Chroniques d'une chevalière

Chapitre 1 : Chroniques d'une chevalière

Par B7B14

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Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du Forum de Fanfictions.fr Les anachroniques (mai à juin 2026)




Chroniques d’une chevalière




« Tout le monde tombe, et nous atterrissons tous quelque part. » (Spin de Robert Charles Wilson)


Cette phrase tournait en boucle dans mon esprit. 

« Tout le monde tombe, et nous atterrissons tous quelque part… Même dans le néant. »

Je tremblais, incertaine de savoir où j’allais me rendre après cette étrange fracture du temps. Je ressentis un vrai haut-le-cœur ! Et j’avais bien vu maints royaumes tomber, la France changer, alors que moi, je demeurais immuable, mais maintenant, je doutais. Je n’étais pas si indemne que je le croyais. Une chute vers l’inconnu.


Ma vie défila sous mes yeux, depuis ma mère, la Terre, qui m’enfanta et mon père, l’orfèvre flamand, qui me façonna dans ma forme actuelle, en l’an de grâce 1117 de Notre Seigneur, jusqu’à la fusion avec mon double en 1993 à la suite d’un bouleversement des siècles.


Je pensais rendre l’âme en me désagrégeant en 1993. Un courant d’air puissant m’entoura. Ce vent, tel un Borée, m’emmena dans les airs. Les flammes du bouleversement des siècles s’estompèrent. Je n’étais plus sur le sol rugueux. Je volais sur un courant d’air comme sur un coussin. L’air et l’environnement autour de moi se tordirent. Un fin voile se déchira. Je poursuivis ma course, pareille à une étoile filante que nul ne pouvait arrêter. Puis vint un changement à peine perceptible. Je traversais un parc au centre duquel trônait un étrange et imposant monument de pierre noire — il me rappelait les gargouilles de nos églises — qui ne réagissait point à ma présence. Je l’ignorais. Je me posai sur une surface chaude et solide devant un mur transparent avec un peu de briques. Une enseigne, que je ne parvenais pas à déchiffrer, y trônait. 


Je discernais de l’autre côté des globes terrestres, des dictionnaires et des meubles au style inconnu. J’entendis des pas s’approcher de moi. Une femme se pencha au-dessus de moi et me prit délicatement entre ses mains. Ses yeux bruns mystérieux me scrutaient. Ses doigts étaient chauds et vivants, aux ongles soigneusement entretenus. Sur la main gauche, elle portait une alliance en or, ma cousine sacrée. Ses cheveux bruns flottaient librement dans son dos. Je ne comprenais pas pourquoi un voile ne les cachait pas ? J’avais déjà remarqué ce changement bien avant 1993, mais mon étonnement était toujours le même. La femme murmura d’une voix digne du frottement du velours, dans une langue étrangère aux sonorités rythmiques et ondulantes — étrangères à mon habitude d’entendre le français sous toutes ses variations au fil des siècles. Néanmoins, je saisissais intuitivement ses propos : 

— Cette bague n’est pas censée être ici ! Comment ?

La porte s’ouvrit toute grande. Elle m'emmena à l’intérieur. Un courant d’air souffla derrière moi. Un tintement de vaisselle brisée retentit, suivi de chutes de dictionnaires.


Elle ne me parlait pas, mais celui qui se trouvait derrière moi, était le responsable de ce désordre. Une silhouette translucide vêtue comme au temps des Croisades — armure, manteau, casque et cotte de mailles — se tenait tout près de moi. Un grand homme aux yeux sombres brillants d’une détermination que je connaissais trop bien. Je l’aurais reconnu entre mille : mon seigneur. Mon propriétaire.

— Montjoie ! Saint Denis !... Que trépasse si je fayblis… 

Oui, assurément, c’était lui. Il tourna à droite puis à gauche, dégainant son épée invisible pour menacer un meuble. Mais ce dernier ne bougeait pas, nullement impressionné.

— Où suis-je arrivé ?


La femme ne cilla pas, demeurant d’un calme olympien, voire de celui d’une sainte. Comme s’il était une normalité absolue de rencontrer au quotidien des revenants du Moyen-Âge.

— Messire, je suis Mélinda Gordon. Et vous êtes arrivé dans ma boutique d’antiquités. Qui êtes-vous ?

Les yeux du revenant s’écarquillèrent d’étonnement. D’ailleurs, il était toujours ainsi devant les changements, beaucoup moins stoïque que moi.

— C’est à moi que vous parliez, gente dame ?

Elle approuva d’un signe de tête.

— Ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis très connu.

La médium secoua la tête. Étrange, elle ne l’avait jamais vu auparavant.

— Le Comte de Montmirail, premier du titre, soupira-t-il en portant sa main à son front.

Je brillais pour le saluer, il m’avait bien manqué ; ses descendants ne m’avaient jamais témoigné autant d’égards.

— Et cette bague est la vôtre ? demanda Mélinda.

Il sourit tendrement.

— Oui, ma fidèle chevalière. Je croyais vous avoir perdue à jamais !

Des larmes translucides perlèrent ses joues. Je frémissais dans la main de la jeune femme.

— À qui voulez-vous que je la donne ? chuchota-t-elle.

Mon métal se refroidit à cette question. Je ne pouvais appartenir à nulle autre qu’aux Montmirail, par tous les saints.

— Je ne la donne à personne ! s’exclama le Comte. Je la garde pour moi. Au mieux à l’un de mes descendants.

À son emportement, des livres sur l’étagère tombèrent et Godefroy s’avança avec détermination vers la vitre. Il tenta de la pourfendre en vain avec son épée. Il passa à travers. Puis il revint à côté de Mélinda. Je souriais toujours à son attitude quelque peu puérile.

— Aurais-je perdu ma vigueur d’antan ?

— Non, disons que vous ne pouvez plus agir sur le monde matériel comme avant. Vous êtes passé dans un autre plan de la réalité. Une âme seule, tout simplement, ou, pour le dire directement, un revenant.

— Vous êtes une sorcière ? demanda-t-il, avec une pointe de méfiance.

Les yeux de Godefroy s'agrandirent. Il recula. Mélinda battit des paupières et répliqua posément : 

— Non, un don depuis mon enfance.

Il demeura immobile, pensif. Puis, il approuva.

— Qu’est-ce que cette diablerie ?

Il essaya de fendre une étrange boîte de métal avec des boutons, servant visiblement à comptabiliser les richesses, qui trônait sur le comptoir d’un coup sec de son arme. Sans effet.

— La caisse enregistreuse de ma boutique.

— Retrouvez le descendant d’Eusæbius ! L’un d’eux habite dans votre ville, je l'ai entendu des chuchotements de certains fantômes !

— Oui, il a raison, me confirma une statuette d’un ange aux ailes dorées en me saluant. Je l’avais rencontré un jour, un vrai érudit.

Mon sceau s’étira pour former un sourire.

— Il faut réparer le cours du temps, conclut le Comte après un silence. D’ailleurs nous sommes à quelle époque ?

— Au XXIe siècle, exactement en 2007, pourquoi ? 

Mon maître quitta l’endroit. Mélinda m’effleura du bout des doigts, comme si elle sentait encore battre ma mémoire de ma vie et de mes propriétaires. Elle marmonna : 

— Donner une bague à quelqu’un dont je ne connais même pas l’identité ? Des recherches généalogiques ? Richard Payne pourra m’aider !


Elle me déposa dans une boîte à bijoux dans le style ancien, celui que j’appréciais et qui me saluait avec respect, reconnaissant en moi une bien honorable dame. Un confortable coussin bleu nuit m’accueillit. Malgré la noirceur ambiante, je ressentis que j’étais déplacée, mais toujours en équilibre sur mon lit de luxe. Le léger mouvement de la boîte me berçait avec une délicatesse inhabituelle que j’appréciais. Je commençais à rêver de mon temps de gloire où je cachetais fièrement les documents.


***


Soudain, quelqu’un souleva le couvercle, une lumière m’illumina. Je brillais comme au temps de mes meilleurs jours. Mon sceau devenait visible et mes élégantes gravures étaient mises en valeur. Je fus déposée sur une table en chêne lisse, un bois étrangement bien conservé malgré son âge, sur laquelle reposaient des montagnes de manuscrits et de parchemins — la table appartenait incontestablement à un noble lettré. Un soleil captif dans une sphère métallique était au-dessus de moi. Un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’un complet — accoutrement déjà remarqué en 1993 — m’observait de ses yeux clairs. Il marmonna : 

— C’est une chevalière qui a bien voyagé ! De la France aux États-Unis d’Amérique, toute une odyssée. 

Je frémis sur la table. La bibliothèque était imposante et ordonnée. Je n’avais jamais vu autant de savoir en mes neuf siècles d’existence : un vrai sanctuaire. J’étais en terre inconnue, dans un pays dont j’avais entendu parler en 1776 — un pays qui, selon ce qu’on disait, aurait existé dans le Nouveau Monde. Une terre située bien loin de mon pays natal.

— Et je dois retrouver ce descendant d’un mage… Madame Gordon, que veut votre fantôme ?

Elle me scruta avec reconnaissance et gentillesse et répliqua posément : 

— Monsieur le professeur, le Comte de Montmirail n’est qu’un esprit errant qui veut que la temporalité soit rétablie… En revanche, j’ignore complètement ce que cela signifie !

La lumière d’un étrange objet suspendu en métal qui servait d’éclairage s’éteignit soudainement. J’entendis même son gémissement peu noble, que j’ignorais. Je me réchauffais d’anticipation. Mon propriétaire légitime ne m’abandonnait pas sur le sol étranger. Godefroy était proche de la bibliothèque imposante de cet homme.

— Pour rétablir les couloirs du temps, comme le dirait Eusæbius, ajouta mon maître en me fixant d’un regard doux. Il faut trouver le bon grimoire et préparer la bonne potion.

Mélinda rapporta les paroles de Godefroy sur un ton vibrant de sincérité à son interlocuteur. Il me prit entre ses doigts élégants et chaleureux et son alliance me salua d’un air triste. 

— Les couloirs du temps… J’ai lu toute la littérature sur la question des brèches temporelles et des voyages… 

Cet homme était un mage pour posséder autant de connaissances et détenir autant d'amulettes sous forme de figurines.

— Ma grand-mère maternelle m’en a parlé. 

Des larmes apparurent dans le coin de ses yeux.

— Je vais chercher cela dans les ouvrages.

La médium et le Comte approuvèrent silencieusement. Mélinda s’assit sur une chaise, observant son entourage avec un calme qui me déconcertait. Je sentis un torrent invisible frémir autour de moi, comme si les temps retenaient leur souffle. Et moi avec eux, tremblante à l’idée de revenir à mon époque ou de devoir voyager à nouveau, je préférais ne pas trop m’agiter.


Après un instant qui me parut interminable — moins que l’année en exposition dans une vitrine à subir les éclairs émanant de ces objets plats et rectangulaires que les habitants de ce monde semblaient ne jamais quitter des mains — le mage sortit un grimoire de sa bibliothèque. Il le déposa à mes côtés et s’exclama : 

— Il est possible de réparer cette faille temporelle ! Et de ramener cette bague à son époque.

Les yeux de Godefroy brillèrent de joie. Mon maître s’approcha du mage avec respect.

— Une fois expédiée dans son temps, continua le mage en souriant, non seulement tout reviendra dans l’ordre, mais aussi se manifeste un changement dans la ligne temporelle de ce Comte…

— Un changement ? demandèrent à l’unisson mon propriétaire et la médium.

— Oui, confirma le mage. Un changement pour le meilleur, puisque le Comte sera vivant, se mariera, aura une descendance et n’errera pas dans les couloirs du temps.

Des larmes de joie apparurent dans les yeux de Godefroy. Je frémis de tout mon métal. Pour la première fois, je croyais réellement au retour. Mon maître murmura : 

— Enfin, ma fidèle chevalière !

Il chancela.

— Et qui est ce descendant, Professeur ? interrogea Mélinda.

Tous étaient suspendus aux lèvres du mage. Un sourire s’esquissa sur son visage. Il leva lentement une main dans les airs. De l’autre, il me caressa avec respect et révérence. 

— Je suis ce descendant, répondit-il d’une voix brisée, mêlant incrédulité et reconnaissance.

Les yeux de la médium s’écarquillèrent.

— Vous, Professeur Payne ? bredouilla–t-elle. Sérieux ?

Mon propriétaire demeurait immobile. Ses yeux s’adoucirent d’une gratitude silencieuse.

— Oui, confirma-t-il en glissant sa main tremblante sur le grimoire en maroquin avec respect.

Godefroy et Mélinda échangèrent un regard fébrile. Le mage parcourut l’ouvrage avec une lenteur cérémonielle. L’air semblait crépiter. Lorsque le mage trouva la formule, un silence religieux régnait. Il prépara la potion en quelques heures.


***


Un liquide bleu remplissait la fiole en dégageant une fumée. Il brillait comme un nouveau soleil. Mélinda grimaça et fixa le Comte.

— Le premier Comte des Montmirail, votre volonté sera bientôt réalisée. Êtes-vous prêt à partir, peu importe où, que ce soit dans l’au-delà ou à votre époque corps et âme ?

Avec un large sourire, l’interpellé lui répondit calmement : 

— Oui, je ressens que tout ira pour le mieux ! Je suis prêt pour le retour dans mon temps ! Merci gente dame pour votre aide. Tout reviendra dans l’ordre. Votre don n’est clairement pas une sorcellerie, mais un cadeau de Dieu ! Au revoir !

— Bon voyage !

Et je fus délicatement tenue entre les mains du mage. Son alliance me murmura un adieu.

Le mage me plongea dans la potion. Une chaleur ancienne m’enveloppa. Je flottais. Puis je coulais. Je m’agitais pour demeurer à la surface. La chaleur devint un brasier. Je fus élevée dans les airs par une flamme qui n’était ni feu, ni lumière, mais un passage. L’air se tordit, comme un voile qui se déchirait. Avant que tout disparaisse, je vis mon propriétaire s'effacer, avalé par son siècle.


Ma dernière pensée dans cette mer de potion qui me ramenait à la maison fut : 

« C’était le matin et l’or d’un soleil tout neuf tremblait sur les rides d’une mer paisible. »




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