AVERTISSEMENT : Attention, cette fanfiction traite de maltraitance infantile, ce qui est susceptible d'heurter les lecteurs les plus sensibles !
Les beaux jours étaient arrivés. Dans un coin aussi sec et aride que Zarbville, cela signifiait qu’on était à une période de l’année où les températures étaient relativement douces, et où quelques fleurs perçaient çà et là la terre ocre de leurs pointes colorées. Olivia avait invité Isidore à déjeuner. Elle avait installé une petite table de jardin en extérieur, et deux chaises légères mais stylisées. Ils avaient savouré une délicieuse salade du chef et une tarte aux prunes, accompagnés de trop nombreux verres de rosé.
Une légère bise tournoyante soulevait leurs cheveux et venait caresser leurs visages, que le soleil cuisait avec soin. Elle accompagnait le tournoiement de leurs esprits suscité par l’ivresse. L’enfant dormait en silence dans sa chambre. Ils étaient bien. Ils auraient aimé que ce genre de moment puisse durer éternellement.
Mais petit à petit, Isidore commença à montrer des signes de nervosité. Il passait régulièrement la main sur sa veste, comme s’il redoutait qu’elle ne fût plus sur lui. Finalement, il avala le fond de son verre cul sec, le posa nonchalamment sur la table, et se racla la gorge.
« Merci Olivia pour ce très agréable repas.
_ Oh Isidore, merci à vous d’avoir accepté mon invitation.
_ Vous savez Olivia – il se racla à nouveau la gorge – je cherche depuis tout à l’heure une façon originale de vous faire part de quelque chose de très important et… en fin de compte, je pense qu’il vaut mieux être direct. »
Il se leva, fit le tour de la table de manière à se retrouver à côté d’elle, et mit un genou à terre.
« Je tenais juste à ce que vous sachiez que je passe des moments vraiment délicieux en votre compagnie, et je m’étais dit que, peut-être, vous accepteriez que nous fassions le bout de chemin qu’il nous reste ensemble. »
Il farfouilla la poche intérieure de sa veste et en sortit un petit boîtier. Il le tendit respectueusement vers Olivia. Le boîtier s’ouvrit, laissant apparaître un anneau en or dans lequel était enchâssé un magnifique diamant.
« Je suis bien conscient que nous n’avons plus vingt ans, et qu’il n’est plus question de construire notre vie ensemble. Je souhaite juste que les jours qui me restent soient, autant que possible, tous semblables à aujourd’hui. Rien ne saurait me rendre plus heureux. Si toutefois, vous partagez cet élan de mon cœur et ce désir d’être à vos côtés qui étreint mon âme.
_ Oh Isidore, répondit Olivia en se plaquant les mains sur les joues, sincèrement émue. Je suis tellement touchée par votre proposition. Mais comment pourrais-je vous offrir de couler des jours tranquilles et heureux, alors que j’ai un très jeune enfant à charge ?
_ Ne vous inquiétez pas pour cela. Je vous l’ai dit, j’ai toujours rêvé d’avoir une famille. Nous élèverons cet enfant ensemble. Comme vous, j’ai passé l’âge pour ce genre d’aventure, c’est vrai, je ne le nie pas. Et je ne cherche pas à minimiser la tâche que cela représentera. Mais justement, si nous sommes deux, nous pourrons partager l’effort. Les choses en seront facilitées pour vous, et ce sera certainement bénéfique pour lui aussi !
_ Oh Isidore, je ne sais que répondre. Je… Oui ! J’accepte avec joie ! »
Elle se jeta dans les bras de son soupirant, et ils s’embrassèrent langoureusement.
On entendit alors un cri qui venait de l’intérieur de la maison. Mais cela ne sembla pas préoccuper outre mesure les deux tourtereaux qui, une fois leur bouches séparées, se dévoraient des yeux en affichant un sourire béat.
Le lendemain, l’assistante sociale se présenta à l’entrée du manoir, en début d’après-midi. C’était une femme à l’apparence particulièrement stricte, avec son tailleur noire, sa longue jupe impeccable, sa serviette enn cuir tenue fermement dans la main, et sa chevelure rousse maintenue en arrière par autant de barrettes qu’il en fallait pour s’assurer qu’aucun épi ne fût en mesure d’exprimer un semblant de rébellion.
« Nous avons eu un signalement qui fait état de maltraitance, je suis mandatée pour vérifier la véracité des témoignages et prendre une décision. »
Sans y avoir été réellement invitée, elle s’introduisit à l’intérieur de la demeure, et sut rapidement dans quelle direction aller, guidée par les cris de l’enfant.
Lorsqu’elle entra dans la chambre, suivie d’Olivia, le bambin était debout dans son lit, et poussait des hurlements en se frappant la tête contre les barreaux. Son visage était parsemé d’hématomes.
« Vous êtes la mère de l’enfant ? demanda l’assistante sociale.
_ Oui, tout à fait, c’est bien moi, répondit piteusement Olivia.
_ La première impression ne joue pas en votre faveur. »
Olivia prit l’enfant dans ses bras, mais celui-ci hurla de plus belle, et se débattit avec hargne, manquant de crever un œil à sa mère. Elle tenta de le bercer, pour faire bonne figure, mais ne savait guère comment s’y prendre. Il n’y avait pas une comptine dont elle connût l’intégralité des paroles. Sa volonté fut mise à rude épreuve, et son faciès afficha rapidement une grimace d’où il était impossible de percevoir la moindre trace de tendresse.
Depuis la cuisine, Anna, qui était en service ce jour, tremblait de tout son corps. Elle avait tout entendu, et se sentait complètement dépassée par le tsunami qui était en train de balayer la maisonnée. Tout semblait indiquer que sa décision était la bonne, mais en cet instant, elle doutait. La vie d’Hector serait-elle meilleure loin d’ici ? On savait ce qu’il quittait, mais pas où il atterrirait. Il lui semblait que jamais elle ne l’avait entendu hurler de la sorte. L’expérience était très violente. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur son travail, et brisa un bol, ainsi qu’une flûte à champagne, qui lui entailla légèrement le doigt.
N’y tenant plus, elle décida d’aller constater par elle-même ce qui était en train de se passer. Lorsqu’elle entra dans la chambre, Hector cessa de hurler, et tendit les bras vers elle, en poussant de petits gémissements.
Embarrassée, Olivia tendit son enfant à la femme de ménage. Il serra fort la tenue de travail de la bonne et se pelotonna contre sa poitrine. Un silence s’installa. L’enfant ne gémissait plus, et les trois femmes s’observaient avec embarras.
« Si vous me permettez, dit finalement l’assistante sociale en posant ses mains sur Hector, il va falloir que je l’examine. »
Elle tira Hector vers elle. Aussitôt, celui-ci se remit à hurler, ce qui ne sembla pas la troubler. Elle souleva les vêtements de l’enfant et afficha une moue désapprobatrice. Les marques de griffures avaient à peine eu le temps de s’estomper et barraient encore son dos, des taches bleues ou brunes étaient présentes un peu partout, et malgré les efforts qu’Anna avait consentis pour le nourrir pendant ses horaires de travail, il était si maigre que ses côtes semblaient chercher à sortir de sa peau.
« Je pense que j’en ai vu assez. »
Elle rendit l’enfant à Anna, ayant bien compris qu’il serait moins bruyant ainsi que si elle le laissait avec sa mère, et retourna dans le salon, en faisant signe aux deux femmes de la suivre. Elle s’installa à la grande table et sortit de sa serviette un stylo et quelques documents qu’elle commença aussitôt à griffonner.
« Bien, laissez-moi vous expliquer la situation, déclara-t-elle sur un ton professoral. J’ai pu constater de graves dysfonctionnements dans ce foyer, de forts indices de maltraitance et une apparente absence d’attention de la part de la mère. Il me semble que l’enfant est en danger imminent dans cette maison, aussi je vais l’emmener avec moi. Il sera ausculté par des professionnels de santé, et un verdict vous sera rendu dans quelques jours. À votre place, je ne me ferai guère d’illusion quant à vos chances de le voir revenir ici un jour. »
Elle se leva, tendit une feuille avec son compte-rendu à Olivia, en replaça une autre dans sa serviette, et rangea ses affaires. Puis elle reprit sèchement Hector des bras d’Anna, et retourna vers son véhicule en lançant un au revoir glacial.
Olivia et Anna restèrent sur le pas de la porte, et la regardèrent s’éloigner avec l’enfant dans ses bras.
« Je suppose que c’est vous qui êtes derrière tout ça, Anna ? »
La jeune bonne essuya ses yeux embués, et se tourna vers sa maîtresse. Olivia la fixait avec un regard assassin. Mais elle n’y décela pas la détresse d’une mère à qui l’on vient de retirer son enfant. Ces yeux-là étaient ceux d’une femme qui se sentait humiliée. C’était son amour propre qui avait été touché, rien de plus, mais elle avait beaucoup d’amour pour elle-même.
« Je vous remercie, reprit Olivia. Dans tous les sens du terme. Veuillez ne plus jamais remettre les pieds ici. Mon jardin n’est pas assez grand pour tous les parasites qui sont venus souiller ce lieu. »
Anna, quelque peu abasourdie par la violence des propos, ne sut que répondre. Mais au final, tout cela n’avait plus d’importance, elle n’avait plus l’intention de revenir de toute façon. Cette maison la poussait déjà dans ses derniers retranchements par son atmosphère lugubre, y ajouter le silence de l’enfant qui n’y était plus eut été insoutenable.
Elle tourna le dos à Olivia sans rien dire et se dirigea vers son utilitaire. Le véhicule du service de protection de l’enfance était garé juste à côté. L’assistante sociale venait de claquer la portière arrière, étouffant partiellement les cris d’Hector qui pleurait. Anna décida alors de tenter le tout pour le tout, et s’adressa à la femme qui était en train de s’installer au volant:
« Excusez-moi Madame, je me demandais, sans vouloir vous importuner, que va devenir cet enfant, si jamais votre verdict est confirmé ? Vous savez déjà où vous allez le placer ? »
En entendant la voix d’Anna, Hector avait cessé de pleurer. L’assistante sociale souleva ses lunettes pour la dévisager de ses yeux sévères, et avant de les remettre en place, répondit sur un ton indifférent:
« Il sera hébergé en foyer en attendant, éventuellement, de trouver une famille d’adoption.
_ Je pourrais peut-être l’adopter moi-même. Il me connaît déjà, ce serait sans doute la solution la plus stable et la moins délétère pour son développement psychologique. D’autant que je me sens prête à endosser cette responsabilité.
_ Vous savez, il y a une procédure à suivre, on ne peut pas confier un enfant à quelqu’un comme ça, juste pour ses beaux yeux. Vous devez formuler une demande d’adoption auprès de l’administration, suite à quoi une enquête sera menée pour s’assurer que vous êtes effectivement en mesure de tenir ce rôle. On ne peut pas risquer de confier un enfant à des parents sociopathes ou incapables de subvenir à ses besoins. Votre compagnon serait-il d’accord ? Et vos revenus sont-ils suffisants ? Il faut vous poser toutes ces questions avant de prendre une décision.
_ Je vis seule.
_ Vous vivez seule en faisant des ménages ? Je vois… eh bien bon courage. Maintenant si vous me le permettez, je dois y aller. Au revoir !
_ Attendez, comment ça..? »
Mais déjà, la portière du véhicule avait été claquée, et le moteur rugissait. Le véhicule se mit en marche, accompagné des cris d’Hector qui avaient repris. Anna les poursuivit sur une centaine de mètres en hurlant, mais elle ne pouvait pas tenir le rythme. Elle tomba finalement à genoux sur le bitume brûlant, et pleura toutes les larmes de son corps, tandis que la voiture disparaissait au loin.
« Laissez-moi prendre soin d’Hector, je vous en prie, laissez-le moi. C’est moi qu’il a choisie. Vous avez bien vu la différence quand il était dans mes bras ? Oh, Hector, pardonne-moi je t’en supplie. Je te jure que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te ramener à la maison, et on vivra heureux, juste tous les deux. Mon petit Hector ! »
*
* *
Trois mois s’étaient écoulés depuis que l’assistante sociale était venue récupérer l’enfant. Olivia et Isidore s’étaient finalement mariés. Isidore avait essayé de faire jouer ses relations pour tenter de récupérer Hector, mais en vain. Olivia avait finit par le convaincre que c’était sans doute pour le mieux, qu’une famille d’accueil, avec des parents jeunes et en bonne santé, serait sûrement un environnement plus sain pour le développement d’un petit enfant. Il avait adopté son avis à contre-cœur.
Ils avaient effectué une lune de miel sur l’Île Twikkii. Et c’est encore grisés par ces deux semaines sur les plages paradisiaques qu’ils se garèrent devant le 13, route Sanzissu à Zarbville. Le voyage du retour avait duré toute la journée, et ils étaient fourbus, mais enchantés des jours heureux qu’ils s’apprêtaient à couler ensemble. Au moment où ils descendirent de la voiture, les derniers rayons du soleil teintaient le ciel de rose et d’orangé, comme une ode à leur amour.
« Eh bien Monsieur Chimère, déclara Olivia avec un grand sourire, vous voici arrivé dans votre nouvelle demeure.
_ Eh bien Madame Chimère, répondit celui-ci du tac au tac, je ne saurais rêver meilleur endroit pour passer ma retraite. »
Isidore attrapa les deux valises dans le coffre, et suivit son épouse qui le guidait vers l’entrée principale de la demeure. Il jeta un rapide regard à l’étrange cimetière, il faudrait bien qu’il finisse par s’habituer à cette décoration si particulière. Et, alors qu’il réfléchissait à sa nouvelle vie, Olivia s’arrêta nette, en poussant un cri de surprise teinté d’effroi. Isidore la regarda avec étonnement. Elle couvrait sa bouche de sa main droite, et indiquait la direction de la porte d’entrée avec l’index de sa main gauche. Une silhouette, imposante et sombre, semblait les y attendre. Elle se tourna vers eux, et commença à s’approcher lentement, comme si elle glissait au-dessus du sol.
« Non, va-t-en, je ne te suivrai pas ! hurla Olivia.
_ Ce n’est pas toi que je suis venu chercher, répondit la silhouette de sa voix sépulcrale.
_ Mon Dieu, non, tu n’as pas le droit de faire ça, je te l’interdis !
_ Tu n’as pas été à la hauteur de ta mission, ceci sera ta punition. Monsieur, ne posez pas vos valises tout de suite, un nouveau voyage vous attend. »
La Grande Faucheuse posa alors une main dans le dos d’Isidore, qui ne semblait pas comprendre ce qui lui arrivait. Deux Hula Zombies, ces anges à l’apparence de vahinés qui viennent accompagner le départ de ceux qui ont majoritairement su satisfaire leurs aspirations au cours de leur vie, apparurent et firent une petite danse. Le vieil homme les regarda avec stupéfaction, et se soumit aux consignes que lui donnaient la Grande Faucheuse. Finalement, tout le monde disparut dans la nuit. Tout le monde, sauf Olivia, qui se roula par terre en hurlant de désespoir.