Le Dragon et le Poison
Tokyo — Université de commerce, 9 h 12 le lendemain.
L'amphithéâtre se remplit peu à peu dans un concert de chaises qui grincent, de fermetures éclair et de conversations à moitié réveillées. Certains étudiants allument leur ordinateur avec la lenteur de ceux qui ont trop peu dormi, d'autres avalent les dernières gorgées d'un café acheté au distributeur, et l'ensemble dégage cette torpeur particulière des cours du matin, où chacun semble attendre que quelqu'un d'autre donne le signal de l'attention.
Au quatrième rang, Nakao Miyuki fait défiler l'écran de son téléphone avec une irritation qu'elle ne cherche même pas à dissimuler.
— C'est ridicule…
Elle tourne légèrement la tête vers le haut de la salle, juste assez pour vérifier ce qu'elle sait déjà. Hikaru Gero est installé trois rangées plus haut, près d'une sortie latérale, vêtu d'une chemise sombre et d'un pantalon ordinaire, un sac en bandoulière posé à ses pieds. Dans cette tenue, il ressemble suffisamment à un étudiant pour se fondre dans la masse, du moins tant qu'on ne remarque pas qu'il n'a sorti ni cahier ni stylo, et que son regard ne s'attarde jamais sur le tableau. Il passe d'une porte à l'autre, glisse sur les fenêtres, effleure les visages avec une régularité de métronome, comme s'il dressait en silence l'inventaire de tout ce qui pourrait mal tourner.
Son téléphone vibre dans sa poche. Le message vient de Mei Kinosaki : « Alors ? Une journée sur les bancs de l'université avec une jolie fille ! Ça ressemble presque à un rendez-vous ! ♡ »
Gero fixe l'écran un long moment en se demandant sincèrement si Mei n'a vraiment rien d'autre à faire de ses journées, puis range l'appareil sans répondre.
Au même instant, la porte principale de l'amphithéâtre s'ouvre sur une jolie jeune femme aux longs cheveux noirs, portant des lunettes fines et une tenue d'une élégance soignée qui tranche avec les sweats et les jeans des autres étudiants. Elle descend les marches d'un pas tranquille, sans chercher du regard une place libre comme le ferait une nouvelle venue, et s'installe juste derrière Miyuki. Gero lui accorde un regard bref, de ceux qu'il réserve à toute personne qui s'approche de sa cliente, et note mentalement qu'il ne l'a jamais vue auparavant. Une nouvelle étudiante, sans doute. Il reprend sa surveillance.
Plus bas, Miyuki fouille son sac avec une agitation croissante avant de laisser échapper un juron étouffé.
— Sérieusement… J'ai oublié mon chargeur.
Elle se retourne vers la rangée de derrière, et son regard tombe sur la nouvelle venue. Pendant une seconde, elle détaille sa tenue impeccable, ses lunettes, sa posture très droite, puis son visage s'éclaire d'une curiosité sincère.
— Ah, salut ! Tu es nouvelle, non ? Tu fais partie du programme d'échange international ?
Le sourire qu'elle lui adresse n'a rien à voir avec celui, nettement plus acéré, qu'elle réserve à son garde du corps.
— Moi, c'est Nakao Miyuki. Et toi ?
Trois rangées plus haut, Gero observe distraitement la scène sans y relever quoi que ce soit d'anormal : une étudiante qui en aborde une autre, rien de plus banal dans un amphithéâtre un matin de semaine.
La jeune femme aux lunettes incline poliment la tête, un sourire calme aux lèvres.
— Oui, je m'appelle Lin Shu. Je suis arrivée il y a cinq jours, d'où mon accent, je viens de Chine. Tu avais besoin de quelque chose ?
— Enchantée, Lin Shu ! Et ne t'inquiète pas pour ton accent, je te comprends parfaitement, répond Miyuki en désignant son ordinateur d'un mouvement de tête. Je cherchais juste un chargeur, le mien est resté chez moi. Mais tu viens à peine d'arriver, je ne vais pas commencer par te réclamer du matériel !
Elle rit doucement, puis jette un coup d'œil vers le fond de la salle avec une moue entendue.
— Au fait, si tu remarques un type bizarre qui passe son temps à regarder dans notre direction, ne t'inquiète pas.
Lin Shu suit son regard sans hâte, le temps de repérer la silhouette assise près de la sortie latérale, puis revient à Miyuki avec une expression où ne perce qu'une curiosité polie.
— Un admirateur ?
— Pire que ça.
Comme pour lui donner raison, Gero tourne précisément la tête vers elles à cet instant. Miyuki lève les yeux au ciel.
— Tiens, quand on parle du loup…
Gero fronce légèrement les sourcils.
— Nakao, je vous entends.
— FORMIDABLE ! Alors arrête de me surveiller comme si j'étais une criminelle !
Plusieurs étudiants se retournent, et Gero laisse échapper un soupir.
— Baissez la voix, s'il vous plaît.
— ARRÊTE DE ME DONNER DES ORDRES !
Un silence embarrassé s'abat sur les premiers rangs. Miyuki, nullement troublée, se retourne vers Lin Shu avec un sourire presque angélique.
— Bref. C'est mon garde du corps, une idée de mon père. Il paraît qu'il est très compétent, mais question discrétion, on repassera.
— Ton père doit beaucoup tenir à toi, observe Lin Shu d'une voix douce.
— Mon père tient surtout à ce que rien ne vienne perturber sa carrière, rétorque Miyuki avec un haussement d'épaules. Et le tien, il est du genre à te coller quelqu'un aux basques, lui aussi ?
Lin Shu se contente de sourire, et son regard glisse vers l'écran encore éteint du vidéoprojecteur, comme si la question s'était perdue quelque part entre les deux rangées. Miyuki, qui n'attendait pas vraiment de réponse, n'insiste pas.
Gero, de son côté, considère la nouvelle étudiante avec un peu plus d'attention. Une étrangère arrivée depuis moins d'une semaine qui s'installe précisément derrière sa cliente : c'est une information à retenir, mais certainement pas une raison suffisante pour la tenir pour suspecte. Il se lève néanmoins et descend tranquillement les quelques marches qui le séparent des deux jeunes femmes.
— Nakao, le cours commence dans cinq minutes.
— Merci, monsieur l'horloge.
Gero ignore la remarque et se tourne poliment vers Lin Shu.
— Excusez-moi. Vous êtes bien étudiante dans cet établissement ?
Lin Shu lève les yeux vers lui, et pendant un bref instant, elle le dévisage avec une attention tranquille, presque studieuse, comme on examine un problème dont on connaît déjà la solution. Mais avant qu'elle ait pu ouvrir la bouche, Miyuki s'indigne à sa place.
— Elle vient littéralement de dire qu'elle est en échange universitaire !
— Je posais simplement la question à mademoiselle.
— Et moi, je t'informe qu'elle y a déjà répondu !
— Depuis lundi, précise Lin Shu avec un sourire aimable, sans rien ajouter de plus.
Gero garde son calme, même si une légère crispation tire le coin de sa bouche.
— ... Je vois. Désolé de vous avoir dérangée.
Le regard de la jeune femme, derrière ses lunettes, demeure parfaitement neutre, et rien dans son attitude ne donne à Gero la moindre raison d'imaginer que cette étudiante souriante puisse représenter une menace.
Miyuki se penche vers sa nouvelle voisine et murmure, assez fort pour être entendue jusqu'au troisième rang :
— Tu vois ? Un vrai bonheur au quotidien.
Lin Shu dissimule un petit rire derrière sa main et adresse à Gero un léger signe de tête, poli et un peu amusé.
— Il a l'air d'avoir à peu près notre âge, remarque-t-elle avant de sortir un chargeur de son sac pour le tendre à Miyuki. Tiens, je peux te le prêter, le mien est déjà chargé.
Miyuki regarde le câble, puis Lin Shu, avec une gratitude sincère.
— Oh, merci ! Tu me sauves la vie ! Enfin, façon de parler, parce qu'apparemment, c'est déjà le travail de monsieur, là.
Elle s'empare du chargeur et le branche à son ordinateur tout en poursuivant sur sa lancée.
— Et oui, il a vingt ans. Tu te rends compte ? Mon père aurait pu engager un professionnel expérimenté, mais non, il m'a trouvé un garçon qui pourrait être dans ma promo !
Gero, qui n'a toujours pas regagné sa place, intervient d'une voix égale :
— L'âge n'a aucun rapport avec les compétences.
— C'est vrai, approuve Lin Shu à mi-voix, si bas que seule Miyuki semble l'entendre.
— Ne prends pas sa défense, toi ! Oh, pardon, monsieur le professionnel, reprend Miyuki à l'intention de Gero.
— Nakao…
— Quoi ?
— Votre ordinateur est branché sur une prise qui ne fonctionne pas.
Miyuki baisse les yeux vers l'écran, où l'icône de la batterie n'a pas bougé d'un pixel. Sans un mot, elle débranche le câble pour le glisser dans la prise voisine, et l'ordinateur émet enfin le petit signal indiquant qu'il charge.
— ... Merci, marmonne-t-elle.
— De rien.
Gero remonte les marches sans rien ajouter, et Miyuki le suit des yeux avec l'agacement de quelqu'un qui vient de perdre une manche sans avoir eu le temps de se défendre.
— Il est insupportable quand il fait ça, souffle-t-elle avant de se retourner vers Lin Shu. Bon, et sinon, tu viens de quelle ville ? Tu connais déjà un peu Tokyo ?
Lin Shu ouvre la bouche pour répondre, mais le professeur fait son entrée à cet instant et pose bruyamment sa sacoche sur le bureau.
— Bonjour à tous ! Avant de commencer, nous accueillons aujourd'hui une nouvelle étudiante dans le cadre de notre programme d'échange avec la Chine.
Il consulte sa liste, ajuste ses lunettes et balaie l'amphithéâtre du regard.
— Mademoiselle Lin Shu ? Vous êtes parmi nous ?
Miyuki se fige, puis se penche vers sa voisine avec un sourire malicieux.
— Ah. Je crois que tu viens de gagner une présentation devant cent personnes.
Plus haut, Gero relève machinalement les yeux de son téléphone en entendant le nom. Il le mémorise, comme il le fait pour chaque personne amenée à côtoyer régulièrement sa cliente, et le range dans un coin de son esprit aux côtés des horaires de cours, des visages des camarades de promotion et du nom des gardiens. L'écran s'allume à nouveau entre ses doigts.
« Alors, Gero ? Tu as réussi à lui parler normalement aujourd'hui ? »
Il tape « Je travaille » et la réponse de Mei arrive presque aussitôt : « C'est justement ça, ton problème. ♡ » Gero éteint l'écran.
— ... Quelle plaie.
En contrebas, le professeur cherche toujours sa nouvelle étudiante.
— Mademoiselle Lin Shu ?
Lin Shu se penche vers Miyuki et lui glisse à mi-voix qu'elle vient de Pékin, sans un mot sur Tokyo, puis lève doucement la main. Le professeur la repère et lui sourit.
— Ah, mademoiselle Lin ! Bienvenue parmi nous. Vous venez de l'université de Pékin, c'est bien cela ? Votre dossier académique est excellent, à ce que je vois, poursuit-il en parcourant sa fiche. J'espère que votre semestre ici sera enrichissant.
— Merci, monsieur le professeur, répond Lin Shu en inclinant poliment la tête.
Quelques étudiants se retournent pour observer la nouvelle venue, mais le professeur coupe court à la curiosité générale d'un geste de la main.
— Inutile de venir au tableau, vous pouvez rester à votre place. Nous aurons l'occasion de mieux faire connaissance pendant les travaux dirigés.
Miyuki se penche en arrière sur sa chaise pour chuchoter :
— Pékin ? Tokyo doit te changer. Enfin, question foule, j'imagine que tu as l'habitude ! Tu es déjà allée à Shibuya ? Ou à Asakusa ?
— Pas encore vraiment, répond Lin Shu après un temps. Je n'ai pas eu beaucoup le temps de me promener.
— Alors je pourrai te montrer quelques endroits sympas, pas les pièges à touristes où on te vend trois mochis au prix d'un rein.
Elle jette un regard furtif vers le haut de l'amphithéâtre.
— Enfin… si mon ombre personnelle accepte de nous laisser respirer.
— Il a l'air de prendre son travail très au sérieux, fait remarquer Lin Shu, les yeux posés sur Gero.
— Beaucoup trop, oui.
Gero entend parfaitement l'échange et choisit de ne pas y répondre. Au fond, il n'est pas mécontent de la voir se faire une amie. Depuis le début de sa mission, Miyuki n'a cessé d'être sur la défensive, et c'est la première fois qu'il la voit sourire sans arrière-pensée à quelqu'un.
Le professeur allume le vidéoprojecteur, et l'écran blanc se couvre de courbes et de tableaux.
— Aujourd'hui, nous allons aborder les stratégies d'implantation des entreprises japonaises sur les marchés étrangers…
Une vingtaine de minutes s'écoulent dans le ronronnement monotone de l'exposé, jusqu'à ce que Gero remarque un détail qui le tire aussitôt de sa vigilance routinière. Un homme d'une trentaine d'années vient d'entrer discrètement par la porte latérale, vêtu d'une veste de maintenance aux couleurs de l'université et muni d'une petite sacoche à outils. Il lève brièvement les yeux vers le plafond, comme pour vérifier quelque chose, puis se dirige sans hésiter vers un boîtier électrique fixé contre le mur.
Gero fronce les sourcils. Il a consulté le planning des interventions techniques la veille, et aucune n'était prévue dans ce bâtiment aujourd'hui. Il se lève sans bruit.
Au même moment, Miyuki se retourne vers Lin Shu en tournant son écran vers elle.
— Dis, tu comprends ce graphique ? Parce que moi, j'ai l'impression que le prof vient d'inventer une nouvelle branche des mathématiques.
Derrière elles, Gero descend les marches en direction du prétendu technicien, une main glissant discrètement vers l'intérieur de sa veste. L'homme vient d'ouvrir le boîtier, et lorsqu'il lève le bras pour atteindre les câbles, sa manche remonte juste assez pour laisser entrevoir un tatouage sur son poignet : un scorpion, la queue dressée.
Gero s'arrête une fraction de seconde. Un spécialiste ?
Lin Shu jette un coup d'œil au graphique et explique à Miyuki, de sa voix posée, qu'il s'agit de l'évolution du cours en bourse. Elle déroule ses explications avec une clarté méthodique, désignant du bout de son stylo les pics et les creux de la courbe, et Miyuki suit avec attention, ses yeux passant de l'écran au tableau jusqu'à ce que la lumière se fasse enfin.
— Aaaah ! D'accord ! Donc cette courbe représente l'évolution de la valeur des actions, pas les bénéfices de l'entreprise !
Elle se redresse, visiblement satisfaite.
— Tu viens de m'expliquer en trente secondes ce que le prof essaie de nous faire comprendre depuis vingt minutes. Tu as fait de la finance avant, à Pékin ?
— Un peu, répond Lin Shu en reposant son stylo.
— Un peu, répète Miyuki en riant. Si c'est ça, ton « un peu », je n'ose pas imaginer ton « beaucoup ». Je sens qu'on va bien s'entendre, toutes les deux.
Lin Shu lui rend son sourire, et son regard dérive un instant vers la porte latérale, où un bruit métallique vient de résonner, avant de revenir se poser sur l'écran comme si de rien n'était.
À l'autre bout de la rangée, près du mur, Gero a rejoint le technicien.
— Excusez-moi.
L'homme relève la tête.
— Oui ?
— Vous intervenez sur quelle installation ?
— Le système de ventilation. On nous a signalé une panne.
Gero jette un regard au boîtier ouvert, aux interrupteurs alignés et aux étiquettes jaunies qui les surmontent.
— C'est curieux. Ce boîtier commande l'éclairage.
Le technicien le dévisage un moment sans répondre, puis un sourire lent s'étire sur ses lèvres.
— Vous êtes du service de maintenance ?
— Non.
— Alors mêlez-vous de vos affaires.
Sa main descend lentement vers sa sacoche, et Gero, qui n'a pas bougé d'un centimètre, le prévient d'une voix calme :
— Je vous le déconseille.
Le sourire de l'homme disparaît. Pendant une seconde, les deux hommes se jaugent en silence, puis l'inconnu referme brusquement le boîtier et se dirige vers la sortie. Gero lui barre le passage sans hâte.
— Votre carte professionnelle, s'il vous plaît.
— Dégage, gamin.
L'homme tente de l'écarter d'un coup d'épaule, mais Gero pivote légèrement pour esquiver la charge, et dans ce mouvement presque imperceptible, ses doigts effleurent le poignet découvert de son adversaire pour y déposer une infime quantité de poison. Trois secondes plus tard, l'inconnu trébuche.
— Qu'est-ce que…
Ses jambes se dérobent sous lui, et Gero le rattrape avant qu'il ne heurte le sol pour l'adosser doucement contre le mur, comme on aiderait un camarade pris d'un malaise.
— Paralysant temporaire, murmure-t-il. Vous pourrez bouger dans quelques minutes.
Il récupère la sacoche et l'ouvre discrètement. Sous une poignée de tournevis, il découvre un petit dispositif électronique relié à une minuterie, et cette découverte achève de dissiper ses derniers doutes : ce n'était pas une intervention de maintenance. Son regard se porte aussitôt vers Miyuki, qui bavarde tranquillement avec Lin Shu, entièrement absorbée par leur conversation et à mille lieues de soupçonner ce qui vient de se jouer à quelques mètres d'elle. Quelqu'un cherche donc bien à l'atteindre, et jusque dans cet amphithéâtre.
Son téléphone vibre.
« Au fait, j'ai vérifié son emploi du temps. Miyuki a une pause déjeuner de deux heures. Profites-en pour lui proposer un restaurant ! »
Gero contemple l'écran, puis le faux technicien affalé contre le mur, puis le dispositif suspect au fond de la sacoche. Il compose rapidement un message :
« Quelqu'un vient d'essayer de trafiquer le système électrique de l'amphi. Envoie quelqu'un récupérer un suspect. »
La réponse de Mei ne se fait pas attendre :
« Compris. Et pour le restaurant ? »
Gero serre les dents.
Pendant ce temps, Miyuki s'est de nouveau tournée vers Lin Shu.
— Au fait, tu manges où ce midi ? Parce que la cafétéria est franchement déprimante. Je connais un petit restaurant chinois pas loin, mais je suppose que tu vas me dire que leur cuisine n'a rien d'authentique !
Elle rit, puis ajoute :
— Ça te dirait qu'on y aille ensemble ?
— Si c'est tenu par des Chinois, ce sera peut-être bon, répond Lin Shu avec un sourire poli. Je veux bien t'accompagner.
— Parfait ! Et oui, c'est une famille chinoise qui le tient. Tu me diras ce que tu en penses, moi je suis surtout une spécialiste de leurs raviolis ! Et toi, c'est quoi ton plat préféré ?
— Tu choisiras pour moi, répond simplement Lin Shu. Je te ferai confiance.
Le professeur annonce une pause déjeuner de deux heures, et Miyuki range son ordinateur dans un concert de chaises repoussées.
— Attends, je vais juste prévenir mon pot de colle.
Elle se retourne vers le haut de la salle.
— Gero !
Aucune réponse.
— GERO !
Elle finit par le repérer près de la sortie latérale, accroupi à côté d'un homme en tenue de maintenance assis contre le mur, le regard vide. Miyuki fronce les sourcils.
— ... Qu'est-ce qu'il fabrique encore ?
Gero relève la tête.
— Nakao, restez à votre place.
— Pardon ?
— S'il vous plaît.
Il y a dans sa voix une gravité qu'elle ne lui connaît pas encore, et Miyuki s'interrompt, la réplique suspendue. C'est alors seulement qu'elle remarque l'immobilité étrange de l'homme près de lui.
— Attends… Il est malade ?
— Il va bien. Une simple indisposition.
— Et pourquoi tu fouilles son sac ?
— Parce que…
Gero s'arrête. Expliquer à une étudiante de dix-neuf ans que quelqu'un vient probablement de préparer une attaque dans son amphithéâtre n'est sans doute pas le meilleur moyen de préserver son calme.
— ... C'est compliqué.
Miyuki croise les bras.
— Avec toi, tout est toujours compliqué !
Derrière elle, Lin Shu observe la scène sans un mot, les mains posées sur son sac, avec cette même expression paisible qu'elle affichait en expliquant le graphique.
— Il fait souvent ça ? demande-t-elle doucement.
— Quoi, s'occuper des gens qui tombent dans les pommes ? C'est la première fois. D'habitude, il se contente de me pourrir la vie.
Quelques minutes plus tard, deux hommes en civil entrent par une porte de service, soulèvent le suspect avec une discrétion de déménageurs habitués et repartent comme ils sont venus, après que Gero leur a confié le dispositif. Personne dans l'amphithéâtre ne semble y prêter attention. Il rejoint enfin Miyuki.
— Nous devons partir.
— Super ! Justement, je vais déjeuner avec Lin Shu.
Gero cligne des yeux.
— Qui ?
— Lin Shu. La nouvelle étudiante chinoise. Celle à qui tu as posé une question particulièrement stupide tout à l'heure.
— Ah.
Il jette un bref regard vers la rangée de derrière.
— Vous venez de la rencontrer.
— Et ?
— Rien. Je vous accompagnerai.
— Évidemment…, soupire Miyuki en fermant les yeux, avant de se tourner vers sa nouvelle amie avec une solennité exagérée. Je te présente officiellement mon garde du corps, Hikaru Gero. Vingt ans, spécialiste des remarques inutiles et des apparitions au mauvais moment.
Gero incline poliment la tête.
— Enchanté. J'espère que ma présence ne vous dérangera pas pendant le déjeuner, ajoute-t-il après une courte hésitation.
— Pas du tout, répond Lin Shu en lui rendant son salut. Je me sentirai même plus en sécurité.
Elle le dit avec un sourire si tranquille que Gero ne parvient pas à décider s'il s'agit d'une politesse ou d'une plaisanterie.
— De toute façon, il viendra même si tu lui dis non, intervient aussitôt Miyuki.
— Nakao…
— Quoi ? C'est vrai !
Gero soupire. Il en viendrait presque à regretter les contrats d'assassinat ordinaires, où personne ne discutait ses décisions. Son téléphone vibre encore :
« J'ai appris pour le suspect. Bien joué ! Et donc, tu déjeunes avec Miyuki ? ♡ »
Il répond d'une seule main qu'une autre étudiante sera présente, et les trois petits points apparaissent aussitôt, suivis d'un « UNE AUTRE FILLE ?! » en lettres capitales.
Gero verrouille l'écran avec le pressentiment d'une migraine imminente.
Université de commerce — 12 h 05
L'amphithéâtre se vide dans un brouhaha de conversations et de pas pressés. Lin Shu range ses affaires avec soin, récupère son chargeur et se tient prête, tandis que Miyuki passe son sac à l'épaule.
— Merci encore pour le chargeur, Lin ! Sans toi, j'aurais passé deux heures à dessiner des petits bonshommes dans mon cahier. Allez, on y va, le restaurant est à dix minutes à pied.
Gero les attend près de la porte.
— J'ai vérifié l'itinéraire. Nous pouvons emprunter l'avenue principale.
Miyuki s'arrête net.
— Pardon ?
— L'avenue principale. Elle est plus fréquentée et…
— Gero.
— Oui ?
— On va manger des raviolis, pas escorter un chef d'État.
— Votre père est diplomate.
— ET ALORS ?!
Quelques étudiants se retournent sur leur passage, et Gero ferme brièvement les yeux.
— ... Rien.
Miyuki attrape la poignée de la porte.
— Viens, Lin. Avant qu'il nous demande d'enfiler des gilets pare-balles.
Dans le couloir, Gero marche à quelques pas derrière les deux jeunes femmes, attentif aux portes entrouvertes et aux silhouettes qui les croisent, lorsque son téléphone vibre une nouvelle fois.
« Au fait, cette autre étudiante… Elle est comment ? »
Il répond qu'elle est chinoise, nouvelle et en échange universitaire, ce à quoi Mei réplique qu'elle parlait de son apparence. Gero relève machinalement les yeux vers Lin Shu, puis tape :
« Cheveux noirs. Lunettes. »
La sentence tombe aussitôt :
« ... Tu es désespérant. »
Il range son téléphone, perplexe, sans comprendre ce qu'elle aurait voulu savoir de plus.
Dehors, l'air frais de l'automne accueille les étudiants qui se dispersent sur le parvis. Miyuki marche à côté de Lin Shu, les mains enfoncées dans les poches de sa veste.
— Alors, tu t'es déjà fait des amis depuis ton arrivée ? Si tu veux, je peux te présenter quelques personnes de ma promo.
Lin Shu laisse passer quelques pas avant de répondre, le regard posé sur les arbres du parvis dont les feuilles commencent à roussir.
— Et toi ? Pourquoi ton père pense-t-il que tu as besoin d'un garde du corps ?
La question tombe avec tant de douceur que Miyuki met une seconde à en saisir le poids. Elle hausse les épaules, un peu trop vite.
— Oh, des lettres stupides, des gens qui n'aiment pas la politique de mon père… Rien de bien sérieux. Il dramatise.
Quelques pas derrière, Gero ne dit rien, mais il remarque que Lin Shu a répondu à une question par une autre, et que c'est la deuxième fois depuis le matin. Il le remarque comme il remarque tout le reste, sans en tirer de conclusion, et classe le détail parmi tous ceux qu'il a accumulés depuis l'aube.
— Enfin bref, reprend Miyuki en retrouvant son entrain, ne t'inquiète pas, mes amis sont beaucoup plus sociables que monsieur Gero.
— Je suis juste derrière vous, fait remarquer celui-ci.
— Je sais !
Au moment où ils franchissent le portail de l'université, un cycliste déboule à vive allure sur le trottoir, et Gero fait instinctivement un pas de côté pour s'interposer entre Miyuki et le vélo, qui les dépasse et poursuit sa route sans le moindre incident. Lin Shu, elle, n'a pas eu le moindre mouvement de recul, comme si elle avait vu venir le cycliste bien avant les autres. Miyuki se tourne vers son garde du corps, exaspérée.
— Tu comptes aussi me protéger des pigeons ?
— Seulement s'ils présentent un comportement suspect.
Elle reste bouche bée. Gero soutient son regard avec une expression d'un sérieux imperturbable, jusqu'à ce qu'un sourire à peine perceptible vienne trahir le coin de ses lèvres. Miyuki pointe aussitôt un doigt accusateur vers lui.
— ... Tu viens de te moquer de moi ?!
— Absolument pas.
— MENTEUR !
À côté d'eux, Lin Shu laisse échapper un rire bref, aussitôt étouffé derrière sa main.
— Vous vous entendez bien, tous les deux, remarque-t-elle.
— PAS DU TOUT ! s'exclament Gero et Miyuki d'une même voix.
Le restaurant n'est plus qu'à quelques rues.