Le Dragon et le Poison
Tokyo — Dojo privé, 12 h 42
La porte du vestiaire des femmes s'ouvre sur Lin Shu, les cheveux encore humides, sa tenue d'entraînement pliée sous le bras. Elle s'arrête sur le seuil en découvrant Miyuki plantée au milieu du couloir, le téléphone serré contre sa poitrine et l'air d'une criminelle prise sur le fait, puis remet tranquillement ses lunettes sur son nez.
— Pourquoi tu cries ?
Miyuki sursaute si fort qu'elle manque de lâcher son téléphone.
— MOI ?! JE NE CRIE PAS !
— MIYUKIIII !
La voix de Mei vient de retentir depuis l'entrée du dojo, et Miyuki ferme les yeux avec la résignation d'une condamnée.
— ... Je suis morte.
— Elle a l'air contente de te voir, observe Lin Shu.
— C'est bien ça le problème.
Mei apparaît au bout du couloir, essoufflée, son téléphone à la main et les joues roses d'avoir couru, et file droit vers Lin Shu avec un sourire éclatant.
— LIN SHU ! Alors ! Cette matinée d'entraînement ?! J'ai appris que tu avais battu Gero !
— Plusieurs fois, précise Lin Shu, sans la moindre trace de modestie.
Miyuki tente de s'éclipser discrètement vers la sortie, mais Mei la cloue sur place en se penchant vers Lin Shu, comme pour lui confier un secret d'État.
— Et surtout… il paraît qu'il veut rencontrer ton père !
Lin Shu hausse un sourcil.
— Mon père ? Il n'aime pas beaucoup qu'on vienne le voir sans avoir rien prouvé avant.
— MEI ! proteste Miyuki. CE N'EST PAS CE QUE J'AI DIT !
— Tu as écrit qu'il voulait aller dans son école en Chine !
— POUR PRENDRE DES COURS !
Mei cligne des yeux, et un silence flotte un instant dans le couloir.
— ... Ah. Eh bien, c'est une excellente première étape !
— PREMIÈRE ÉTAPE DE QUOI ?!
C'est le moment que choisit Gero pour sortir du vestiaire des hommes, les cheveux encore humides et son sac sur l'épaule. Il aperçoit Mei et s'arrête net.
— ... Kinosaki. Qu'est-ce que tu fais ici ?
Mei se tourne vers lui avec un sourire immense.
— Gero ! Félicitations !
— Pour quoi ?
— Tu as enfin trouvé une fille qui te donne envie de faire des efforts !
Lin Shu croise les bras et lui jette un regard en coin, visiblement ravie.
— Je donne envie de faire des efforts ? C'est flatteur.
Gero tourne lentement la tête vers Miyuki, qui s'absorbe aussitôt dans la contemplation du plafond.
— ... Nakao.
— J'AI RIEN FAIT !
Mei joint les mains et revient à Lin Shu, les yeux pétillants.
— Alors, Lin ! Dis-moi… Qu'est-ce que tu as pensé de notre cher Gero pendant votre entraînement ?
— Kinosaki, soupire Gero derrière elle. Nous avons simplement pratiqué des arts martiaux.
— Oui, oui, je sais ! Mais c'est à Lin que je pose la question !
Lin Shu hausse un sourcil et les observe tous les trois l'un après l'autre, prenant tout son temps, comme si elle soupesait la meilleure manière de semer le désordre. Puis un léger sourire se dessine sur ses lèvres.
— Ça va. Il se défend bien. Même s'il a perdu.
Mei la dévisage, puis jette un coup d'œil à Gero.
— Il se défend bien… même s'il a perdu ? Venant de quelqu'un qui l'a battu toute la matinée, c'est presque une déclaration !
Gero hausse les épaules.
— Elle est meilleure que moi au corps-à-corps. Ce n'est pas compliqué à reconnaître.
— Au moins, il le reconnaît, commente Lin Shu. C'est rare, chez un homme. La plupart inventent une excuse.
— Oh, tu es modeste, maintenant ? s'esclaffe Miyuki. Parce que ce matin, tu étais plutôt du genre « voyons comment vous gérez ça » !
Elle se plante au milieu du couloir et imite sa voix grave et sa garde de combat, les mains ouvertes devant elle.
— « Montrez-moi votre sanda. »
Gero ferme les yeux.
— Nakao…
— ET ELLE T'A MONTRÉ SON SANDA !
— Avec plaisir, précise Lin Shu.
Mei pouffe, puis retrouve son sérieux en se tournant vers Gero.
— Mais dis-moi, tu as vraiment envie de retourner t'entraîner avec Lin ?
— Oui. C'est une adversaire intéressante.
— Intéressante…, répète Mei en savourant le mot avec un sourire entendu. Et tu envisages même de rencontrer son père ?
— Pour suivre des cours dans son école.
— Bien sûr !
Gero fronce les sourcils.
— Pourquoi est-ce que vous dites tous « bien sûr » sur ce ton ?
Miyuki détourne la tête pour dissimuler son rire, et Mei, impitoyable, revient à la charge auprès de Lin Shu.
— Au fait, puisque tu connais maintenant un peu mieux Gero… Tu le trouves comment, en dehors du tatami ?
— Kinosaki, ce n'est pas nécessaire, intervient aussitôt Gero.
— Je pose une question !
— Tu en poses beaucoup.
— C'est mon métier !
Miyuki se penche vers Lin Shu et murmure, assez fort pour que tout le monde en profite :
— Attention, elle est en train de te faire passer un entretien matrimonial.
— MIYUKI ! s'exclame Mei.
Gero reste figé une seconde.
— ... Un quoi ?
Lin Shu ne répond pas tout de suite. Elle dévisage Mei longuement, sans sourire cette fois, avec ce calme imperturbable qu'elle avait sur le tatami.
— Je te trouve profondément indiscrète.
Son regard glisse vers Gero, puis revient sur Mei.
— Ce n'est pas très gentil de le mettre aussi mal à l'aise. Regarde, il veut aller se cacher !
Un silence monumental s'abat sur le couloir. Mei cligne des yeux, manifestement prise de court pour la première fois depuis qu'elle a franchi la porte.
— ... Profondément indiscrète ?
Miyuki plaque une main sur sa bouche, mais pas assez vite.
— PFFFF !
Gero, lui, regarde Lin Shu avec une surprise évidente.
— Je ne cherche pas à me cacher.
Miyuki tourne lentement la tête vers lui.
— Gero. Tu as reculé de deux pas depuis qu'elle est arrivée.
— Trois, corrige Lin Shu.
Il baisse les yeux vers ses pieds, qui se trouvent effectivement nettement plus près de la porte du vestiaire qu'au début de la conversation.
— ... C'est une coïncidence.
— AHAHAHAHA !
Mei croise les bras, légèrement vexée.
— Bon, d'accord ! Je reconnais que je peux être un peu insistante…
— Un peu ? répète Gero.
— TOI, NE T'Y METS PAS !
Elle soupire, puis adresse à Lin Shu un sourire plus sincère.
— Tu as raison sur un point. Je ne devrais pas le mettre dans l'embarras devant tout le monde. Mais je veux simplement qu'il trouve quelqu'un avec qui il puisse être heureux !
— Kinosaki…
— Quoi ?! C'est vrai !
Lin Shu l'observe encore un instant, puis son visage se détend, et un petit sourire en coin revient sur ses lèvres.
— Bon, d'accord. Tu es chiante… mais tu es amusante.
Mei reste bouche bée.
— ... Chiante ?!
Miyuki explose de rire et doit s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber.
— AHAHAHAHA ! ELLE L'A DIT ! ELLE A VRAIMENT OSÉ !
Mei porte une main à sa poitrine, faussement offensée.
— Moi qui me donne tant de mal pour le bonheur des autres ! Quelle ingratitude !
Gero ajuste la lanière de son sac.
— Personnellement, je trouve cette description assez précise.
— GERO ?!
— Elle a également dit que tu étais amusante.
— CE N'EST PAS UNE EXCUSE !
— Oh, Lin…, hoquette Miyuki, incapable de reprendre son souffle. Je crois que tu viens de devenir ma personne préférée !
— Je sais, répond Lin Shu, très contente d'elle.
Mei considère Lin Shu quelques secondes de plus, puis finit par éclater de rire à son tour.
— Bon ! Au moins, tu ne mâches pas tes mots. J'aime bien les gens francs.
Elle pointe néanmoins un doigt accusateur vers Gero.
— Et toi, ne prends pas cet air satisfait ! Je te rappelle que sans moi, tu serais encore incapable d'inviter une fille à déjeuner !
— Je n'ai invité personne à déjeuner.
— JUSTEMENT !
Gero ferme les yeux.
— ... Voilà pourquoi je préfère les missions d'assassinat.
— Je comprends, approuve Lin Shu avec le plus grand sérieux. Au moins, dans une mission, on sait qui est la cible.
Miyuki se redresse d'un bond, sans relever.
— PARDON ?! TU PRÉFÈRES TUER DES GENS PLUTÔT QUE DE SUPPORTER MEI ?!
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.
— C'EST EXACTEMENT CE QUE TU AS DIT !
Mei croise les bras avec un sourire triomphant.
— Vous voyez ? Je suis indispensable. Sans moi, il ne communiquerait qu'avec des fioles de poison.
Gero se tourne vers Lin Shu, parfaitement sérieux.
— Vous comprenez maintenant pourquoi je tiens tant à améliorer mes techniques d'évasion.
— AHAHA ! POUR ÉCHAPPER À MEI ?! s'écrie Miyuki.
— Entre autres.
Lin Shu penche la tête, soudain très intéressée.
— Tu es bon en évasion ? C'est quoi, ta technique de furtivité ?
Gero la regarde, légèrement surpris par la question.
— Ma technique de furtivité ? Je n'en ai pas une seule, ça dépend de la situation, répond-il après un instant de réflexion. Mais je préfère généralement passer inaperçu plutôt que disparaître.
Miyuki fronce les sourcils.
— C'est pas la même chose ?
— Non. Quelqu'un qui essaie de se cacher attire parfois davantage l'attention que quelqu'un qui se comporte normalement.
Lin Shu acquiesce lentement, comme une élève qui reconnaît une vérité qu'elle connaît déjà, et Gero poursuit, visiblement bien plus à l'aise sur ce terrain que sur celui des sentiments.
— Le déguisement, l'adaptation à l'environnement, les déplacements silencieux… Et certaines de mes préparations peuvent masquer ma présence ou faciliter une fuite.
— Il est aussi très doué pour disparaître dès qu'une conversation devient romantique, glisse Mei.
— Kinosaki.
— Quoi ? C'est une technique de furtivité comme une autre !
— Ah, donc son pouvoir ultime, c'est la fuite devant les femmes ! s'esclaffe Miyuki.
— Pas devant toutes, remarque Lin Shu. Ce matin, il n'a pas fui une seule fois.
— Parce qu'il était cloué au sol ! rétorque Miyuki.
Gero ignore les trois provocatrices et revient à Lin Shu.
— Mais pourquoi cette question ? Vous vous intéressez aussi aux techniques d'infiltration ?
— Oui, répond-elle avec le plus grand sérieux. Pour pouvoir disparaître quand un cours est chiant.
Gero la fixe pendant trois bonnes secondes.
— ... Pour sécher les cours ?
— AHAHAHA ! ELLE T'A EU ! hurle Miyuki.
Gero baisse légèrement la tête.
— Je viens de vous expliquer des techniques professionnelles d'infiltration…
— POUR ÉCHAPPER À UN COURS DE COMPTABILITÉ ! complète Miyuki, hilare.
Mei porte une main à sa bouche.
— Oh, je l'aime bien, cette petite !
— Vous pourriez simplement demander à sortir, soupire Gero.
— Ce serait beaucoup moins amusant, répond Lin Shu.
— Monsieur Poison, tu n'as vraiment aucun sens de l'aventure ! renchérit Miyuki.
— Il me semble que notre dernière aventure au restaurant s'est terminée par une explosion.
— ... Bon, mauvais exemple.
Gero remet correctement ses lunettes et se tourne de nouveau vers Lin Shu.
— Si vous souhaitez vraiment apprendre à vous déplacer discrètement, je peux vous montrer quelques exercices.
— OH ! Moi aussi, je veux apprendre ! s'écrie aussitôt Miyuki en levant le doigt.
— Pour quelle raison ?
— Pour échapper à mon garde du corps, évidemment !
Gero ferme les yeux.
— ... Je retire ma proposition.
— HÉÉÉ !
— Pas grave, lui glisse Lin Shu à l'oreille. Je t'apprendrai, moi.
Gero rouvre un œil, méfiant, et Lin Shu lui répond par un sourire parfaitement innocent avant de laisser échapper un rire malicieux.
— Mais moi, je retiens l'offre.
Puis son regard dérive vers la porte d'entrée, où la lumière de midi découpe un rectangle blanc sur le parquet.
— On devrait rentrer.
— Je suis d'accord, approuve aussitôt Gero. Nous sommes restés suffisamment longtemps.
Miyuki pousse un soupir théâtral.
— Déjà ?! On pourrait au moins manger quelque chose avant !
— Nous pouvons prendre quelque chose sur le chemin.
— Quelque chose de bon, précise Lin Shu. Après un entraînement, j'ai faim.
Mei lève la main.
— Excellente idée ! Je connais un restaurant qui…
— Non, Kinosaki.
— MAIS JE N'AI MÊME PAS FINI MA PHRASE !
— Je préfère anticiper.
Gero récupère son sac et se dirige vers la sortie, puis ralentit pour attendre les deux étudiantes.
— Au fait, Lin Shu… Ma proposition tient toujours. Pour les techniques de déplacement discret.
— Je viendrai avec un cahier, répond-elle.
Mei ouvre la bouche, et Gero lève aussitôt un doigt dans sa direction sans même la regarder.
— Pas un mot.
Elle referme la bouche, les joues gonflées pour retenir son rire, tandis que Miyuki secoue la tête.
— Vous êtes vraiment impossibles, tous les deux !
Tokyo — Parking du dojo, 12 h 54
Le petit groupe retrouve l'agitation de la rue, puis le parking de gravier où Mei a garé sa voiture. Ils n'ont pas fait dix pas que le téléphone de Gero vibre dans sa poche. Un message, envoyé par un numéro professionnel qu'il ne connaît pas : « Gero Hikaru. Nous devons discuter de la sécurité de Nakao Miyuki. Seul. »
Son expression se ferme imperceptiblement, et il range le téléphone sans répondre.
— Nakao, restez près de moi.
— Hein ? Pourquoi ?
— Simple précaution.
Mei a remarqué le changement aussitôt.
— Gero ?
— Rien pour le moment.
Il balaie discrètement le parking du regard, puis reprend sa marche. Lin Shu, elle, n'a pas bronché. Contre ses côtes, dans la doublure de sa veste, elle sent le poids familier du second téléphone, mais rien sur son visage ne trahit qu'elle y pense.
Gero ralentit, surveillant les véhicules garés le long du mur, et Miyuki finit par perdre patience.
— Bon, qu'est-ce qui se passe encore ? Tu as cette tête depuis tout à l'heure.
— Quelle tête ?
— Celle qui dit qu'on va encore finir dans une explosion !
— Je préférerais éviter.
— Tu as reçu quelque chose ? demande Mei, quelques pas derrière.
— Un message. Quelqu'un prétend avoir des informations sur la sécurité de Nakao.
Miyuki s'arrête net.
— QUOI ?! Encore ?!
— Rien ne prouve que cette personne soit fiable.
Il ressort son téléphone et tape rapidement une réponse, demandant à son correspondant de s'identifier et de préciser la nature de ses informations. Quelques secondes passent, puis la réponse s'affiche : « Les équipes précédentes ont échoué. Vous savez pourquoi. Votre présence complique les choses. »
Gero fronce les sourcils. Cette formulation n'a rien de celle d'un informateur ordinaire.
— Kinosaki. Tu peux vérifier ce numéro ?
— Envoie-le-moi.
Miyuki croise les bras.
— Vous pourriez arrêter de parler comme si je n'étais pas là ?
— Quelqu'un semble au courant des tentatives d'assassinat précédentes, répond Gero en relevant les yeux vers elle. Je préfère prendre ça au sérieux. Nous rentrons directement à votre résidence. Pas de détour.
— Et moi qui voulais manger des ramen…
— Et moi aussi, soupire Lin Shu, sincèrement déçue.
Gero se tourne vers elle.
— Vous pouvez venir avec nous, si vous le souhaitez. Je préférerais éviter que vous repartiez seule tant que nous ignorons qui nous surveille.
Lin Shu le dévisage un instant, un sourire en coin.
— Tu t'inquiètes pour moi, Monsieur Poison ? C'est mignon.
Gero ouvre la bouche, ne trouve rien à répondre, et la referme. Au même instant, dans la poche intérieure de Lin Shu, le second téléphone vibre de nouveau. Elle ne baisse même pas les yeux.
— Mais je dois aller téléphoner à mes parents.
Elle lève vers lui un regard tranquille.
— Je leur demanderai pour le stage.
Elle lui adresse un clin d'œil et s'éloigne vers l'angle du bâtiment, son téléphone personnel déjà à la main. Gero cligne des yeux, puis ajuste ses lunettes un peu plus longtemps que nécessaire.
— Très bien, lance-t-il dans son dos. Rien ne presse.
Miyuki attend que Lin Shu ait disparu derrière le mur pour lui donner un petit coup de coude.
— Alors, Monsieur Poison ? Tu vas vraiment partir en Chine ?
— Si l'occasion se présente.
— Tu comptes apprendre le mandarin ?
— Ce serait préférable.
— AHAHA ! Je veux entendre ton accent !
Mei, toujours penchée sur son téléphone, relève brusquement la tête.
— Attendez… Vous parlez de partir en Chine ?
— Pour un stage d'arts martiaux, précise immédiatement Gero.
— Je n'ai rien dit !
— Tu allais le faire.
Mei sourit innocemment.
— Peut-être.
Une notification s'affiche sur son écran, et son visage retrouve aussitôt son sérieux.
— Gero. Le numéro qui t'a contacté est virtuel. Impossible d'identifier son propriétaire pour le moment. Il connaît manifestement les tentatives précédentes, mais ça pourrait aussi bien être une provocation.
— Formidable, soupire Miyuki. Même le samedi, je ne peux pas avoir la paix.
Gero regarde vers l'angle du bâtiment derrière lequel Lin Shu a disparu.
— Nous attendrons qu'elle ait terminé son appel avant de partir.
Tokyo — Derrière le dojo, 12 h 57
À l'abri du mur, dans l'étroit passage qui longe l'arrière du bâtiment, Lin Shu compose un numéro en Chine sur son téléphone personnel, attend que la tonalité s'enclenche, puis laisse l'appel ouvert et glisse l'appareil dans sa poche, le micro tourné contre le tissu. Ensuite seulement, elle sort le second téléphone.
Sur l'écran, une notification chiffrée l'attend.
INTERMÉDIAIRE 07 — 12 h 57 :
"L'homme du centre commercial a signalé avoir été compromis. Le commanditaire demande un rapport d'avancement. Le délai contractuel reste inchangé. Pourquoi la cible est-elle toujours en vie ?"
Une seconde notification s'affiche avant qu'elle ait pu répondre : "Et pourquoi Gero Hikaru cherche-t-il désormais à entrer en contact avec votre famille ?"
Lin Shu esquisse un sourire qui n'a rien de commun avec ceux qu'elle distribue depuis le matin. Un garçon qui veut traverser la mer pour apprendre à la battre : elle a déjà entendu des déclarations moins flatteuses. Elle tape sans hésiter :
"Il me reste 48 h. Concernant Gero, je le mets en confiance pour qu'il ne voie rien venir. Il n'ira évidemment pas chez moi."
Le message part. Quelques secondes s'écoulent, puis les trois points de saisie apparaissent, et les réponses tombent l'une après l'autre.
"Quarante-huit heures. Exact."
"Vous avez obtenu un accès privilégié à la cible et à son protecteur. Nous attendons des résultats, pas un rapport sur vos relations sociales."
"Concernant Gero Hikaru, évitez de sous-estimer son expérience. Sa famille ne doit pas découvrir l'origine du contrat. "
"Le commanditaire commence à s'impatienter. Si le délai expire, votre exclusivité sera levée. Fin de communication."
Le statut de l'intermédiaire passe hors ligne. Lin Shu relit une dernière fois la phrase sur la famille Gero, le visage parfaitement neutre, puis éteint l'écran.
— Sous-estimer, murmure-t-elle pour elle-même. C'est lui qui m'a sous-estimée toute la matinée.
Tokyo — Parking du dojo, au même moment
Adossée à la voiture, les bras croisés, Miyuki tape du pied sur le gravier.
— Bon, elle en met du temps, à appeler ses parents !
Gero consulte sa montre.
— Cela fait à peine quelques minutes.
— Tu comptes vraiment aller t'entraîner en Chine ?
— Vous m'avez déjà posé cette question.
— Et je te la repose !
Mei observe Gero avec un sourire pensif.
— Tu sais, c'est assez rare de te voir aussi intéressé par quelqu'un.
— Par une discipline martiale, Kinosaki.
— Bien sûr.
Gero soupire. Son téléphone vibre une nouvelle fois, et le message qui s'affiche efface d'un coup toute trace d'agacement sur son visage : « Vous surveillez la mauvaise personne, Gero. »
Il le relit, lentement.
— ... Qu'est-ce que ça signifie ?
Miyuki se redresse.
— Quoi, encore ?
Gero ne répond pas. Il balaie le parking du regard, puis ses yeux s'arrêtent sur l'angle du bâtiment derrière lequel Lin Shu a disparu. Et pour la première fois, une question lui traverse l'esprit : et si ces messages n'avaient d'autre but que de détourner son attention de Miyuki ?
Il range son téléphone.
— Kinosaki, reste avec Nakao. Je vais vérifier les alentours.
— Gero ?
— Je ne serai pas loin.
Il s'avance vers l'angle du bâtiment.
De l'autre côté du mur, Lin Shu a déjà glissé le second téléphone au fond de la doublure de sa veste. Elle reprend l'autre en main, celui dont l'appel vers la Chine tourne toujours, et s'engage dans le passage d'un pas tranquille, l'appareil contre l'oreille. Au détour du mur, elle manque de percuter Gero.
— Oh !
Elle abaisse le téléphone et l'agite légèrement devant elle, l'écran encore allumé sur l'appel en cours, comme si elle venait tout juste de raccrocher. Si jamais il lui prenait l'envie de regarder son historique, il n'y trouverait qu'une longue conversation avec Pékin.
— Je viens de raccrocher. Tu as l'air préoccupé, Gero.
Gero s'arrête à quelques pas d'elle.
— Ah, vous avez terminé. Parfait.
Son regard effleure le téléphone qu'elle tient sans chercher à en déchiffrer l'écran.
— Préoccupé ? Un peu, oui, reconnaît-il en ajustant ses lunettes. J'ai reçu plusieurs messages anonymes au sujet de la sécurité de Nakao. Quelqu'un semble chercher à me provoquer. Rien qui doive vous inquiéter pour le moment, ajoute-t-il après avoir jeté un coup d'œil aux alentours. Et votre appel ? Vos parents vont bien ?
— Ils vont toujours bien, répond Lin Shu. Ils s'inquiètent surtout de savoir si je mange assez. Mon père, lui, voulait savoir si j'avais trouvé quelqu'un de digne de m'affronter.
— Et ?
— Je lui ai dit que tu faisais des progrès.
Gero ne sait visiblement pas s'il doit le prendre comme un compliment. Au loin, la voix de Miyuki retentit à travers tout le parking.
— GEEEROOO ! TU L'AS RETROUVÉE OU TU T'ES PERDU ?!
Gero ferme brièvement les yeux.
— ... Je crois qu'elle ne supporte pas de rester cinq minutes sans crier.
Puis il reprend, d'un ton plus sérieux :
— D'ailleurs, Lin Shu, une question. Hier, au centre commercial, cet homme que vous avez fait partir… Vous êtes certaine qu'il s'agissait d'un journaliste ? Il ne vous a montré aucune carte professionnelle, si ?
Sa voix reste courtoise, sans la moindre trace d'accusation, mais toute son attention est désormais tournée vers sa réponse. Lin Shu soutient son regard sans ciller.
— Non, il ne m'a rien montré. Il a bafouillé qu'il tenait un blog, et il est parti. Je n'ai pas cherché plus loin. Ce n'est pas mon métier.
Gero acquiesce lentement.
— C'est vrai. Et vous n'aviez aucune raison de lui demander ses papiers. Un blogueur amateur pourrait expliquer son comportement, poursuit-il après un instant de réflexion, mais ça ne suffit pas à écarter l'hypothèse d'une surveillance.
Il glisse les mains dans ses poches.
— En tout cas, merci de l'avoir éloigné. Même si je vous déconseille de recommencer seule.
— Je note, répond Lin Shu, d'un ton qui ne promet absolument rien. Tu me fais toujours la morale après m'avoir remerciée. C'est une habitude de famille ?
— C'est une habitude professionnelle.
— VOUS COMPTEZ VOUS MARIER DERRIÈRE LE BÂTIMENT OU QUOI ?!
Gero se retourne d'un bloc.
— NAKAO !
Miyuki surgit à l'angle du mur, Mei sur ses talons.
— QUOI ?! Ça fait dix minutes qu'on vous attend !
— Cinq, corrige Gero.
— ON S'EN FICHE !
— Pas aujourd'hui, répond calmement Lin Shu à la question de Miyuki. Il ne m'a pas encore battue.
Gero se fige. Mei, elle, doit se mordre l'intérieur des joues pour ne pas exploser, mais, pour une fois, elle garde ses commentaires pour elle, se contentant d'observer les deux jeunes gens avec un sourire beaucoup trop satisfait. Miyuki, qui n'a pas saisi la portée de la réplique, s'approche de Lin Shu.
— Alors, tes parents vont bien ? Ils ne t'ont pas fait subir un interrogatoire pour savoir si tu mangeais correctement ?
— Exactement celui-là, répond Lin Shu avec un sourire.
Gero consulte une dernière fois son téléphone, puis le range.
— Nous devrions partir. Je préfère ne pas rester inutilement sur ce parking.
— Toujours ces messages ? demande Mei.
— Oui. Et je n'aime pas leur formulation.
— Bon sang…, soupire Miyuki. On pourrait avoir UNE journée normale ?
Gero se tourne vers Lin Shu.
— Vous rentrez directement chez vous, ou vous souhaitez que nous vous déposions quelque part ?
— Je vais prendre le métro, répond-elle avec un sourire. Ne vous en faites pas pour moi. Ceux qui m'embêtent dans le métro le regrettent en général avant la station suivante.
Gero acquiesce sans insister.
— Très bien. Faites attention à vous.
— Quelle chance ! s'exclame Miyuki. Toi, au moins, tu peux prendre le métro sans avoir un garde du corps collé aux baskets !
— Nakao, je suis juste à côté.
— JE SAIS, C'EST LE PROBLÈME !
Mei étouffe un rire.
— Bon, Lin, merci pour cette matinée ! Et bravo pour tes victoires !
— Merci pour l'entraînement, ajoute Gero en inclinant légèrement la tête. C'était instructif. Et si votre famille accepte ma candidature pour le stage, prévenez-moi. J'aimerais connaître les conditions d'admission.
Miyuki ouvre la bouche avec un sourire beaucoup trop malicieux, mais un seul regard de Gero suffit à lui faire ravaler son commentaire.
— Bon, bon ! Je ne dis rien !
— Je te préviendrai, répond Lin Shu. Mon père adore les candidats motivés. Il les fait souffrir plus longtemps.
Elle leur adresse un dernier signe de la main et s'éloigne vers la station de métro, sa silhouette fine se fondant rapidement dans la foule du samedi. Mei entraîne doucement Miyuki vers la voiture.
— Allez, princesse, on rentre.
— NE M'APPELLE PAS PRINCESSE !
Gero s'apprête à les suivre lorsque son téléphone vibre de nouveau. Le numéro inconnu, encore : « Vous devriez vous méfier des gens qui sourient trop facilement. »
Il fronce les sourcils, et cette fois, il ne répond pas. Il relève les yeux vers la sortie du parking, là où Lin Shu a disparu quelques secondes plus tôt, puis rejoint les deux femmes.
— Kinosaki, il va falloir identifier l'expéditeur de ces messages.
— Tu penses qu'il sait quelque chose ?
— Je pense surtout qu'il veut influencer mes décisions.
Il ouvre la portière à Miyuki.
— Et je n'aime pas qu'on essaie de me dicter qui je dois surveiller.