Voyage entre les Royaumes
Chapitre 1 : Voyage entre les Royaumes
4992 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 25/12/2025 16:27
Cadeau à Beauvais
Voyage entre les Royaumes
Royaume de France, an de grâce 1123.
Godefroy était heureux. Non, il était euphorique ! Son large sourire au visage et ses yeux sombres brillants d’une lueur particulière l’attestaient. Il allait bientôt se marier avec sa promise, Frénégonde de Pouille. Quelques heures plus tôt, il était parvenu à détourner victorieusement la flèche assassine de son beau-père à la suite de son voyage tumultueux dans le temps. Et maintenant, tout allait redevenir comme il devait l’être. Une chaleur incommensurable envahissait sa virile poitrine à cette pensée. Vêtu de son plus beau vêtement en soie brodé d’or et de brocart, il sortit de sa demeure. Ses pas l'amenèrent jusqu’à l’église où avait lieu la cérémonie tant attendue. Suivi par ses écuyers, il ignorait les arbres et les maisons de pierres et des toitures de chaume qui peuplaient son champ de vision. Le Comte était concentré sur un seul but : éviter la forêt sombre et inquiétante, dans les recoins de laquelle toutes les sorcières et chats noirs de ce monde pourraient se cacher.
***
Au même instant, aux confins de l’univers, au légendaire Vingt-Septième Royaume, dans un splendide dvoretz d’or, de marbre et de pierres précieuses.
Kochtcheï l’Immortel, un élégant homme, lévita jusqu’à son trône. Il ignora la somptueuse table dans en bois rare plaquée d’or, garnie de mets raffinés dans des plats en argent. Les gobelets en cristal scintillaient de mille feux sous la lumière des suspensions, tandis que des paniers remplis de pain et de sel parachevaient le décor. S’asseyant sur le siège royal, ses yeux aussi sombres et scintillants que l’obsidienne balayaient la salle vide de tous les courtisans. Il retira d’un geste vif sa lourde couronne, une copie du bonnet de Monomaque(1), pour arranger ses cheveux aussi noirs que les ailes d’un corbeau. Il leva les mains dans les airs et chanta :
— Pomme, petite pomme d’or, roule sur l’assiette d’argent et montre-moi ma petite-fille française ! Davaï(2) !
Une pomme d’or se matérialisa devant lui, suivie d’une assiette d’argent. Le fruit de la jeunesse éternelle tourna sur l’assiette de plus en plus rapidement, diffusant une lumière blanche et pure, qui vira rapidement au bleu nuit et au vert forêt avant de montrer sur sa surface Frénégonde de Pouille. Cette dernière en robe de mariée aussi immaculée que la neige avait le regard pétillant de joie en ce moment et les dames d’honneur, semblables à des oisillons autour de leur mère, la suivaient avec empressement.
« Ainsi, elle se marie ! Avec qui ? » songea le mage maléfique.
Les objets de voyance rendirent l’image floue pour dévoiler ensuite le Comte de Montmirail qui était en route vers l’église.
— C’est lui le fiancé ! Celui qui a voyagé dans le temps ! Il faut que je donne à mon illustre descendante le grimoire dit « De Connoissances ancestrales » que ma fille, Vassilissa, a traduit jadis. Il faut assurer la fertilité du couple !
Il s’envola jusqu’à sa bibliothèque privée. Cette dernière était une immense salle remplie de vieux grimoires aux couvertures dorées et argentées qui recelaient des informations sur diverses formules magiques et les secrets de l’univers. Les murs austères blancs striés d’opales, la table en chêne, le siège doré décoré aux armes de la famille garnie d’un coussin beige brodé de fil d’or invitaient à l’étude et au recueillement. Il s’arrêta devant une étagère en désordre, aucun livre n’était à sa place comme si un ouragan était passé : des papyrus voletaient à droite et à gauche, des livres étaient renversés au sol et des rayonnages quasi vides. En bref, l’endroit semblait marqué par la précipitation d’un vol.
— Quoi ? hurla le sorcier. Quelqu’un est entré par effraction chez moi ! Qui ose fouiller mes précieux manuscrits ?
Il fulminait de rage en serrant les poings à en faire blanchir les jointures. Le ciel à l’extérieur s’assombrit et un orage éclata au loin. L’air de la pièce s’électrifia.
Le miroir situé au fond de la pièce, face de la table, se déplaça pour être devant le mage. Sa surface vira successivement au jaune doré, puis au rouge vermeil et enfin au bleu ciel, avant de présenter une image en noir et blanc. Semblable à une vidéo d’archive, elle affichait dans son coin droit une date et une heure illisibles.
Un dragon à trois têtes apparut à la surface. Ses écailles captaient les rayons lunaires et il vola avec élégance malgré sa taille imposante jusqu’à une étagère en rugissant :
— Où est le livre ? J’en ai besoin pour mon barbecue ! marmonna la première tête.
— Il est là ! s’exclama la seconde en scrutant minutieusement la pièce de ses yeux reptiliens brillants.
— On doit faire vite, s’alarma la dernière tête. Avant que notre ami ne se fâche ! Vite ! Je n’ai pas envie de subir ses foudres ! Ni de terminer métamorphosé en dindon comme la dernière fois ! Un dindon à trois têtes, ce n’est pas sympa comme vie, même pendant une journée !
Il poussa avec ses pattes antérieures tous les précieux manuscrits au sol et prit celui que le sorcier voulait tant donner en cadeau de mariage à sa petite-fille. Puis, le monstre s’envola par la fenêtre grande ouverte.
Et le miroir reprit sa couleur habituelle et renvoya les traits émaciés de Kochtcheï. Le mage maléfique marmonna :
— Il faut que j'aille récupérer ce grimoire auprès de ce Harpagon des dragons ! Peuf ! Je n’en ai pas envie ! Je préfère festoyer du lever au coucher du soleil et me choisir une femme d’un Royaume voisin ! Il faut que j’entretienne mon image ! Si je me pointe chez le dragon je le métamorphose en corde électrique de deux kilomètres pour protéger mon verger !
Il fit les cent pas dans la pièce, tel un fauve affamé.
— Sauf, si j’éprouve la bravoure de Godefroy de Montmirail ! N’est-ce pas que les Français sont des hommes courageux en plus d’être les amateurs de la bonne chère et de vin ? N’est-il pas le Hardi pour rien ? Hé ! hé ! Il aura l’occasion de le prouver en récupérant le livre volé ! Occasion de le tester ! Pourquoi pas ?
Le tsar avec un large sourire et se frottant les mains d’anticipation revint dans la salle du trône et ordonna à ses serviteurs invisibles de préparer un festin. Puis, il revêtit ses vêtements d’apparat et récupéra les insignes de royauté avant de s’asseoir confortablement sur le siège. Il chanta d’un air solennel :
— Que Godefroy de Montmirail se matérialise devant moi ! Davaï !
***
Royaume de France.
Godefroy n’était qu’à quelques mètres de l’église, se rapprochant du parvis du petit bâtiment de pierre. Aldebert de Malefète et Thibaude de Montfaucon l’attendaient à la droite du seuil, alors que Fulbert de Pouille et son épouse se tenaient à la gauche, tous étaient richement habillés pour l'occasion et visiblement ravis de sa venue.
« Enfin, le grand jour est arrivé ! » songea-t-il en accélérant le pas.
Soudain, avant que le Hardi ne rejoigne ses beaux-parents, une immense lumière dorée brilla devant lui en l’aveuglant. Il ferma les yeux. Un violent borée souffla, le faisant grelotter et l’emporta dans les airs à une vitesse vertigineuse, bien qu’il se débattît vaillamment.
***
Au Vingt-Septième Royaume.
Godefroy ouvrit les yeux et constata qu’il n’était plus dans un endroit familier. Il pensa :
« Par tous les saints, où suis-je ? Ce n’est pas le Royaume des Francs ! Dans quel pays ai-je échoué ? En quel temps suis-je arrivé ? Ce n’est sûrement pas le Paradis ! »
Son regard balayait l’immense salle au mur de marbre. En son centre trônait une table de taille modeste avec un samovar et deux tasses en porcelaine, tout le décor respirait l’hospitalité. Dès qu’il s’en approcha une voix l’interpella sévèrement derrière son dos.
— Jeune Français, venez !
Il se retourna pour détailler le personnage assis sur un trône qui exsudait une arrogance et une assurance propre à une personne de haut rang.
« Quel singulier énergumène » songea Godefroy en contemplant la couronne. « Il ressemble à un roi, mais de quel royaume ? Son visage m’est inconnu ! »
Kochtcheï, assis sur son fauteuil d’or, semblait transpercer de son regard porteur du mauvais œil le visiteur convoqué.
« Quel homme a choisi ma petite-fille ! » pensa le sorcier en réprimant une moue.
Le tsar se leva de son siège royal, leva les mains pour désigner la table et ordonna :
— Godefroy de Montmirail, vous êtes dans mon royaume, le Trois fois neuvième Royaume, plus communément appelé le Vingt-Septième Royaume !
L’interpellé le fixa, perplexe et se signa furtivement. Il leva la main et ouvrit la bouche pour protester, mais avant qu’un seul son ne sortît, l'immortel le coupa court d’un signe discret de sa main droite chargée de bagues.
— D’abord, rendons hommage aux lois de l’hospitalité slave — goûter mon pain et mon sel ! Goûtez aux plats les plus exquis et aux boissons les plus fines, qui feront pâlir vos confits de canard et vos vins !
Godefroy, lueur de méfiance dans ses sombres yeux, demeura immobile. Le sorcier folklorique l’invita d’un geste de la main à la table et précisa :
— Je suis Kochtcheï l’Immortel, le roi de ce royaume et grand-père de votre fiancée !
Et le tsar légendaire s’attabla, suivi par le Comte qui ne refusa pas la bonne chère.
***
Quelques heures plus tard, après le dessert, le maître des lieux affirma d’une voix puissante :
— Le grimoire que je voulais offrir à ma petite-fille a été volé ! Vous devez le récupérer ! Dans votre mission, vous serez accompagné d’un aède hors pair ! Kot Baïoun, ou le Chat Savant !
Il siffla et un gros chat au pelage gris, vêtu comme un ménestrel apparut à ses pieds, tenant une lyre entre ses pattes avant. Le quadrupède s’inclina devant les deux illustres personnages et miaula :
— Je vais enfin partir à l’aventure pour consigner les actes héroïques ! Quel joli changement pour ma vie ! Ô brave Godefroy qui va terrasser un dragon redoutable ! Pour y arriver, il doit quitter la table ! Et être accompagné de valeureux serviteurs. Hommes qui seront des chanteurs !
Les deux hommes placèrent leur paume sur leur oreille, ne pouvant supporter le son aigu qui sortait de la gorge du félin. Le visiteur du Moyen-Âge ajouta :
— Tout preux chevalier que je suis, j’accepte votre mission pour que je puisse marier Frénégonde de Pouille et m’assurer une descendance nombreuse, mais je ne peux pas y aller seul ! Qui va porter mon armure et s’occuper des chevaux ? Mon écuyer ! Pouvez-vous le faire venir ?
« Je pourrais faire venir Jacquouille la Fripouille de la France des années 1992, mais se serait bien plus humiliant pour Jacques-Henri Jacquart d’être convoqué ! » songea le tsar avec un petit sourire.
— Oui, noble Français ! Je peux le faire venir à l’instant !
Kochtcheï leva ses mains dans les airs, faisant cliqueter ses bijoux et claqua des doigts. Instantanément, le Français des temps modernes apparut allongé au sol. Il se releva rapidement et ses petits yeux vifs et pétillants de malice bougèrent rapidement dans leur orbite en détaillant son entourage. Puis il s’exclama :
— Où suis-je ?
— Va le gueux ! affirma avec arrogance Kochtcheï. Fais ce que ce noble chevalier te dit !
Le Français serra ses mains en poing à faire blanchir les jointures. Son visage devint rouge comme une pivoine et il s’époumona :
— Dans quel navet suis-je arrivé !
— Tais-toi ! Si tu ne veux pas que je te prive de la parole ! répliqua le Russe.
L’air devint lourd. Le regard chargé de colère du mage fit comprendre à Jacques-Henri le sérieux de la situation. Le Français soupira et suivit Godefroy. Ce dernier se dirigea vers le seuil de la demeure équipé et chargé des vivres en suffisance pour tenir un siège de vingt ans.
Avant qu’ils se quittent, Kochtcheï l’Immortel avisa les voyageurs temporels :
— Sachez que je vois chacun de vos pas grâce à mes objets de voyance et que j’interviendrais si le besoin se fait ressentir ! Bonne chance !
***
Quelques heures plus tard, au cœur de la forêt.
Nos trois héros marchaient depuis plusieurs heures déjà sur la sente de terre battue entre les chênes, hêtres, sapins et bouleaux qui élevaient leurs branches au ciel, qui s’agitaient au rythme du vent, et les arbustes en compagnie des halliers peuplant l’endroit. L’aède, avec un casque bleu sur la tête et la harpe dans une patte, les guida jusqu’à l’antre du monstre et les informa :
— Mes amis, l’heure de gloire est arrivée !
— Euh, s’offusqua Jacques-Henri, le vers de la Marseillaise est « Le jour de gloire est arrivé ».
— Tu n’as rien compris ! Sans importance ! C’est mon adaptation ! Je suis un artiste dans l’âme ! Peuf ! Quel homme obtus ! Mais revenons à mon propos !
Il pointa théâtralement de la patte droite en direction du chemin et enchaîna son monologue :
— C’est au sommet de ce chemin que vit le terrible Dragon Tricéphale ! Horrible cracheur de feu, gardien de trésors et voleur de princesses ! Sauf que je pense, selon les dernières nouvelles et rumeurs du royaume, qu’il n’a pas de princesse actuellement avec lui !
Un parchemin se matérialisa devant le chat qui griffonna quelques mots de sa plume et laissa les deux hommes ouvrir la voie.
Godefroy hurla :
— Allons-y ! À l’attaque !
Il rabattit la visière de son heaume pour se couvrir le visage, se signa, dégaina son épée et marcha à pas de loup sur le chemin qui montait. Le groupe avançait ainsi pendant des jours et des nuits avant d’arriver au sommet.
***
Essoufflé, le Comte s'appuya contre un arbre et ordonna à son écuyer :
— La Fripouille, va flairer l’endroit ! Dis-moi où est le dragon, ce mal diabolique !
L’interpellé soupira et pensa :
« Je dois jouer mon rôle, apparemment ! Et là, il y a un dragon ! Il ne manque plus qu’une princesse à délivrer et le régisseur qui intervienne ! »
Il avança d’un pas sûr vers l’antre. Les ténèbres de l’endroit l’empêchaient de discerner à plus d’un mètre devant de lui.
— Alors, bonjour, étranger ! Que faites-vous ici ? l’interrogea une voix grave dans l’ombre.
— Voulez-vous prendre un peu de thé avec moi ? Je vais bientôt m’occuper du repas, l’informa une autre voix un peu plus douce que la première.
— Sinon, voulez-vous porter un message à mon cousin ? Je vous rémunérerai bien sûr ! le supplia une troisième voix plus grave que les autres.
Jacques-Henri entra dans la caverne et aperçut un dragon tricéphale dont l’une des têtes cracha un feu vers la cuisinière pour l'allumer, les pattes mettant le chaudron dessus pour faire bouillir l'eau pour le thé. À cette vue, l’homme, médusé, eut les bras qui tremblèrent et il vacilla sur ses jambes.
— Je… Je peux… Je peux le faire, oui !
« L’effet spécial est terrifiant ! Trop réaliste ! »
La patte griffue du monstre remit une lettre au Français et lui ordonna :
— Va, chez ma cousine française, la vouivre, pour lui donner cette invitation au repas d’aujourd’hui !
L’autre patte lui remit un diamant de la taille d’un œuf. Les yeux de Jacques-Henri brillèrent de convoitise. Il rangea le généreux salaire dans sa poche et sortit.
Godefroy l’intercepta et l’interrogea en le tenant par le collet :
— Alors où est-il ?
L’éclaireur répondit en se retournant pour vérifier que le monstre ne le suivait pas :
— Au fond de sa grotte ! Il prépare son barbecue !
Une lueur d’angoisse traversa les yeux du preux chevalier, puis il commenta :
— La Fripouille, il faut vite le combattre ! Il va bientôt brûler le grimoire ! C’est ma descendance qui est compromise par ce démon !
Le chevalier se tourna vers le Chat et le supplia :
— Allez-vous prêter assistance à mon bras ? Je suis valeureux, mais si vous pouvez distraire le dragon, je ne vais pas refuser !
« En réalité, je ne sais pas du tout ce que c’est affronter un monstre des contes ! Que Dieu m’assiste dans ma situation, Amen » pria l’homme du Moyen-Âge.
— Oh ! s’exclama le félin. Je vais devenir un héros, et non plus un aède ! Quel honneur ! Je vais vous prêter main-forte le moment venu ! J’ai plus d’un tour dans ma fourrure !
— Ainsi, la Fripouille et toi, le chat, vous occupez le Dragon avec des contes ! Moi, je fouille la grotte pour trouver le grimoire dont je ne connais même pas l’apparence !
— Logiquement, marmonna Kot Baïoun, le seul en français parmi tous les autres en russe, en slavon, en arabe, en hébreu et en latin ! Par contre, les coffres peuvent être barrés magiquement, sous alarme, et la seule manière de les ouvrir est de connaître la réponse à une énigme.
— Pas d’autre choix que d’essayer, soupira le Comte. Allons-y !
Le Chat Savant et Jacques-Henri entrèrent les premiers dans l’antre du dragon où un feu gigantesque les accueillit : Zmeï Gorynytch préparait son grill. L’une des têtes demanda en levant les sourcils :
— Tu reviens avec un ami ! Salut, Kot ! Il y a longtemps que je ne t’ai pas vu ! Apportez-vous les épices nécessaires pour cuisiner les cuisses de canard ? Moutarde, curcuma, sel et poivre ? Ou un zeste de citron fera l’affaire ?
— Non, répondit le Français, mais le Chat lui griffa le bras droit. Jacques-Henri se tordit de douleur. Euh oui ! Venez par ici !
— Pourquoi vous ne les avez pas pris avec vous ? commenta la seconde tête en fixant le duo d’un air étonné. Je ne veux pas que ma cousine se moque de mes talents culinaires !
— La cuisine française est la meilleure, ajouta Jacques-Henri avec un grand sourire.
— Niet, la cuisine russe ! s’offusqua le félin. Vareniki, borscht, pirojki(3) : c’est délicieux ! Miam !
— Au moins, avez-vous apporté du bon vin ? demanda la dernière tête.
— Oui, répondit le Français moderne en lançant un regard à son comparse dont toute la personne semblait crier « Aide-moi, le comédien ! »
Le Chat, ravi de son idée, se lissa les moustaches et leva les pattes avant dans les airs pointant le plafond.
— Voilà mon ami tricéphale ! Ton alcool arrive !
Et trois gigantesques tonneaux apparurent devant le monstre.
L’une des têtes renifla le baril, ne détectant rien de suspect, invita son messager à boire avec lui. Jacques-Henri, à la première coupe, commença à chanter La Marseillaise, alors que la tête but le tonneau entier avant de commencer à siffloter l’air de Kalinka(4).
Godefroy, pour qui le couplet « Entendez-vous dans les campagnes / Mugir ces féroces soldats ? » servit de signal, s’enfonça dans l’antre silencieusement, longeant la paroi, les sens aux aguets. Il remarqua maints coffres et trésors, mais les ignora. Il discerna malgré la faible luminosité, complètement au fond une bibliothèque immense remplie de grimoires aux couvertures brillantes.
« Comment trouver un ouvrage en si peu de temps ? » s’interrogea le Comte en parcourant du regard son environnement. Un livre attira son attention. Mais lorsque sa main s’avança vers le rayon, la vitre de la porte protégeant les ouvrages émit un léger tintement. Un message apparut à la surface : « Quelle est l’entité que tout le monde craint, qui est invisible et lourde ? »
« Que le Seigneur m’assiste ! » pria avec ferveur le Comte, le cœur battant la chamade. « C’est un secret, la mort ou la faim ? Une dette ? La vieillesse ? Je vais essayer avec un secret ! »
— Un secret, chuchota-t-il en se penchant vers la vitre.
« Très étrange de parler à un objet »
Rien ne se passa et seul un bruit strident d’alarme retentit dans toute la demeure du dragon. L’une des têtes délaissa son observation du grill et se tourna vers la source du son. Kot Baïoun l’intercepta et mentit en grattant sur sa lyre :
— Mon ami le dragon, tu n’as pas lieu de t’inquiéter, j’ai accroché avec mes pattes ta bibliothèque ! Je suis parfois maladroit, mon ami… Je vais chanter pour me racheter !
Il entonna une douce mélodie et susurra :
— Calme ton courroux, mon ami / Il ne faut pas être capable de plier l’origami / Pour demeurer calme / C’est l’heure de gagner la palme. / Il te faut dormir, mon ami ! / Je veillerai sur ton gril pour que tu ne manges pas des salamis.
Zmeï Gorynytch bloqua le son en se bouchant les oreilles avec ses pattes et revint à sa cuisine avant de s’endormir, vaincu par l’alcool et les paroles enchanteresses du chat.
Kot Baïoun s’épongea le front de sueur et suivit le fiancé de Frénégonde. Godefroy brisa la vitre d’un coup de poing, la faisant voler en mille éclats. Il récupéra l’ouvrage qui l’intéressait. Il se retourna et marcha le long de la paroi dans le sens opposé d’où il était venu. Avant de sortir de l’antre, l’une des têtes de Zmeï Gorynytch qui ouvrit péniblement les yeux, bégaya :
— Ça sent… le Français ! Preux chevalier, venez… manger une bonne spécialité… à table ! Je vous invite !
Godefroy se figea sur place avant de reprendre bonne contenance et affirma d’une voix puissante qui se voulait assurée :
— Merci beaucoup pour la généreuse offre, mais je me suis déjà sustenté !
— Ah ! C’est bien de ne pas avoir le ventre vide ! Au revoir ! Et dites à ma cousine de patienter un peu !
L’homme du Moyen-Âge se pencha vers le Chat et lui demanda en chuchotant :
— Comment allons-nous récupérer mon écuyer qui roupille là-bas ?
— Je ne le sais pas, mais c'est mieux de partir…
Il pointa de sa patte la créature tricéphale.
— Avant que les effluves de l’alcool ne s’évaporent… Et qu’il se fâche !
Soudain, une lueur bleuâtre qui s’intensifiait apparut devant les deux compères. D’elle émergea le sorcier folklorique, toujours aussi richement vêtu et altier. Il leva les mains dans les airs, dessinant des cercles et des lettres cyrilliques, une lumière jaune enveloppa Godefroy et Kot Baïoun les transportant instantanément dans son palais. Regardant intensément le Français des temps modernes, le sorcier slave sourit.
« Et pourquoi pas réparer la faute de cet écuyer peu honnête ? La Fripouille devra revenir à son époque et son arrogant descendant deviendra mon palefrenier ! Une belle leçon d’humilité ! »
Le tsar claqua des doigts pour revenir dans son château en téléportant Jacques-Henri aux écuries.
***
Dans la salle du trône, quelques heures plus tard.
Godefroy et Kochtcheï mangèrent et burent jusqu’à satiété. En déposant sa coupe, le tsar annonça :
— Le Hardi, vous avez justifié votre surnom en affrontant Zmeï Gorynytch ! Vous avez maintenant le grimoire que ma fille, Vassilissa, a traduit jadis. Vous avez tout ce qu’il faut pour assurer la fertilité de votre couple — la Relique de Sainte Rolande et le Grimoire des Connoissances ancestrales.
— Merci, Roi Kochtcheï de votre souci pour mon mariage ! Longue vie à vous !
Il leva son verre dans les airs, puis le vida d’un trait.
— Jeune Comte, j'ai déjà la vie éternelle ! murmura-t-il.
Il leva également son gobelet.
— Je dois vous envoyer bientôt vers votre promise ! Ne bougez pas !
— Noble seigneur, je voudrais savoir où est mon écuyer ? Il est prisonnier du dragon ?
Un sourire énigmatique se dessina sur le visage du tsar légendaire.
— Que nenni ! Je l’ai délivré ! Il vous attend près de l’église.
Kochtcheï se leva et lévita jusqu’à une salle et revint en tenant une fiole.
— Vous n’avez qu’à boire cette potion et vous serez immédiatement de retour devant l’église pour célébrer votre mariage.
Le Comte vida d'un trait le philtre et il disparut en une pluie scintillante de diamants.
« Quelle sera la surprise de Jacquouille La Fripouille en constatant qu’il est de retour à son époque ! » affirma en son for intérieur l’immortel. « Il faut que j’aille jeter un coup d’œil sur ce fainéant de Jacques-Henri Jacquart ! Il ne va pas s’enfuir de l’étable ! »
Le tsar apparut soudainement devant le propriétaire du Château des Montmirail qui sursauta. Kochtcheï le somma :
— Voici un contrat qui nous lie ! Vous travaillez comme palefrenier à ma cour pendant dix ans. En échange, je vous apprends certaines vérités secrètes et je vous donne un peu de mon or. Après ce délai, vous êtes libre de revenir à votre époque. Marché conclu ?
— Oui, s’empressa Jacques-Henri de répondre.
— Mettez votre signature sur ce document !
Les deux parties signèrent. Le Français en ignorait les clauses réelles.
***
Épilogue
Quelques années plus tard, Royaume de France.
Godefroy et Frénégonde vécurent heureux et eurent une descendance nombreuse, bien que turbulente. Le Comte, observant les cinq enfants dans la cour, sourit et songeait :
« Je suis béni de Dieu pour avoir une descendance si nombreuse et en bonne santé, tous vivants. »
Jacquouille La Fripouille continuait à servir le Comte, à contrecœur. Il pensait souvent :
« Que c’était beau avec Dame Ginette faire les courses, jouer aux quilles ! Être comme un roi ! Ce temps va me manquer ! Je ne suis rien et personne ici. Là-bas, j’étais quelqu’un, je pouvais vivre aisément ! »
***
Vingt-Septième Royaume.
Kochtcheï l’Immortel, assis sur son trône, pensa :
« Et si je visitais ma nouvelle propriété en France ? J’ai bien le droit à un peu de vacances ! Mais avant, je dois bien m’informer un peu de ce qui advient de mon palefrenier ! »
Il appela les artefacts de voyance et observa la venue du descendant de Jacquouille dans le Château des Montmirail.
***
France moderne.
Jacques-Henri termina depuis peu son service chez le tsar légendaire, non sans rechigner à maintes reprises. Il revint enfin dans un environnement familier avec des connaissances farfelues et inutiles et trois coffres remplis d’or. Mais à l’instant où il mit les pieds dans l’Hôtel qu’était devenu le Château des Montmirail, la secrétaire l’interpella :
— Monsieur Jacquart, vous venez pour louer une chambre ?
— Non, s’offusqua-t-il en relevant le nez de manière hautaine. Je viens inspecter ma propriété.
— Vous n’êtes plus le propriétaire de Relai & Châteaux. Vous l’aviez vendu à un oligarque russe.
« Ai-je bien entendu ? Impossible ! Je ne l’aurais jamais accepté ! »
— Quoi ? Comment ? Non, jamais !
— Pourtant, le contrat l’atteste.
Elle sortit d’un tiroir un contrat et il constata sa signature.
— Mais, bredouilla-t-il, ressentant que son monde venait de s’effondrer. Impossible.
Il tourna le dos à la jeune femme et quitta ce qu’il considérait comme sa propriété pour marcher sans but dans les rues perpendiculaires au château. Il finit par s’écraser lourdement contre la façade d’une simple maison de pierres. Il fixait le vide et répéta :
— Ce doit être une farce immense ! Une comédie géante !
Il revint chez lui et décida de miser ses coffres d’or à la Bourse.
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(1) Bonnet de Monomaque — la couronne des tsars russes lors de leur ascension au trône. Selon la légende, cette coiffe est un cadeau de l'empereur byzantin Constantin Monomaque à son petit-fils Vladimir. Cette coiffe, portée depuis Ivan le Terrible jusqu’à Pierre Ier, est constituée d’une base en zibeline, de plaques d’or et de pierres précieuses et perles, en plus d’une croix en son sommet.
(2) Davaï — Давай, expression qui signifie, littéralement, « Donne » et est employée au sens de « Vas-y ! »
(3) Vareniki, borscht, pirojki — spécialités culinaires russes.
(4) Kalinka — Une chanson d’amour considérée traditionnelle composée en 1860 par Ivan Petrovitch Larionov.