“Don’t you forget about me.”

Chapitre 6 : Après l'obscurité

Par RyuneD

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“C'est sur cette note qu'on va terminer ce cours.”


Sa phrase était à peine terminée que, déjà, ses étudiants se ruaient pour ranger leurs affaires. Elle les comprenait. Elle se souvenait, que plus jeune, elle rangeait ses affaires à toute vitesse avant de filer dans les couloirs, tout en longeant les casiers.


“Hey, hey ! On se calme ! Je n'ai pas fini ! Pour ces vacances, vous allez avoir un devoir.”


Des “Oh non” et d'autres soupirs ponctuaient l'annonce de Max. Un petit sourire amusé se dessinait au coin de ses lèvres. Elle-même, elle n'avait jamais aimé les devoirs de vacances. C'était une plaie. Mais, maintenant, elle comprenait leur utilité.


“Vous avez fait quelques exercices aujourd'hui, dans la neige. Vous avez vu, il faut bien faire attention à la lumière pour éviter de surexposer votre photo. Si ça arrive et que c'est brûlé, vous ne savez plus rien en faire lors des retouches !”


Elle les avait observés à l'œuvre. Certains avaient été très fiers d'eux, obtenant un superbe cliché dès le premier déclenchement. Était-ce du talent ou de la chance ? Une question à laquelle il était impossible de répondre. La photographie pouvait allier les deux, tout en étant aussi le fruit du travail d’années d’entraînement : apprendre à observer, anticiper, à capter les informations et à comprendre la lumière.


S’entraîner, ça voulait dire : recommencer. Encore et encore. Refaire quelques fois la même scène sous un angle légèrement différent, jouer avec la lumière en la réduisant ou en laissant entrer davantage… Alors, tous ceux arrivés avec leur premier cliché et un grand sourire aux lèvres, elle les avait renvoyés à la tâche.


“Je veux que vous me fassiez un portfolio. Pas grand-chose : cinq photos. Des décors hivernaux, de nuit, en pleine lumière… Jouez avec toutes les notions apprises jusqu'ici. Les positions, les angles de vue…”


La simplicité de la tâche faisait sourire les étudiants. Elle savait déjà que Jeannette se mettait à réfléchir. D'autres aussi. Mais rien ne pouvait être simple. Max avait fait ses propres études, rencontré plus de professeurs que des gens de son âge — aidée, malheureusement, par ce pouvoir — et elle savait ce qui fonctionnait réellement, même si elle était surtout autodidacte.


“Mais avec ce portfolio, je veux une clé USB contenant tous les clichés que vous n'avez pas retenus. Soit parce qu'à la retouche, ça ne va pas, soit parce que ce n'était finalement pas si bien… Ou simplement parce que vous avez fait mieux. Vous le savez, je vous le répète depuis le premier jour : en photo, on ne se contente pas du premier cliché. On recommence plusieurs fois. Peut-être que le premier était le meilleur, mais vous ne le saurez jamais avant de vous être donné à fond.”


Des grommellements s’élevèrent dans la salle, de quoi faire rire doucement Max.


“Je sais, vous me maudissez pour ça ! Bon, rangez vos affaires, vérifiez vos appareils et déposez-les en signant le registre. Et n’oubliez pas : si votre appareil est sale, je vous retrouve chez vous et je vous tire ici pour le nettoyer ! C’est votre collègue, et vous devez en prendre soin.”


Au départ, Max ne faisait pas ainsi. Puis, après sa troisième soirée à passer derrière ses étudiants et les appareils crasseux, elle avait décidé qu’elle devait leur apprendre à en prendre soin. Ce n’était pas inscrit dans la liste de sujets à aborder durant l’année, mais elle avait voulu ajouter cette notion.


Prendre soin de son appareil, c’était comme prendre soin de son hygiène personnelle. Se présenter en jogging à un client ou avec un appareil dont la lentille était griffée par les poussières, c’était manquer de respect à son travail comme au client.


La photographe fermait son ordinateur avant de le ranger dans son sac. De l’autre côté, les étudiants vérifiaient leurs appareils. Certains allaient chercher les kits mis à leur disposition pour s’occuper de l’entretien ; les autres les remettaient en place, après avoir signé un à un le registre indiquant que l’étudiant X avait pris — et rendu — l’appareil numéro Y.


Max tournait la tête en entendant son téléphone vibrer. Ce n’était que Crosstalk. Rien qu’en voyant de qui venait la notification, elle savait déjà de quoi il s’agissait.

La pluie de météores des Ursides. Bon, elle avait commencé depuis quelques jours et devait encore durer d’autres nuits, mais celle-ci — celle du dernier jour de cours — correspondait au pic d’activités. Moses avait donc organisé, avec plusieurs de ses confrères du département d’astronomie, un événement ouvert aux étudiants, aux professeurs… Et même aux personnes extérieures.


C’était sa façon, à cet adorable grand ours scientifique, de faire découvrir sa passion, de — peut-être — susciter de nouvelles vocations.


Max y avait mis du sien pour faire sa publicité : partager la publication à plusieurs reprises, en parler à ses étudiants en précisant que ça pouvait être un moment agréable et un exercice très intéressant pour apprendre à capturer des instants magiques, mais éphémères.


Safi avait fait sa propre publicité de son côté… Au final, tout le monde avait mis la main à la pâte pour faire connaître ce moment unique.


Alors, bon, d’accord, c’était nocturne. Ça se passait toute la nuit et le “réel” pic de météores serait vers trois ou quatre heures du matin. Mais hey ! Avec la bonne dose de café et suffisamment de couches pour oublier le temps glacial, elle tiendrait jusque-là sans problème.


Là, Moses devait faire un rappel, expliquer qu’il y aurait un stand avec du chocolat chaud, du café, du thé… De quoi manger aussi — même si Max avait déjà préparé sa boîte de cookies. Ils avaient vraiment tout prévu, ce qui faisait sourire la photographe. De ce qu’elle avait vu, il y aurait pas mal de monde en plus !


“Professeur, je peux vous déranger un instant ?

— Jeannette, je t’ai déjà dit que tu ne dérangeais jamais !”


Max déposait le sac sur son bureau, observant sa jeune étudiante, celle qui lui rappelait le plus celle qu’elle avait pu être.


“Qu’y a-t-il ?

— C’est au sujet du projet lors du break de printemps…”


La professeure s’asseyait sur le bord du bureau, les mains croisées… Elle attendait la suite. Au fond d’elle, elle imaginait bien les interrogations de son étudiante : ne pas se croire à la hauteur, avoir peur de ses propres clichés… Étaient-ils corrects ? Ne pouvait-elle pas faire mieux ?


Un tas de pensées parasites dont tout artiste se voyait être la victime un jour ou l’autre. Le syndrome de l’imposteur. Bon, certains n’en souffraient jamais… Mais c’était extrêmement rare.


“Pour nos photos, je pourrais vous les montrer avant ? Avoir votre avis ? J’ai une idée de ce que j’ai envie de faire, mais je ne sais pas si l’exécution sera à la hauteur… Je voudrais que les professionnels voient le plus beau de mon travail.”


Ou comment rappeler à Max que Jeannette mêlait autant l’insécurité que le perfectionnisme. Elle s’accrochait à l’avis de son professeur comme s’il s’agissait de la parole divine. Alors, oui, c’était rassurant de pouvoir compter sur quelqu’un d’expérimenté… Mais le meilleur moyen d’évoluer, c’était d’écouter sa propre voix et de montrer sa vision. Pas celle d’un autre.


“Tu peux, sans problème. Mais je suis sûre qu’ils apprécieront. Tu as un bon coup d’œil. Tout ce qu’il te manque, c’est d’avoir confiance en ton travail.

— Oui, enfin… C’est compliqué…

— Écoute. Ne réfléchis pas trop et envoie-les-moi. Ou tu me les apportes quand mon bureau est ouvert. On en discutera ensemble, d’accord ?

— D’accord !”


Max se relevait et attrapait son sac, la salle de classe désormais vide. Elle n’avait plus qu’à récupérer le registre, le fourrer dans ses affaires et se préparer pour la soirée avec Moses et les autres !


Tout semblait rouler comme sur des roulettes.


“Vous pensez que Mark Jefferson viendra ? Enfin, je suppose que vous ne nous direz rien pour ne pas nous faire stresser plus que de raison, mais ce serait génial s’il était là !”


Ses mains se crispèrent sur les sangles du sac.


La Chambre Noire.


Les seringues.


Ses mains sur elle…


L’estomac de Max se retourna.


Et derrière son traumatisme vint cette pensée, fugace et terrifiante :


Jeannette est tout ce qu’il recherche en une victime.


Jeune, douée, innocente…


“Oh ! Ou Victoria Chase.

— Tu verras le jour du vernissage.”


Son ton claquait, l’ombre persistante de Jefferson encore présente sur elle.


“Un problème, professeur ?

— Non, non ! Aucun !”


La brune se tournait vers elle avec un sourire. Elle masquait sa douleur.


“Désolée, je pense être un peu fatiguée. Allez, va profiter de tes vacances !

— Au revoir ! Vous aussi !”


Max finissait seule dans cette salle de classe. Ses démons réveillés par quelques mots. Jeannette ne pouvait pas savoir… Mais ça restait difficile.


Même après toutes ces années, Jefferson était et resterait son croque-mitaine.


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“Tu m’énerves ! Réellement, Charlie !”


Minuit allait bientôt sonner. Une petite foule s’était amassée. Sûrement qu’ils ne resteraient pas tous jusqu’au pic d’activités mais, au moins, il y avait du monde.


Parmi eux, deux femmes attiraient désormais tous les regards.


Max se détournait d’elles. Elle les connaissait : celle qui venait de crier, avec ses longs cheveux roux ondulés ramenés en un chignon décoiffé, était professeur à l’université. L’autre, silencieuse mais le corps tendu à son extrême, était sa petite amie. Une pigiste, de ce qu’elle savait… Enfin, d’après ce que Safi pouvait lui raconter.


Safi, elle, appréciait cet esclandre, s’abreuvant des drames comme si c’était le plus fin des nectars.


“Désolée, Moses, mais c’est ça, mon clou du spectacle.”


Max eut un petit rire, évitant quand même de trop porter son attention sur ce qui se passait. Elle n’aimait pas les conflits. Que ce soit en étant actrice ou spectatrice. Elle avait la désagréable sensation d’être oppressée par ce genre d’ambiance… Et là, étrangement, c’était comme si des mains pesaient réellement sur ses épaules.


Sûrement un délire de son esprit. Ce serait sa deuxième nuit blanche d’affilée. Entre le froid, la fatigue… Son corps n’en pouvait plus.


“Je vais me chercher un chocolat chaud. Je te laisse avec notre commère.”


Le duo riait, Max s’éloignant tandis que Safi répondait par un Hey ! faussement outré. Elle adorait les rumeurs, les disputes… Tout le monde le savait. Son petit nez flairait tout ce qui pouvait se révéler intéressant. Mais c’était tellement marrant de le contester.


La photographe tendait le ticket en commandant son chocolat chaud, avec une forte envie de se réconforter dans le sucre et le chaud.


“Salut !”


Même si elle finissait par s’y habituer, son cœur palpitait douloureusement de joie dans sa poitrine en entendant sa voix. Évidemment, elle était là… C’était… Normal.


“Hey ?” répondait la brune en se tournant vers elle.


Un gros blouson noir en cuir, un sweat-shirt blanc en dessous, un bonnet noir à peine enfoncé sur son crâne, un pantalon en cuir et de grosses bottines ayant sûrement vécu des guerres.


C’était Chloe Price. Dans toute sa splendeur. Toute sa beauté. Toute son unicité.


“Ouais, pardon, c’est peut-être un peu bizarre que je t’aborde ainsi. Alors qu’au final, hormis au bar, on a pas franchement parlé…

— Oh, non, non !”


La photographe eut un doux sourire pour la rassurer. Même si c’était vrai, entre la “rencontre” et la seconde discussion, elles n’étaient pas vraiment… En théorie, elles étaient à peine des connaissances.


“C’est moi, pardon, j’étais surprise. Je ne pensais pas te voir ici.

— Quoi, on peut pas être la proprio’ d’un bar rock et être fan de science ?”


Chloe lança ça avec un fugace sourire en coin, taquine, et, elle-même donnait un ticket au stand pour recevoir un café. Max récupérait son gobelet et eut un simple Non !, gênée à l’idée que Chloe puisse croire qu’elle la rangeait dans des cases.


“J’rigole, va.”


Hmpf, pensait Max, même si cette discussion l’amusait.


“Et si on se présentait officiellement ? Chloe Price.

— Max Caulfield.”




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