Le Jeu des Miroirs

Chapitre 1 : Le Réveil des Vautours

3863 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/03/2026 20:09

Le monde n'était plus qu'une fréquence. Un sifflement strident, une note pure et insupportable qui semblait vouloir fendre le crâne de Cassidy en deux, de l'intérieur vers l'extérieur. Pendant ce qui parut être une éternité, il n'y eut rien d'autre que ce son souverain et une obscurité poisseuse, une absence totale de lumière qui donnait l'impression d'être enterrée vivante sous des tonnes de plomb liquide. Puis, le goût revint. Un mélange écœurant de cuivre, de kérosène brûlé et de sel marin qui tapissait son palais d'une amertume de fin du monde. Cass ouvrit les yeux. La lumière du jour la frappa comme une gifle monumentale. Elle cilla, la vue troublée par un mélange de sueur, de sang séché et de poussière grise qui neigeait du ciel comme une cendre sur un champ de bataille encore fumant. Allongée sur le dos, le corps à demi ensablé, elle sentait la blancheur aveuglante du rivage et ce grain si fin qu’il s’insinuait déjà sous la soie déchirée de son chemisier. Son premier réflexe ne fut pas de crier. Ce ne fut pas de chercher une main secourable ou d'implorer un Dieu en lequel elle n'avait jamais investi le moindre espoir. Ce fut de compter. Un réflexe de coffre-fort qu'on déverrouille. Un. Deux. Les doigts bougent dans la poussière. Trois. Quatre. Les orteils répondent sous le cuir de ses chaussures de créateur. Elle inspira une grande bouffée d'air saturé de fumée noire. Ses poumons brûlèrent, mais ils fonctionnaient. Elle se redressa sur les coudes, et le chaos l'engloutit avec la violence d'une marée montante. Le vol Oceanic 815 n'existait plus. Il n'était plus qu'un cadavre de métal éventré, un squelette d'acier fumant éparpillé sur des centaines de mètres le long d'un rivage d'un bleu indécent. Le fracas était assourdissant, un opéra de destruction. Le rugissement d'un réacteur qui refusait de mourir, s'époumonant dans un sifflement de turbine agonisante, le crépitement vorace des flammes léchant les carcasses de plastique et de tissu, et les cris. Des hurlements qui n'avaient plus rien d'humain, des appels au secours qui se perdaient dans le vent marin, emportant avec eux les derniers lambeaux de dignité. Cass se leva. Ses jambes étaient flageolantes, instables comme celles d'un nouveau-né. Elle tituba, manquant de trébucher sur un masque à oxygène jaune qui traînait au sol comme une méduse de plastique morte. Elle ne chercha pas à aider. Son premier réflexe de survie, poli par des années de dérives et d'arnaques dans les quartiers chics de Sydney, fut de tâter ses poches. Rien. Son sac à main, contenant ses faux passeports et l'argent liquide de sa dernière mise en scène, s'était volatilisé dans la décompression. Elle était nue, socialement parlant.

« Hé ! Toi ! Viens m'aider, bordel ! »

La voix était rauque, chargée d'une autorité naturelle qui ne laissait aucune place à l'hésitation. Cass tourna la tête, ses cheveux bruns collés à son visage par le sel. À quelques mètres de là, un homme aux cheveux sombres, le visage maculé de sang mais le regard d'acier, s'acharnait sur un morceau de carlingue tordu. Jack Shephard. Elle se souvenait vaguement de lui dans la salle d'embarquement. Le genre d'homme qui range ses bagages avec une précision maniaque et qui regarde sa montre toutes les cinq minutes pour s'assurer que l'univers est bien à l'heure. Il était à genoux dans le sable, les muscles de ses bras tendus à rompre sous sa chemise blanche maculée, luttant pour soulever une plaque de fuselage qui écrasait le thorax d'un passager. L'homme en dessous ne criait plus. Il émettait un sifflement humide, un râle de fin de vie qui faisait vibrer le métal.

« Prends ce rebord ! » hurla Jack sans même croiser son regard. « On soulève au signal ! À trois ! »

Cass s'approcha. Elle n'avait aucune vocation de samaritaine, mais elle savait que dans un désastre de cette ampleur, l'anonymat est une armure. Si elle aidait le « héros », elle devenait invisible aux yeux de la morale collective. Elle empoigna le métal brûlant. La chaleur lui mordit la paume des mains, une douleur vive qui la força à serrer les dents, mais elle ne lâcha pas. Elle fixa le visage du passager coincé. Un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu d'un costume en lin italien dont la trame, même souillée, trahissait une fortune indécente.

« Un... deux... TROIS ! »

Ils soulevèrent. Le débris bougea dans un grincement de métal déchiré. Jack s'engouffra dans l'espace libéré, ses mains fouillant frénétiquement la poitrine de l'homme pour localiser les blessures, vérifier le pouls, arrêter l'hémorragie. Il était totalement absorbé, ses yeux de médecin ne voyant que la biologie, la survie, la réparation mécanique d'un corps brisé. C’est là que Cass la vit. Au poignet gauche du passager, dépassant d'une manchette de chemise immaculée bien que déchirée, brillait une Patek Philippe à cadran bleu nuit. Un chronographe en platine. Une pièce de collection d'une valeur de quarante mille dollars. Elle semblait briller avec une insolence obscène au milieu de la mort et du kérosène. L'instinct de Cass fut plus rapide que son éthique. Pendant que Jack glissait ses bras sous les aisselles de l'homme pour le traîner hors du piège d'acier, elle feignit de caler le buste de la victime pour stabiliser la manœuvre. Sa main gauche glissa sur le poignet de l'inconnu. Ses doigts, ces instruments de précision qu'elle avait entraînés à vider des poches de vestes dans les casinos de Sydney, trouvèrent le fermoir de sécurité. Un clic métallique, inaudible sous le rugissement du réacteur voisin. La montre glissa dans sa paume chaude. D'un mouvement de prestidigitateur aguerri, elle la fit remonter dans sa manche avant de la laisser tomber au fond de la poche de son jean. Tout cela dura moins de deux secondes. Un battement de cœur au milieu du chaos.

« Il va s'en sortir ? » demanda-t-elle, sa voix parfaitement modulée pour paraître tremblante de terreur.

« J'en sais rien ! » répondit Jack, se relevant d'un bond, ses mains rouges de sang. « Reste avec lui ! Appuie sur sa poitrine s'il arrête de respirer ! Je dois aller voir ce réacteur, il va exploser ! »

Il repartit en courant, sa chemise blanche flottant comme un drapeau de reddition dans la fumée noire. Cass resta seule un instant avec l'homme mourant. Cass se redressa lentement, les genoux enfoncés dans un sable blanc d'une finesse de craie, encore brûlant des résidus de l'impact. Son souffle court et erratique lui brûlait la gorge, saturé par cette vapeur de kérosène qui flottait sur la plage comme un linceul invisible. Elle ne regarda pas l'homme qui rendait son dernier souffle à ses pieds. Pour elle, il n'était déjà plus qu'un élément du décor, une carcasse parmi les débris. La Patek Philippe pesait désormais contre sa cuisse droite, un secret de métal froid et de platine niché au fond de sa poche de jean. Elle sentait le battement de son propre pouls, une percussion sauvage sous sa peau, née non pas de la terreur du crash, mais de cette décharge d'adrénaline électrique que procure chaque vol réussi. C'était la drogue de Cassidy Lane, le seul remède à sa propre solitude. Elle commença à s'épousseter d'un geste machinal, ses doigts agiles, ces instruments de précision qui avaient vidé tant de suites au Park Hyatt de Sydney, lissant son chemisier en soie émeraude. Le tissu, hier symbole de son ascension sociale, n'était plus qu'une guenille ruinée, zébrée de suie et de sang séché. C’est à cet instant précis qu’elle sentit un poids sur sa nuque. Ce n’était pas l’urgence désespérée de Jack, dont on entendait les ordres au loin, ni la panique désordonnée des rescapés qui s'agglutinaient près de l'eau. C’était une observation calme, une pesée froide et analytique qui semblait lui transpercer les côtes. Elle tourna la tête. À une dizaine de mètres, debout près d'un amoncellement de valises éclatées qui vomissaient des robes de bal et des dossiers de bureaux sur le sable ensanglanté, se tenait un homme à la carrure de soldat. Sayid Jarrah. Il ne courait pas pour éteindre les incendies. Il ne pleurait pas. Ses yeux sombres, d'une acuité de rapace, étaient fixés sur les mains de Cass, encore couvertes de la poussière du fuselage, puis remontèrent lentement vers ses yeux. Il y eut un silence de plomb entre eux, un gouffre que les hurlements stridents et le rugissement du moteur encore chaud n'arrivaient pas à combler. Sayid ne bougea pas un muscle, mais Cass vit l'instant exact où le doute se changea en certitude dans ses pupilles. Il n'avait pas eu besoin de voir le cadran bleu nuit de la montre. Il avait vu le mouvement trop fluide, le retrait trop prompt, le calme trop calculé pour une jeune femme censée être en état de choc. L'instinct de Cass lui hurla de s'enfuir, mais elle savait que la fuite était la signature des coupables. Elle soutint le regard de l'Irakien pendant une seconde de défi pur, ses yeux bleus-verts se durcissant comme du verre de mer, avant de pivoter avec une indifférence feinte. Elle quitta le tumulte du rivage et s'enfonça dans le labyrinthe de métal, bientôt happée par les volutes sombres vomies par la carcasse de l'avion. Ici, l'air devenait irrespirable, un mélange écœurant de plastique fondu et de mort que la brise marine ne parvenait pas à balayer. Elle contourna un morceau d'aile sectionné, une structure d'aluminium tordue qui rappelait la carcasse d'une baleine préhistorique échouée sur une plage oubliée.

« C’est un sacré tour de passe-passe, Sundance. J'en connais à Las Vegas qui donneraient leur mère pour avoir des doigts aussi légers que les tiens. »

La voix était traînante, saturée d'un accent du Sud qui sonnait comme une insulte au milieu de ce charnier. Cass se figea. Elle n'avait pas entendu cet homme approcher, ou peut-être était-il là depuis le début, tapis dans l'ombre portée des débris comme un prédateur guettant l'opportunité de dépouiller le cadavre après le passage du lion. Elle fit face. Adossé à un conteneur de fret éventré, un homme la regardait avec une insolence charismatique. Ses cheveux longs, d'un brun doré balayés par le vent marin, encadraient un visage aux traits nets, presque parfaits, mais pervertis par un sourire en coin qui creusait des fossettes désobligeantes. James "Sawyer" Ford. Il ne courait pas. Il n'aidait personne. Il était assis sur une valise comme s'il observait une attraction de foire. Il tenait une cigarette éteinte entre ses lèvres et jouait avec un briquet Zippo en argent, le faisant claquer, clic, clac, avec une régularité de métronome qui lui vrillait les nerfs.

« Je ne savais pas que le comité d'accueil était déjà opérationnel, » répliqua Cass, sa voix retrouvant instantanément son tranchant. « Tu fais quoi ? Tu attends que les secours arrivent pour leur facturer le droit d'ancrage ? »

Sawyer esquissa un sourire qui creusa un peu plus ses deux fossettes insolentes, un sourire qui n'avait absolument rien de rassurant. Il se décolla du conteneur, marchant sur les éclats de plexiglas et de métal avec une aisance féline, réduisant la distance jusqu'à ce qu'il envahisse l'espace personnel de Cass.

« Je regarde les vautours à l'œuvre, p’tite dame, » répondit-il en la jaugeant avec une impudeur tranquille. « Et je dois dire que tu es de loin la plus jolie de la colonie. Le Doc joue aux héros de tragédie grecque, l'Arabe là-bas joue aux sentinelles du désert, et toi... tu ramasses les dividendes avant que la banque ne ferme. »

Il désigna la poche de son jean d'un bref mouvement de menton, un éclat d'amusement dans ses yeux clairs.

« Tu devrais faire attention, » continua-t-il en baissant la voix, son souffle chaud frôlant son oreille. « Sayid a le regard de ceux qui aiment bien savoir ce que les gens cachent dans leurs tripes. Et je ne pense pas qu'il apprécie ton sens de la collection privée autant que moi. »

Cass sentit une nouvelle décharge d'adrénaline. Elle ne recula pas. Elle fit un pas de plus au contraire, ses yeux bleus-verts plantés dans les siens, défiant son arrogance de cow-boy de plage.

« Mon nom c'est Cass. Et si tu as vu quelque chose, Sawyer, c'est que tu regardais au mauvais endroit. On voit ce qu'on veut voir dans le chaos. »

« Cass... » murmura-t-il, goûtant le prénom comme un mauvais bourbon. « Trop court. Trop simple. Ça sonne comme un alias qu'on lâche à un flic entre deux portes de cellule. Je vais rester sur Sundance. Ça va mieux avec ton côté "Kid". Tu sais, Butch et le Kid ? Les hors-la-loi qui croient toujours qu'ils peuvent s'échapper par une porte dérobée quand l'armée entoure la baraque. »

Il approcha son visage du sien. L'odeur du kérosène sur lui était étrangement mêlée à celle de tabac froid et d'une force brute, masculine, primaire.

« Écoute bien, Sundance. Sur cette plage, il n'y a plus de lois, plus de shérifs, et plus de banquiers pour pleurer sur leur coffre-fort. Il n'y a que ce que tu es capable de tenir fermement dans tes mains quand le soleil se couche derrière cet océan de malheur. On est les deux seuls ici à ne pas porter de masque de deuil. Alors soit on s'entre-tue pour les restes, soit on s'observe de loin. Qu'est-ce que tu préfères ? »

Cass soutint son regard sans ciller. Elle vit dans ses pupilles claires un reflet d'elle-même. Une solitude hargneuse, une absence totale de pitié et cette faim insatiable qui lui fit l'effet d'un miroir brisé. Elle réalisa qu'il n'avait pas l'intention de la dénoncer. Il marquait simplement son territoire. Il voulait qu'elle sache qu'il l'avait déshabillée du regard, qu'il savait qui elle était sous la soie émeraude.

« Je préfère que tu gardes tes distances, Cowboy, » rétorqua-t-elle avec un sourire de prédatrice. « Je n'ai jamais aimé partager mon terrain de chasse, et je déteste les témoins. »

« On verra combien de temps tu tiens toute seule quand les ombres sortiront de la jungle, Sundance. »

Un dernier déclic de son briquet, et il s'éloigna vers un amoncellement de bagages, la laissant seule parmi les débris fumants et sous le poids du regard de Sayid qui, au loin, ne l'avait toujours pas quittée des yeux.



Le soleil sombra derrière l'horizon dans un éclat de pourpre et d'ocre, transformant l'océan en un miroir de sang en ébullition. Sur la plage, le tumulte des premières heures et la course contre la montre sous adrénaline s'étaient éteints, laissant place à une hébétude léthargique. C’était une sorte de transe collective, un silence pesant où chaque survivant semblait réaliser, dans le creux de son estomac, que le monde qu'ils connaissaient s'était fracassé à 16h16 précise. Cass revint vers le centre névralgique du camp, là où Jack avait improvisé un dispensaire de fortune entre deux rangées de sièges arrachés, leurs armatures en aluminium brillant comme des épines dorsales à nu. Elle marchait d'un pas lourd, ses muscles hurlant de fatigue, mais son esprit restait un radar de haute précision. Elle sentait le poids de la Patek Philippe dans sa poche comme une brûlure constante, une marque au fer rouge. Elle ne pouvait pas la garder là. Si Sayid, avec son calme de juge, décidait de procéder à une fouille sous prétexte de « sécurité du périmètre », elle perdrait son seul capital de départ. Elle déposa une pile de lambeaux de tissus, arrachés à des rideaux de cabine, près du médecin. Jack ne leva même pas les yeux. Sa chemise blanche était désormais une carte géographique de taches de sang séché. Il recousait la jambe d'un homme à vif, ses mains tremblantes d'épuisement mais ses gestes portés par une détermination maniaque, presque effrayante. Il était devenu une machine, un automate de chair incapable de s'arrêter de « réparer » ce qui était brisé.

« Pose ça là, Sundance. Le shérif est trop occupé à jouer aux billes avec les tripes des gens pour s’apercevoir que tu existes. »

La voix venait de l'ombre, jaillissant d'un recoin sombre derrière un morceau de fuselage tordu. Sawyer s'était déplacé avec une discrétion de chat. Il n'était plus sur sa valise, mais adossé à une paroi de métal encore tiède, observant la boucherie de Jack avec une grimace de dégoût mêlée d'une fascination sombre. Sa cigarette enfin allumée, Sawyer laissa échapper des volutes bleutées qui flottaient dans l'air salin. Cass balaya son front d'un geste sec, maculant sa peau d'une traînée de poussière grise. Ses yeux bleus-verts, rendus électriques par la lumière déclinante, défièrent le regard amusé de l'arnaqueur.

« Tu pourrais te rendre utile au lieu de faire l’inventaire des bagages, Sawyer. Même Hurley essaie de trier les bouteilles d'eau sans faire de crise d'angoisse. »

« Utile à qui ? À eux ? »

Sawyer désigna d'un mouvement de menton le groupe de survivants qui s'agglutinaient en silence autour d'un feu de camp naissant, leurs visages éclairés par des flammes vacillantes.

« Ils sont déjà morts, Cass. Ils ne le sentent pas encore, mais ils attendent juste que quelqu'un vienne les border pour le grand sommeil. Moi, je ne parie pas sur les cadavres. Je prépare la suite. »

Il fit un pas vers elle, brisant le cercle de lumière mourante qui les isolait du reste du chaos. Sa beauté insolente, ses fossettes qui juraient avec la cruauté de ses paroles et son allure de « mauvais garçon » de saloon ne parvenaient pas à cacher la lucidité brutale de son propos.

« J'ai vu l'Irakien te tourner autour comme un vautour sur un bout de viande fraîche. Il a le flair, ce type. Un ancien flic, ou un militaire de carrière. Il sait reconnaître une main qui gratte là où il ne faut pas. Si j'étais toi, je trouverais un endroit très sûr pour ta nouvelle collection. Ou je la troquerais contre quelque chose de plus... substantiel. »

« Comme quoi ? Un de tes sourires de Cowboy à deux dollars ? » rétorqua-t-elle, ses yeux étincelants sous les reflets orangés du foyer.

Sawyer s'approcha encore, envahissant son espace vital jusqu'à ce que l'odeur du tabac et de la sueur masculine masque celle du kérosène. Son souffle chaud frôla son oreille alors que le fracas des vagues sur le récif s'intensifiait avec la marée montante.

« Comme de la protection, Sundance. Le Doc ne pourra pas protéger tout le monde quand la nourriture viendra à manquer et que les monstres sortiront de la forêt pour voir qui a survécu. Et Sayid... finira par te poser des questions auxquelles tu n'auras pas envie de répondre. Pas ici. Pas sans avocat. »

Cass sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine, mais elle ne cilla pas. Elle réalisa que Sawyer ne la menaçait pas vraiment. Il jaugeait sa résistance. Il voulait savoir si elle était une petite voleuse à la tire prise de panique ou une joueuse de haut vol capable de tenir une table au milieu d'un ouragan.

« Je n'ai pas besoin de protecteur. J'ai survécu à la jungle de Sydney seule, je survivrai à ce tas de sable sans ton aide. »

Elle pivota pour s'éloigner, mais il lui attrapa le poignet. Sa poigne était ferme, calleuse, une main d'homme habituée au travail de force autant qu'à la manipulation. Ce n'était pas brutal, c'était un contact électrique entre deux parias qui se reconnaissent à l'odeur du mensonge.

« On verra ça quand le feu s'éteindra, Sundance. Regarde-les. »

Il désigna la lisière de la jungle, là où les arbres tropicaux formaient une muraille noire, impénétrable et mouvante. Soudain, un bruit étrange, un craquement mécanique de métal broyé suivi d'un grondement sourd, monta des profondeurs de la forêt, faisant vibrer le sable jusque sous la plante de leurs pieds. Le camp entier se figea. Les pleurs s'arrêtèrent net, comme coupés par une lame. Michael serra Walt contre sa poitrine dans un geste protecteur. Plus loin, Locke se redressa, son regard tourné vers l'obscurité avec une sérénité troublante, un demi-sourire aux lèvres qui fit plus peur à Cass que le bruit lui-même.

« Ce n'est pas un hélicoptère de secours qui fait ce bruit-là, » murmura Sawyer, lâchant enfin son poignet.

Cass sentit le poids de la montre dans sa poche lui paraître soudainement dérisoire, une babiole de l'ancien monde. L'île venait de pousser son premier cri, et c'était un cri de prédateur dominant. Elle regarda Sawyer une dernière fois, voyant son propre reflet dans ses pupilles claires. Une peur primordiale masquée par une arrogance de façade.

« Bienvenue dans le monde réel, Cass, » dit Sawyer en écrasant son mégot dans le sable d'un coup de talon. « Demain, tout ce que tu as volé ne vaudra plus rien si tu n'as pas quelqu'un pour surveiller ton dos pendant que tu dors. Pense-y. »

Il s'enfonça dans l'ombre de la carlingue éventrée, la laissant seule sur le rivage alors que la première nuit de l'Oceanic 815 tombait comme un linceul froid sur la plage. Elle resta là, debout entre le feu de camp des « héros » et l'obscurité de Sawyer, sentant le vent du large se lever, porteur de promesses de cauchemars. Le jeu des miroirs ne faisait que commencer, et sur cette île, les reflets étaient mortels.


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