Abysse
Chapitre 4 : L'Ombre et l'Éternité
La lourde porte blindée s'est refermée derrière nous dans un claquement métallique et sans appel, scellant le silence.
Pendant de longues secondes, nous sommes restés immobiles au centre de la pièce, l'un contre l'autre, nos corps tremblants retenant leur souffle. Mes nouveaux sens, enfiévrés et acérés par le sérum qui s'infusait dans mes artères, me faisaient percevoir le moindre murmure du bunker : le ronronnement sourd des conduits d'aération, le tic-tac d'une horloge à travers les murs, et surtout, le battement puissant du cœur de James contre ma tempe.
Mais soudain, une sensation terrifiante m m'a submergée. Sous ma peau, un fluide en mouvement palpitait avec une force incontrôlable. J'ai haleté, m'écartant brusquement de James.
La modification génétique inoculée dans ma moelle osseuse éveillait une anomalie monstrueuse : je sentais l'eau. Chaque goutte d'humidité autour de nous devenait une extension invisible de mon être. Je sentais la condensation perler sur la roche froide, la sueur glacée sur ma propre nuque, et plus effrayant encore, le sang liquide qui pulsait dans nos veines.
J'ai reculé d'un pas en titubant, terrifiée, fixant mes mains tremblantes comme si elles ne m'appartenaient plus. L'air lui-même semblait se densifier sous ma panique, l'humidité de la pièce se condensant en un brouillard léger autour de mes doigts. HYDRA venait de faire de moi une créature dénaturée.
James a fait quelques pas hésitants vers moi pour me rattraper, mais il a vacillé sous le poids inédit de son épaule gauche.
Sous le néon grésillant, le membre d'acier étincelait d'un éclat froid et inhumain. Les plaques de métal poli épousaient la forme de son bras, ancrées dans sa chair par une lisière de cicatrices encore rougeâtres. James a levé sa main métallique. Ses doigts d'acier se sont ouverts puis refermés avec un déclic mécanique sec, d'une précision terrifiante.
Un frisson de dégoût violent l'a traversé. Pris d'une crise de rejet absolu, il a plaqué brutalement son bras d'acier contre la paroi en pierre brute, cherchant à le broyer, à l'arracher de son propre corps, le visage tordu par l'horreur de ce qu'il était devenu.
— James ! Non ! ai-je crié dans un souffle.
Je me suis précipitée, attrapant son poignet de chair de ma main droite tout en posant ma main gauche directement sur la plaque d'acier de son avant-bras. Le métal était glacé, vibrant d'une micro-impulsion électrique. James s'est figé. Son regard, creusé par la souffrance, s'est tourné vers moi avec une détresse insoutenable.
— Ne touche pas à ça... murmura-t-il, la voix brisée par la honte. C'est un monstre. Regarde ce qu'ils ont fait de moi.
— Alors regarde ce qu'ils ont fait de moi, répondis-je d'une voix vibrante.
J'ai attrapé sa main de chair et je l'ai pressée contre ma poitrine, juste au-dessus de mon cœur. Sous ses doigts, il pouvait ressentir la température anormale de ma peau, mon pouls effréné, et cette vibration sourde, liquide, qui semblait résonner dans l'air autour de nous.
— Mon sang brûle, James. L'humidité de cette pièce réagit à ma peur. Je sens l'eau dans la pierre... Ils ont fait de nous deux anomalies. Tu crois que je vais te rejeter pour de l'acier, alors que je suis terrifiée par mon propre corps ?
Ses yeux d'un bleu profond ont ancré leur regard dans le mien, frappés par ma vulnérabilité.
— Tu n'es pas un monstre, murmura-t-il, le souffle court.
— Et toi non plus, dis-je en me rapprochant, glissant mes doigts le long du métal froid jusqu'à sa joue râpeuse. Tu es l'homme qui m'empêche de sombrer. Sans toi, je serais déjà morte. Nous sommes altérés, James. Mais nous le sommes ensemble.
La tension immense qui verrouillait ses épaules s'est effondrée. Lentement, avec une précaution infinie, ses doigts de métal se sont refermés doucement sur mon poignet, sans me faire le moindre mal.
Il a glissé le long du mur pour se laisser tomber assis sur le bord de l'une des couchettes. Le contrecoup de la chirurgie retombait d'un coup.
Je me suis agenouillée entre ses jambes. Sans un mot, j'ai pris un pan de tissu propre, l'ai trempé dans le bol d'eau, et ai commencé à nettoyer doucement les coulées de sang séché et de suie qui maculaient son torse. À chaque effleurement, James tressaillait d'une pudeur écorchée.
— Tu ne devrais pas faire ça, Dolly... murmura-t-il, le regard rivé sur mes mains.
J'ai arrêté mon geste. Le mot a résonné dans le silence. J'ai laissé échapper un soupir tremblant.
— Pourquoi tu m'appelles comme ça ? demandai-je à demi-voix.
— C'est le surnom que les gars de Brooklyn donnaient aux jolies filles blondes... répondit-il doucement.
J'ai secoué la tête, les larmes me montant enfin aux yeux après des heures de torture muette.
— Je ne suis pas jolie, James, dis-je d'une voix brisée, la gorge serrée. Regarde-moi. Ils m'ont rasée. Ils m'ont marquée comme du bétail. On a injecté du venin dans mes os et maintenant mon propre sang me terrifie. Je ne suis plus rien de ce que j'étais. Je ne suis plus ta poupée.
La douleur qui se lisait dans ses yeux n'était plus la sienne, mais la mienne.
Lentement, il a levé sa main de chair pour venir caresser ma joue. Puis, il a approché sa main de métal. Ses doigts d'acier se sont posés délicatement contre mon autre joue, encadrant mon visage avec une douceur inouïe, défiant sa propre peur de me blesser.
— Alors écoute-moi bien, murmura-t-il, sa voix basse faisant vibrer l'air entre nous. Même brisée... tu resteras ma Dolly. Et s'il faut recoller les morceaux un par un jusqu'à la fin de nos jours, je le ferai.
Je me suis avancée, posant mes mains sur ses épaules, et j'ai appuyé mon front contre le sien. Ses deux bras — la chair et l'acier — se sont refermés autour de ma taille, m'attirant contre lui.
Dans le mouvement, la manche usée de ma tenue s'était retrouvée retroussée. Le regard de James a glissé vers mon avant-bras gauche. Là, gravé à l'encre bleue, indélébile, se détachait mon matricule d'Auschwitz : 31642.
Prise d'une honte soudaine, j'ai voulu rabattre le tissu pour effacer cette marque de sa vue.
Mais James ne m'a pas laissée faire. Sa main s'est posée sur mon poignet. Il a guidé mon bras vers lui avec une précaution infinie, puis a incliné la tête. Sous mon regard médusé, il a posé tendrement ses lèvres sur le tatouage.
Le contact chaud et doux de son souffle sur cette cicatrice m'a fait tressaillir jusqu'à l'âme. Un frisson a balayé des mois d'humiliation.
— Ne le cache pas, murmura-t-il contre ma peau. Jamais.
Il a relevé les yeux vers moi, faisant miroiter son bras de métal sous la lumière.
— Ils ont gravé des numéros sur ta peau et m'ont vissé de l'acier dans l'épaule pour faire de nous leurs choses. Mais ils se trompent. À partir d'aujourd'hui, je n'appartiens plus à leurs guerres. J'appartiens à toi, Sophie. Rien qu'à toi.
Les larmes ont coulé sur mes joues. J'ai attrapé son poignet de métal, ancrant mes yeux dans les siens.
— Et moi, je n'appartiens plus à leurs bourreaux, répondis-je dans un souffle. Je suis à toi, James. Quoi qu'ils nous forcent à devenir.
Nous avons scellé ce serment d'un baiser. Lent, profond, empreint du goût salé de nos larmes. Ce n'était plus seulement deux survivants qui s'entraidaient : c'était un pacte indestructible. Notre seule armure pour affronter la nuit qui nous attendait.