Chapitre 28
Écume regarda vers le sol, suivant des yeux le lit d’une rivière qui reflétait doucement la lumière du soleil.
J'espère qu’elle m’écoutera… j'ai tellement de choses à lui dire… mais par où commencer ?
Commence par admettre que tu l'as fait souffrir, que tu as été lâche.
… C’est vrai… je ne veux plus rien lui cacher…
C’est ça, de toute façon, tu n’as plus rien à perdre. Soit tu lui dis tout, et elle accepte qui tu es, soit elle ne l’accepte pas, et ce sera fini.
Et si je me retrouve seule ?
Elle tourna la tête vers Cendral, qui continuait de voler, les yeux dans le vague.
Non, tu ne seras plus jamais seule.
Elle sentit les griffes qui lui écrasaient le cœur depuis des années se desserrer, et son cœur se mit à battre plus vite, plus fort, un regain d’énergie parcourant son corps.
Prenant une grande inspiration d’air pur, elle ralentit légèrement pour se placer aux côtés de Cendral.
Il la regarda d’un air épuisé, comme si toute envie avait disparu chez lui.
Qu’est-ce qu'il a ? Il est malade ?
— Ça va ?
— Non, comment est-ce que ça pourrait aller ? lui répondit Cendral d’une voix morne.
Comme il restait silencieux, elle continua de le fixer.
Allez, Cendral, crache le morceau.
Au bout d’un long moment, le dragon soupira et baissa les yeux vers le sol en dessous d’eux.
— Entre Glacier et ma blessure… j’ai l’impression de n'être qu'une coquille vide. Alors que je commençais tout juste à… enfin bref.
Il releva les yeux vers elle, et lui fit un faible sourire.
— Heureusement que tu es là. Sans toi, je crois que j'aurais complètement perdu l’esprit avec tout ça.
Heureusement que tu es là aussi…
Elle lui rendit un sourire identique, et se déporta légèrement pour lui donner un petit coup d’aile.
La journée avançait, et alors que le soleil avait passé son zénith, ils s’arrêtèrent sur une île verdoyante dans le Royaume de Mer.
Profitant du temps clément, ils s'allongèrent pour laisser leur corps se reposer dans l’herbe fraîche et douce, utilisant les arbres pour se camoufler des rayons du soleil.
Étendue, Écume gardait les yeux ouverts, quand au loin elle aperçut entre les feuilles des cimes, une patrouille Aile de Mer qui survolait l'île.
— Psss, fit-elle à Cendral, aussi silencieusement que possible.
— Hum ?
— Là-haut. Une patrouille, chuchota la dragonne en levant une griffe.
Cendral leva les yeux, et tout doucement, tous deux se déplacèrent pour se mettre davantage dans l’ombre, retenant leur respiration.
Quelques instants plus tard, les battements d’ailes faisaient bouger les branches d’arbre, laissant entrevoir des écailles allant du bleu au vert, passant lentement entre les feuilles.
— Bon, je croyais avoir vu quelque chose mais c'est sûrement rien. Allons vers le sud ! cria une grosse voix.
— J’en ai marre de faire des allers-retours, grommela une autre voix, plus aiguë.
— On ne t’a pas demandé ton avis. Vole, et tais-toi, lui répondit le premier dragon.
Les battements d’aile diminuaient tandis que les deux dragons continuaient de se disputer en s'éloignant.
Après un long moment, pour s’assurer qu'ils étaient bien partis, Écume soupira.
Ce n’est pas passé loin. Aucune envie de perdre du temps avec des gardes.
Ils attendirent encore pour être certains que la patrouille ne fasse pas un second passage, puis s’envolèrent vers le village d’Écume.
Comme la dernière fois, plus ils s’approchaient du village, plus l’angoisse pesait sur l’estomac d’Écume. Mais cette fois, elle luttait de toutes ses forces, continuant d'avancer en serrant les mâchoires.
Quand ils posèrent leurs pattes sur le sable chauffé par le soleil, elle prit une grande inspiration, cherchant du courage dans l’air marin qui lui était familier. Puis ils avancèrent, Écume en tête, dans le village et ses chemins sablonneux.
Arrivés au niveau de la place centrale, ils s’arrêtèrent. Écume balaya du regard ce qui se trouvait autour d’elle, quand ses yeux virent une silhouette qu’elle reconnaîtrait entre mille.
Tout au bout de la plage où était le village, se trouvait Acora. Elle était seule, assise à regarder l’océan.
Non… je… je n'y arriverai pas…
Il le faut, si tu espères encore avoir un avenir avec elle, il le faut.
Je ne peux pas affronter son regard, pas encore.
La dragonne détourna les yeux, et recula de quelques pas. Cendral, surpris, se tourna vers elle.
— Qu’est-ce qu'il y a ?
Mais Écume ne répondit pas, elle restait figée, tremblante, à regarder ses griffes.
L’Aile du Ciel chercha du regard ce qui aurait pu la mettre dans cet état, puis distingua la forme d’Acora, au loin.
Son aile frôla celle d’Écume, qui leva vers lui des yeux perdus. Il lui sourit, puis avec un signe de tête, désigna Acora.
Quoi ? Je peux pas ! … Et si… et si Cendral m’accompagnait ?
Non. Tu dois faire ça seule.
Écume se redressa en tentant de vaincre ce tremblement incessant avant de faire les premiers pas, maladroitement, et continua jusqu'à la dragonne.
Alors qu’elle s’approchait d’Acora, elle put voir toute la tristesse dans ses yeux. Quand elle arriva à une longueur de queue environ, Acora se tourna vers elle, et la tristesse laissa place à la surprise, puis son museau se ferma.
— Alors tu es revenue ? Une autre urgence je présume…
Écume s’assit sur le sable sans oser la regarder.
— Non…
— Eh bien quoi ? Et où sont tes deux amis ? L’Aile de Glace et l’Aile du Ciel ? Tu les as abandonnés aussi ?
Elle sentit son cœur se comprimer sous le poids des sentiments qui submergeaient son corps. Restant silencieuse, elle tentait de retenir les larmes qui lui brûlaient les yeux.
— Alors ? Pourquoi tu reviens me voir ? Tu ne m’as pas fait suffisamment de mal…
— Je suis désolée… dit Écume d’une voix à peine audible.
Acora resta silencieuse quelques instants.
— Quoi ? demanda la dragonne, méfiante.
— Je suis tellement désolée, Acora… pour tout. Je n’ai jamais eu l’intention de te faire du mal. Je t’aimais, je t’aime toujours d’ailleurs, mais, je ne voulais pas que tu voies l’Écume que mon village laissait transparaître.
Écume releva son museau débordant de larmes vers Acora, qui la fixait, les yeux grands ouverts.
— Mais ça n'excuse rien. Je t’ai fait souffrir, alors que tu ne le méritais pas… si tu savais combien je m’en veux. Depuis ce jour-là, j'y pense à chaque instant.
Elle s’écroula sur le sable, vidée de toute énergie, incapable d'affronter le regard d’Acora plus longtemps.
Acora tendit une patte pour la poser sur le dos secoué de sanglots d’Écume, mais se ravisa. Elle s’allongea face à Écume, creusant des sillons dans le sable avec ses griffes…
Quand Écume releva la tête, elle s’essuya le museau d’un revers de patte et ses yeux croisèrent ceux plein de tristesse d’Acora, la dragonne ne savait pas quoi répondre.
— Je n’ai compris qu’hier, combien j’avais été injuste envers toi… à cause de… enfin bref. Je… je sais que ça ne peut pas redevenir comme avant…
Elle renifla bruyamment, tentant de calmer sa crise de larmes.
— Mais… j-j’aimerais… J’aimerais qu'on redevienne amies… si tu es d’accord.
Acora détourna le regard vers la mer, observant les vagues s'échouer sur le rivage.
— Je ne sais pas… Écume…
— Je comprends… je peux juste te promettre que maintenant, tout sera différent, que je suis différente maintenant.
— Je n’ai jamais voulu que tu sois différente, seulement la dragonne que je connais et que j’aime, lui répondit Acora. J’aurais simplement voulu connaître tout de toi…
— Il n’y a rien de glorieux pourtant… juste une dragonette terrifiée et honteuse.
Acora lui jeta une poignée de sable sur le museau. Et prit sa voix autoritaire.
— C’est faux ! Tu vaux bien plus que ça. Je le sais… et tes amis aussi, puisqu’ils restent malgré tout.
Écume sursauta, et se mit à jouer avec un petit coquillage qu’elle tenait dans ses griffes.
— Quoi ? Il y a un problème ? demanda Acora.
— Visiblement, ça n’a pas suffi pour l’un d’eux…
— Pourquoi ? Il est parti ? C’est lequel ?
Elle jeta le coquillage sur le sable, et un petit crustacé sortit ses deux gros yeux du coquillage, regarda Écume d’un air outré, puis s’en alla à l’aide de ses petites pattes.
— C’est plus compliqué… très compliqué… je te l'expliquerai un jour mais honnêtement… je n’en ai pas le courage pour le moment.
Acora resta silencieuse un long moment en regardant Écume dans les yeux.
— Alors… reviens un autre jour pour me raconter ça. D’accord ?
Elle ne me rejette pas !!
Une bouffée de bonheur l'envahit, semblant calmer la tempête qui faisait rage dans son esprit.
— O-oui ! D’accord ! Avec plaisir ! Je suppose que tu veux un peu d'espace ?
Acora esquissa un faible sourire.
— Oui, mais promets-moi de revenir cette fois.
— Toujours ! Mais… je ne sais pas quand.
— Prends le temps qu'il te faut.
Écume se leva et fit demi-tour en direction du village d’un pas plus léger. Quand elle arriva sur la place centrale, elle vit Cendral qui parlait avec Krill, un peu à l’écart. En quelques pas, elle les rejoignit.
— Bonjour Krill.
Le dragon hybride lui fit un signe de tête poli en se tournant vers la dragonne.
— Cendral m’a expliqué tout ça… Saumure… puis Glacier qui… c'est dingue tout ça. Heureusement, vous allez bien.
— Ouais… on va dire ça. Donc, tu peux transmettre tout ça aux autres ? Nous allons voir les Reines et nous expliquerons la situation… mais soyez sur vos gardes, il reste deux de vos membres impliqués… il y en a peut-être plus… soyez vigilants.
— C’est d’accord. J'aurais juste aimé avoir de meilleures nouvelles. Je pense qu'on va se faire discrets un temps, pour calmer le jeu. Et si on obtient des infos sur ces deux lâches, nous avertirons les Reines.
— Bien… alors, tu es prête ? demanda Cendral en se tournant vers Écume.
La dragonne regarda dans la direction où se trouvait Acora, et la vit qui revenait vers le village d’un pas tranquille.
— Oui, on peut y aller. Au revoir Krill.
Les deux amis s’envolèrent vers l’ouest pendant que Krill les suivait du regard.
Écume tourna son regard vers son village, et pour la première fois de sa vie, elle avait hâte d’y retourner.
Cendral et Écume volaient côte à côte, cela faisait un moment qu'ils étaient partis, la nuit était tombée depuis un moment et les lunes éclairaient le paysage en dessous d'eux.
La nuit était fraîche, une légère brise qui provenait de la mer apportait de l’humidité après cette journée chaude.
Bon… au moins, je peux retourner la voir… mais il faut que je lui laisse un peu d'air. Et moi aussi d’ailleurs. Mais que faire quand nous aurons enfin fini avec tout ça ? D’ailleurs, est-ce qu'on en finira un jour ? On doit trouver ce Saumure et ce Fennec avant qu'ils ne continuent leurs massacres… et s’il y en avait d’autres ?
Tu ne peux pas te charger de tous les problèmes, Écume. Tu as découvert qui étaient les Deux-Griffes, qui avait commandité l’attaque. C'est le plus important.
Elle se tourna vers Cendral, qui perdait de l’altitude qu’il rattrapait avec de grands battements d’ailes à intervalles réguliers.
— On devrait trouver un coin tranquille pour se reposer, tu dors en volant là.
Le grand dragon bailla à s’en décrocher la mâchoire.
— Oui, tu as raison.
À l’aide de sa vision lui permettant de voir dans le noir, elle repéra une petite grotte à flanc de montagne et l'indiqua à Cendral d’une griffe.
— Allons là-bas.
Tous deux piquèrent vers la cavité, l’entrée était étroite, juste assez grande pour laisser passer un dragon. Écume entra la première, mais Cendral, du fait de sa taille, eut plus de mal à passer.
Une fois à l'intérieur, ils avaient assez de place pour s’installer confortablement sans se marcher dessus.
Cendral s'allongea en poussant un soupir de plaisir.
— Je dois dire que ça fait du bien… on n’arrête pas de courir partout depuis des jours…
— C'est vrai qu'on n’a pas eu le temps de nous reposer… à part la Forêt de Pluie.
L’Aile du Ciel hocha la tête, puis la posa sur ses pattes avant, le museau dirigé vers l’entrée comme à son habitude.
Et si je lui demandais ce qu'il veut faire surtout… car après tout, c'est cette histoire qui nous a rapprochés. Maintenant qu’il n'est plus exilé, il va sûrement vouloir retourner au Royaume du Ciel, non ? Et si… il partait ? Je ferais quoi, moi ?
Elle observa son ami qui avait les yeux fermés un instant, et ouvrit la gueule pour lui parler.
— Cendral ?
— Humm ?
— Tu… euh… tu comptes faire quoi après qu'on ait parlé à la reine Épine ?
Cendral ouvrit les yeux, et se tourna vers elle.
— J’avoue que, je n'y ai pas vraiment réfléchi.
— Tu comptes retourner au Royaume du Ciel ? Retrouver Pyra ?
Le dragon tourna son regard vers l’extérieur, fixant l’obscurité.
— Non… finit-il par dire après un long silence. Ce n’est plus chez moi. Quant à Pyra… je crois qu'on n’arrivera jamais à réparer notre relation, je ne suis même pas sûr de le vouloir au fond. Et… toi ?
— Moi ? s’étonna la dragonne.
C'est vrai ça… je fais quoi moi ? Je ne peux pas juste retourner vivre au village, il est trop chargé. Et Acora… peut-être un jour ? Mais je ne veux pas m’imposer.
— Pareil… je crois. Enfin, pour Acora… ça s’est mieux passé que je ne l’espérais. Tout n’est pas réglé, mais elle… elle m’a invitée à revenir.
Un grand sourire se dessina sur le museau de Cendral.
— C'est une superbe nouvelle, Écume… ça fait du bien… et cela ne m’étonne pas. Je suis sûr qu'avec du temps, ça s’arrangera. Il te suffit de lui montrer l’Écume que je vois depuis que je te connais.
Vraiment ? Mais pourquoi ? Enfin, je n'ai rien de spécial quoi…
— Je ne sais pas… on verra. Mais… je ne sais pas quoi faire en attendant. Après notre rapport, j'aimerais juste… respirer… j'ai vu trop de morts…
Cette fois, c'est Cendral qui sembla hésiter à prendre la parole.
— Quoi ? demanda Écume.
— Eh bien je… non, laisse tomber, c'est idiot.
— Mais non. Dis ce que tu penses, Cendral.
Le dragon détourna le regard.
— En fait… j'ai une idée qui me trotte dans la tête depuis peu…
Voyant qu’il restait silencieux, Écume lui donna un petit coup de queue.
— Bon, tu la craches, ton arête ?
— Eh bien… depuis que Grive m’a parlé de cet autre continent, Pantala je crois, j’avoue que… je me suis dit que ce serait cool de l’explorer. Je ne me suis jamais vraiment senti à ma place sur ce continent… alors…
Ho… alors il veut partir… mais du coup, je me retrouverais seule.
Alors qu’Écume plongeait déjà dans ses pensées, Cendral continua.
— Et d’ailleurs, je ne voulais pas trop t'en parler… car tu as Acora, et tout… mais… je me disais que ce serait cool, de l’explorer avec toi. Enfin, si tu en as envie, ce qui n'est probablement pas le cas.
Moi ! Il veut que je vienne avec lui ? Pour explorer un nouveau continent. Sérieusement ? Mais… mais pourquoi ? Je n’ai rien de spécial.
— Eh bien, je… je… euh… oui… mais pourquoi moi ?
Cendral baissa les yeux vers ses griffes, les utilisant pour graver la roche.
— Depuis mon exil, je… je ne pensais pas pouvoir refaire confiance à quelqu’un un jour. Puis tu as débarqué. Tu m’as aidé à sortir de… de la prison dans laquelle je m’étais enfermé. Donc, je me suis dit que… ce serait une bonne chose de découvrir un nouveau continent avec la première dragonne en qui je crois depuis des années…
Ho… donc il veut vraiment que j’aille avec lui. Mais si je gâche tout encore ? Si je finis par le briser ?
Il n'y a aucune raison que cela se produise. Tais-toi et accepte simplement. Arrête de te laisser dévorer par la peur.
— D-d’accord. Je serai heureuse de faire ce voyage avec toi.
Cendral leva les yeux vers elle, l’air surpris et ravi.
— Bien… alors, nous irons ensemble… et merci…
Je n’arrive pas à croire qu'il veuille que je l’accompagne. Je ne pensais même pas que quelqu'un voudrait rester avec moi, en connaissant tout mon passé, et qui je suis, et mon père, et Acora… et
Stop ! C’est normal, vous êtes amis.
Oui…
Écume s’allongea, et s'endormit en écoutant les grillons qui la berçaient de leurs chants réguliers.