D'Eau et de Feu
Chapitre 21
Il faut que je trouve une solution. Comment faire en sorte que Cendral et Glacier ne mettent pas une griffe dans mon village ?
Elle ressentit un malaise en se rappelant la tempête. S’ébrouant comme pour chasser ce souvenir, elle fixait les points lumineux du ciel.
Les envoyer dans un autre village ? Non… ils comprendraient vite… Leur demander de rester à un endroit ? Non… trop de questions.
Raaaaaah, c'est pas possible ! Je fais comment ? Je ne peux PAS les laisser venir, mais il faut impérativement qu’on suive cette piste !
Écume passa une bonne partie de la nuit à réfléchir, préférant laisser Cendral dormir pour se reposer, elle prit son tour de garde. Peu avant le lever du soleil, elle alla réveiller Glacier pour qu'il prenne un peu le relais, de façon à dormir un minimum… son cerveau en avait bien besoin après avoir tant réfléchi sans trouver d'idée cohérente.
Au petit matin, Écume ouvrit les yeux sur la clairière ensoleillée, un papillon blanc et bleu vola et se posa sur le bout de son museau. Elle loucha pour l’observer, immobile, quand le papillon déploya ses magnifiques ailes. Quelques instants plus tard, il s’envola maladroitement pendant que la dragonne le suivait des yeux, avant de tomber sur ses deux amis.
Glacier avait son aile qui recouvrait le dos de Cendral, et ce dernier tentait de se lever sur ses pattes tremblantes.
Écume observa la scène avec curiosité, l’Aile de Glace soutenait Cendral, qui déployait toute son énergie à se tenir debout, les mâchoires serrées.
— C’est bien… maintenant, avance doucement, pas après pas, l’encouragea Glacier.
Cendral leva une patte et perdit l’équilibre, mais Glacier le soutenait fermement. Le dragon rouge posa sa patte un peu plus en avant, et força son corps à avancer avec un râle de douleur.
Ils continuèrent ainsi, et Cendral réussit à avancer d’environ une queue de distance.
— Je… je crois que… je vais… faire une pause…, dit le dragon, à bout de souffle avant de s’allonger avec précaution.
— D’accord, on reprendra tout à l’heure. C'est très bien en tout cas. Avec un peu de chance tu pourras voler, lentement, bientôt.
— Oui, j’avoue que j'ai hâte de pouvoir bouger un peu plus. Mes pattes commencent à me faire mal à force de rester allongé.
Cendral remarqua qu’Écume était réveillée.
— Bien dormi ?
— Oui, plus ou moins, et toi, tes blessures ?
Il leva sa patte et joua avec ses griffes.
— Pour la patte, ça va mieux. Juste une gêne au niveau de l’épaule, mais ça passe. Quant au torse, j'ai l’impression que la plaie est en feu, et toujours mal au ventre. Mais dans l'ensemble, ça passe.
Écume sentit l’inquiétude qui ne l'avait pas quittée depuis la tempête diminuer de pression, lui permettant d’inspirer plus fort.
Bon… au moins, ça a l’air d’aller mieux…
— Je vais aller chercher quelques plantes anti-inflammatoires pendant que tu te reposes, dit Glacier en se levant, et s’éloignant dans la forêt.
Les chants des criquets résonnèrent un moment dans la clairière avant qu’Écume ne prenne la parole.
— Écoute… euh… je suis… désolée pour la tempête. Je sais que c’était stupide… mais je ne pensais pas que ça finirait si mal.
Elle posa le regard sur le pansement de Cendral, qui ressemblait à un tas informe de terre déséchée.
— À cause de moi… tu as failli mourir. Je m’en voudrais toujours pour ça.
— Je te l'interdis ! objecta Cendral d’une voix ferme. Tu n’es pas responsable de tout ça.
— Si… c'est à cause de moi si on s’est retrouvés dans cette temp…
— Donc c’est toi qui contrôle le temps ? C’est toi qui nous a envoyé cette bourrasque ? C’est toi qui as placé cette branche à cet endroit précis ? Non car si c’est ça, dis-le-moi. Tes pouvoirs changeraient le monde ! Tu es animus ?
Écume resta muette devant l’assaut de questions.
— Euh… n-non.
— Non… tu es Écume, ma meilleure amie. Alors cesse de dire que cela est de ta faute. Ce genre d’événement arrive, c'est comme ça. On est tous les trois vivants et c’est le plus important. D’accord ?
Elle hocha la tête, les yeux hagards.
Alors il ne m’en veut pas ? Pas même un tout petit peu ? Et… Je suis sa meilleure amie, vraiment ?
Glacier revint quelques instants plus tard, avec une petite plante étrange, et la donna à Cendral.
— Tiens, mange ça. Ça aidera pour ta plaie. Et mâche bien !
Le dragon mit la plante dans sa gueule et se mit à la mâcher. Il fronça le museau, les larmes aux yeux, l’air écœuré.
— Ha oui, j'ai oublié de te dire, elle a très mauvais goût, rajouta Glacier l’air de rien.
Cendral avala péniblement, puis cracha ce qu’il restait dans sa gueule.
— Pouah ! Oui, c'est le moins qu'on puisse dire ! Beurk, je n'ai jamais mangé un truc aussi horrible de ma vie.
— Peut-être, mais c’est efficace, c'est le plus important.
— Encore une chance, grommela Cendral en se curant les dents avec ses griffes.
— Bon, c'est quoi la suite ? demanda Écume.
— On va manger tranquillement, puis après on voit si Cendral peut voler. Après on avisera.
— Pourquoi ne pas essayer maintenant ? demanda Cendral en essayant de se lever.
— Non ! Laisse le temps à la plante d’agir… pour le moment repose-toi. Tenez, j'ai attrapé quelques poissons pendant que je cherchais la plante.
Glacier retourna sa sacoche et fit tomber une pluie de poissons de différentes tailles. L’Aile de Glace et Écume en choisirent un chacun, mais Cendral hésita un long moment. Il finit par choisir un mérou dodu, et commença à le grignoter par bouchées.
— Tu n’aimes pas ? lui demanda Écume.
— Non… je n'ai jamais été un grand fan de poisson. Mais bon, au moins ça fait passer le goût de la plante, c’est déjà ça.
Je devrais peut-être lui chasser une proie terrestre ? Il a besoin de force.
— Tu veux que j’aille te chercher quelque chose d'autre ? insista Écume, prête à se lever.
— Non non, ne t’en fais pas. Mais c’est gentil.
Ils mangèrent tranquillement pendant un moment, écoutant les bruits des vagues s’échouant aux pieds des falaises mêlés aux chants de moineaux et cris de goélands.
Cendral jeta les restes de son poisson, puis se leva précautionneusement.
— Bon ! C’est pas tout, mais on ne va pas rester plantés ici pendant des prochains millénaires. J’en ai marre d'être bloqué !
Il fit quelques pas fragiles, en boitant. Glacier se leva et s'apprêtait à le soutenir, quand il le bloqua de son aile.
— Non, je te remercie, mais je dois essayer seul.
Écume regarda son ami s’éloigner de quelques pas, et se positionner. Il se tenait le plus droit qu'il pouvait, les griffes fermement enfoncées dans la terre et ses immenses ailes déployées à l’horizontale.
Il prit une grande inspiration, puis commença à battre des ailes, lentement.
Vas-y Cendral ! Tu peux le faire !
Le dragon s'arrêta un instant, reprit son souffle puis recommença. Ses battements d'ailes étaient de plus en plus forts, mais son museau était crispé.
Il s'arrêta de nouveau, puis reprit une troisième fois, plus fort, plus rapidement, ses yeux clos et le front plissé par l’effort.
Après quelques battements, Écume vit qu’il commençait à décoller du sol.
— Oui ! C’est bien ! Continue !
Comme redynamisé par les encouragements de la dragonne, il redoubla de force. Et après quelques instants, il s’éleva dans les airs.
Une fois dans les airs, elle le suivit du regard pendant qu'il faisait le tour de la clairière en planant, ses grandes ailes le portant dans l’air chaud du milieu de journée.
Enfin ! C'est bon signe, très bon signe même ! On va pouvoir reprendre notre route.
Soudainement, toute la joie qu’elle ressentait s’évanouit, comme évaporée par les mouvements d’air que faisait Cendral.
Mais je n'ai toujours pas de solution…
Après un moment à voler en cercle, Cendral atterrit lourdement en poussant un grognement de douleur.
— Alors, comment tu te sens ? Demanda Glacier.
— Beaucoup mieux après ce vol. Le décollage est très dur et il faut que j'atterrisse plus doucement. Mais dans les airs, je n’ai presque pas mal, même si ce court vol m’a épuisé…
— Oui, c'est normal. Tu as perdu beaucoup de sang. Il faudra quelques jours pour que ton corps se stabilise.
— Bon, en tout cas, on peut partir dès cet après-midi. Écume ? Ton village, il est loin d’ici ?
La dragonne ne répondit pas, elle avait le regard perdu dans le ciel, et l’esprit ailleurs.
Comment faire ? Mais comment faire ? Je n'ai plus le choix… soit je leur dis tout, soit j’esquive autant que possible. Mais là, ça devient URGENT !
— Écume ? Insista Cendral d’une voix un peu plus forte.
Quoi ?
Elle se tourna vers lui.
— Hum… ?
— Je… te demandais si ton village était loin. Ça va ?
— Oui oui… je… j’aimerais que vous restiez ici…
Les deux dragons se regardèrent, surpris.
— Quoi ? Comment ça ?
— Je… je voudrais retourner à mon village, seule.
— Pourquoi ? demanda Glacier.
— Parce que je vous le demande…
Dites oui, s'il vous plaît…
Cendral s’approcha d'elle, le museau grave.
— Écume… tu ne peux pas y aller seule. C’est trop dangereux. Imaginons que ce Manta soit le chef de ce groupe et qu'il t’attaque ?
— Je sais me défendre ! S’écria Écume.
— Oui, je sais. Je n'en doute pas un instant. Mais on ignore combien ils sont, on sait juste qu'ils agissent en groupes et n'ont pas peur de faire des morts… on est une équipe, Écume…
Écume ne répondit pas… elle resta immobile, à les fixer, la queue balayant l’herbe.
Ils ont raison… c’est dangereux… ou alors ils y vont sans moi ? Oui !
— Alors, allez-y tous les deux.
— Écume, nous avons besoin de toi…
— Ha ! Vous n'avez pas besoin d’un guide, ou d’une dragonette qui met le bazar dans tout ce qu’elle fait ! Vous y arriverez très bien sans moi.
— Mais je ne VEUX pas y aller sans toi, répondit Cendral d’un ton résolu.
MAIS POURQUOI TU NE VEUX PAS, HEIN ?
Elle tremblait de tous ses membres, contenant sa colère comme elle pouvait.
— Écume… je ne sais pas pourquoi tu refuses de retourner là-bas… mais tu n’es pas seule. On est là pour toi, tous les deux, quoi qu'il arrive. Rien ne changera ça.
Ça j’en doute…
Son cœur battait à toute vitesse, et son cerveau se déchirait en deux. Elle détourna le regard, et soupira.
Bon, de toute façon, autant que ce soit rapide… ça fera moins mal… j'espère.
— BIEN ! Alors préparez vos affaires !
Elle s’assit dans l'herbe et se plongea dans la contemplation des feuilles d’arbre. Cendral sembla hésiter, puis se tourna vers Glacier qui commençait déjà à rassembler des plantes et à les mettre dans sa sacoche. L’Aile de Glace lui en donna une petite, vide, qu'il avait tissée le matin même à l’aide de plantes diverses. Cendral la glissa sous son aile, la fixa solidement puis y plaça la petite statuette.
Quelques instants plus tard, ils étaient prêts. Glacier et Écume s'envolèrent et restèrent en faisant du surplace au-dessus de la clairière pendant que Cendral tentait de décoller.
Cela lui prit un peu de temps, mais une fois qu'il avait décollé, ils se dirigèrent vers l’Est, en direction du village. Écume était devant, pendant que Cendral volait derrière elle, à faible allure, profitant au maximum de la portance du vent pour planer. Glacier fermait la formation pour surveiller l’état de Cendral.
D’ici peu, je serai seule… comme avant… comme toujours…
L’angoisse et la tristesse enserraient le cœur d’Écume, qui continua de voler malgré tout.