Annexes : D'Eau et de Feu
Chapitre 4
L’esprit de Glacier commença à émerger. Il ouvrit péniblement un de ses yeux puis le referma instantanément à cause de la forte luminosité.
Il sentait les rayons du soleil lui dessécher ses écailles. Progressivement, ses muscles endoloris se réveillèrent. Essayant de grogner, il s'aperçut qu’il n’arrivait pas à ouvrir sa gueule, et alors qu’il tenta de lever ses griffes pour voir ce qui l’entravait, il remarqua que ses pattes et ses ailes étaient aussi attachées.
- Cet abruti se réveille, cracha une voix furieuse à sa droite.
Glacier entrouvrit les yeux, et après quelques secondes à s’adapter, il distingua son environnement.
L’Aile de Glace était en plein ciel, dans le désert, entouré par six dragons dont trois qui le portaient grâce à d’énormes cordes.
Non ! Il… il faut que… il faut que je trouve Cactus ! OÙ EST CACTUS !!
Le groupe se dirigeait vers une grande forteresse qui semblait être sortie des entrailles du désert. Quand ils arrivèrent sur place, il fut jeté sans ménagement sur le sable de la grande cour où se tenaient deux Ailes de Sable.
Les six gardes se placèrent en formation, et leur chef baissa la tête devant le plus grand des deux Ailes de Sable.
- Prince Brasier, nous avons capturé cet Aile de Glace dans un village périphérique. Il cherchait un certain Cactus.
Ils savent où il est ! Forcément !
L’Aile de Sable nommé Brasier regardait les gardes, ses yeux semblaient compter le nombre de blessures que Glacier leur avait portées avec un petit sourire en coin.
- Visiblement, il vous a donné du fil à retordre.
Le chef jeta un petit regard haineux que Glacier lui rendit, puis hocha la tête.
Qu’ils osent retirer la chaîne sur ma gueule, ils verront que c'est pas fini !
- Oui, cet idiot ne s’est pas laissé faire.
- Bien, transportez-le en cellule, Fournaise sera ravie d’avoir un nouveau jouet à son retour de bataille… Venin, suis-les et assure-toi que ce dragon reste en vie, sinon nous aurons tous des problèmes.
Ils doivent me libérer ! Je dois retrouver Cactus ! Bande de salamandres abruties par le soleil !
- Oui, Prince, répondit l’autre Aile de Sable.
Les gardes, accompagnés par l’autre Aile de Sable, traînèrent Glacier au sol jusqu’au cachot.
L’Aile de Glace se cogna la tête sur les marches tandis qu’ils s'enfonçaient dans des couloirs sombres sous la cour de la forteresse.
Il sentait le sable chaud laisser place à une roche froide et rugueuse qui lui écorchait les écailles.
- Tu vas voir, ça va te plaire. De toute façon, dès que la reine Fournaise reviendra, tu n’auras plus grand-chose à t'inquiéter HAHAHAHA.
Le rire mauvais du garde, accompagné par ceux de ses comparses, résonna dans les galeries sombres. Ils arrivèrent près de grandes cellules aux barreaux épais, un des gardes ouvrit une des cages, et ils jetèrent Glacier à l’intérieur sans ménagement.
Alors que les gardes refermaient la porte, Glacier se redressa légèrement puis, à l'aide de ses serres, trancha les liens qui retenaient ses pattes avant. Puis avec ses griffes, il libéra ses pattes arrière.
Le dragon se releva et tira sur les chaînes qui entouraient sa gueule, grognant de douleur au fur et à mesure que les maillons glissaient le long de son museau. Une fois ses mâchoires libérées, il jeta la chaîne au sol et ouvrit la gueule pour tenter d’atténuer la douleur dans ses muscles.
Les gardes reculèrent alors que Glacier se jetait sur les barreaux.
- Libérez-moi ! Je dois le retrouver ! Je dois retrouver Cactus !
Le chef des gardes lui jeta un coup d’œil méprisant.
- Tu n'as rien compris, cerveau gelé. Tu ne retrouveras jamais ce dragon, qui qu'il soit. Tu ne retrouveras personne d’ailleurs, jamais tu ne partiras d’ici.
- Alors tuez-moi !
- Et priver notre Reine de son plaisir ? Jamais, dit le garde en s’éloignant.
Le chef s'arrêta devant l’Aile de Sable qui les accompagnait.
- Gare à toi s’il lui arrive quoi que ce soit, gronda-t-il d’un ton menaçant.
Ses griffes fermement accrochées aux barreaux, l’Aile de Glace se mit à hurler.
- TUEZ-MOI !! VOUS M’ENTENDEZ ? TUEZ-MOI !! TUEZ-MOI !!
Il aperçut l’Aile de Sable qui était resté dans un coin à l’observer en silence. Submergé par la colère, le dragon prit une profonde inspiration et cracha son souffle de glace dans sa direction.
Venin s’écarta vivement, esquivant l’attaque, et disparut à l’angle d’un mur que les torches n’éclairaient pas.
Glacier posa son front contre le métal froid, sa voix presque éteinte à force de hurler. Il resta immobile, les yeux fermés, à marmonner presque inaudiblement :
- Tuez-moi… vous devez me tuer… faites que ça s’arrête…
Après un long moment à n’entendre que le crépitement des torches, il perçut un glissement léger dans le tunnel. Il se redressa, essayant de distinguer le moindre mouvement.
- Tu comptes encore me cracher dessus ? demanda la voix de Venin dans l’obscurité.
- Approche-toi et tu verras ! gronda l’Aile de Glace.
- Si c’est la mort que tu veux, Fournaise viendra t'exaucer très bientôt.
Glacier donna un violent coup dans les barreaux qui vibrèrent sous le choc, puis s’écarta pour faire les cent pas dans sa cellule.
- Et tu comptes profiter du spectacle en attendant ? Ça t’amuse ? Tu trouves ça DRÔLE, je présume ?
- Non.
- NE TE MOQUE PAS DE MOI ! hurla le dragon en jetant la chaîne qui traînait au sol vers les barreaux.
La chaîne fit résonner le métal dans un tintement strident qui se répercuta entre les murs.
- Pourquoi cherches-tu ce “Cactus” ?
Glacier s'arrêta net et lui jeta un regard étrange de ses yeux injectés de sang.
- Pourquoi tu le connais ? Tu sais où il est ?
- Non…
- Alors POURQUOI ça t’intéresse ?
- Voir un dragon assez désespéré pour se jeter dans un territoire ennemi, en pleine guerre, pour un dragon d’un autre clan. Ça intrigue… ou alors tu es juste idiot ?
Le prisonnier cracha un nuage de glace par ses naseaux, puis reprit sa marche.
- Tu… n’as pas l’air idiot… donc j’en déduis que c’est autre chose.
- Dégage. Fous-moi la paix au lieu de rester là, à me fixer comme un serpent.
- Je n'ai pas vraiment le choix. Le Prince a donné un ordre.
Glacier le regarda d’un air soupçonneux.
- Tu ne ressembles pas à un servant, ni un soldat. Alors pourquoi toi ?
- Je suis… ça n'a pas d’importance. Je fais ce qu'on me dit pour rester en vie, c'est tout.
- Tsss. Comme si j'avais besoin du larbin royal.
Cela sembla piquer au vif l’Aile de Sable qui s’approcha de la cage en sifflant. Il se ravisa, restant assez loin pour éviter le crachat de glace.
- Mieux vaut être un larbin vivant qu’un idiot mort, je suppose.
Glacier s’assit face à l’entrée de sa cellule.
- Tant que tout finit, une fois pour toutes, dit le dragon d’une voix éteinte.
Ils restèrent un moment silencieux, sans même se regarder. Glacier fixait les flammes dansantes de la torche accrochée au mur de l'autre côté du couloir.
Son esprit sembla s’alourdir, ralentir jusqu'à ce qu’une ombre passe devant la lumière douce. Il baissa les yeux, et aperçut Venin qui s’était placé face à lui, derrière les barreaux.
Les deux dragons échangèrent un regard.
- Je pourrais te tuer, sur-le-champ, gronda Glacier en faisant crisser ses griffes sur la roche.
- Sûrement, mais moi aussi. Et ça servirait à quoi ? Deux idiots, l'un brûlé, l'autre congelé… la belle affaire.
- Laisse-moi seul.
- Très bien, je vais aller dire aux cuisiniers de te faire à manger, dit l’Aile de Sable en se levant.
- Pas la peine, tu l'as dit toi-même, je suis condamné.
Mais l’Aile de Sable continua sa marche, et disparut au loin dans le tunnel, laissant Glacier seul.
Glacier s’allongea sur le sol froid et sec de sa prison, tournant le dos au couloir. Il ferma les yeux, mais comme depuis des mois, il n'arrivait pas à trouver le sommeil. Ses douleurs musculaires provenant d’un peu partout sur son corps ressemblaient à des braises sous ses écailles, elles le brûlaient, semblant s’amplifier à chaque seconde. Mais c'est surtout son esprit qui ne lui accordait pas de repos, le consumant encore davantage, comme un volcan sur le point d'entrer en éruption.
Alors il ne bougea pas, laissant le temps s'étirer autour de lui. Là où il se trouvait, il n’avait aucun repère qui pouvait lui indiquer le moment de la journée, seule la torche semblait maintenir le monde réel en place. Soudain, au plus profond des tunnels, un hurlement glaçant le sang se fit entendre.
Glacier releva la tête, ses oreilles dirigées vers la provenance des échos.
- C’est rien, juste une folle.
L’Aile de Glace sursauta et se tourna vers Venin qui s’était assis non loin des barreaux de sa prison.
- Ça fait combien de temps que tu es là, à m’observer ?
- Un certain temps, j’en sais rien à vrai dire.
- Une folle, tu dis ? Encore une des victimes de tes sarcasmes, tu l'as rendue folle à force de l’observer de tes yeux de serpent ?
- Non, je ne lui ai jamais parlé. On m’a juste raconté des histoires. Bien dormi ?
- Je n’ai pas dormi, je ne peux PAS dormir…
L’Aile de Sable plissa les yeux en fixant son museau.
- En effet… ça se voit.
- Tu crois avoir meilleure mine ? Avec ta cicatrice ?
Venin tourna sa tête pour voir la grande cicatrice qui allait du haut de sa patte arrière à sa patte avant.
- Tu marques un point.
- Alors, c’est quoi ton histoire à toi ? Hein ? Puisque tu t’intéresses à la vie des autres.
- Fournaise.
Glacier resta silencieux quelques instants, attendant la suite.
- Quoi Fournaise ?
- C’est elle qui m'a fait ça. C’était il y a longtemps. Pour punir mon père.
- Le punir ? Mais pourquoi toi alors ? s’étonna l’Aile de Glace.
Venin haussa les épaules.
- J’en sais rien, pour le faire souffrir j’imagine ? Brasier m'a fait soigner et m’a fait devenir servant ici.
- Tu parles d’un cadeau… et pourquoi punir ton père ?
- Car il s’était mis en couple avec un dragon d'un autre clan, ce que Fournaise prohibe.
Glacier baissa les yeux vers ses griffes, encore tachées du sang des gardes qu'il avait affrontés plus tôt.
- Et tu les sers ? Même après ça ?
- Ce n'est pas comme si j'avais beaucoup de choix. Elle l’a fait exécuter peu de temps après, et m’a laissé le choix… Mourir, ou servir.
L’Aile de Sable s’assit, ses ailes repliées contre ses flancs.
- Et maintenant, à toi, dit-il, l’air résolu. Qui est Cactus ?
Le dragon hésitait, il soutenait le regard de Venin, cherchant quoi faire. Après une longue hésitation, il soupira.
- Je crois qu'il est responsable d'une manière ou d'une autre du massacre de ma famille.
L’expression de Venin changea instantanément, semblant se fermer.
- Ho…
- C’est pour ça que je dois le retrouver. J… j’ai besoin de comprendre. J'ai besoin de savoir. Et s’il s’avère qu’il est bien responsable, il le paiera.
Tout en disant ces mots, les griffes de Glacier se refermèrent sur sa paume jusqu'au sang. Le liquide rouge sombre perla, et coula le long de sa patte.
Le grincement d’une porte, suivi par le bruit distinct du battant en bois se cognant contre le mur de pierre, se fit entendre à l'autre bout du couloir.
- VENIN ! Ramène-toi ! Le Prince Brasier veut te voir !
Après un dernier regard, l’Aile de Sable s’éloigna vers le garde qui l'appelait. Mais un courant d’air violent parcourut les geôles, éteignant la torche qui se trouvait sur le mur.
Plongé dans le noir presque total, seuls quelques minces rayons de soleil arrivaient par le bout du couloir, jusqu'à ce que la porte se referme derrière eux.
Glacier resta un moment dans le noir, essayant d’habituer ses yeux à l’obscurité. Puis, comprenant que c'était peine perdue, il s’allongea de nouveau et ferma les yeux. Au bout d'un moment, il tomba dans une sorte de torpeur semi-consciente, son cerveau étant incapable de se mettre au repos.
Une odeur de viande grillée arriva jusqu'aux naseaux de Glacier. Puis il entendit des griffes râper contre le sol en pierre. Il se releva, aux aguets, mais aucune lumière ne lui parvint.
Il distingua les bruits de pas et évalua qu’un dragon s’approchait quand un petit jet de flamme projeté par Venin ralluma la torche.
Il portait un petit plateau en argent avec quelques lézards grillés dessus. Il posa le plat, et le fit passer par une ouverture libre au niveau du sol.
- C'est quoi ça ?
- Ça s’appelle de la nourriture. Ça sert à être mangé.
- Ça ne m’intéresse pas.
- Pourtant, il te faudra de l’énergie, ne serait-ce que pour résister à Fournaise.
- Je me moque bien de cette brute sans cervelle. Je ne vais certainement pas lui faciliter son plaisir.
- Si certains gardes t’entendent, ils te mettront en pièces.
- Et alors ? gronda Glacier.
Venin s'approcha des barreaux pour se placer face à lui.
- Mort, tu serviras à quoi pour ta famille ? Hein ?
Attrapant le plateau, il le jeta de toutes ses forces vers l’Aile de Sable qui baissa la tête pour esquiver la nourriture.
- NE PARLE PAS DE MA FAMILLE. TU NE SAIS PAS DE QUOI TU PARLES.
Il baissa le museau vers le sol, tentant de reprendre le contrôle de sa respiration.
- De toute façon, déjà vivant, je ne leur ai servi à rien.
- Et ta vengeance ? demanda Venin.
- Je ne sais même pas où aller ! Ni où pourrait être ce fichu scorpion tapi sous un rocher ! Et même si je le retrouve, comment savoir la vérité ?
- C'est vrai. Puis de toute façon, faudrait déjà que tu sortes de là.
L’Aile de Sable inspecta la cellule sans rien ajouter.
- Pourquoi tu te soucies de ça ?
- J’en sais rien. Peut-être ai-je envie qu’un de nous deux soit libre, pour changer.
Après un long silence pesant, Glacier regarda le plafond.
- Ça fait combien de temps que je suis ici ?
- Tu es arrivé hier en fin d’après-midi, et nous sommes dans la matinée du lendemain.
Plus je reste ici, plus il s’éloigne…
- Si tu sortais, là, maintenant, tu ferais quoi ?
Glacier tressaillit face à cette question, puis fixa le dragon d’un air méfiant.
- Je retournerais traquer Cactus. Je DOIS le trouver.
Venin soutint son regard, semblant essayer de lire dans son esprit, sa queue armée d’un aiguillon se balançant derrière lui.
L’Aile de Sable s’approcha de la porte, puis sortit un trousseau de clés d’une de ses poches avant d’ouvrir la cellule.
Il recula, mais Glacier ne bougea pas.
- Pourquoi ? demanda-t-il, l’air surpris.
- Car je sais ce que ça fait de vouloir justice, mais d'être coincé, répondit Venin sobrement. Va au bout de ce tunnel, tu trouveras une trappe qui donne sur la cour, pars. Fournaise doit arriver tout à l'heure.
L’Aile de Glace s'avança d’un pas lent vers la porte de sa cellule, en sortit, puis emprunta la direction que Venin lui avait indiquée.
Après quelques pas, il s’arrêta et se tourna vers le dragon.
- Et toi ?
- Je ne sais pas, je réussirai peut-être à leur faire croire que tu m’as maîtrisé.
- Et si… tu venais avec moi plutôt ? demanda Glacier après une hésitation.
Cette fois, la surprise de Venin fut visible, il détourna les yeux quelques instants, la queue battante, puis fixa de nouveau l’Aile de Glace avant d’hocher la tête.
Les deux dragons s’avancèrent dans l’obscurité du tunnel, vers leur sortie.