Abysse

Chapitre 5 : La Forge des Fantômes

Par BlueEcho

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Chapitre 5 : La Forge des Fantômes


Ce serment devint notre seule bouée de sauvetage lorsque les semaines et les mois se mirent à glisser sur la pierre du bunker. Le temps se fondit dans un continuum de métamorphoses et de souffrance. Les saisons n'existaient plus à des dizaines de mètres sous terre. Seul comptait le rythme implacable imposé par nos geôliers : entraînement, conditionnement, simulations tactiques, rémission.


Chaque matin, nous étions extraits de notre cellule pour être emmenés dans les vastes salles souterraines d'HYDRA. Sous les yeux des scientifiques juchés derrière des vitres blindées, nous apprenions à maîtriser ce que nous étions devenus.


James se transformait à une vitesse terrifiante. Le sérum décuplait sa force, sa vitesse et son endurance. Mais c'est avec son bras d'acier qu'il devenait un chef-d'œuvre de létalité. Il pouvait broyer le canon d'un fusil, parer des tirs de gros calibre et enfoncer des cloisons de blindage d'un seul coup. La prothèse n'était plus une greffe douloureuse, c'était le prolongement féroce de sa volonté. Pourtant, ce qui effrayait le plus nos geôliers, c'était que derrière cette machine de guerre, le Sergent Barnes restait un tacticien hors pair, capable d'analyser un champ de bataille en une fraction de seconde.


De mon côté, la mutation génétique prenait une forme fluide. J'avais appris à dompter cette panique initiale pour en faire une arme. Mes capacités hydrokinétiques se révélaient dévastatrices. Je pouvais condenser l'humidité de l'air environnant pour créer des fouets liquides capables de trancher le béton, ou figer l'eau en boucliers de glace pour dévier les balles. Dans les couloirs du complexe, les gardes ne m'appelaient plus par mon nom. Ils murmuraient mon nom de code avec effroi : Abysse.


Mais le plus grand triomphe d'HYDRA allait exiger de nous franchir un point de non-retour psychologique. Devenir forts ne suffisait pas. Il fallait devenir des assassins.


Le jour où Zola a décidé que nous étions prêts, l'air de la salle d'entraînement était saturé d'une tension glaciale.


Au centre de la pièce, un prisonnier politique, ligoté et terrifié, était agenouillé sur le sol. Depuis la passerelle, la voix amplifiée de Zola a résonné dans les haut-parleurs.


— Tuez-le.


Nous nous sommes figés. L'arme à la main, James est resté immobile. Moi, le souffle court, je fixais le pauvre homme en tremblant. Sauver des vies était la raison même pour laquelle j'avais été déportée.


— Je ne tuerai pas un innocent, a grondé James, jetant son pistolet au sol avec défi.


Un sourire sadique s'est étiré sur le visage de Zola derrière la vitre. Il a simplement appuyé sur un bouton de son pupitre.


Aussitôt, un collier électrique dissimulé sous mon col s'est activé. Une décharge foudroyante m'a traversé le corps. J'ai hurlé, tombant à genoux sur le béton, les muscles tétanisés par la douleur.


— Dolly ! a hurlé James en se précipitant vers moi, mais deux gardes en armure lourde l'ont intercepté, le forçant à reculer sous la menace de lances électriques.


— L'équation est très simple, Sergent, a susurré Zola. Chaque seconde de votre hésitation brûlera les nerfs de Fräulein Meier. Et si elle refuse d'utiliser ses capacités pour achever la cible, c'est vous qui passerez sur la chaise de conditionnement.


La douleur me brouillait la vue. À travers mes larmes, j'ai vu James regarder le prisonnier, puis me regarder me tordre sur le sol. Son visage s'est décomposé, tiraillé entre son honneur de soldat et la terreur de me voir mourir.


Je savais ce que ce meurtre allait lui coûter. Il allait briser son âme pour moi.

Refusant de le laisser porter ce poids, j'ai puisé dans la rage du sérum. Mue par un instinct de survie désespéré, j'ai tendu la main vers le prisonnier. Une lame d'eau ultra-pressurisée a jailli de mes doigts, lui tranchant net la carotide.


Le collier électrique s'est éteint instantanément.


Je me suis effondrée sur le sol, haletante, le regard vide, fixant le sang qui s'écoulait lentement sur le béton. James a balayé les gardes d'un coup d'épaule métallique et s'est jeté à genoux près de moi, m'attirant contre son torse, m'enfouissant le visage dans son cou pour m'empêcher de regarder le cadavre.


Zola avait gagné. Il venait de nous prouver que pour sauver l'autre, nous étions capables des pires atrocités. Le lavage de cerveau n'était pas nécessaire ; l'amour que nous nous portions était une chaîne bien plus solide.


Les premières missions réelles n'ont pas tardé à suivre.


Extraits du bunker en pleine nuit, parachutés dans l'Europe occupée ou sur les fronts glaciaires de l'Est, nous étions envoyés là où HYDRA voulait frapper : sabotages de convois blindés, éliminations d'officiers alliés trop curieux, vols de technologies.


Sur le terrain, la synergie de nos pouvoirs était foudroyante. Nous n'avions pas besoin de parler. Quand James chargeait avec la puissance d'un bélier d'acier, brisant les lignes de défense ennemies sous une pluie de balles, je couvrais ses flancs, balayant les tireurs isolés de mes fouets liquides. S'il bloquait une attaque lourde, je me servais de son épaule d'acier comme d'un tremplin pour fondre sur la cible.


Pour le reste du monde, nous n'étions que des fantômes. Des légendes urbaines chuchotées dans les tranchées avec effroi : le Soldat de l'Hiver et son ombre de glace, Abysse.


Pourtant, malgré le sang qui tachait irrémédiablement nos mains et le masque d'impassibilité glaciale que nous devions porter devant nos supérieurs, chaque retour dans notre cellule était notre unique sanctuaire.


Dès que la porte blindée se verrouillait, les monstres d'HYDRA s'effaçaient. Nous courions jusqu'au minuscule lavabo pour frotter nos mains couvertes de sang, tremblants, rongés par la culpabilité des vies que nous avions prises pour sauver la nôtre.


Et dans la pénombre, assis sur notre couchette, James redevenait l'homme doux qui berçait mes cauchemars, effaçant mes larmes du bout de son pouce d'acier. Et je redevenais la femme qui posait sa tête contre sa poitrine, écoutant son cœur battre pour me prouver que sous la glace et le métal, nous étions encore humains. Accrochés l'un à l'autre au fond de l'abîme, luttant chaque jour pour préserver ce qu'il restait de notre âme.




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