TEMPÊTE DANS UN BOCAL
(Perfect Bloodstorm)
Subterranea. Zones inhabitées.
Sur les dalles d'acier qui pavent d'interminables couloirs sculptés dans la roche volcanique, des diodes bleutées incrustées à intervalles réguliers diffusent leur lueur timide au ras du sol. Elles se reflètent en des dizaines de petites lunes bleues sur le rouge Lucifer des cuissardes de vinyle dont les talons poignards cliquètent avec régularité sur le métal. Le rythme de la démarche chaloupée dérange des chainettes de cheville argent, agrémentées de chapelets de crânes humanoïdes minuscules, bien trop détaillés pour être des imitations. Les ornements qui jadis hébergèrent l'intelligence glissent sur le verni rouge à chaque fois que Dreamqueen pose un talon devant l'autre, et tressautent sous les pas pesants de la Brute, aux côtés duquel la succube sinue depuis un moment dans le silence obscur :
— Je savais que tu serais une bonne acquisition, Dream...
De longues mèches ondulées d'un vert tirant sur le noir glissent contre ses cornes crénelées d'ibex, et frottent verticalement ses fesses moulées de plastique rouge quand la démone lève le menton pour considérer le colosse :
— Dreamqueen, Richards…! Entre manipulateurs de genres, nous avons nos affinités, mais je suis quand même maîtresse de ma propre réalité.
— Ta "réalité" n'est qu'un repli du continuum espace-temps, comme toutes les soi-disant "dimensions de poche"… Et tu es trop intelligente pour t'offusquer d'un sobriquet, Dream... Tu aurais dû accepter le poste de Leader de Terrain que je t'ai proposé. Tu en as l'étoffe... Et en tant que succube, tes affinités avec les arts mystiques te placent au rang de prétendante au titre de Sorcier Suprême...
— J'ai toujours répugné à utiliser la magie.
— Pourtant, il le faudra...
— En dernier recours. J'ai d'autres cordes à mon arc...
— …que tu dois user jusqu'à les rompre à cet instant, pour que je ressente autant de bienveillance à ton égard… En tant que régente, te placer sous les ordres d'un autre leader ne te posera pas de problème…? Quels sont tes buts véritables ?
— Tu es tout en questions ce soir… Je sais que je te suis indispensable. Sache juste que tes plans servent ma cause, et que ma cause n'interférera pas avec tes objectifs. Et puis… J'ai hâte de découvrir si tu parviendras à tes fins.
La Brute ouvre son énorme main prune pour inviter la succube à entrer, alors qu'ils débouchent dans une cavité cyclopéenne taillée à même la pierre :
— C'est ta capacité à sonder les univers alternatifs qui te rend si précieuse à mes projets. Grace à toi et à la technologie rudimentaire qui nous surplombe, je peux établir des passerelles entre certaines réalités, et me doter de pièces clés qui m'auraient autrement fait défaut…
Ils s'acheminent dans l'obscurité sur un passage étroit, constitué de grilles suspendues au-dessus du vide, qui filent vers le centre du volume aux parois de granit baignées d'ombre. Au milieu du silo titanesque, à l'extrémité de la coursive, un disque métallique d'une vingtaine de mètres de diamètre apparait suspendu comme un ilot rigide. On dirait qu'il flotte dans le vide, coincé entre un fond hypothétique noyé dans les ténèbres, à des centaines de mètres sous leurs pieds, et un plafond indiscernable perdu loin au-dessus d'eux, à en juger par l'étendue vertigineuse du bras mécanique colossal qu'on distingue soutenir le plateau, et qu'on imagine se prolonger indéfiniment vers les hauteurs du gouffre...
Des câbles qui pourraient desservir une ville cascadent dans un noir d'encre vers le disque qui fait face au duo comme les tentacules boursouflés d'un poulpe antédiluvien, et alimentent en son centre ce qui ressemble à un anneau de verre de la taille d'une petite maison. La lumière crue qu'irradie cet anneau éclabousse d'une clarté aveuglante l'interface entre le bras et le plateau.
En approchant, la succube réalise que l'anneau est en fait une cage translucide aux parois épaisses comme la main, à l'intérieure de laquelle est enfermée une silhouette féminine qui baigne dans la lumière qui pulse lentement. Elle est totalement nue. Les boucles d'un blanc laiteux de son opulente chevelure ondulent sur les courbes harmonieuses de sa peau caramel. Seul l'intérieur de la cellule est éclairé, et des reflets irisés jouent sur les mèches épaisses qui effleurent ses fesses galbées au plus petit mouvement. La perfection des formes trahit la vigueur de la captive. Elle tourne le dos aux deux arrivants qu'elle n'a visiblement pas remarqués.
— Je te présente la charmante Miss Munroe, ou plus exactement son clone. Grâce à tes indications, nous avons pu l'exfiltrer de la réalité 161, standards d'Otherworld.
— Tu as connaissance d'Otherworld…? Tu ne mentionnes pas ça par hasard après m'avoir questionnée sur mes objectifs, Richards...
— …J'ai connaissance d'énormément de choses.
— …Et tu justifies comment sa nudité ? Un caprice pervers de plus ?
— …Elle n'est pas seulement dénudée. Il doit aussi lui manquer cinq ou six grammes de matière. Le prix à payer pour la faire venir ici sans que l'opération n'atteigne des coûts astronomiques… et sans déclencher une incursion dans la manœuvre.
Comme je te le disais je manque encore de moyens. Ce dispositif est très rudimentaire, et j'ai d'autres potentiels à convoquer.
La captive se tourne vivement en direction des voix, et toise le colosse indigo sans gêne apparente vis-à-vis de sa nudité :
— …Tu sais qui je suis ? Fais-moi sortir ! Ta fin sera plus douce...
La Brute incline la tête en direction de Dreamqueen avec un rictus carnassier :
— Ne t'avais-je pas dit qu'elle serait charmante ?
Il reprend à destination de la captive à travers l'épaisse couche de verre :
— Qui tu es…? Le clone despotique de l'Ororo Munroe d'une réalité alternative dont je t'ai moi-même extirpée. Et une sculpteuse de planètes. En tant que clone de mutante, tu possèdes toutes les facultés de l'originale, c’est-à-dire le pouvoir de manipuler les phénomènes atmosphériques, océaniques et telluriques à l'échelle planétaire… même si peu d'entre vous semblent avoir réalisé leur potentiel. Tes créateurs t'ont aussi dotée de la capacité d'inhiber les pouvoirs mutants, et mes analyses m'ont montré que tu devrais être à même de les stimuler... Je suis Reed Richards, ton nouveau maitre.
— Je vais surtout t'anéantir…!
La pulpe du poing de la jeune femme pâlit sous la pression qu'elle exerce à l'intérieur du verre. Le colosse indigo ne semble pas impressionné :
— Tu en aurais eu la capacité il y a peu… si tu avais pu t'extraire de ce dispositif.
La Brute toque deux fois de l'index sur la paroi de verre :
— Le gène X est désactivé à l'intérieur de ton bocal… Tu resteras une simple humaine tant que tu y demeureras. Je pourrais te soumettre à grands renforts de phéromones, mais j'ai d'autres projets, qui te rendront plus polyvalente encore...
Le géant se détourne vers une zone totalement vide du plateau où il fait noir comme dans un four, à plusieurs mètres de l'endroit où il se tient, comme s'il cherchait quelque chose du regard :
— Laisse-moi te présenter Miss Cromwell… Elle et toi allez devenir… fusionnelles… d'ici quelques instants…
En écho à cette phrase, un quatrième protagoniste émerge de nulle part à proximité de la cellule. Une femme ectomorphe, au port altier, sort de l'obscurité comme s'il s'agissait d'un simple rideau dans les plis duquel elle aurait pu s'enrouler pour échapper à la vue.
Son teint est livide et ses joues creusées. Elle est entièrement vêtue de cuir ocre très ajusté, laissant transparaître une anorexie inquiétante. Un corset bien trop serré effile sa taille au point qu'on croirait en faire le tour d'une seule main. Ses lèvres pincées s'étirent du rose au carmin, et contrastent étrangement avec sa pâleur de cadavre. Ses yeux sont habités d'un éclat lunaire intense, deux points infimes qui luisent étonnamment, comme s'ils étaient luminifères et non de simples reflets.
Dreamqueen marque un temps d'arrêt devant l'apparition :
— Une hémophage. Puissante. J'ai failli ne pas la remarquer…
— Tu peux procéder, Baronnesse !
La nouvelle venue acquiesce à l'injonction de la Brute. Sa démarche est éthérée. On la croirait flotter quand elle s'approche de la lourde porte rivetée du sas taillé dans la paroi de verre incurvé. Elle passe la première porte qui se referme derrière elle, puis pénètre à l'intérieur de la cellule où l'attend sa proie, nue et sans défense.
Sans perdre sa détermination, la jeune prisonnière imprime un pas en arrière, quand l'être contre-nature referme la seconde porte sans lâcher la captive du regard. Les deux femmes se font maintenant face, de part et d'autre de la pièce de verre. Lily Cromwell penche doucement la tête :
— Ne lutte pas… Je rendrai ça le moins douloureux possible.
— Vous me le paierez… TOUS !!
Le bras de la baronne se lève à peine en direction de sa proie qu'elle est déjà sur elle. Les deux poignets caramel maintenus derrière le dos avec la force d'un étau par une main livide aux ongles transparents. La poitrine nue de la captive est pressée jusqu'à l'étouffement contre le cuir luisant du corset de son bourreau. Les deux femmes demeurent plaquées l'une contre l'autre par la force irrépressible d'un être qui déchirerait sans effort des poutrelles métalliques... La pâle beauté dépasse la jeune africaine d'une vingtaine de centimètres, mais la captive soutient le regard de la créature diaphane, le menton haut.
Un flot de haine et de dégout inquantifiables se déverse à destination de la prédatrice émaciée, dont les traits demeurent impassibles et doux, comme sa voix :
— Ta volonté est remarquable. Laisse tes yeux dans les miens...
— …Vous allez vampiriser cette fille ? ENCORE ?? Tu as une idée du nombre de réalités où j'ai vu ça se produire, Richards ?
— Il faut croire que certaines choses sont censées arriver… C'est une autre Munroe que je convoitais, mais je n'ai pas pu connecter nos univers. Je voulais Bloodstorm. J'ai fait venir Perfect Storm… Je créerai ma Perfect Bloodstorm.
— ...Tu vas surtout récolter une Shitstorm. On ne peut pas se fier aux hémos !
— Aucun de mes "collaborateurs" ne brille particulièrement par sa fiabilité, Dream... Profite plutôt du moment...
A l'intérieur de la cellule, la baronne applique sa main libre sur le visage de sa victime immobilisée pour lui incliner la tête et exposer sa carotide. Les lèvres carmin dévoilent des crochets de serpent aiguisés d'une blancheur surnaturelle, qui tranche avec la peau halée quand elle enfouit le visage dans le cou de sa proie.
Les crocs compriment l'épiderme délicat avant de le déchirer et de pénétrer profondément les chairs à la recherche de l'artère pressurisée. Un flot rouge vif explose, puis ruisselle sur les clavicules dorées, glisse entre les mamelons gonflés qui tressautent au rythme de spasmes erratiques, et file sur les cuisses ocres pour finir sa course sur le sol glacé, s'étalant en une flaque inquiétante.
Les aréoles brunes se tendent. Les tétines sombres durcissent comme des billes de verre sous l'effet du frottement contre le cuir gelé de l'armure de la beauté filiforme, au rythme d'inspirations aussi vaines que saccadées, qui faiblissent à mesure que la pression artérielle s'évade et que le liquide de vie fuit d'un corps à l'autre... La peau halée pâlit et le teint blafard rosit. Les bras de la captive, libérés de leur contrainte, pendent comme ceux d'une poupée désarticulée...
Une éternité s'écoule avant que la vampire repue ne rejette la tête en arrière, dévoilant une bouche de clown grotesque en mettant un terme à l'étreinte mortelle. Elle maintient le corps exsangue à bout de bras par le visage, comme s'il s'agissait d'une étoffe, et gémit de satisfaction.
Elle approche enfin sa main libre de ses lèvres tachées, casse le poignet en arrière pour exposer ses propres veines, et y plonge ses crocs saillants pour les trancher d'un geste précis. L'hémophage pompe goulûment son sang impur à même l'artère jusqu'à ce que sa bouche en soit remplie et ses joues gonflées. Elle considère enfin sa victime, le visage comprimé, qui pend de façon obscène au bout de son autre bras, et lui entrouvre la bouche d'une pression du pouce et de l'index de part et d'autre de joues inertes.
La beauté livide se penche et approche son visage maculé de celui de sa proie, puis laisse s'écouler en un filet noir, épais comme du purin, le sang contenu à l'intérieur de sa bouche dans la gorge béante de la mutante...
A mesure que sa bouche se vide, les lèvres de la baronne se rapprochent de celles de sa victime, et la trophallaxie odieuse se mue en un baiser profond qui vient parachever la transaction interdite… La langue glacée s'enroule autour de la langue morte, et la contraint à un long mouvement de rotation mouillé, dans un bruit de succion et de déglutissements feutrés…
----
Plusieurs secondes se passent avant que le corps sans vie ne se mette à toussoter, puis cherche à recracher le liquide souillé, comme une noyée revient à la vie. Ses bras se relèvent, ses mains tentent d'agripper frénétiquement le poignet qui la maintient. Des spasmes violents secouent son corps alors qu'elle lutte sans succès pour échapper à l'étau qui lui comprime le visage, tentant de reprendre appui sur des pieds paniqués qui dérapent dans le sang.
— Chhh… ça va passer.
La jeune femme cesse progressivement de se débattre et retrouve un semblant d'équilibre sur des jambes molles, alors que la vampire relâche sa prise :
— Tu m'as fait… quoi…?
— Tu es morte et ressuscitée. Tu m'appartiens dorénavant.
— Tu veux dire… si vite ?
— …Et tu me rendras fière jusqu'à ton dernier souffle.
— "…" "…!!!"
— Ne cherche pas à être désagréable. Tu ne peux plus. Ta généalogie te l'interdit.
— On verra bien… combien de temps ça dure… Je suppose… que j'hérite de tes points faibles. A quoi bon me transformer si c'est pour me fragiliser…?
— Te fragiliser ? Tu as bu mon sang. Il est spécial. Tu seras comme moi… une diurnambule. L'athmokinésie vampire ajoutée à tes capacités innées, ton contrôle sur les éléments confinera au divin. Je suis loin d'être certaine que la foudre préférera continuer d'obéir à Thor…
— Et… vos faiblesses ataviques ?
— Les crucifix, tout ça…? Ça a toujours été nébuleux, et je n'ai pas tout essayé… Mais je suppose que vampire ou pas, tu ne serais guère pimpante si on t'enfonçait un pieu dans le cœur, ou si on te tranchait la tête… Maintenant, tu pourras te muer en brume pour éviter ces désagréments, et tes sens te permettront d'anticiper les projets de ton adversaire avant même que l'influx électrique n'ai le temps de se propager de ses centres de décision jusqu'à l'extrémité de ses doigts...
Et je n'aborde même pas la bagatelle de l'immortalité… Tu apprendras, tu verras.
La jeune femme demeure pensive, une main derrière la nuque, trois doigts sur la plaie de son cou, perdue dans la contemplation du sol barbouillé, pendant que l'hémophage reprend :
— …Force, réflexes, insensibilité aux dégâts physiques, talents de persuasion… la liste est trop longue. Tout cela en échange de ta seule soumission...
La Baronne incline la tête pour désigner la Brute dans son dos :
— Et tout ce que je te demanderai en l'occurrence, c'est de le servir, lui, avec autant de ferveur que je le sers, moi… Ensemble, nous réaliserons de grandes choses. Et tu auras ta place dans l'ordre nouveau qui va naître.
La Brute jauge la jeune captive qui soutient son regard depuis un moment à travers la prison de verre :
— …Pourquoi tu me fixes comme ça, porc violet…?
— Je souhaite que tu t'occupes personnellement de l'équipe actuellement en poste à l'Ambassade Mutante, située sur le site de l'ancienne académie de Charles Xavier. Je placerai une escouade sous tes ordres. A l'exception de certaines cibles à n'endommager sous aucun prétexte, je ne veux pas de prisonniers. Tout autre résidant, je dis bien TOUT résidant devra être anéanti. En fonction de tes résultats, je te réserverai le sort du fils d'Odin lui-même. Estimes-tu que ce soit dans tes cordes ?
La captive désigne la Baronne du regard :
— Je ne resterai pas longtemps sous son contrôle… Je trouverai un moyen…
— Je n'en doute pas une seconde. Mais maintenant que j'ai ton attention, je souhaiterais te faire visiter nos installations et te parler un peu d'avenir... De quoi te faire oublier ta rancœur pour les mauvais traitements que nous venons de t'infliger.
La Brute maintient la lourde porte du sas, et indique la sortie aux deux femmes.
— …Faudra être diablement convainquant…
— Oh, je le serai...