Affaires Françaises
Chapitre 1 : Affaires Françaises
4201 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 10/06/2026 13:28
Contribution au Jeu d’écriture Les dés sont jetés !
Tirage, Caractéristique 4 (Débrouillard), Lieu 11 (Château), Objectif 17 (Devoir), Objet 3 (Parchemin), Rencontre 15 (Compagnon) et Obstacle 13 (Passage)
Affaires Françaises
Allongé, le regard tourné vers la forêt dont le feuillage d’un vert profond s’illuminait des nuances dorées de l’aube, Astérix huma l’air frais des herbes coupées par l’herboriste qui en cultivait dans le champ non loin de là.
Il se redressa d’un bond en entendant le jappement du chien. Il se retourna et vit un chien blanc dressé sur la petite colline. Il accourut et tomba sur un homme qui ressemblait à Panoramix, en version rajeunie, vêtu d’une longue robe grise, avec un grimoire dans une main et une fiole dans l’autre. Aucune serpe à sa ceinture, et encore moins de sa besace, dont il était inséparable. Les yeux du petit Gaulois moustachu s’agrandirent d’étonnement. L’homme balayait les alentours d’un regard absent, dépourvu de cette étincelle de bonté et de complicité qu’Astérix avait toujours connue chez le druide en présence d’un ami.
— Vénérable druide, que vient-il de se passer ? Une nouvelle potion magique ? L’oubli d’un ingrédient important ? Une potion de rajeunissement ?
L’inconnu se signa et s’emporta :
— Par Saint Georges le Victorieux ! Je ne suis pas un druide ! Vade retro, agent de Satan !
Il fit cliqueter ses bracelets d’or en portant la main à son cœur.
— Je suis un versé dans les savoirs anciens et maître ès philtres.
Astérix cligna des yeux et pensa :
« Panoramix, il vient d’apprendre une langue étrangère ? Ou à trop fréquenter les Romains, il a fini par oublier notre gaulois ? »
Le craquement d’une branche s’entendit, suivi de pas légers. Et le valeureux guerrier se retourna et assista à une scène incroyable : Panoramix s’avança, toujours aussi hébété… vers Panoramix ! Ce dernier qui arborait sa longue et rassurante barbe blanche, blêmit en voyant son alter ego et s’écria :
— Cousin Pacifix ?
— Non, Perceval !
Astérix fronça les sourcils.
« Suis-je tombé du pommier ? Ou il y a bien deux Panoramix devant moi… Dont l’un se nomme… Perceval ? Un Ibère ? »
Le dénommé Perceval s’arrêta et marmonna :
— Par la barbe de Nicolas Flamel ! Mon illustre aïeul ?
Panoramix le scruta attentivement et marmonna :
— Pas mon cousin, pourtant… Par Toutatis… La ressemblance est frappante !
Le druide approuva d’un signe de tête. Les deux hommes s’embrassèrent sur les joues.
Astérix pensa :
« Heureusement que je suis témoin de cet étrange spectacle, sinon j’aurais bien pensé que j’ai abusé de cervoise ! »
— Perceval, comment es-tu parvenu jusqu’à moi ?
Le druide ajusta sa besace sur l’épaule et scruta Perceval. Ce dernier leva le grimoire au ciel et s’exclama :
— J’ai transcrit une incantation et une recette d’une potion pour voyager dans le temps… Transmises de bouche à oreille depuis…
— Paparamix… Grand-papa ! souffla Panoramix, des larmes au coin des yeux.
— Et ce n’est pas tout ! Cette formule a perturbé les couloirs du temps ! Ferdinand Eusèbe — un homme avec un étrange accoutrement démoniaque — a fait irruption dans mon époque à l’instant même où je suis arrivé ici !
Panoramix se caressa la barbe d’un air pensif et marmonna :
— C’est sérieux !
Soudain, Obélix apparut, courant derrière un petit homme en habit rouge et aux cheveux noirs. Ce nouveau venu ne cessait de crier :
— Qu’est-ce que ce binz ? Une reconstitution historique ?
— Petit Romain, je t’ai reconnu, malgré ton déguisement, tu ne m’échapperas pas ! répliqua le Gaulois au pantalon rayé. Je le jure sur mon menhir !
— Il faut agir vite ! conclut le druide, levant la main. Venez ! Il faut régler ce problème avant que le ciel ne nous tombe sur la tête !
***
Astérix, Panoramix et Perceval arrivèrent à la demeure du druide. C'était un immense antre sombre avec un feu constamment allumé devant l'entrée. Ce qui arracha un sourire à Perceval :
— Vostre demeure ressemble à la mienne ! Et à l'intérieur, je suppose, beaucoup de pots au mur et un chaudron toujours sur le feu !
Le druide lui sourit et les invita à l’intérieur. Il jeta dans le chaudron un mélange de plantes et chanta une incantation. L’eau se troubla. Des piiitch piiiitch résonnaient de partout. Des bulles vertes, puis bleu nuit, dansèrent à la surface. L’eau reprit sa couleur habituelle et expulsa un parchemin. Panoramix le ramassa et le donna à son descendant qui le lut avec intérêt.
— Oui, chuchota-t-il en souriant.
Panoramix fixa un point invisible au loin, pensif. Puis, il ordonna :
— Astérix, tu t’occuperas de refermer ce tunnel dans la montagne du temps ! Tu es suffisamment débrouillard et rusé pour réaliser cette tâche que je te confie. Lorsque tu arriveras dans le futur de notre pays, retrouve l’homme valeureux qui pourrait te guider. Une bonne âme, ton très lointain descendant…
« Dans quoi je m’embarque ? » songea le petit blond en lissant ses moustaches. « Je n’ai pas le choix ! Il en va de la survie de notre village… »
— Ne sois pas étonné des différences et des changements… Mais il faut réparer les passages temporels une fois pour toutes… Si tu ne veux pas que d’autres perturbations arrivent ! Pour refermer cette faille, tu dois retrouver Ferdinand Eusèbe, mon très lointain descendant, et aussi celui de Perceval.
Le petit Gaulois approuva. Panoramix et Perceval préparèrent la potion. Cette dernière trembla, changea de couleur avant d’exploser dans un grand rayon lumineux, emportant Astérix dans son sillage.
***
Astérix ouvrit brusquement les yeux. Il était bien vivant — ce qui relevait du miracle après la tempête lumineuse qu’il avait subie quelques heures plus tôt. Son environnement avait radicalement changé, au point de lui sembler totalement inconnu. Sous ses pieds s’étendaient des dalles solides, ne ressemblant en rien à l’herbe chatoyante ou des sols en terre battue des maisons de son village. Ses souliers émirent des grinch, grinch plaintifs au moindre pas, malgré sa tentative de demeurer silencieux et discret en terrain inconnu. La noirceur l’entourait. Où venait-il d’arriver ? Était-il prisonnier ? Cela ne ressemblait pas à un camp romain.
« Par Toutatis, où Panoramix m’a-t-il envoyé ? » pensa-t-il. « Dans le futur… Pas à l’autre bout du monde ! »
Il balaya rapidement son environnement du regard et tâta les parois : il se trouvait dans un endroit clos, des murs en pierre l’encerclaient. Au bout du couloir, une porte de fer brillait à la lumière que laissaient filtrer de petites fenêtres perçant les murs à intervalles réguliers. Il fit un pas, puis un autre. Soudain, une porte latérale s’ouvrit en grinçant sur ses gonds. Il s’immobilisa, puis se colla au mur, tâtant d’une main son épée et de l’autre sa gourde remplie de potion magique, pour se rassurer. Il retint sa respiration. La porte laissa entrevoir un homme lourdement armé avec un blason sur sa cape qui n’avait rien des armoiries romaines. Ses épaules se relâchèrent, mais son attention demeurait vive. Sous le casque de fer qui cachait le visage du nouvel arrivant, ses yeux sombres brillaient d’une arrogance aristocratique et d’une noble intelligence. Il se signa. Les yeux rivés sur la tête où des boucles blondes s’échappaient du casque d’Astérix, le nouvel arrivant hurla :
— Petit démon sorti de l’Enfer, que ma foi vous terrasse !
Il avança rapidement vers lui pour retirer le morion ailé du Gaulois d’un geste inhabituellement habile pour un personnage si imposant. Vif, Astérix se faufila derrière son agresseur. Puis, il s’exclama :
— Par Bélénos, je ne suis pas un démon… Si j’en étais un, je ne porterais pas un pareil couvre-chef !... Je suis un fier Gaulois, issu du seul village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur romain ! Mais vous ne ressemblez en rien à un Romain… Une qualité qui vous honore !
L’homme — nul autre que Godefroy, mais Astérix l’ignorait encore — s’arrêta net. Il se retourna et pencha la tête.
« Peut-être n’est-il pas un démon ? Un mécréant ? Mais pourtant… »
Il le scruta attentivement. À l’instant où il ouvrit la bouche pour répliquer, une lumière éclatante apparut derrière le dos du Comte. D’elle émergea un homme vêtu de noir. Le nouveau venu sortit deux poignards et s’approcha du Français. Avant même qu’il ne réagisse, Astérix dégaina son arme et, d’un coup expert, le désarma. Godefroy lui coupa le souffle d'une estocade de son bouclier. Puis un coup de pied bien appliqué au bon endroit par Astérix expédia le nouveau arrivé plusieurs mètres en vol plané. Godefroy demeura silencieux pendant un instant et s’exclama :
— Bien que vous n'ayez ni arme, ni méthode chevaleresque, vous êtes noble dans vos intentions…
— Pas besoin d’être chevalier pour défendre les autres.
— Voilà une parole d’homme d’honneur ! Ma bévue. Je remarque la même fierté que dans mon regard ! Respect, gentilhomme ! Vous n’êtes pas un démon si vous m’aidez ainsi ! Et mes excuses pour l’attaque brusque. Bien que j’ignore toujours vostre nature, vous combattez honorablement !
— Vous aussi vous êtes valeureux ! Un vrai combattant ! Respect !
Le Gaulois continua :
— Je viens en paix accomplir une mission sacrée ! La guerre est l’affaire de mon ami, Obélix, le livreur de menhir !
« J’essaie… S’il a un peu de bon sens, je m’en sortirais bien… Sinon, il tâtera de ma potion ! » Astérix brandit un parchemin qu’il extirpa de son fourreau.
Godefroy recula, rangea son arme. Il sortit d’une poche un manuscrit où un sceau étrange était gravé : le même qu’à la fin du parchemin d’Astérix.
— Par tous les saints !
— Par tous les dieux !
— Nous recherchons le même homme ! disaient-ils à l’unisson.
Le Français se présenta en déclinant son nom et titres. Astérix fit de même. Puis, Godefroy arracha le parchemin des mains de son interlocuteur, et le lut avidement. Il blêmit :
— Il semblerait que, dans l’un des passages de ma demeure, se trouve un indice pour retrouver cet homme, le descendant d’Eusæbius. Allons-y ! Suivez-moi !
Il s'engagea dans un couloir sombre, sans attendre que son compagnon le suive. Celui-ci, encore sonné, rangea le manuscrit. Les dernières paroles du druide lui revinrent alors à l'esprit — celles prononcées juste avant qu'il ne boive la potion qui l'avait conduit vers l'inconnu.
Astérix soupira et marmonna :
— C’est cet homme, mon descendant, j’en suis certain ! La même forme de visage et le courage si gaulois ! Mais je peux me tromper… Je n’ai pas le choix ! Ferdinand Eusèbe… Quel nom ! Chez nous, les noms sont plus simples ! D’un Lentix, nous savons à quoi nous attendre !
Il courut après Godefroy qui l’entraîna dans un passage secret couvert de poussière et de toiles d’araignées délabrées.
***
Après quelques minutes de marche, dans le tunnel, Godefroy marmonna :
— Je suis certain que l’indice se trouve dans ce passage…
Ils progressèrent difficilement en écartant les toiles d'araignée et finirent par tomber sur des cages suspendues. Ils observèrent minutieusement des squelettes prisonniers de filets.
— Des Romains ? demanda Astérix.
— Non, des ennemis de la famille !
Le Gaulois cligna des yeux.
— Ah ! Chez nous, c’est souvent la même chose…
Son regard s’arrêta sur une fente dans le mur.
— Et si nous brisions ce mur ? Il y a une faille…
Il pointa le mur près du filet. Le comte ne camoufla pas une moue dédaigneuse.
— Non ! Ce serait là une destruction de mon bien.
« Par ma foi, ce gentilhomme estoit tombé sur son chef ! »
— Alors où aller ?
Le petit blond tâta sa fiole de potion magique.
— Oultre icelle porte, gentilhomme !
Godefroy indiqua la porte latérale à leur droite.
— Non, je suggère l’autre porte !
Mine pensive, le Comte contempla la porte et Astérix tenta de forcer celle située quelques mètres plus loin de la première. Celle-ci gémit brièvement sur ses gonds, commença à s’ouvrir avant d’être entravée par une chaîne et un cadenas. Un petit papier froissé tomba à leurs pieds. Ils y lurent une seule question : Quelle estoit vostre espoque ?
— 1123 ?
— -50 ?
La première et la deuxième tentative furent un échec.
— Une combinaison des deux ? proposa Godefroy.
Après plusieurs essais, à la combinaison « 2350 », le cadenas céda dans un cling assourdissant. Le Gaulois entra dans une salle sans fenêtre. L’homme du Moyen-Âge soupira et le suivit rapidement.
— Par tous les saints ! Voilà !
Il tendit la main pour récupérer un parchemin sur une étagère. Ce parchemin ne comportait qu’une adresse.
— Il ne manque plus qu’à retrouver Ferdinand Eusèbe.
Son compagnon approuva.
Après une marche exténuante dans la noirceur totale, qui faillit rendre le Gaulois claustrophobe, Godefroy et Astérix débouchèrent devant une porte salie de suie. Ils s'extirpèrent du passage dans la cheminée et se retrouvèrent dans une somptueuse chambre. À peine firent-ils quelques pas vers la sortie de ce lieu qu’un groupe d’hommes en uniforme bleu firent irruption et les interpellèrent :
— Ne bougez pas ! Vos papiers !
— Quoi ? hurla Godefroy en dégainant son épée. Encore les hommes du prévost ? Que nenni ! Vous estes céans chez moi et me devez obéissance !
Il fonça sur l’un des policiers, le faisant tomber ; les autres réagirent immédiatement. Astérix se faufila entre les policiers, longeant le mur de la chambre garnie de chandeliers. Puis il sauta à pieds joints sur un lit imposant près de la fenêtre.
« Leurs vêtements bleus rappellent les armures des Romains, sauf en moins solide… Sauf si… »
Il extirpa sa potion et cria pour couvrir le vacarme :
— Eh vous, les hommes en bleu !
Un silence plana. Tous les yeux étaient rivés sur lui. Debout sur le lit, nullement déconcerté, il enchaîna :
— J’ai ce que vous voulez !
Il leva son casque et le lança dans un coin, près de l’immense armoire dans le style rococo. L’un des policiers l’attrapa et y chercha les documents. Ses collègues l’encerclèrent. Plusieurs tournèrent et retournèrent le casque, cherchant des papiers. Ils ôtèrent même les ailes, en vain.
Tous étaient concentrés sur l’objet. Le Gaulois fit un signe à Godefroy de le suivre. Le Comte recula, s’efforçant sans grand résultat d’être discret dans son armure clinquante. Il désigna le téléphone noir sur la table en marmonnant :
— Quel est donc cet estrange grimoire noir et blanc qui veut m’ensorceler ?
Il fit un signe de croix en direction de l’appareil.
— J’ignore, mais l’heure est à la fuite, pas à la réflexion !
Un policier sortit des menottes et s’avança vers eux. Le petit blond ouvrit soudainement la porte et courut jusqu’à perdre haleine dans le hall gigantesque. Godefroy frappa le policier avec le revers de son bouclier, l’envoyant rouler à l’autre bout de la pièce, et rejoignit le Gaulois. Ils ignorèrent les cris et les exclamations des gens qui les entouraient. Ils ne remarquèrent nullement les portes et les décorations, ni les personnes en vêtements colorés. Ils arrivèrent à l’extérieur. Se cachant derrière un arbuste, Godefroy s’exclama en tendant le bras :
— Maintenant, il faut se rendre là-bas !
Astérix hocha la tête. Puis, non loin de leur cachette, une lumière jaillit, déchirant l’espace. Un vent glacial souffla sur eux. Une silhouette féminine en sortit avant de s’écrouler sur le parterre.
Godefroy se redressa et la détailla. Frénégonde était là. Elle se releva avec grâce, époussetant son élégante robe blanche et bleue. Elle fit quelques pas, scrutant son environnement.
— Où suis-je ?
Les yeux sombres de l’homme du Moyen-Âge scintillèrent de joie.
— Ma dulcinée ?
— Il faut faire vite, commenta le petit blond en lissant ses moustaches, je comprends mieux ce que Panoramix m’a demandé. Et je ne veux pas qu’Obélix vide toutes les réserves du village en mon absence !
Les voyageurs temporels suivirent le Comte.
***
Quelques heures plus tard, devant la tour la plus au sud du château des Montmirail.
Le petit groupe arriva devant un simple édifice en pierre brute. Astérix frappa à la porte. Une femme aux cheveux grisonnants ouvrit, contemplant tour à tour chacun des visiteurs. Elle les invita d’un geste à entrer. Depuis le seuil de la porte du salon, elle cria, les mains en porte-voix :
— Ferdinand ! Tes invités tant attendus sont arrivés !
Elle tendit l’oreille, mais aucune réponse ne lui parvint.
« L’estrange comportement ! Réveiller ainsi son seigneur et maître est fort malséant ! » songea en son for intérieur Godefroy.
— Madame et messieurs, prenez le couloir à votre droite, montez d’un étage, puis vous arriverez dans l’antichambre qui donne sur la chambre de Ferdinand. Il vous attend !
— Allons-y, braves gens ! s’exclama Godefroy en prenant la direction indiquée.
Dans l’antichambre, un Romain casqué les attendait, désorienté. Godefroy l’assomma du plat de son bouclier.
Puis une femme corpulente aux cheveux brun clair relevés en tresses s’approcha du groupe. Sa robe verte s’agitait au moindre pas. Elle demanda en gaulois :
— Où suis-je ?
Les yeux du blond s’écarquillèrent :
— Virgule ?
Elle fit un pas vers lui.
— Astérix ? souffla-t-elle.
Godefroy fronça les sourcils.
— Il faut se dépêcher avant que les couloirs du temps ne deviennent encore plus chaotiques, s’alarma-t-il.
Astérix et Godefroy forcèrent la porte de la chambre, se frayant un passage parmi les divers personnages de l'Histoire de France : hommes et femmes, militaires et marchands, scribes et mendiants, soubrettes et mondaines, nobles et roturières. Certaines femmes portaient de longues robes, avec ou sans voiles sur la tête ; d'autres arboraient des pantalons et des chemises de soie. Les habits des hommes étaient tout aussi hétéroclites — toges, pourpoints, armures ou tabliers de forgerons. Des yeux bruns, gris, bleus et noirs les observaient tous deux, avec étonnement, arrogance ou dédain. Au fond de la pièce, allongé dans un lit, reposait un homme aux cheveux blancs et aux mains tremblantes : Ferdinand Eusèbe.
Astérix marmonna :
— Par Toutatis ! Comment me rapprocher de ce druide ? Trop de monde autour de lui !
Un sourire étira son visage. Il décrocha la fiole de potion magique de sa ceinture en but la moitié. Il sentit une chaleur et une puissance nouvelles monter dans son cœur, une force inhabituelle l’habita. Le petit blond, aussi rapide que la lumière, se fraya un chemin et se retrouva au chevet du lointain descendant de Panoramix. Celui-ci ouvrit ses yeux sombres, le suppliant dans un souffle :
— Les couloirs du temps…
Ses yeux brillèrent d’un éclat de reconnaissance…
— Vous devez…
— Comment ?
Astérix lui donna le parchemin. Un sourire s’esquissa sur le visage du mage.
— Deux hommes valeureux… du passé… doivent consommer la potion que je vais préparer selon cette vieille recette… J’attendais ce moment depuis longtemps…
Il pointa une fiole qui reposait sur une étagère de la bibliothèque.
— Avant qu’il ne soit trop tard ! J’ai moi-même beaucoup voyagé et je n’ai pas le courage de refermer les brèches temporelles qui s’affolent, au risque de bouleverser les généalogies et les descendances… Il faut accepter de faire des sacrifices.
Son regard s’arrêta sur la Gauloise et la Française.
Le Gaulois approuva et récupéra la fiole avant de revenir auprès de Godefroy. Il lui rapporta les paroles du mage. Le Comte se raidit et sourit faiblement à sa fiancée.
— Je ferai mon devoir ! Je ne peux me dérober ! En espérant que le Seigneur tout-puissant aura pitié de moi !
Il se signa furtivement et, dans le sillage d’Astérix, sortit de la pièce, sous les regards suppliants et éperdus des deux femmes. Ferdinand se redressa péniblement du lit. Il s’appuya sur le montant. Ses jambes flageolaient. Aidé par un bâton tortueux, il parvint à se rendre à son laboratoire situé un étage en dessous. Il concocta la potion mentionnée par le parchemin de Panoramix.
***
Quelques heures plus tard, dans la chambre de plus en plus bondée de figures du passé.
Le mage, avec une fiole contenant un liquide bleu fumant, s’approcha d’Astérix et de Godefroy, chacun accompagné par la femme venue de son temps.
— Soyez prêts à accomplir le sacrifice, probablement ultime ! En refermant les couloirs du temps, vous acceptez que tout revienne comme il se doit, et que chacun retourne à son époque. Mais un danger demeure aussi bien pour votre lignée que pour votre descendance. Acceptez-vous ?
Godefroy contempla Frénégonde qui pleurait doucement. Astérix grava dans sa mémoire les traits délicats de Virgule qui jouait nerveusement avec ses tresses. Les deux hommes hochèrent la tête et chacun but tour à tour un peu de la potion. Le mage, les lunettes sur le nez, lut la formule du parchemin :
— Par Rê, Toutatis et Dieu le Très Puissant, Duc eos ad destinationem ultimam. Claude porticus temporis !
Frénégonde et Virgule essuyèrent leurs larmes d’un revers de manche. Elles assistèrent à la disparition progressive des divers personnages historiques, jusqu’à ce qu’une lumière dorée les emportât vers leurs époques. Un à un, tout le monde quitta la chambre, sauf Ferdinand Eusèbe, Godefroy et Astérix.
— Au revoir, noble comte ! Si tous mes descendants vous ressemblent, je suis rassuré ! La force et l’intrépide âme gauloise vous habitent encore. Que vos tables soient toujours remplies de sangliers !
— Un sympathique compagnon de route, bien meilleur que mon écuyer, Jacquouille La Fripouille, dont j’ai perdu la trace ! J’ignore quelle parenté nous unit, mais, bien que nous soyons différents, nos âmes sont de la même trempe.
Les deux voyageurs temporels se donnèrent une dernière accolade fraternelle et se dissipèrent dans un éclat de diamants et de lumière blanche.
— Enfin, c’est terminé… soupira le descendant de Panoramix en s’écrasant lourdement dans le lit.
***
Épilogue
En Gaule, en l’an 50 avant Jésus-Christ.
Astérix sortait de l’antre de Panoramix, où il était venu remplir sa réserve de potion magique. Il ne remarqua pas Virgule, qui portait des paniers bien remplis. Et bong ! Le blond la percuta de plein fouet. Ils tombèrent tous les deux. En se relevant, il tendit la main à la jeune femme et bredouilla de vagues excuses.
— Je peux vous porter ces paniers et vous aider pour les commissions !
Rouge de colère, elle hurla :
— C’est ainsi que vous abordez les femmes ! Quelles manières ! Mais je ne refuse pas pour autant un service en rachat de votre goujaterie !
Et ce fut ainsi que le fier guerrier gaulois commença à s’intéresser à la jeune femme. Après l’avoir aidé à porter les courses, il rentra chez lui et blêmit en remarquant, posé sur le banc, un manteau avec le blason d’une tribu qu’il ne parvenait à identifier. Il murmura :
— Godefroy… Votre manteau !
En France, en 1123.
Godefroy vit Frénégonde courir vers lui, un sourire radieux au visage. Elle était poursuivie par un ours brun. Au lieu de décocher la flèche de son arbalète, il déposa son arme et s’avança vers la jeune femme. Il l’enlaça tendrement en fermant les yeux, laissant la potion de la sorcière s’évaporer.
— Ma dulcinée, venez sur mon destrier ! Il faut se dépêcher pour célébrer notre union !
Il invita d’un geste galant Frénégonde à monter sur l’animal. Puis il s’adressa au duc de Pouille essoufflé :
— Beau-père ! Je vous promets que je veillerai sur votre fille tant que la mort ne nous sépare.
« Ou un voyage temporel particulier… » songea–t-il en remarquant non loin sous un arbre, un étrange casque ailé.