Abysse

Chapitre 8 : Les Chaînes du Froid

2724 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/11/2026 20:24

Chapitre 8 : Les Chaînes du Froid


​Au début de l'année 1945, les fondations du bunker résonnaient des échos lointains du monde extérieur qui s'effondrait. Les canons alliés grondaient à l'Ouest, l'Armée rouge déferlait à l'Est, mais dans les profondeurs de la montagne, l'air n'avait pas changé. Il conservait cette odeur poisseuse d'éther, d'huile lourde et de chair brûlée.


​Pour Arnim Zola, la guerre n'était qu'une étape transitoire. Alors que le IIIe Reich s'effritait, le scientifique préparait déjà sa propre mutation. Des contacts secrets avec les services de renseignement américains se nouaient dans l'ombre. L'Opération Paperclip se dessinait, et Zola s'apprêtait à traverser l'Atlantique pour poser les graines d'HYDRA au cœur même de la future organisation du SHIELD.


​Mais avant de partir, il fallait solder les comptes et transmettre les fleurons du programme d'expérimentation biologique au nouveau commandement soviétique de la faction : le colonel Karpov, un homme au visage taillé dans la brique, dépourvu de la moindre curiosité scientifique, ne jurant que par la soumission absolue et la brutalité mécanique.


​Dans le laboratoire central, les dossiers d'évaluation s'entassaient sur la table en acajou. Zola a ajusté ses lunettes épaisses, feuilletant les derniers relevés biologiques.


​— Le sujet Soldat de l'Hiver est opérationnel, a déclaré Zola de sa voix sèche. Son bras prothétique en titane s'est parfaitement intégré au système nerveux central. Quant au sujet Abysse, la mutation est bien plus fascinante qu'escompté. La modification génétique infusée dans sa moelle lui accorde une manipulation de la matière aqueuse à l'échelle moléculaire.


​Karpov, debout près du meuble d'observation, laissait s'échapper la fumée de sa cigarette. Ses yeux sombres observaient Sophie à travers la vitre blindée, alors qu'elle nettoyait les blessures de James dans leur cellule.


​— Un contrôle de l'eau ? a grogné le colonel d'une voix rauque.


​— Mieux que ça, a précisé Zola avec une lueur d'autosatisfaction. Le fluide présent dans l'atmosphère, la condensation, la sueur... et en théorie, la masse sanguine de n'importe quel organisme vivant. Si son esprit n'était pas contenu par la présence du Sergent Barnes, elle pourrait boucher les artères d'une garnison entière en une fraction de seconde, ou faire bouillir le sang dans le cœur d'un homme à distance. C'est pourquoi nous avons immédiatement mis en place un protocole d'inhibition spécifique : des injections régulières de solution saline lourde et d'agents stabilisateurs pour bloquer son accès à l'état moléculaire le plus fin.


​Zola a marqué une pause, extirpant du dossier un dernier feuillet marqué du sceau d'urgence du laboratoire d'analyses.


​— Il y a toutefois une variable imprévue. Les dernières analyses sanguines révèlent une fluctuation hormonale et cellulaire anormale chez le sujet Abysse. Une instabilité de la moelle... ou les premières phases d'une gestation.

​Karpov s'est figé, la cigarette suspendue à quelques centimètres de ses lèvres.


​— Une grossesse ? Dans cet état ?


​— Ce n'est qu'une possibilité théorique, a nuancé Zola en secouant la tête. Le sérum altère le métabolisme de manière erratique. Mais si un embryon est en train de se développer sous l'influence combinée de la mutation du sujet Abysse et de la biologie altérée du Soldat de l'Hiver, le résultat est totalement imprévisible.


​Karpov a laissé échapper un rire froid, presque mauvais. Un sourire cruel a fendu son visage strié de cicatrices.


​— Inutile de vérifier, a dit le colonel en écrasant son mégot sur le rebord en métal. Cette information est une arme bien plus puissante qu'un résultat de laboratoire. Nous allons les séparer définitivement. Et nous utiliserons ce doute pour briser le peu de volonté qui leur reste.


​Ce ne fut pas le signal de l'entraînement qui brisa le silence de la cellule, mais l'impact assourdissant d'une grenade d'inhibition lacrymogène jetée à travers la trappe d'aération.


​Une fumée dense et toxique s'est répandue en une seconde. J'ai toussé brutalement, les yeux en feu, sentant immédiatement le produit chimique paralyser les terminaisons nerveuses de mes bras. Mes capacités hydrokinétiques ont tenté de réagir par instinct, mais le fluide salin qu'ils m'avaient injecté la veille alourdissait mon sang comme du plomb fondu. Je ne pouvais pas saisir l'humidité de l'air : la molécule d'eau se dérobait à mon esprit.


​Des barrières métalliques d'assaut ont été enfoncées dans la pièce. Une douzaine de gardes en armure lourde, munis de boucliers anti-émeute et de matraques électriques, se sont rués sur nous.


​— James ! ai-je hurlé, la vision troublée par le gaz et les larmes.


​James a bondi avec la fureur d'un démiurge. Son bras d'acier a pilonné le premier bouclier, le broyant comme du verre, avant de saisir la gorge du garde pour le projeter violemment contre trois de ses camarades. Les lances électriques ont plu sur ses épaules, déversant des centaines de volts, mais il n'a pas flanché. Il s'est placé au-dessus de moi, son corps servant de rempart, rugissant comme une bête sauvage. D'un revers de titane, il a brisé les côtes d'un assaillant, puis a broyé le genou d'un autre. Il était insaisissable, mortel, refusant de céder le moindre centimètre de notre cellule.


​Mais l'attaque était impitoyablement calibrée. Face à la force brute, ils ont opposé le nombre et la technologie. Six gardes se sont jetés simultanément sur ses jambes pour le déséquilibrer. Alors qu'il luttait pour se dégager, deux matraques à haute tension l'ont frappé à la base du crâne. Et avant qu'il ne puisse riposter, une lourde pince pneumatique de contention a jailli, saisissant son bras mécanique et le verrouillant brutalement contre les dalles de béton avec un sifflement de pression hydraulique.


​Il était cloué au sol. Trois autres soldats m'ont agrippée par les cheveux et les poignets, me traînant hors de la couchette.


​Karpov s'est avancé dans le cadre de la porte, entouré de ses officiers. Il a contemplé James qui se débattait au sol, le visage rougi par l'effort, les veines du cou prêtes à éclater.


​— Assez, Sergent, a déclaré Karpov dans un anglais dur, haché. Votre petite mascarade de foyer est terminée. Le projet prend une nouvelle direction.


​— Laissez-la ! hurlait James en crachant du sang, réussissant à redresser son buste malgré les décharges qui lui traversaient la colonne. Laissez-la, espèce de chiens !


​Karpov s'est penché vers James, son visage de brique dénué de toute émotion. S'assurant que sa voix porte au-dessus du vacarme des machines, il a lâché ses mots comme une lame chirurgicale :


​— Inutile de vous épuiser, Sergent. Gardez vos forces. Fräulein Meier va en avoir besoin pour la gestation de l'anomalie qu'elle porte.


​Un silence de mort s'est abattu sur la pièce pendant une fraction de seconde.

​James s'est figé. Ses yeux bleus se sont ouverts, immenses, dévastés par une onde de choc d'une violence inouïe. Il a tourné son visage vers moi, un regard où se mêlaient une terreur sacrée, un amour infini et une détresse absolue.


​— Quoi... ? a-t-il murmuré, le souffle coupé, la voix soudainement brisée comme celle d'un enfant. Sophie... non...


​— C'est faux ! ai-je hurlé en me débattant comme une furie alors qu'on me traînait dans le couloir. James, ne les écoute pas ! C'est un piège ! James !


​— Sophie ! a-t-il rugi de toute la puissance de ses poumons. SOPHIE !


​Le cri qu'il a poussé alors qu'on l'enfonçait sous les matraques n'avait plus rien d'humain. C'était le hurlement d'un homme auquel on arrachait le cœur à nu. Sa main d'acier a réussi à se libérer une dernière fois, se tendant vers la porte, ses doigts de métal griffant le béton du couloir pour tenter de me rejoindre, laissant de profondes ornières sanglantes dans la pierre.


​La porte blindée s'est refermée entre nous dans un choc métallique définitif.

​On m'a traînée de force jusqu'au secteur d'isolement le plus profond. Plaquant mes membres sur la chaise de reconditionnement, ils ont verrouillé les sangles en acier sur mes poignets et mes chevilles, serrant le collier de contention autour de mon cou jusqu'à m'empêcher de respirer.


​Karpov et les techniciens soviétiques s'activaient derrière le pupitre.


​— Enclenchez le système d'effacement, a ordonné le colonel. Purgez-moi cette fille. Effacez le Sergent, effacez l'Alsace, effacez tout.


​Le casque d'électrodes s'est abattu sur mon crâne. Les générateurs ont vrombi, crachant une charge électrique d'une tension maximale.


​Une douleur monstrueuse s'est engouffrée dans mes tempes. L'arc voltaïque a traversé mon cerveau, cherchant à dissoudre les souvenirs, à brûler les images de la ruelle de Thann, la douceur des lèvres de James, le goût du chocolat sur sa langue.


​Mais au cœur de la souffrance absolue, ma biologie altérée a pris le relais. Sous l'intensité inouïe du courant électrique, le fluide salin qu'ils m'avaient injecté pour brider mes pouvoirs s'est mis à chauffer. Je sentais mon sang littéralement bouillir dans mes veines. C'était une réaction viscérale, organique : pour empêcher la destruction de mes neurones, l'eau contenue dans mes cellules a absorbé la surcharge. Je n'ai rien contrôlé. L'énergie accumulée a été violemment rejetée vers l'extérieur.


​Un arc électrique bleuté, saturé d'humidité, a jailli de ma peau, faisant sauter les fusibles du casque dans une explosion d'étincelles et de fumée âcre.

​Les écrans de contrôle ont volé en éclats. Les techniciens ont été projetés en arrière.


​Je suis restée la tête haute sur la chaise, haletante, du sang coulant de mon nez et de mes oreilles, mais mes yeux d'un bleu d'acier fixaient Karpov avec une haine indomptable. Mes souvenirs étaient intacts. Le visage de James brillait toujours, gravé au fer rouge dans mon âme.


​— Elle résiste à la charge... a balbutié un technicien terrifié en essuyant la sueur de son front. Son métabolisme dévie le courant par l'eau cellulaire ! On ne peut pas effacer sa mémoire sans faire exploser son cerveau !


​Karpov a serré les poings, le visage déformé par la rage.


​— Alors la reprogrammation est inutile, a-t-il tranché d'une voix glaciale. Si nous ne pouvons pas la plier, nous allons la neutraliser. Préparez le caisson cryogénique n° 1. Plongez-la dans le sommeil profond. Et assurez-vous que la température ne remonte jamais.


​On m'a arrachée à la chaise. Mes jambes ne me portaient plus, mais je refusais de baisser les yeux. On m'a poussée à l'intérieur du caisson vertical en verre et en acier. Les portes se sont refermées dans un sifflement hydraulique étouffé. À travers le hublot givré, j'ai vu les vannes de gaz liquide s'ouvrir.


​Une vague de froid absolu s'est engouffrée dans l'habitacle. Le gel a immédiatement mordu ma peau, transformant mon souffle en cristaux de glace. Mes cils se sont couverts de givre, mes doigts se sont figés. Alors que la léthargie du froid s'emparait de mes membres et que mon cœur ralentissait ses battements jusqu'à n'être plus qu'un écho lointain, j'ai posé ma main glacée contre la vitre.


​Je t'attendrai, James, ai-je pensé dans le dernier souffle de ma conscience. Qu'importent les années, qu'importent les siècles... Je t'attendrai.


​Le gel a tout recouvert. Le noir s'est fait.

​Dans la salle de reconditionnement principale, le traitement réservé au Sergent Barnes dépassait en horreur tout ce qu'HYDRA avait tenté jusqu'alors.


​Attaché sur la chaise d'acier, maintenu par des bras mécaniques lourds, James subissait la reprogrammation depuis six heures d'affilée. La machine crachait ses arcs électriques sans répit, et la voix de Karpov martelait les mots-clés comme des coups de marteau sur une enclume :


​— Désir. Rouillé. Sept. Dix-sept. Aube. Fournaise. Neuf. Bénévole. Retour à la maison. Un. Wagon...


​Dans la tête de James, le monde s'effondrait.


​Les montagnes enneigées de la Suisse s'effaçaient. Le visage de Steve Rogers se dissolvait dans le brouillard. Les rues de Brooklyn, le bruit des tramways, les étés de sa jeunesse : tout devenait poussière. Le sérum et l'électricité broyaient l'homme pour ne laisser que l'arme.


​Et puis, le visage de Sophie a commencé à vaciller.


​Non... hurlait une voix étouffée au plus profond de son être. Pas elle. Pas ma Dolly...


​Mais la machine était trop puissante. L'onde de choc repassait, encore et encore, effaçant le parfum de sa peau, le son de sa voix alsacienne, le goût de ses lèvres. La pénombre s'installait dans son crâne, une nuit glacée et sans fin où ne subsistait que l'obéissance absolue aux ordres d'HYDRA.


​Soudain, la séquence s'est achevée. Les casques se sont relevés dans un bruit de vapeur sous pression.


​— Procédure de reprogrammation terminée à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, a annoncé le technicien en chef. Le sujet Soldat de l'Hiver est vierge de toute attache émotionnelle. Préparez la mise en stase cryogénique pour le transfert vers la base de Sibérie.


​Les gardes ont détaché les sangles. James s'est redressé lentement. Ses yeux bleus autrefois si vivants étaient désormais d'une immobilité spectrale. Un regard vide, froid, dépourvu de la moindre étincelle d'humanité. Le Soldat était prêt.

​On l'a escorté vers la chambre froide où se trouvait son propre caisson de stase.

​Alors qu'il franchissait le seuil, marchant d'un pas mécanique au milieu des gardes armés, le Soldat a croisé un chariot de maintenance laissé à l'abandon. Sur le plateau en métal reposait un poinçon d'acier servant à graver les plaques d'immatriculation des caissons.


​Pendant une fraction de seconde — un millième de seconde où la machine d'HYDRA a manqué un battement —, une étincelle résiduelle, un spectre de soulèvement s'est réveillé dans une alvéole cachée de son cerveau.


​Le mot. Le seul mot que la chaise n'avait pas pu arracher parce qu'il n'était plus un souvenir, mais la structure même de son être.


​Profitant du moment où les gardes ouvraient les vannes de pression du caisson, lui tournant le dos, le Soldat a fait glisser ses doigts de chair vers le poinçon. D'un geste d'une rapidité et d'une précision surhumaines, camouflé par la carrure de son corps, il a ramené l'outil d'acier vers son propre bras mécanique.


​À l'intérieur de l'avant-bras de titane, sur la plaque de protection interne dissimulée sous le joint de cuir de son gantelet — un endroit que personne ne penserait jamais à inspecter, un endroit que seul son propre regard croiserait lors de la maintenance de son arme —, il a appuyé la pointe.


​Dans le métal indestructible, luttant contre la brume noire qui refermait ses serres sur son esprit, ses doigts ont gravé cinq lettres minuscules, profondes, ineffaçables :


​D O L L Y


​Le poinçon a glissé sur le sol dans un tintement inaudible.


​Le Soldat a remis son gantelet de cuir noir en place, recouvrant la gravure sacrée. Son visage est redevenu le masque de pierre, neutre et impassible, du Soldat de l'Hiver. Il n'existait plus de James Barnes. Il n'existait plus de souvenir. Il n'y avait qu'une arme d'acier attendant son prochain réveil.

​Il est entré de lui-même dans le caisson de verre.


​La porte blindée s'est verrouillée. Le gaz glacé a commencé à s'échapper des buses, recouvrant son corps, sa prothèse d'acier et son visage immobile d'une couche de givre éternel.


​Dans le silence glacial du bunker d'HYDRA, séparés par des murs de béton et des tonnes de roche, les deux amants se sont endormis. Deux armes oubliées par le temps, deux corps gelés dans l'éternité, portant chacun dans leur chair et dans leur sang la seule promesse que même l'enfer n'avait pas pu effacer

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