La photo était assez simple. Il y avait Steph, en mode selfie, un grand sourire fier sur les lèvres. Derrière elle, allongée sur l’une des banquettes du bus réaménagé, Alex levait les pouces en l’air.
Elle était accompagnée d’un message : “Bien arrivées à la Nouvelle Orléans ! En un seul morceau ! Bon, Alex est crevée mais c’est un détail. On se voit toujours en février ?”
Chloe tapotait doucement sur l’écran de son téléphone pour lui répondre, dans sa bulle au milieu de ce brouhaha de monde et de musiques : “Ouais, bien sûr. J’ai déjà bouclé la soirée pour vous jouer, même !”
Steph était sûrement l’une des rares amies de lycée que Chloe avait encore. Rachel était la première sur la liste, bien entendu. Puis c’était elle, une accro au bonnet — comme elle —, à la musique — comme elle —,… En fait, elles avaient beaucoup de points en commun. Si Chloe avait perdu le contact, ce n’était pas réellement voulu. Elle s’était laissée envahir par la douleur et ce profond sentiment d’injustice…
C’était le passé. Elle avait grandi et, heureusement, elle n’avait pas perdu ses amies pour autant.
“T’es un ange, Chloe ! Ou pas. Enfin. Je vais nourrir ma guitariste avant qu’elle me dévore toute crue. Fais attention à toi !”
Un sourire craquait son masque impassible et elle répondait un simple “Okay”. Elle attrapait ensuite sa bière pour commencer à la boire. La bière de ce bar. Brassée ici même. Chloe n’y avait pas cru avant de se sortir les yeux du nombril et de voir les cuves juste derrière la fenêtre. Était ce étonnant ? En général, oui. Mais vu l’ambiance du lieu ? Pas du tout.
C’était plutôt la punk qui dénotait, les cheveux verts criant le danger qu’elle pouvait représenter. Mais ça, elle s’en foutait aussi !
La barmaid repassait derrière le bar. Chloe n’y prêtait pas plus attention jusqu’à sentir un regard appuyé. Ce n’était pas courant. Et, surtout, elle détestait ça.
“Un problème ?” grognait-elle.
L’amabilité n’avait jamais été son fort. Enfin, si, enfant. Puis il y avait eu le décès de son père. L’arrivée du beau-père. Les coups s’étaient accumulés. Elle était passée de la gentille gamine jouant au cowboy, seule, dans son jardin à l’adolescente rebelle se faisant teindre les cheveux en bleu et fumer toutes sortes de cochonneries. Certes, c’était il y a dix ans mais ça ne changeait pas grand-chose. Elle avait mûri. Elle évitait de chercher des problèmes dès qu’elle mettait les pieds quelque part…
Mais elle restait Chloe Price.
“Non, je me demandais ton secret pour passer aussi vite dans la foule.”
Chloe haussait un sourcil et, sans chercher à comprendre d’où venait cette question, elle faisait un mouvement avec les épaules. Elle ne faisait pas dans la dentelle. Elle avait vécu assez de concerts en fosse pour savoir qu’il fallait se faufiler ou foncer. Elle ? Avec son mètre 75 et la carrure de ses épaules, la seconde option était la meilleure. Elle passait entre les gens tel un bélier décidé à taper un intrus.
La barmaid semblait prête à poser une autre question. Elle était sûrement sur le bout de sa langue quand elle commençait à ouvrir la bouche. Malheureusement — ou heureusement ? Chloe n’était pas encore sûre. —, une cliente aux cheveux noirs l’interrompait avec un simple : Hey, Amanda ! Zoey vient juste de se poser à sa place. À peine avait-elle dit ça que la fameuse Amanda se redressait de toute sa taille, donnait quelques ordres à un autre — fini la pause, la patronne avait autre chose à faire ! — et s’en allait en attrapant une bouteille d’orangeade et une boîte avec des bonbons.
“Y’a des préférences dans les traitements.” riait doucement Chloe en comprenant assez aisément ce qu’il était en train de se passer.
Mais là, il commençait à y avoir trop de monde.
Elle avait besoin d’air. Besoin de se retrouver un peu seule. Alors, elle attrapait sa bouteille, elle fourrait son téléphone dans sa poche et elle sortait. Pas derrière, car il y avait trop de monde, mais devant. Là, il n’y avait que certains perdus, ceux venant de se garer… Le bruit était moindre. L’air était respirable, il ne sentait pas la sueur des étudiants, des professeurs et des autres…
Chloe passait les portes et, ce qu’elle vit, c’était un magnifique oiseau. Son plumage était bleu et blanc, avec des touches de noires. Il était là, installé sur le capot de son vieux truck… Et elle aurait juré qu’il la fixait, elle. Les gens passaient autour de lui mais il n’avait d’yeux que pour elle. Un groupe d’étudiants bruyants passa à quelques centimètres du véhicule. Il ne broncha pas.
“Bah alors, t’as adopté ma voiture ?”
Elle s’en amusait sans trop comprendre comment cela était possible… Ou alors, elle avait trop fumé dans sa jeunesse et c’était en train de lui jouer des tours.
Même quand elle fut presque contre son parechoc, il ne bougeait pas. Un drôle d’oiseau, celui-là, qu’elle se disait. La verte avançait une main.
Là, il devrait fuir.
Mais non. Plus étrange encore, sa tête vint à sa rencontre. Les plumes frôlèrent la paume de la femme, perturbée par le comportement de cet animal.
Ensuite ?
Le vide.
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Chloe n’était plus sur le parking du Turtle. Elle était… Cela ressemblait à… Un chalet ? C’en avait tout l’air, assez cosy, une grande baie vitrée donnant sur un lac.
Un lac dont l’eau s’étirait petit à petit dans les airs. Les filaments d’eau s’élevaient, ils tourbillonnaient lentement… Tout en étant s’étirant vers les nuages, la femme semblait avoir l’impression qu’ils étaient aspirés par ce vide noir au centre de l’étendue d’eau. Ce vide s’étendait, lentement. Il prit une barque dans son sillage. D’abord, elle se brisait en plusieurs morceaux. Ensuite, ses débris subissaient le même sort que l’eau : ils s’étiraient jusqu'à n'être plus que des lignes déformées aspirées.
“Non !”
Elle tournait la tête pour voir l’inconnue du bar, cette Max. Dans son regard, cette fois, elle y voyait de la détresse. Dans sa voix, de l’injustice.
“Ça fait des années que je n’ai plus… Que j’ai…”
Les larmes s’accumulaient au bord de ses paupières. Elle la voyait autant prête à s’effondrer qu’à affronter ce qu’il y avait devant elles.
C’était au tour de Max de la regarder. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait. Elle n’avait aucune information. Tout ce qu’elle savait, c’était que son corps réagissait pour elle. Elle attrapait la brune dans ses bras et elle serrait.
Plus la photographe pleurait — les valves s’étaient ouvertes et elle ne savait plus les contenir —, plus son étreinte se faisait ferme.
Elle était une inconnue.
Pourtant…
Chloe devait la protéger.
“Pourquoi !”
Ce n’était pas une question. C’était un cri du cœur. C’était le même qu’elle avait voulu pousser en apprenant la mort de son père. Il n’y avait aucune réponse à ce pourquoi. Juste un silence.
Max la repoussait et elle partait vers les escaliers. Elle pleurait toujours mais son visage était résolu. Elle savait ce qu’elle devait faire.
“Je vais retourner en arrière à nouveau ! Je dois empêcher notre rencontre, je dois rester loin de toi…
— Mais de quoi tu parles ! Il se passe quoi, là ?! Et pourquoi je suis là ?!”
Mais c’était comme si elle ne l’entendait pas. Elle montait les escaliers et…
“Quand je ne suis pas dans ta vie, tu vis… Alors c’est moi, le problème !”
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Lorsqu’elle reprit ses esprits, ses mains se posèrent sur le capot de son truck. Elle était de retour sur le parking. Elle était là. Bel et bien présente. En chair et en os. Elle sentait le froid de la tôle sous ses doigts. C’était comme une ancre dans sa réalité. L’oiseau ? Disparu. Comme s’il n’avait jamais été là.
Ce qu’elle avait vu ?
Bien ancré dans son esprit.
Serait-ce les conséquences de toutes les saloperies fumées quand elle était jeune ? Elle ne voyait pas d’autres explications. En même temps, pourquoi halluciner sur une inconnue ? Sur une folie de ce genre ?
La seule preuve de ce choc, c’était la bouteille, brisée sur l’asphalte. Sûrement lâchée alors qu’elle avait perdu pieds. Une seconde, peut-être même moins.