“Don’t you forget about me.”
“Je t’interdis de m’oublier.”
Cela aurait-il pu se passer autrement ? Oui.
Elle aurait pu sacrifier Arcadia Bay. La contrepartie n’aurait été que le sang de plus d’un millier d’habitants. Qu’est-ce donc qu’une ville entière pour sauver sa meilleure amie ?
Non…
Ce n’était pas sa meilleure amie. C’était plus profond. Ça avait toujours été plus fort. Chloe était Chloe. Max ne se voyait pas vivre dans un monde où elle serait morte… À chaque fois, elle avait réussi à la ramener. À la reprendre à la Mort.
Ce pouvoir lui avait été offert pour la sauver une fois… Alors, pourquoi ne pourrait-il pas la sauver encore et encore, et encore ?
Malheureusement, ce n’était pas un outil qu’elle pouvait utiliser sans conséquences. À force de jouer avec le Temps et à arracher à la Mort son dû, la Nature s’était dégradée. De la neige. Des oiseaux morts dans les jardins. Des baleines échouées sur la plage. Une tempête prête à effacer une ville ayant connu plusieurs réalités, altérée à jamais dans ses fondations.
Tout ça parce qu’une jeune fille voulait bien faire.
Cette jeune fille, elle avait dû faire un choix que tous diraient facile. À quel moment y avait-il une hésitation entre une ville entière et une seule personne ? Elle, elle avait hésité. Max avait écouté les arguments de sa meilleure amie. Outre la douleur infligée par ses mots, c’était la signification derrière qui alourdissait le cœur de la jeune fille.
Plus elle l’écoutait, plus elle avait l’impression que Chloe pensait ne pas avoir le droit de vivre. Qu’elle ferait mieux d’être morte. À l’entendre, elle semblait persuadée valoir moins que les autres.
Max n’avait que 18 ans. Elle n’était toujours qu’une enfant, dans un corps devenant adulte. Ce jour-là, pourtant, elle fit le choix de défaire ces quelques jours.
Elle devait être silencieuse, même si les larmes coulaient.
Alors elle se tut.
Et dans ce silence, le coup de feu retentit. L’une de ses mains se plaqua sur sa bouche à la détonation : ne pas crier. Ne pas hurler. Son cœur s’alourdissait.
Max restait là. Immobile.
Tandis que Chloe s’éteignait.
Pensait-elle à tous les gens l’ayant abandonnée ou à ses regrets ? Max ne pouvait que supposer, jamais en être certaine.
…
…
Non !
Max attrapa son sac pour le fouiller, pour le retourner. Elle devait encore avoir des photo. Elle allait sauver Chloe !
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[Kelseyville - 2023]
“Parce qu’aller au Turtle, ce n’était pas plus rapide ? maugréa Max, en rejoignant son amie, le bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles.”
Cela faisait dix ans depuis Arcadia Bay. Dix ans et en même temps, pour elle, ça faisait tellement plus longtemps… Tout en semblant ne s’être passé que la veille. Arcadia vivait en elle, comme une plaie. Le temps ne la cicatrisait pas. Elle avait fait sa vie. Elle avait voyagé. Néanmoins, elle restait marquée.
“Tout le monde en parle ! Le Turtle, on connaît et ça m’évitera de te voir ignorer le crush de cette pauvre Amanda !
— Comme si.”
Safi se tourna vers la châtain, tout en relevant lentement - et théâtralement - un sourcil.
Safi était la fille de Yasmin Fayyad, la présidente de l’université de Caledon. Une poétesse, amie de la photographe. Deux arts, classique et moderne, qui se confrontaient pour donner naissance à une amitié improbable. L’extravagante et l’introvertie. Elle était devenue le roc de Max. Au sein d’une vie de solitude, d’errance dans un monde où tous trouvaient leur moitié - amicale ou plus -, elle avait permis à la photographe de trouver un peu de paix.
Sauf que, là, elle était surtout en train de la maudire en sentant ses joues rougir. Elle se voyait toujours comme la gamine de 18 ans, celle au corps et à la personnalité presque fantomatique. elle passait partout et elle n’était jamais reconnue. Elle ne restait que Maxine Caulfield.
“Tu me désespères…”
Safi n’attendit même pas une réponse de la photographe pour passer les portes du bar. Elle l’avait décrit comme un mélange entre une vieille salle de concert underground et un pub anglais. D’après Gwen - professeur à Caledon, elle aussi -, l’ambiance y était cool et ça changeait du Turtle.
En entrant, le bois et le cuir se mêlaient pour créer une odeur unique à ce genre d’endroits. Elles sentaient que les lieux étaient récents, tout en plongeant immédiatement dans l’ambiance. La musique était un bruit de fond, présente sans être oppressante, les chansons de High Seas se mêlaient à celles d’autres groupes, allant du punk au grunge avec du hard métal au milieu.
Tout criait Chloe dans l’esprit de Max. La musique, la décoration, l’ambiance… Ce chaos contrôlé en réuni en un lieu. Elle aurait adoré être ici ; elle se serait fondue dans la masse sans problème…
À l’inverse de Max, dont les seules touches d’originalité restaient son bonnet en forme de crâne de squelette et ses gants orange, ornés d’os dessinés.
Chloe était tellement plus. Et elle lui manquait. Tous les jours, depuis dix ans, son cœur s’était flétri comme une fleur en train de mourir à petit feu.
“Au comptoir ?
— Je te suis.”
Une lumière se ravivait au fond de l’âme de Max. Là, derrière le comptoir, affairée à nettoyer des verres… Elle était là. La même avec dix ans de plus. Un tee-shirt sans manches, un peu trop grand pour elle. Un jeans, noir, déchiré au niveau des genoux. Deux tatouages manche complète : des formes géométriques à gauche et, à droite, l’ancien mais recouvert de noir. Comme une façon de rayer sans effacer un passé douloureux. Ses cheveux avaient changé aussi : une teinte verte désormais, à la place du bleu d’autrefois, laissant apparaître aux racines la blonde qu’elle avait toujours été.
C’était Chloe Price.
“Salut !”
Sa voix fit tressaillir Max. Son cœur cognait. Sa tête tournait. Ses jambes menaçaient de se dérober.
“Je vous sers quoi ?”
Elle regardait Safi, puis Max. Sans qu’il n’y ait le moindre changement.
La réalité rattrapait Max.
Car la seule où elle avait pu sauver Chloe, c’était celle où elles ne se seraient jamais rencontrées.