“Don’t you forget about me.”
“Normalement, Amanda remonte sur scène ce soir, non ?”
Safi haussa les épaules à la question de son amie, les mains levées en même temps. Parce que, oui, simplement bouger les épaules, c’était trop commun pour elle.
“Bon, d’accord. Tu ne m’es vraiment d’aucune aide !
— Toujours prête à te servir !”
Cela faisait deux semaines que Max avait retrouvé Chloe. Dire qu’elle n’y pensait plus, ce serait mentir. Elle était à une demi-heure en voiture d’elle. Elle n’avait qu’à prendre son courage à deux mains et y aller… Le pire ? La photographe avait remarqué les likes provenant du compte _CaptainChloe_. Dès qu’une notification mentionnait ce pseudo, elle sentait son cœur faire un grand huit. Il tournait dans un sens, dans l’autre et, quelques fois, il emmenait l’estomac dans ses acrobaties.
Sauf que ça s’arrêtait là.
Pas de discussion via commentaires ou par messages privés. Chloe était arrivée sur son Crosstalk. Max avait pu observer sa vie… Elle avait appris, dans un mélange de douleur et de joie, que Rachel était toujours vivante. Que les deux amies étaient en contact. Peut-être étaient-elles plus. Sûrement, en fait. Chloe méritait cette vie-là
Elle avait réalisé son but. Une Chloe, en vie, heureuse… Malheureusement, elle n’était plus qu’une figurante dans ce tableau.
“Max’ ?”
L’interpellée tourna la tête vers son amie. Elle était bien entourée, elle aussi. Safi, Moses, Amanda, Vinh, ses étudiants… Si elle osait enfin avancer, elle pourrait être heureuse.
Sans Chloe, cela avait-il seulement un sens ?
“Je te suis.” répondit-elle, un léger sourire feint sur les lèvres.
Son amie la détaillait un instant. Le sourire s’élargissait, une façon de dire : “ne t’inquiète pas”. Safi avait vu Max changer. Depuis ce soir au Silent Riot, elle était plus souvent dans ses pensées. Son corps était physiquement présent et son esprit, absent. Elle se perdait des dizaines de minutes sur son propre Crosstalk, les yeux rivés sur les likes. Alors, oui, elle s’inquiétait. Dans une vie où elle avait déjà perdu une meilleure amie, elle ne voulait pas que ça se répète.
Safi s’était promis de trouver une façon de l’aider. Même s’il fallait la forcer à parler !
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Le Snapping Turtle ou le bar préféré des étudiants de Caledon. Ils s’y retrouvaient. La faune professorale s'y installait aussi. L’ambiance était diamétralement opposée à celle du Silent Riot. Situé dans un vieil entrepôt, le Turtle était le repère d’artistes ayant posé leurs marques sur les murs. Des groupes pouvaient être invités, des humoristes, des poètes… Il était même possible de rencontrer des étudiants en train de jouer à un jeu de rôle, de société ou de cartes.
En passant la seconde porte, Max’ remarquait Amanda derrière le comptoir. Elle n’arrêtait pas et elle enchaînait, les manches de son pull remontées. Diamond et Reggie étaient à la même table, comme souvent. Pour le moment, il semblait qu’aucun verre n’ait été sacrifié à la maladresse de l’étudiant en art.
Pas si loin que ça d’eux, Joan discutait — sûrement de photographies — avec Jeannette. Elles assistaient toutes les deux aux cours et ateliers de Max’. Toutes les deux des styles différents.
Joan, avec ses cheveux roses en bataille et ses repousses noires, avait des airs de nerd. Lunettes rectangulaires sur le nez, un sourire timide, accrochée à son sac dès qu’elle la croisait. Mais un univers terrifiant. Elle aimait la lourdeur d’un lieu abandonné et du noir et blanc. Ce n’était pas le sujet préféré de son professeur — des flashs de Nathan et de Jefferson lui revenaient à la vue de certains clichés — mais c’était son univers. Sombre, froid et dur.
Jeannette réfléchissait de trop à ses clichés. Elle avait de bonnes idées. La réalisation de celles-ci, c’était différent. L’intention était toujours là. Malheureusement, soit ce n’était pas assez poussé, soit ça l’était de trop. C’était surtout grâce à elle que Max avait eu l’idée de son projet ou même de prolonger le bachelier en un master. Peut-être était ce tout simplement parce que Jeannette lui rappelait celle qu’elle était et qu’elle voulait être le mentor qu’elle aurait voulu avoir ?
Dans cette faune estudiantine, il y avait aussi des professeurs.
Lucas d’un côté, sûrement en train de préparer son nouveau roman pour le secouer sous les nez de tous… Si c’était un succès, bien entendu. Dans un des carrés, Gwen était installée avec sa compagne. June — professeur dans la section cinéma de Caledon — était au comptoir, en train de prendre des notes tout en discutant avec la barmaid quand elle était disponible.
S’ajoutera, peut-être, après les vacances le nouveau professeur de photographie. Un détail que Max préférait oublier pour ne pas penser aux possibilités.
Blackwell avait aussi été un quartier général pour les artistes et les scientifiques en tout genre. Mais Caledon… C'était différent. Elle était à sa place, elle ne feulait mentalement sur personne…
“Tu sais me prendre comme d'hab’ ? Je vais intoxiquer mes poumons en ayant la vue sur le lac !”
Max hochait la tête en souriant doucement.
Oui, Caledon était son repaire. C'était ici qu'elle pouvait, en tout confiance, discuter avec ses étudiants de la photographie. Qu'elle pouvait échanger avec des experts dans d'autres domaines que le sien.
La brunette passait entre les gens pour se trouver une place. Elle accrochait son sac au dossier de la chaise et elle se posait tranquillement.
Enfin, tranquillement… Uniquement pendant quelques minutes.
Au milieu de cette foule hétéroclite, des cheveux verts dénotaient avec le reste. Plus grande que la plupart des femmes présentes, presque à la taille de certains hommes. Un style punk au centre d'un univers se rapprochant plus du hipster.
Elle se démarquait et elle rendait dingue le cœur de la photographe. Ce n'était pas franchement étonnant de la voir. Comme un requin, l'immobilité lui serait fatale. Comme un requin, quand son regard croisa celui de la pauvre loutre — Max —, elle ne le quitta pas et se dirigea vers elle.
“Hey ! T'es la fille timide du bar !”
Pas que, se disait mentalement Max. Elle aurait dû être son amie d'enfance, son héroïne, sa partenaire dans le crime et dans le temps…
“H-hey !” — il fallait se ressaisir, Caulfield ! — “Ouais. Je… Ne pensais pas te croiser ici.”
Pour le moment, tu gères !
“J'ai fermé pour ce soir. J'avais envie de découvrir les alentours !”
Sans même se gêner à demander la permission, Chloe s'installait sur la chaise face à Max. Le bras posé tranquillement sur la table, elle-même bien installée.
“Alors, ça va te sembler bizarre. Enfin. C'est bizarre. Mais on s'était pas déjà croisées ?”
Répondre “Si, on a été les meilleures amies au monde pendant des années puis je t'ai abandonnée pendant 5 ans… Et je me suis effacée de ta vie pour te sauver et sauver notre ville.” ne semblait pas approprié. Pas du tout. Sauf si elle avait envie de dire bonjour à certains hommes en blouse blanche…
“Peut-être ? Enfin, ça se peut qu'on se soit croisées. Mais quand on était enfants.”
Chloe haussait un sourcil. C'était normal de se poser des questions…
“Sur ton Crosstalk. Tu as mis que tu avais vécu toute ta vie à Arcadia Bay et, hm, j'y ai vécu jusqu'à mes 13 ans.”
Quelque chose passait dans les yeux de Chloe. Max ne savait dire ce que cela pouvait être. De la surprise ? De la réflexion ? Elle connaissait son amie comme le creux de sa main mais, là, il y avait une inconnue. Ce détail la blessait. Ça ne pouvait dire qu’une chose : elle avait évolué différemment et, maintenant, elle ne pouvait plus savoir ce qu’elle pensait…
“Et c’est tout ?
— Ah bah, euh, je crois ? riait doucement Max, en se retenant de perdre ses moyens.
— Moi, je pense qu’il y a plus que ça.”
Ses bras se croisaient sur la table, le corps légèrement en avant. Avec sa taille et ses épaules larges, Max avait l’impression d’être acculée par sa simple présence. Elle ouvrait un instant la bouche, les mots perdus dans un silence ininterrompu entre elles, avant de la refermer.
Elle ne pouvait pas avoir de doute. Quand elle avait changé de temporalité pour sauver William, Chloe n’avait jamais posé de questions. Alors, que se passait il, là, maintenant, pour qu’elle en ait autant ? Pourquoi semblait elle la presser pour une vérité qu’elle ne pourrait jamais entendre ?
“Ah, ah.” — un rire nerveux, la brune ramenant une mèche de ses propres cheveux derrière son oreille. — “Non, rien. Après, je suis partie pour Seattle, j’ai voyagé après mes études et me voilà ici !”
Ce regard ne la quittait pas. Elle était happée par ce bleu qui l’empêchait de s’échapper. Chloe avait toujours été butée. Sa tête était dure comme la pierre. Si elle était née un mois plus tard, début avril, le bélier lui aurait été comme un gant. Là, elle ressemblait plutôt à un python. Elle s’enroulait autour de la frêle enveloppe charnelle de Max, serrant encore et encore pour essayer de…
De quoi, en fait ? Quelles étaient ses réelles interrogations ? Avait-elle des impressions de déjà-vus ? Des réminiscences ? Max aurait-elle fait des bêtises lors des changements dans le passé, venant perturber la psyché de Chloe ?
“Paaaardon ! C’est la folie, ce soir. Vous voulez quoi ? Comme d’hab’ pour toi et…”
Amanda arrivait, tout sourire, pour prendre leur commande jusqu’à poser son regard sur Chloe. Pendant une seconde, elle fut comme interloquée. Elle secouait ensuite la tête :
“Toi, c’est bon. C’est une bière. Elle t’attend à ta place.”
Son attention se portait alors sur Max qui reprenait, enfin, la parole.
“Safi est dehors. Donc, la même chose que d’habitude pour elle et pour moi.
— Une vodka et un cosmo. Je vous fais ça !”
Et, pendant ces quelques instants, Chloe avait disparu. Un rapide signe de la main, un “À plus” auquel Max n’avait pas le temps de répondre. En fait, ça se passait si vite qu’à peine Chloe partie, Amanda pareil, Safi venait enfin s’installer à ses côtés.
“Quel monde !”
Mais un détail l’attirait sans qu’elle ne puisse comprendre pourquoi.
Safi ne sentait pas le tabac.