Chapitre 3 : Les Mots dans la Pénombre
Dans les entrailles de la montagne, le temps avait perdu toute mesure et toute réalité.
Il n'y avait ni lever de soleil ni étoiles pour rythmer nos existences. Seuls le grésillement blafard des tubes néons au plafond, l'odeur piquante de l'éther, du désinfectant et le froid poisseux qui s'infiltrait à travers le béton jusqu'au plus profond de nos os nous rappelaient que nous étions encore en vie. Dans cette première phase, HYDRA ne cherchait pas encore à briser totalement nos esprits : ils nous observaient comme des bêtes en cage derrière les barreaux renforcés, mesurant notre résistance physique et biologique avant d'enclencher leurs protocoles d'altération.
Les premiers jours, communiquer tenait du miracle — ou de la haute voltige. La surveillance était constante, étouffante. Un garde en uniforme noir armé d'un pistolet-mitrailleur faisait la ronde dans le couloir toutes les huit à dix minutes. La moindre conversation surprise, le moindre murmure jugé suspect était immédiatement sanctionné par un coup de crosse à travers les barreaux ou par la privation de nos rares rations d'eau rance.
À cette terreur quotidienne s'ajoutait un mur invisible : la langue.
Mon anglais, appris modestement sur les bancs de l'école et écorché par mon fort accent alsacien, se heurtait de plein fouet à son parler américain : rapide, rocailleux, teinté de l'argot des rues de Brooklyn. Lorsque la fièvre des premières nuits est enfin retombée, James me regardait avec une méfiance instinctive de soldat traqué. Le corps constamment tendu comme un ressort prêt à se détendre, il ne comprenait que la moitié des phrases que je lui chuchotais dans l'ombre. Il se méfiait de tout, de ce bunker, de cette amputation atroce... et peut-être même de moi.
Pour survivre à cet isolement et déjouer la vigilance des sentinelles, il a fallu réinventer une façon de nous parler. Nous avons appris à communiquer sans jamais ouvrir la bouche.
Un glissement de regard appuyé vers la gauche pour signaler l'approche des bottes d'un garde dans le couloir. Une pression ferme et prolongée de mes doigts sur son avant-bras valide pour lui dire : « Tiens bon, je suis là ». Deux coups légers, presque inaudibles, frappés du bout des ongles sur le sol en béton pour demander : « Ça va ? ».
Deux coups auxquels il répondait, après une courte pause, par un unique tapotement lent du pouce : « Oui » ou « Je tiens ».
Puis, au fil des nuits sans fin, la parole a fini par fendre la pénombre.
C'est moi qui lui ai appris ses premiers mots de français et d'alsacien, en lui faisant répéter doucement dans le noir. Il butait sur les sonorités, esquissant parfois un fantôme de sourire qui illuminait un quart de seconde son visage fatigué. En retour, il écoutait mes hésitations en anglais avec une patience infinie, corrigeant mes fautes d'une voix basse, rauque mais d'une douceur inattendue. Au milieu de ce bunker glacial, échanger le nom de l'autre, évoquer ce qu'il restait de nos vies d'avant — un coin de ruelle animée à Brooklyn avec le bruit du métro aérien, le parfum du pain chaud, et les ruelles pavées de Thann bordées de vignes —, était notre seule manière de raccrocher notre âme à l'humanité.
Mais la réalité finissait toujours par rattraper la cellule.
Un soir, après une journée particulièrement éprouvante où les assistants de Zola m'avaient prélevé plusieurs fioles de sang jusqu'à me laisser étourdie, j'ai retrouvé James prostré sur sa paillasse.
Le pansement de son épaule avait été changé par les médecins. La vue de la cicatrice béante et du vide effrayant là où se trouvait autrefois son bras gauche semblait l'avoir terrassé bien plus sûrement que n'importe quelle arme. Il fixait le mur de béton, le regard vide, noyé dans une noirceur abyssale.
Je me suis glissée silencieusement à ses côtés. Je lui ai tendu le quart d'eau que j'avais économisé. Il n'a pas bougé.
— James... drink a little, chuchotai-je doucement.
Il a lentement tourné la tête vers moi. Pour la première fois depuis son arrivée, il n'y avait plus de colère ou de défi dans ses yeux bleus. Seulement une détresse infinie, le désespoir d'un homme qui se sentait irrémédiablement détruit.
— Look at me, Sophie... articula-t-il d'une voix brisée qui me fendait le cœur. I'm half a man now.
Je n'avais pas besoin de maîtriser tout son vocabulaire pour saisir la noirceur qui le rongeait. Il ne se voyait plus que comme un soldat brisé, une moitié d'homme. Un vulgaire morceau de viande pour leurs expériences. Il a détourné le visage, la mâchoire contractée. Des larmes de rage brillaient au coin de ses yeux.
— No, dis-je fermement en posant mes deux mains sur son visage, l'obligeant doucement à me regarder. Non, James. Look at me. Tu n'es pas un morceau de viande. Tu es un combattant.
Ses yeux bleus ont accroché les miens. Sa seule main valide s'est levée et est venue se poser sur mes poignets, me serrant avec une intensité désespérée, comme un homme qui se noie et qui agrippe la seule corde à sa portée.
— You don't get it... murmura-t-il, la voix tremblante d'une émotion contenue depuis trop longtemps. When I fell from that train... I thought I was dead.
Il cherchait ses mots en me fixant avec une sincérité brute qui m'a coupé le souffle. Dans un murmure si bas que seule l'obscurité pouvait l'entendre, il m'a avoué que si je n'avais pas été là, il aurait lâché prise depuis longtemps. Il m'a appelée son point d'ancrage. You're my anchor.
Un frisson m'a parcourue de la tête aux pieds. Ce n'était plus le Sergent Barnes des Commandos Hurlants qui me parlait. C'était un homme à nu, écorché vif, qui remettait son âme entre mes mains. Je me suis approchée un peu plus, collant mon front contre le sien dans un geste d'une tendresse absolue, au milieu de toute cette horreur de métal et de béton.
— I'm not going anywhere, James, lui murmurai-je à l'oreille, en joignant mes doigts aux siens. Jamais. On sortira d'ici ensemble. Je te le promets.
À partir de cette nuit-là, nous n'étions plus deux survivants condamnés par le destin. Nous étions devenus le bouclier de l'autre.
Puis, le vrai cauchemar a commencé.
Ce matin-là, les verrous ont joué dans un claquement sec, inhabituel. La porte blindée a coulissé et quatre hommes aux uniformes noirs d'HYDRA, le pistolet-mitrailleur braqué sur nous, sont entrés.
James s'est interposé d'un réflexe lourd et protecteur. Mais le plat d'une crosse l'a frappé en pleine poitrine, le faisant fléchir avec un juron étouffé.
— Stay down, James... murmurai-je à demi-voix, agrippant le tissu de sa manche pour lui éviter un coup pire.
On nous a entravés brutalement : de lourdes chaînes d'acier ont lié mes poignets aux siens, nous forçant à marcher à un rythme imposé, côte à côte. Nous quittions le secteur médical pour nous enfoncer plus profondément dans les entrailles de la montagne.
À chaque pas, le bras valide de James frôlait le mien. Malgré la terreur qui nous serrait la gorge, cette proximité physique était un fil conducteur. En passant devant une vitre teintée, j'ai croisé notre reflet. Lui, le visage creusé, barbu, le regard sombre d'un soldat traqué. Moi, les cheveux rasés repoussant en un fin duvet blond, la peau blême sous la toile rayée. Deux ombres qui marchaient au même pas.
James a penché légèrement la tête vers moi, sans quitter le couloir des yeux.
— Where are they taking us? murmura-t-il, la voix enrouée par le silence et la fièvre.
— Je n'en sais rien... répondis-je dans un souffle. Quoi qu'il arrive, ne leur montre pas que tu as peur.
Un sourire amer et fugitif a étiré un coin de ses lèvres.
— Not a chance, Dolly.
Puis, une double porte en acier blindé s'est écartée. Une vague de chaleur étouffante, chargée d'une odeur piquante d'éther et de métal chaud, nous a percutés au visage.
Le laboratoire principal.
C'était une pièce monumentale, baignée par des projecteurs d'un blanc aveuglant. Au centre, sur une estrade métallique, deux tables d'opération étaient équipées de sangles en cuir épais et de tuyaux reliés à d'immenses bonbonnes où bouillonnait un liquide luminescent. Des techniciens en blouse blanche s'y activaient en silence.
Des pas mesurés ont retenti depuis la passerelle supérieure. Un homme de petite taille a descendu lentement l'escalier en colimaçon.
Arnim Zola.
Il s'est arrêté à quelques mètres de nous, joignant ses mains gantées dans le dos. Son regard, déformé par l'épaisseur de ses verres, allait de James à moi avec une curiosité scientifique presque joyeuse.
— Fascinant... murmura Zola en allemand, avant de passer à un anglais châtié au lourd accent germanique. La plupart de mes confrères commettent l'erreur tragique de chercher à briser leurs sujets par la seule terreur. Mais la terreur pure ne produit que des êtres défectueux.
Il a fait un pas vers James, détaillant du bout de sa canne l'épaule gauche mutilée du soldat. James a esquissé un mouvement violent vers l'avant, les chaînes tendant ses poignets dans un grincement de fer.
— Touche-moi encore avec ce truc et je te le fais avaler, cracha James, la voix tranchante comme une lame.
Zola a esquissé un petit rire sec.
— Voyez-vous ? L'esprit de rébellion... La loyauté... Ce sont des forces extraordinaires. Ce que vous avez développé dans cette cellule, cette petite étincelle d'humanité... c'est le plus parfait des verrous.
Je me suis redressée malgré la fatigue, crachant au sol à quelques centimètres des bottes du scientifique.
— Nous ne serons jamais vos monstres.
— Vos actes diront le contraire, ma chère, répliqua Zola avec un sourire glacial. La préparation commence aujourd'hui.
Il a levé la main, faisant un signe aux techniciens.
— Le Sergent Barnes va recevoir une prothèse mécanique d'exception : un bras en titane et acier, directement greffé sur son système nerveux. Quant à vous, Fräulein, nous allons injecter dans votre moelle osseuse notre sérum de modification génétique.
Zola a marqué une pause, savourant le sadisme de son plan :
— Sachez une chose : les commandes des générateurs sont couplées. Si l'un de vous hurle, se débat ou refuse les injections, la charge électrique sur la table de l'autre sera automatiquement doublée. Votre douleur dépendra directement de la retenue de votre partenaire. Voyons jusqu'où va votre précieux dévouement.
Les gardes nous ont attrapés brutalement. James a lutté de toutes ses forces, faisant reculer deux soldats avant qu'une décharge électrique dans le dos ne le fasse s'effondrer à genoux.
— Dolly! Don't let them... rugit-il alors qu'on le hissait de force sur la table en métal.
— Garde les yeux sur moi, James ! ai-je hurlé alors qu'on plaquait mes bras contre le métal glacé. Ne regarde que moi !
Les sangles de cuir se sont refermées dans un claquement lourd. Au-dessus de nos têtes, les projecteurs ont redoublé d'intensité. Deux techniciens ont approché un chariot où reposait le membre métallique. De mon côté, une immense seringue reliée à un sérum d'un bleu luminescent s'est abaissée vers ma colonne vertébrale.
— Début du protocole d'intégration, déclara la voix monocorde de Zola.
Sans le moindre anesthésique, la longue aiguille s'est enfoncée profondément entre deux de mes vertèbres.
La douleur n'était pas une simple brûlure ; c'était un incendie dévastateur. Une onde de choc liquide semblait déchirer mes chairs de l'intérieur, reconstruisant chaque cellule de mon corps. Un hurlement d'agonie est monté de ma poitrine, mais avant qu'il ne franchisse mes lèvres, j'ai aperçu le cadran du générateur de James.
Si je hurle, il souffre le double.
J'ai verrouillé ma mâchoire à m'en briser les dents, étouffant mon cri dans une convulsion silencieuse. De l'autre côté, le cauchemar de James commençait.
Quand les premiers connecteurs d'acier ont été soudés directement à ses os et à ses terminaisons nerveuses, le corps de James s'est arqué brutalement contre la table. Les veines de son cou se sont gonflées à éclater, mais lui non plus n'a pas poussé un seul cri. Il refusait de laisser Zola doubler la charge du sérum qui me torturait.
Au milieu de cet enfer, nos yeux se sont trouvés. C'était un ancrage absolu. La douleur me déchirait, mais mon regard restait désespérément rivé dans le sien. Dans ce silence inhumain, nos regards se hurlaient ce que nos bouches ne pouvaient pas dire : Tiens bon. Ne lâche pas.
Lorsque le bruit des machines a enfin décru et que les projecteurs se sont éteints, mon corps s'est effondré sur la table, trempé d'une sueur glacée.
Soudain, le bourdonnement du néon au plafond est devenu assourdissant, vrillant mes tympans. L'odeur d'éther m'a brûlé les narines avec une violence inédite, balayant le parfum âcre du sang. Sous mon crâne, tout s'emballait. Je pouvais entendre, distinctement, le cœur marteler la poitrine du garde posté à trois mètres de moi, et le tic-tac frénétique de la montre d'un technicien sur la passerelle. Le sérum prenait possession de mes cellules.
À côté de moi, James respirait par de courts hoquets rauques. Son nouveau bras de métal reposait sur la table, lourd, étincelant.
Les techniciens ont détaché les sangles. Épuisée, je me suis laissée glisser au sol. Mais au lieu de ramper loin des gardes, j'ai traîné mon corps sur le béton glacé jusqu'au pied de sa table. Ses doigts tremblants ont cherché les miens. Quand nos mains se sont verrouillées, j'ai relevé la tête vers lui, la vision encore trouble mais le souffle ferme.
— On est toujours là, James... ai-je chuchoté d'une voix enrouée. Ils n'ont pas gagné.
Son regard s'est ancré dans le mien, et ses doigts de chair ont serré les miens avec une force surhumaine.
— Never, Dolly, murmura-t-il dans un souffle farouche. Never.
Au-dessus de nous, Zola s'est avancé lentement jusqu'au bord de la plate-forme.
— Remarquable... murmura-t-il. À compter d'aujourd'hui, vous partagerez la même cellule. Mais la moindre insubordination de l'un sera punie sur l'autre. Emmenez-les.
Des mains brutales nous ont agrippés. Mes jambes fléchissaient sous le choc de la mutation, et James manquait de basculer sous le poids du métal à son épaule. Mais refusant de donner à Zola le spectacle de deux victimes brisées, j'ai calé mon épaule sous le côté valide de James. Il a appuyé son poids sur moi, et mes nouvelles forces — encore brutes et incontrôlées — ont soutenu sa démarche.
Ensemble, au même pas, nous avons franchi le seuil du laboratoire.