral.
— Glacier ? Peut-être qu’on devrait changer son pansement, non ? Il l’a depuis hier.
Le dragon hocha la tête et renifla le tas de boue qui avait commencé à sécher.
— Bonne idée. Tu peux aller chercher les plantes, tu sais où les trouver. Je vais nettoyer la plaie pendant ce temps.
Écume bondit sur ses pattes et s’élança dans la forêt à l'endroit où elle avait trouvé la mousse.
Il faut que j’en ramène beaucoup, en cas où.
Après quelques battements de cœur, elle revint avec les pattes débordantes de plantes et de mousse, à croire qu’elle avait déraciné la forêt entière. Glacier sourit à la vue du tas de plantes.
— Tu comptes ouvrir une infirmerie bientôt ? demanda-t-il d’un air taquin.
— Mieux vaut prévoir. Et Cendral, ça va mieux ?
— Doucement… mais ça ira mieux… grâce à vous deux… dit le blessé d’une voix saccadée avant de sursauter.
Glacier, qui avait retiré le pansement, examinait la profonde plaie d’une griffe méticuleuse.
— Désolé, mais je dois m’assurer que tu n’as pas d’artère abîmée.
— Hum hum… glissa Cendral entre ses mâchoires serrées.
En attendant, Écume commença à préparer le remède comme elle l’avait fait hier. Cendral l’observait de son œil entrouvert, un sourire tordu sur le museau.
— Ça… ne te rappelle… pas quelque chose… ?
Bien sûr que je m’en souviens ! Le jour où j'ai rencontré mon premier vrai ami… je ne risque pas de l’oublier.
— Oui, mais rassure-toi, tu n’auras pas d'infection !
Cendral émit un gargouillement puis toussa violemment. Il reprit son souffle après quelques instants.
— Il faut que… j’évite de rire… ça me … déchire les entrailles…
— Alors tais-toi et garde tes forces, grosse bête, répliqua Écume en le pointant de la griffe.
Elle tendit la mixture à Glacier, qui l'appliqua avec soin sur la plaie, provoquant un sifflement de Cendral.
Une fois le pansement et les manipulations finis, Cendral soupira enfin.
— Bon, ça commence à guérir, mais il va te falloir quelques jours pour pouvoir voler.
— Mais, et Manta ? demanda Cendral.
— Elle attendra ! lui répondit Glacier d’un ton sévère. La priorité, c’est toi actuellement.
Je pourrais… peut-être en profiter pour m’éclipser ? Cendral semble aller mieux… et je ne peux rien faire de plus.
Elle releva les yeux et croisa ceux de Glacier qui la regardait fixement. Il fit non de la tête sans prononcer un mot.
Il sait ? Mais comment il sait ? Il peut lire dans les pensées ou quoi ?
— Écume, tu peux m’aider à préparer quelque chose à manger pour Cendral, s'il te plaît ?
Le dragon se leva et lui fit signe de la tête de le suivre. Elle lui emboîta le pas quelques instants après, se dirigeant vers là où elle avait lâché sa proie.
Une fois hors de portée de voix, il se tourna et lui fit face.
— Je ne sais pas exactement ce que tu as en tête, mais quelque chose me dit qu’aller voir Manta, seule, en fait partie. Tu es bizarre depuis le Royaume du Ciel, tu nous caches quelque chose, c'est pour cela que tu nous as dirigés vers cette tempête.
C’EST PAS POSSIBLE, COMMENT IL SAIT ÇA ?
Écume avait son cœur qui battait à tout rompre, et ses yeux naviguaient de droite à gauche, son cerveau cherchant désespérément une bonne excuse.
— Non ! C’est juste que… je ne… je ne garde pas de bons souvenirs de mon village.
Devant l’air dubitatif de son ami, elle continua.
— Je sais, j’ai compris… c’est juste que… je ne supporte pas de rester là à ne rien faire…
— Justement, tu ne fais pas rien, tu es présente pour ton ami qui est blessé. Tu ne dois pas partir seule… on a commencé ça ensemble, on doit finir ensemble. Promets-moi que tu ne feras rien d’inconscient.
Écume ne répondit pas, elle détourna la tête pour regarder Cendral, allongé sur le flanc.
— Promets-moi !
— Bon ! D’accord ! Ça va ! Je ne ferai rien de ce genre ! T’es content ? finit par crier Écume en levant les pattes en l’air.
Elle agrippa la proie et la traîna au sol jusqu'à Cendral. Glacier les rejoignit quelques instants plus tard.
— Ça va… vous deux ? demanda Cendral.
— Oui oui, ne t’en fais pas, répondit Écume.
La dragonne arracha une patte à sa proie et la donna à Cendral. Le blessé se redressa comme il put, accoudé au sol, en grimaçant de douleur avant de prendre le morceau de viande et d’y mordre à pleines dents.
Il avala péniblement les bouchées pendant que Glacier et Écume mangeaient leur part en silence.
Après avoir fini, Cendral se rallongea et s’endormit presque aussitôt. Ronflant légèrement, son torse se levant et s'abaissant en tremblant.
Écume décida d’aller explorer l'île, pendant que Glacier se reposait. Elle s’envola dans l’air marin et profita du soleil qui réchauffait ses écailles.
L'île n’était pas très grande, donc elle en fit vite le tour, mais elle repéra une toute petite plage en contrebas des falaises, en grande partie recouverte de coquillages et de galets.
Alors qu’elle atterrissait au milieu de la bande de galets, une vague vint s’écraser contre ses pattes et sa queue. L’eau était douce, un peu réchauffée par le soleil. Elle enfonça ses griffes dans les petits rochers, dérangeant un petit crabe qui sortit de sous un galet avant de s’enfuir à toute vitesse loin d’elle.
Ici, elle se sentait apaisée, comme si les vagues balayaient ses pensées au loin. Elle s’allongea donc, à moitié immergée, et ferma les yeux. L’eau allait et venait, de plus en plus forte en suivant la marée. Elle sentait que l’océan la berçait, et petit à petit, ses yeux se fermèrent et elle s'endormit.