AVERTISSEMENT : Attention, cette fanfiction traite de maltraitance infantile, ce qui est susceptible d'heurter les lecteurs les plus sensibles !
Olivia marchait avec assurance dans la grande salle de réception. Un buffet particulièrement luxueux était disposé sur une table, longue d’une vingtaine de mètres, qui n’aurait pu entrer dans aucune autre pièce. Elle était chargée des mets les plus délicieux, dans une abondance qui saturait la vue, et empêchait d’en distinguer toute la richesse avec netteté. Ce qui ressortait, c’était l’immense pièce montée en son centre, et la vaisselle d’or et d’argent qui renvoyait la lumière en une myriade de petites étoiles scintillantes, comme un défi fait aux luminaires en cristal, massifs et luxueux, qui pendaient du plafond.
Le mur face à elle était un miroir gigantesque, qui donnait l’impression que la salle était deux fois plus grande encore. Tous les invités qui se reflétaient dedans étaient beaux et élégants. Mais Olivia les surpassait tous. Elle portait une robe en soie écarlate, dont le décolleté plongeant faisait apparaître une poitrine lisse et arrondie, à la couleur uniforme, comme deux pièces réalisées par un maître-chocolatier. Son visage était dépourvu de toute imperfection, et ses cheveux, qui descendaient jusque sur ses fesses rebondies, avaient retrouvé leur magnifique couleur noire d’antan.
Elle attrapa un chou sur la pièce montée, qu’elle croqua avec gourmandise, et se délecta de la crème pâtissière qui descendait le long de sa gorge. Puis elle traversa la pièce jusqu’à la cour extérieure. Elle attirait tous les regards vers elle lorsqu’elle déambulait, telle un pôle nord dont le magnétisme fait tourner les flèches des boussoles. Elle arriva finalement dans un jardin magnifique, rempli de rosiers et de petits arbres porteurs d’agrumes. Un ciel étoilé éclairait doucement la scène, la parant de nuances surnaturelles. Au centre du jardin trônait une fontaine en marbre décorée de statues, représentant des angelots et autres créatures fantastiques d’un mauvais goût étrangement savoureux. Soudain, elle sentit une main sur son épaule, et une douce chaleur commença à se propager dans son corps. Elle se retourna et reconnut le visage d’Éric, qui lui souriait.
« Nous voilà enfin réunis, lui dit-il d’une voix doucereuse, arborant ce sourire qui l’avait jadis tant fait fondre.
_ Éric, c’est toi ? Mais comment peux-tu me sourire de la sorte après tout le mal que tu m’as fait ?
_ Tout le mal que je t’ai fait, comment cela ? Qu’ai-je donc bien pu te faire ?
_ Enfin, tu le sais bien, tu m’as abandonnée devant l’autel !
_ T’abandonner devant l’autel ? Mais voyons mon amour, qu’est-ce que tu racontes, nous venons juste de nous dire oui !
_ Vraiment, alors nous sommes… mariés ?
_ Mais, évidemment ma tendre et douce. Que crois-tu que nous faisons ici si ce n’est célébrer notre mariage ?
_ Notre… mariage… dans cette robe rouge ?
_ Mais enfin, quelle robe rouge mon cœur ? Décidément, trop d’émotions, ça ne te réussit pas ! »
Elle baissa les yeux, et constata qu’elle portait désormais une grande robe blanche richement décorée de dentelle, et remarqua également qu’un long voile transparent tombait sur ses épaules.
« Viens mon amour, reprit Éric, allons un peu à l’écart pour profiter, loin de tout ce brouhaha. »
Il lui tendit une main, qu’elle saisit, et ils se retrouvèrent seuls, en plein soleil, sur une plage de sable blanc, donnant sur une eau calme et turquoise. Des cocotiers et des dattiers étaient plantés çà et là, prêts à leur procurer un peu d’ombre si besoin.
« Alors, on n’est pas bien là, tous les deux, Madame DeRose ? »
Olivia était heureuse.
« C’est donc ça, le bonheur ? »
Mais, alors que tout semblait idyllique, un bruit de fond un peu étrange commença à résonner. Il semblait d’abord distant, mais devenait de plus en plus prégnant seconde après seconde. Et puis Olivia ouvrit les yeux. Elle était dans son lit, l’horloge indiquait trois heures et quelques, et il faisait nuit noire. Le silence nocturne était déchiré par les hurlements du bébé. Elle avait beau l’avoir installé à l’autre bout de la maison, loin de sa propre chambre, il était impossible d’ignorer un cri aussi puissant. Elle se leva donc, et se déplaça en titubant. Elle peinait à maintenir ses yeux ouverts, tout son corps lui demandait de rester allongée, mais le cri strident faisait fondre son esprit, il fallait l’arrêter !
Elle passa par la cuisine, et s’affaira tant bien que mal à faire un biberon. Cette petite écervelée d’Anna n’avait donc pas eu la présence d’esprit de lui en préparer à l’avance ? Elle ne méritait vraiment pas le salaire mirobolant qu’on lui versait !
Des spectres curieux s’approchaient de temps en temps pour observer ce qu’elle faisait. Elle les chassait alors en agitant la main et en criant. Ils n’insistaient pas.
Une fois le biberon prêt, elle avança jusqu’à la chambre et l’enfonça sans un mot dans la bouche de l’enfant. Celui-ci fit alors de brusques mouvements avec ses bras, et repoussa le repas lacté qui échappa des mains de sa mère. Il roula dans le lit, et la tétine qui s’était contractée sous la force d’une première succion, se détendit, libérant un jet de lait sur les draps.
« Qu’est-ce qu’il t’arrive petit merdeux, ce n’est pas ça que tu voulais ? Pourquoi est-ce que tu hurles comme ça ? »
Elle vit alors qu’il était complètement trempé.
« Oh non ce n’est pas possible, tu t’es encore pissé dessus ! Mais qui m’a foutu un gosse pareil ? »
Elle le saisit sans douceur, et le porta du bout des doigts jusqu’à la salle de bain, où elle le déshabilla entièrement, avant de lui enfiler une couche, un body et un pyjama propre. Puis elle le ramena dans sa chambre, reprit le biberon, et le remit dans sa bouche. L’enfant tira dessus pendant une trentaine de secondes, puis le repoussa à nouveau. Elle essaya d’insister un peu, mais il s’obstinait à refuser. Elle le posa alors dans son lit. Il se remit à crier.
« Mais qu’est-ce que tu veux à la fin, hurla-t-elle. Dors maintenant, dors, dors par pitié ! »
Elle devait s’appuyer sur les barreaux du lit pour rester debout. Tout son corps, épuisé, tremblait. Elle n’arrivait plus à formuler une pensée cohérente, toutes les réflexions qu’elle essayait de mener se brisaient comme des flûtes en cristal sous la puissance des hurlements de l’enfant. Elle tomba à genoux, et sa main se posa sur quelque chose de doux. C’était un oreiller. Le petit devait le tenir dans la main quand elle l’avait soulevé précédemment, et il l’aurait lâché au moment où il avait repoussé son biberon. Elle referma ses doigts dessus, et utilisa le peu de force qu’il lui restait pour se relever. Elle tendit l’oreiller au-dessus du lit, et resta ainsi quelques secondes, immobile et hésitante. Finalement, elle le posa sur le visage de l’enfant et appuya dessus de tout son poids.
Elle sentit alors quelque chose de froid et aiguisé contre sa gorge.
« Je te recommande d’arrêter ce petit jeu immédiatement ! »
Elle reconnaissait cette voix grave, quasi sépulcrale, mais jamais elle ne l’avait entendue prononcer des mots avec autant d’agressivité. Elle relâcha la pression, et se redressa d’un coup, aidée par la petite décharge d’adrénaline que cette situation imprévue lui avait permis de sécréter. Elle repoussa ensuite précautionneusement la lame de ses mains, et se retourna. Elle se trouvait face à la Grande Faucheuse. Avec la fatigue et l’obscurité, il lui paraissait plus grand, plus sombre et plus surnaturel que jamais. Mais pour la première fois, elle le trouva hideux.
« Allons donc, tu viens de te rappeler que tu avais un rôle à tenir auprès de ton fils, tu vas lui chanter une petite berceuse ?
_ Mon rôle, c’est de veiller à sa sécurité. Peu m’importe que tu sois une bonne ou une mauvaise mère, ce genre de considération n’intéresse que les mortels. Même si, entre nous, je pense que ton esprit est trop dérangé pour que tu puisses être une bonne mère. Par contre, si tu cherches encore à le supprimer, je serai obligé d’intervenir. Et n’oublie pas que quand tu agoniseras, je serai le seul à pouvoir décider de mettre fin à la partie.
_ Dans ce cas donne-lui au moins son putain de biberon pour le nourrir, si tu veux qu’il reste en vie !
_ C’est à toi que revient ce genre de tâche. J’ai dit ce que j’avais à dire, j’espère ne pas avoir besoin de me répéter à l’avenir.
_ Je te hais ! »
Mais il avait déjà disparu.
« Fumier ! hurla-t-elle en s’effondrant sur le sol. Tu es vraiment un fumier ! »
Surpris de la voir ainsi fondre en larmes, le bébé cessa ses cris. Et ils s’endormirent tous les deux.
*
* *
Les mois passèrent, et une forme de routine s’installa. Olivia faisait le nécessaire pour maintenir l’enfant en vie, mais ne mettait aucun cœur à l’ouvrage. Elle continuait à fréquenter de temps à autres les soirées mondaines, qui étaient son gagne-pain, et ne se souciait guère de ce qui pouvait advenir de l’enfant pendant ce temps-là. De toute façon, la maison était suffisamment isolée pour éviter les regards indiscrets. Et puis, si elle rentrait tard, les fantômes pouvaient profiter de leur promenade nocturne pour occuper le gamin.
Un matin, Anna arriva au 13 de la route Sanzissu vers 11h. Olivia, qui sortait généralement le soir, avait déjà quitté la maison. Ce n’était pas pour déplaire à la jeune femme de ménage. Certes, cette grande maison était particulièrement sinistre, et s’y retrouver seule n’était jamais bien rassurant. Mais elle commençait à y être habituée maintenant, et trouvait la solitude préférable au regard inquisiteur de la maîtresse des lieux.
Elle commença par la grande table en marbre du salon, dont l’état laissait à désirer. Elle n’était pas venue depuis deux jours, et la vaisselle s’y était accumulée, ainsi que des taches de graisse et de nourriture. Elle commença par débarrasser toutes les assiettes sales et à les amener dans la cuisine. Puis, alors qu’elle s’apprêtait à retourner au salon pour lustrer le meuble, elle entendit un cri. Elle fut parcourue d’un frisson de panique, car elle était persuadée d’être seule dans la maison, mais se ressaisit au bout de quelques instants. Ce n’était pas la voix de sa maîtresse, ni de quelque adulte. Cela ressemblait davantage aux vagissements d’un nouveau-né. Elle se dirigea vers l’origine du bruit et entra dans ce qui était jadis la chambre d’amis. Et là, elle découvrit Hector, debout dans son lit à barreaux, qui s’époumonait.
« D’accord… donc elle laisse un bébé seul à la maison quand elle s’en va. Et elle ne m’en a même pas avertie. Complètement irresponsable, va falloir sérieusement envisager de l’envoyer en établissement spécialisé, ça ne va plus du tout. »
Elle attrapa le petit bonhomme entre ses mains, et le porta à sa hauteur afin de pouvoir le regarder dans les yeux:
« Eh bien mon pauvre bout de chou, on ne peut pas dire que tu aies fait un bon tirage à la loterie de la vie. Tu n’es pas sorti de l’auberge avec la vieille cinglée qui te sert de mère. Remarque, elle a du pognon, et vu sa décrépitude, elle ne tardera pas à claquer. Tu devrais bientôt hériter d’une coquette somme, ce sera un moindre mal. »
Elle l’amena avec elle dans le salon, et le posa à côté de la table.
« Désolée de ne pas pouvoir jouer avec toi mon mignon, mais il faut que je récure cette table. Vois comme elle est grande ! Et ta maman a laissé plein de cochonneries dessus. Mais ne t’inquiète pas, tant que tu es ici, je pourrai garder un œil sur toi. »
Hector la regardait à l’œuvre avec intérêt. Il ne la quittait pas des yeux, fasciné par cette grande personne et sa voix mélodieuse. Il n’était pas habitué à ce que les grandes personnes parlent beaucoup, sauf pour pousser des cris stridents, généralement avant de le secouer. Mais là, c’était différent. Elle émettait des sons agréables à l’oreille, régulièrement, et sans le brusquer, ni même nécessairement le toucher. Sur le coup, il en oubliait la faim et sa couche trop remplie.
« Eh bien, ça t’intéresse ce que je fais ? De là où tu es c’est un peu compliqué d’apprécier l’effort, vu que tu ne peux pas voir ce qu’il se passe au-dessus de la table. Oh, mais suis-je bête, tu veux peut-être un jouet ? On va bien trouver un petit truc pour toi, près de ton lit. »
Elle se dépêcha d’aller dans la chambre, où elle ramassa un ours en peluche, et revint au salon en courant. Hector avait pris peur en la voyant s’éloigner, et un voile de tristesse s’était posé sur son visage.
« Tiens, voilà ton nounours. Il fait presque la même taille que toi dis donc. Oh, mais qu’est-ce que c’est que ce visage tout triste ? Tiens Nounours, fais un câlin à Hector, il est tout tristoune, il a besoin que tu le réconfortes. »
Elle prit la peluche, et la frotta contre la joue d’Hector. Celui-ci, surpris, eut d’abord un mouvement de recul, avant de laisser éclater un petit rire aigu.
« Eh bien ça va mieux on dirait ! C’est le pouvoir du nounours ça. On a tous besoin d’un nounours avec soi. »
Hector tendit alors une main vers Anna. Elle la saisit délicatement. Elle était émerveillée par la finesse des doigts de l’enfant. Tout était si petit, tout semblait si fragile. Et la peau était si douce.
« La vieille folle avait raison quand elle disait que tu ne lui ressembles pas. Tu es bien trop mignon pour être son enfant. Ça ne colle pas. Bon, sur ce, j’ai encore du travail, mais ne t’inquiètes pas, je veille sur toi… et Nounours aussi ! »
Elle lui adressa un sourire tendre et se remit à la tâche. Elle continuait à dire tout ce qu’elle pensait à voix haute, de sorte qu’Hector ne se sente pas exclu. Et de fait, il ne pleurait pas. Tout en serrant l’ours en peluche entre ses petites mains, il regardait la femme de ménage avec des yeux ronds, comme remplis d’admiration.
Les semaines se succédèrent ainsi. Olivia avait repris des sorties de plus en plus longues, qui commençaient généralement un peu avant midi, et se terminait au milieu de la nuit, ce qui faisait qu’elle et Anna ne se croisaient plus tellement. La jeune femme de ménage finit par s’habituer à la présence du jeune bambin pendant ses horaires de travail. Au début, elle n’avait pas été enchantée de devoir prendre soin de lui en plus de la maison – certes, ce n’était pas son rôle, mais elle ne pouvait se résigner à l’ignorer – et petit à petit, elle trouvait un certain réconfort en sa compagnie. Ses gazouillements, et les sourires, de plus en plus fréquents jour après jour, qu’il lui adressait, contrastait avec l’ambiance lugubre de cette horrible maison.
Elle lui parlait beaucoup. Bien sûr, il ne répondait pas, si ce n’était par un petit babillage de temps à autre, mais cela lui permettait de briser le silence pesant de la demeure. En plus du temps nécessaire pour régulièrement lui changer sa couche ou le nourrir, il lui arrivait d’interrompre son travail pour jouer avec lui. Les premières fois, il avait été surpris, n’étant pas habitué à ce que quelqu’un d’autre touche à ses jouets. Il la laissait faire, la regardant en silence et sans bouger. Mais petit à petit, elle était parvenue à obtenir de lui des réactions, puis une réelle participation. Cependant, il lui arrivait encore parfois de s’arrêter net, sans prévenir, et de rester à la contempler. Il concentrait toute son attention sur les yeux bleus comme le ciel, la peau ocre comme la terre et les cheveux noirs comme la nuit de cet ange qui venait illuminer son quotidien de bébé délaissé.
Un jour, il n’était pas tout à fait 17h lorsque Anna entendit le bruit d’une voiture qui se garait. Elle jeta un coup d’œil à la fenêtre, et aperçut le véhicule d’Olivia. Elle ne s’attendait pas à la voir rentrer si tôt, et en fût fort contrariée. La plupart du temps, elle terminait son travail avant que la maîtresse des lieux ne rentre de ses sorties, ce qui lui permettait de ne pas la croiser. Mais cette fois, elle n’y couperait pas, elle aurait sans doute droit à des remarques désobligeantes sur la qualité de son travail, et sur le coût injustifié de ses prestations. Elle poussa un soupir et se tourna vers Hector, qui faisait la sieste, serré contre son nounours:
« Maman est déjà de retour on dirait. Peut-être que tu lui manques finalement. »
L’enfant la regarda brièvement, puis ferma les yeux.
Des voix commençaient à monter de l’extérieur.
« Tiens, voilà qu’elle parle toute seule maintenant. Ou alors, peut-être est-elle déjà en train de me critiquer ? »
Anna s’approcha de la fenêtre, et constata avec surprise que sa maîtresse n’était pas seule, mais accompagnée d’un monsieur. D’un âge visiblement déjà avancé, l’homme n’en était pas moins très élégant, et doté d’un charisme indéniable. Il avait la peau noire, et une chevelure blanche fort bien dotée, et parfaitement ordonnée qui encadrait un visage sec et viril. De petites lunettes rondes devant des yeux malicieux laissaient entrevoir une grande intelligence. Qu’est-ce qu’un homme comme lui pouvait bien faire en compagnie de cette vieille cinglée ?
À peine fut-elle entrée dans la maison qu’Olivia s’adressa à sa femme de ménage:
« Eh bien, vous êtes encore là Anna ? J’admire votre dévouement, mais il faut penser à garder du temps pour vous aussi. Je vous en prie, rentrez vous reposer. »
Anna resta interloquée devant un comportement en apparence si bienveillant, et se demanda ce que cela cachait.
« Bien Madame, comme vous voudrez, déclara-t-elle finalement. Je vous remercie pour votre attention. »
Elle ramassa ses affaires, souffla un bisou au-dessus du lit d’Hector qui s’était endormi, et s’en alla, saluant au passage l’homme qui accompagnait Olivia.
« Vous êtes si généreuse, dit l’homme, c’est une vraie chance pour elle de pouvoir travailler pour vous. Si vous saviez le nombre de personnes qui, sous prétexte qu’elles ont de l’argent, se permettent d’abuser de leurs employés…
_ Ne m’en parlez pas. J’ai eu l’occasion de le constater à maintes reprises lors de diverses réceptions auxquelles j’ai pu être conviée. Certains comportements sont tout bonnement inacceptables. »
Elle fit ensuite signe à l’homme de s’installer à la grande table, et demanda d’un ton distingué:
« Vous boirez bien quelque chose, cher Isidore ? J’ai un très bon cognac.
_ Oh, eh bien volontiers, si vous me le proposez si gentiment.
_ Je vous amène ça tout de suite. »
Elle s’éclipsa et revint au bout de quelques instants, tenant dans sa main une bouteille vieille réserve prestigieuse, qui n’avait encore jamais été ouverte. Elle servit deux verres. Ils trinquèrent et portèrent l’élégant breuvage à leurs lèvres.
« Mmmh, c’est un vrai régal ! », commenta Isidore.
Ils burent ce premier verre, en discutant avec entrain de tout et de rien, puis en attaquèrent un second.
Mais pendant qu’ils dégustaient la boisson, avec cette concentration caractéristique chez ceux qui veulent donner l’illusion de l’expertise, le silence fut rompu par un cri qui venait du fond de la maison. Alors que de la surprise s’affichait sur le visage d’Isidore, celui d’Olivia fut marqué par de la contrariété. Elle se leva en forçant un sourire teinté d’embarras, et s’excusa:
« Veuillez me pardonner cette petite interruption, je reviens tout de suite ! »
Elle quitta la pièce, et réapparut une minute plus tard, en portant l’enfant dans ses bras. Devant le regard interrogateur de son invité, elle entama les présentations:
« Isidore, je vous présente Hector. C’est le petit-fils de ma regrettée sœur, mon petit-neveu. Malheureusement, il est orphelin et… – sa voix se brisa – je suis la seule famille qu’il lui reste. Bien sûr, à mon âge, c’est un combat de s’occuper d’un enfant si jeune, et je suis consciente de mes limites, mais je ne pouvais pas l’abandonner. »
Elle caressa les cheveux du bambin. Il était très maigre, et quelques hématomes apparaissaient çà et là.
« J’aimerais tellement lui offrir la vie qu’il aurait dû avoir auprès de ses parents. Mais je n’ai plus la lucidité et la vitalité de mes trente ans. Je culpabilise tellement à chaque bobo, chaque chute que je n’ai pas su anticiper. Aaah, maudit accident qui a emporté toute sa famille ! »
Ses années d’entraînement devant le miroir ne lui avaient pas seulement permis de développer ce charisme qui faisait sa force, mais également d’autres aptitudes qui pouvaient s’avérer bien utiles dans certaines circonstances. Pleurer sur commande par exemple. Berné par les larmes de crocodiles de son hôtesse, Isidore lui passa délicatement une main sur les épaules, et dit d’une voix très douce, mêlant compassion et admiration:
« C’est très noble ce que vous faites. Dans son malheur, cet enfant a énormément de chance d’avoir une grande-tante comme vous. Ne soyez pas trop sévère envers vous-même. La mère parfaite n’existe pas. Ce qui compte, c’est l’amour que vous lui portez, et la sincérité de votre démarche. Il vous sera éternellement reconnaissant pour cela.
_ Oh Isidore, vous êtes si compréhensif ! »
Isidore demanda s’il pouvait prendre l’enfant dans ses bras, ce qu’Olivia accepta volontiers. Il lui fit des grimaces pour le divertir, le fit danser en chantant quelques comptines, lui chatouilla le nez et le menton.
« Vous savez, dit-il finalement, quand je regarde en arrière, je trouve mon parcours très satisfaisant. J’ai vécu une vie pleine et passionnante, je suis devenu un ténor dans mon domaine. Mais j’ai un regret, c’est de ne pas avoir eu d’enfant. J’aurais aimé avoir quelqu’un à qui transmettre tout ce que je sais et tout ce que j’ai appris, quelqu’un que j’aurais vu grandir, dont l’évolution et les progrès m'auraient émerveillés. Et entendre des rires d’enfant égayer ma maison. Je ne passais pas beaucoup de temps chez moi, entre mon travail, mes déplacements, mes rendez-vous en société et tous mes projets. Mais quand j’y étais, c’était sinistre. J’ai de nombreux amis et collègues, parents eux, qui enviaient ma solitude. Mais la solitude, ça n’a jamais été vraiment mon truc. À croire que c’est le propre de l’homme d’être incapable de se satisfaire de ce qu’il a, et de toujours désirer ce qui lui échappe. »
Le bébé, qui s’était calmé, se remit à crier pendant le discours d’Isidore.
« Pardon jeune homme, dit celui-ci en lui adressant un grand sourire. Il doit avoir faim. Est-ce que je peux lui donner son biberon ? »
Olivia acquiesça. Elle était soulagée que son invité n’ait pas été rebuté par la présence de l’enfant, et même enchantée par sa réaction, bien qu’elle ne partageât pas franchement son point de vue sur la question.
Le reste de la soirée fut très agréable, et ce, malgré la présence du bébé avec eux. Olivia l’utilisa néanmoins comme prétexte pour suggérer à son invité de rentrer avant que les fantômes ne commencent leurs déambulations nocturnes. Il n’était pas nécessaire qu’il découvre tous les squelettes qu’elle avait dans son armoire dès le premier soir.
Une fois qu’Isidore eut disparu, elle posa l’enfant dans son lit, lui intimant l’ordre de dormir, et alla s’asseoir dans son petit cimetière pour boire un dernier verre.
Quelques semaines passèrent. Isidore raccompagnait souvent Olivia chez elle et s’arrêtait pour prendre un petit verre en sa compagnie avant de repartir. Si Hector était réveillé, il lui parlait. Olivia flattait son invité, louait sa tendresse et sa bienveillance, tout en se maudissant pour les bleus et cicatrices qui étaient régulièrement visibles sur le corps du bébé.
Un matin, Anna se présenta comme souvent alors que sa maîtresse était en vadrouille. Elle avait maintenant l’habitude de commencer son service en allant saluer Hector. N’entendant aucun cri, elle poussa délicatement la porte de la chambre. Peut-être dormait-il encore, auquel cas mieux valait ne pas le réveiller. De toutes les choses dont les bébés ont besoin pour bien grandir, le sommeil était probablement la seule dont il disposât en quantité suffisante. Aussi ne souhaitait-elle pas l’en priver.
La première chose qui marqua la jeune femme de ménage, alors que la porte de la chambre grinçait en s’ouvrant, c’était l’odeur épouvantable qui vint immédiatement la saisir. Elle était tellement âcre et intense qu’elle en devenait palpable, comme si des petites épines venaient par dizaines griffer ses parois nasales. Elle couvrit son nez d’une main et, saisie d’une forte inquiétude, se précipita vers le lit. Hector était allongé sur le dos, les yeux à moitié clos, dans une énorme flaque de matières fécales liquides et jaunâtres qui souillaient une bonne partie de la surface du lit.
Elle poussa un cri d’effroi et des larmes montèrent à ses yeux. Hector battit doucement des paupières. Reconnaissant Anna, il tendit une main vers elle, mais la laissa rapidement retomber en émettant un son étrange, entre le râle et le gémissement, très faible, comme le souffle du vent qui se glisse sous une porte.
Anna l’attrapa entre ses mains, et le souleva, sans le serrer contre elle, afin de ne pas étaler les excréments sur sa tenue. Il lui parut léger, et assez maigre. Son pyjama avait absorbé les déjections à saturation, comme une éponge, et en excrétait dès qu’on lui appliquait une pression, même très légère.
« Depuis combien de temps est-ce qu’elle te laisse comme ça à l’abandon ? », demanda-t-elle d’une voix tremblante, où se mêlaient la détresse et la haine.
Hector ne répondit ni par un son, ni par un geste. Il semblait être devenu indifférent à tout. Anna le porta à la salle de bain et le posa dans la baignoire. Elle lui ôta difficilement ses vêtements, s’efforçant d’étaler le moins possible de matière fécale. Elle jeta les vêtements souillés directement dans la poubelle et saisit la douche. Elle arrosa copieusement Hector afin d’enlever le gros de la crasse. Des plaques entières se détachaient sous la force du jet. Elle le frotta ensuite énergiquement avec du savon. Il se laissa faire sans broncher. Elle se rendit compte, en passant sa main, que la peau n’était pas aussi douce que ce que l’on s’attend à sentir au contact d’une peau de bébé. C’était même plutôt rugueux. Elle regarda le dos d’Hector: de longues lignes parallèles de croûte reliaient son épaule droite à sa fesse gauche.
« Cette horrible sorcière... Elle ne se contente pas de te négliger, elle te torture aussi ! »
Anna se mit à hurler de rage et de haine. Tout son corps tremblait, ses yeux azurs étaient à présent noyés sous les larmes, et son doux visage couleur caramel avait viré au pourpre. Son cœur battait la chamade. La panique, la haine, la peur aussi, se livraient une violente bataille en elle.
« Qu’est-ce que je dois faire, mais qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je dois crever cette salope avant qu’elle ne te bute !? Oh mon Dieu, ça ne peut plus continuer comme ça, je suis obligée d’agir ! Hector, mon petit Hector, je refuse de t’abandonner, viens avec moi ! »
Elle l’habilla vite fait, et le prit dans ses bras, avant de se diriger vers la sortie. Mais en franchissant le pas de la porte, un violent doute la saisit:
« Elle ne veut pas de toi, c’est évident. Mais si je te kidnappe, elle serait foutue de porter plainte. Elle est tellement démoniaque qu' elle en serait capable, pour le seul plaisir de nous faire du mal. Et alors, j’irai en prison, et tu retourneras chez elle. Et puis, même si elle ne vient pas nous faire obstacle, il faudra bien que je te déclare à l’administration à un moment ou un autre, pour t’emmener à l’école par exemple, et ce sera compliqué à justifier. Ah… qu’est-ce que je peux faire, je me sens tellement perdue… »
Elle resta un moment à réfléchir. Le soleil lui caressait le visage avec douceur, mais des petites rafales de vent glaciales la faisaient frissonner.
« Tu dois avoir faim, non ? »
Elle retourna à l’intérieur de la maison afin de lui préparer un biberon, et pendant qu’il tétait avec avidité, elle replongea dans ses pensées. La solution lui devenait petit à petit de plus en plus évidente, mais aussi de plus en plus douloureuse. Et quand Hector eut terminé son repas, elle avait pris sa décision. La mort dans l’âme, elle saisit le téléphone, et appela les services de protection de l’enfance.
« Allô… Bonjour Madame, je vous appelle pour dénoncer des faits de maltraitance… »