Lorsque Rena Rouge était venue frapper à la porte de son appartement, Thomas n’en avait pas cru ses yeux.
Elle l’avait presque arraché à son salon, le pressant de la suivre car son aide était essentielle.
Elle disait que c’était Ladybug qui l’avait demandé, qu’ils avaient besoin de lui pour se tirer d’une situation qui empirait à chaque seconde qu’ils perdaient.
« Comment ? avait-il protesté. Je ne suis qu’un simple civil, je n’ai pas un de vos bijoux. »
Peu surprise de savoir qu’il était au courant pour les Miraculous, l’adolescente l’avait fixé droit dans les yeux.
« C’est un pari que nous avons fait. Nous sommes convaincus que vous seul pouvez empêcher un désastre de se produire. »
Elle ne lui avait pas laissé plus de temps pour réfléchir ; elle l’avait empoigné par le poignet et l’avait tiré hors de chez lui. Pour une gamine, elle avait une force extraordinaire.
Et voilà qu’il se tenait devant l’entrée du manoir Agreste – il n’aurait jamais cru se rendre un jour en ce lieu en ayant quelque chose d’autre à faire qu’admirer l’opulence du propriétaire –, les mains tant crispées sur les barreaux que le froid du métal lui brûlait les doigts, et hurlait à pleins poumons.
Il était convaincu que celle qui se tenait là-haut, sur ce toit, et s’apprêtait tout bonnement à tuer Adrien en le jetant dans le vide, n’était autre que Valentine. Et cette réalisation lui brisait le cœur. Comment avait-elle pu devenir un monstre sanguinaire à ce point ? Il l’avait toujours connue calme et lucide ; elle semblait avoir perdu la raison, et ne plus être capable de discerner le bien du mal.
Alors lorsqu’il la vit lâcher l’adolescent du haut de ce toit, il en était resté paralysé, tétanisé. Par chance, un homme – était-ce lui, le Papillon ? – était venu à sa rescousse et lui avait sauvé la mise. Mais pour combien de temps seraient-ils à l’abri ?
« Je t’en supplie, arrête-toi ! hurla-t-il de plus belle une fois son attention captivée. Arrête-toi, Valentine ! »
Il vit la jeune femme reculer de quelques pas. Elle était bien trop éloignée pour qu’il vît son visage, mais il avait le sentiment de l’avoir surprise, et de l’avoir déroutée.
Cela laissa le temps à Rena Rouge de courir le long du mur et de prendre le relais, libérant le Papillon du poids d’Adrien, dont la main glissait peu à peu hors de celle de l’adulte. Éloignant au plus vite le blondinet de leur ennemi – bien qu’il ne fût probablement pas leur priorité désormais –, elle revint vite en position d’attaque, rattrapant son retard sur les événements qu’elle avait ratés le temps de ramener leur pièce maîtresse sur l’échiquier. Elle transmit également à ses acolytes un message : Carapace – ou Nino – était retenu par Lila, qui refusait de se retrouver seule. Une des conséquences du mauvais traitement infligé par Tigresse.
« Elle a le Miraculous du Chat Noir, souffla Adrien. Et Ladybug est prisonnière, ce n’est qu’une question de secondes avant qu’elle ne mette la main dessus…
– Eh bien je vais l’en empêcher ! » s’exclama gaiement la pseudo-renarde, se préparant à s’élancer pour aller aider son alliée.
Le Papillon – qui avait lâché prise et atterri en douceur sur le sol – s’approcha d’eux. Gardant une certaine distance, il planta sa canne dans le sol, et posa sur eux un regard désolé.
« Je l’ai sous-estimée, admit-il. Elle est bien plus dangereuse que ce que j’aurais cru. Si vous acceptez mon aide, je peux tenter de l’akumatiser pour la rendre inoffensive. Mais si cela échoue, il vous faudra fuir, tous les deux. J’aiderai votre amie à s’échapper elle aussi.
– Qu’est-ce qui nous prouve qu’on peut vous faire confiance ? grogna Alya, sur la défensive. Vous et elle, vous n’étiez pas ensemble ?
– Elle a tenté de le tuer, lui aussi, soupira Adrien. Elle a voulu le dé-transformer de force, pour qu’on meure tous les deux…
– Comment a-t-elle su le nom du kwami du Papillon ? fit l’adolescente en fronçant les sourcils.
– Elle a deviné ceux de la Coccinelle et du Chat Noir, je ne sais pas comment, répondit le blondinet d’un air abattu. Rien n’est impossible, avec elle… »
Un bruit de métal attira leur attention dans leur dos. Thomas, après s’être battu contre le portail, et après avoir triomphé en l’escaladant d’une manière peu héroïque, venait les rejoindre en boitillant. Il s’était méchamment réceptionné, si bien que sa cheville le lançait quelque peu. Mais ça n’était rien comparé à la douleur qui lui traversait la poitrine.
« Laissez-moi vous aider, souffla-t-il. Je la connais. Val… elle m’écoutera si je lui parle. Emmenez-moi avec vous là-haut.
– Vous n’avez pas de Miraculous, ni de pouvoirs, protesta Alya. Vous allez vous faire tuer !
– Pas si vous me faites confiance, annonça le Papillon d’une voix grave qui fit trembler Adrien. Si vous me laissez vous offrir des pouvoirs grâce à la Transmission de mon Miraculous, alors vous pourrez vous rendre utile. »
Adrien restait silencieux, incapable d’émettre le moindre son. Sa gorge lui faisait encore mal, et tout était bien trop confus dans sa tête. Tout ce qu’il savait, c’était que s’ils attendaient plus longtemps, Tigresse – il refusait de croire qu’elle pût être Valentine – arracherait à Marinette son Miraculous, et tenterait de la tuer… Et puisque la jeter du haut du toit n’était plus une option, elle serait probablement plus sanglante et violente… Cette idée fit monter la nausée dans sa gorge.
« Je ne lui transmettrai que des pouvoirs simples. Il aura juste une résistance accrue aux coups, une meilleure endurance, une force décuplée… Uniquement pour pouvoir résister face à cette… chose.
– Val n’est pas une chose, grimaça le jeune homme.
– Il aura les capacités d’un porteur de Miraculous – ou d’un akumatisé –, sans les pouvoirs. Cela vous convient-il ?
– Il sera sous votre contrôle ! cria Alya. Vous et vos akumas, vous ne faites qu’utiliser les gens. »
L’homme soupira. La petite était plus insupportable qu’il ne l’aurait cru.
Il ouvrit le pommeau de sa canne, une petite demi-sphère de verre violacé, révélant un compartiment duquel s’extirpa un petit papillon aux ailes blanches immaculées. L’insecte vint se poser sur sa paume, et semblait attendre ses ordres.
« Votre nom ?
– Thomas. Thomas Dompeyre.
– Thomas Dompeyre, annonça solennellement l’homme, par ce papillon, je vous transmets une partie de mon pouvoir. Si vous l’acceptez, battez-vous à nos côtés.
– Je l’accepte, » murmura le jeune homme en déglutissant, inquiet de ce qui allait se produire.
Le papillon virevolta jusqu’à lui, avant de se mêler à la veste qu’il avait revêtue. Il n’y eut rien de plus, il ne sentit aucun changement et, surtout, il sut qu’il était resté pleinement conscient. Le Papillon ne le manipulait pas comme toutes ses autres marionnettes qui rôdaient habituellement dans la ville.
« Je le récupérerai lorsque nous aurons triomphé. Adrien… »
L’adolescent leva péniblement les yeux vers l’adulte, incapable de le regarder en face.
« Je suis désolé que tu aies eu à vivre ça ce soir, souffla-t-il en posant sa main droite gantée sur l’épaule du blondinet. Si tu le souhaites, je peux t’accorder de nouveau les pouvoirs de Chat Noir, pour pouvoir te battre.
– Je croyais que vous ne pouviez akumatiser qu’une personne à la fois ?
– C’est bien vrai. Mais tu as l’expérience du combat, contrairement à ce jeune homme.
– Je ne peux pas me battre face à elle. Je… Elle a tant fait pour m’aider, je ne parviens pas à croire qu’elle soit devenue…
– Un monstre, » lâcha Alya en pointant du doigt la jeune femme qui se tenait là-haut.
Tigresse les observait, bras croisés sur la poitrine, et semblait attendre quelque chose. Lorsqu’elle vit qu’elle avait gagné leur attention, elle s’exclama haut et fort :
« Vous pensez vraiment que vous m’aurez comme cela ? Les Agreste, père et fils, une pauvre illusionniste de pacotille, et un civil qui n’a jamais rien accompli de sa vie ? Et je devrais vous craindre ?
– Ne dis pas n’importe quoi, Val, cria Thomas en retour. Arrête tout ça, il n’est pas encore trop tard ! Je suis sûr que tu en as conscience, tu ne veux pas ça !
– Tu n’as jamais su ce que je voulais, je ne vois pas comment ça pourrait changer. »
Elle fit quelques pas. Au loin, on apercevait toujours la prison d’ardoise qui paralysait Marinette.
« Mais je vais tout remettre dans l’ordre ! Admirez, Papillon. »
Elle se retrouvait alors à quelques centimètres de Marinette. La gamine tremblait comme une feuille. Ses lèvres déformées laissaient s’échapper quelques gémissements craintifs. Des larmes fuyaient ses yeux devenus trop gonflés. Le peu de mouvements qui lui étaient permis lui laissait tout juste la possibilité de secouer vainement la tête de droite à gauche, seule manière pour elle d’exprimer un refus de la situation.
Alors comme ça ils avaient vu juste. Il s’agissait bien de Valentine, l’assistante de leur enseignante. Leur ennemie, peut-être bien plus dangereuse que ne l’était le Papillon, était donc cette jeune femme qu’elle connaissait à peine. Pourquoi leur en voulait-elle autant ? En tant que Marinette et Adrien, leur relation n’était que purement scolaire. Elle répétait qu’ils avaient commis une erreur, une faute capitale qui faisait qu’ils méritaient une punition à la hauteur de leur péché : seule la mort semblait être envisagée par Tigresse.
Et à en voir l’éclat qui brillait dans ses yeux, elle débordait d’impatience de mettre sa menace à exécution.
« Je vais te prendre ce que tu as de plus cher. Tes bijoux, ton Adrien, et ta vie. Ne m’en veux pas. Tu n’avais qu’à y réfléchir à deux fois avant de détruire la mienne. »
Elle tendit la main gauche vers l’oreille gauche de l’adolescente. Prenant toutes ses précautions – si par malheur elle parvenait à se libérer de sa prison, elle ne pourrait pas lui arracher son Miraculous de cette manière – elle fit sauter l’attache ; ça n’était qu’un simple bouton pression, et tant mieux.
Faisant passer le bijou dans sa main droite, elle approcha ses doigts tentaculaires de l’oreille droite, avant d’ôter de celle-ci l’autre composante du Miraculous de la Coccinelle. Tout comme il en fut le cas pour Adrien un peu plus tôt, la lumière éblouit une seconde ou deux la jeune femme, lorsque le kwami fut expulsé de force de son porteur, privé du lien qui l’unissait à elle.
« Marinette, s’exclama la petite créature en écarquillant ses immenses yeux bleu foncé. Marinette, tu vas bien ?
– Je suis désolée, souffla l’adolescente en baissant la tête. On a perdu… »
Le kwami vit avec effroi les boucles d’oreilles luire d’un éclat noir et terne dans la main gantée de Tigresse, comme si les bijoux avaient conscience de la situation et exprimaient leur déception d’être tombés entre de mauvaises mains. Aux côtés de la chevalière, dans sa triste teinte argentée, le Miraculous de la Coccinelle s’entrechoquaient à chaque mouvement de la main que faisait Tigresse, émettant un petit bruit particulier.
« Jamais je n’obéirais à quelqu’un comme toi ! cracha le kwami.
– Je ne compte pas te faire obéir. Je compte t’asservir. Tu n’auras pas d’autre choix que d’exécuter mes ordres, Tikki. »
La Coccinelle regarda, impuissante, la jeune femme revêtir les bijoux. Enfilant la bague à son annulaire gauche, elle prit l’apparence d’une délicate bague sertie de minuscules diamants. Sur ce doigt, on aurait presque pu la méprendre pour une bague de fiançailles ou de mariage.
Puis ce fut le tour des boucles d’oreilles. Les clipsant une à une sur ses lobes, Tigresse fut rapidement entourée des deux kwamis qui y étaient enchâssés ; Plagg avait décidé de se retirer, complètement abattu, et incapable de lutter pour protéger son chaton. Constatant amèrement leur défaite entière, il ne put qu’adresser un regard misérable à sa sœur.
« Désolé, murmura-t-il. Je n’ai pas pu lutter… »
Tigresse força Marinette à lever la tête, en fermant ses doigts sur quelques mèches de cheveux et en les tirant vers le haut. L’adolescente réprima un cri de douleur, mais ne put que se laisser faire.
Peut-être qu’en n’offrant aucune résistance, elle souffrirait moins ? L’espoir que Tigresse eût toujours une part d’humanité en elle continuait de vivre, aussi mince qu’il pût être.
« Qu’en dis-tu ? Tout ça parce que tu n’as pas su arrêter ton ami. Tout ça parce que tu m’as menée au Gardien. Tout ça parce que tu es une incapable.
– J’en dis que j’avoue ma défaite. Tu as été une adversaire redoutable, je n’ai pas fait le poids. »
Sa réponse sembla déplaire à la jeune femme, qui lui asséna une violente claque de la main droite. Le métal vint couper la joue de l’adolescente, une fine griffure de laquelle s’échappa un mince filet de sang.
« Tu crois vraiment que tu peux m’amadouer avec tes paroles mièvres ? éructa-t-elle. Tu crois vraiment que je suis assez stupide pour te donner ce que tu veux ? Toi et tes petits amis, vous ne m’aurez pas. Vous vous êtes assez moqués de moi comme ça, je vous ai assez laissés jouer et vous divertir. »
Elle tourna son visage en direction du ciel, comme si elle semblait espérer voir quelqu’un ou quelque chose là-haut. Comme il fallait s’y attendre, il n’y avait rien ni personne par-delà la voûte céleste qui s’étirait toujours un peu plus, affichant ses étoiles comme une multitude d’yeux par lesquels assister à la scène qui se déroulait sur ce misérable toit.
« Penses-tu que Dieu existe, Marinette ? demanda-t-elle sobrement.
– Dieu ?
– Une divinité quelconque, qui veille au-dessus de nous. Qui juge nos actes et décide de notre destin en fonction de cela. »
L’adolescente resta muette. À quoi cela rimait-il donc ?
« Si ce « Dieu » existait, ne serait-il pas un bel enfoiré ? Permettre que de telles choses arrivent. La mort, la maladie, la souffrance. Mais aussi la peur et la haine. Tu ne penses pas que c’est une des pires choses qu’il puisse arriver ? Voir un être que l’on aime se faire réduire en poussière, simple dégât collatéral de l’incapacité de ceux qui se revendiquent « protecteurs » de la ville.
– Mais sans tous ces maux… nous ne réalisons pas que la vie vaut la peine d’être vécue, hésita Marinette après avoir difficilement déglutit. La peine n’est-elle pas le prix à payer pour connaître la joie ?
– Tu n’as peut-être pas tort, » grimaça Tigresse.
Elle partit dans une crise de rire passagère, sous les yeux incrédules de l’adolescente, incapable de comprendre où comptait aller la jeune femme avec toutes ces histoires. Mais plus elle déblatérait et plus ils gagnaient du temps de leur côté… bien qu’elle ignorât ce que faisaient ses alliés… ni combien ils étaient.
« Mais vois-tu, « Dieu » ne peut être partout. Il ne peut s’occuper de chacun d’entre nous à tout instant. Il y a bien des moments d’absence, d’oubli, pendant lesquels nous sommes livrés à nous-mêmes, en proie à nos craintes, nos colères, nos désirs. Et pendant ces moments, le monde entier peut basculer. »
Une bourrasque vint soulever sa cape, qui claqua sèchement. Marinette crut un instant que le maigre bout de tissu allait venir s’enrouler autour de son corps, de son cou, et l’étouffer. Mais il n’en fut rien. Il se contenta de rester aux côtés de sa porteuse, et de lui donner encore et toujours cet air hautain, méprisant et effrayant qu’elle arborait avec fierté.
« Roarr m’a parlé de ce « Dieu », d’une sorte de frère des kwamis, qui viendrait si quelqu’un amalgamait les Miraculous de la Coccinelle et du Chat Noir. À ton avis, à quoi pourrait-il ressembler ? Aurait-il une forme ? Une voix ? Ressemblerait-il à une créature animale que nous connaissons comme les autres kwamis ? Ou bien nous aurait-il bien faits à son image ? N’as-tu jamais voulu découvrir ce secret interdit ?
– Si tu fais ça, si tu l’appelles, on ne sait pas ce qui se passera ! paniqua la brunette en se débattant du mieux qu’elle pouvait dans cette prison sur mesure qui enserrait son corps. Si tu fais un vœu, l’univers tentera de garder l’équilibre en ôtant à autrui ce que tu auras demandé !
– C’est le Gardien qui t’a dit ça ? Tu répètes ses mots comme un enfant bien sage, dis donc.
– N’importe qui de sensé ne se permettrait de risquer tout ce qu’il a pour obtenir ce pouvoir !
– J’ai perdu la raison et mon jugement le jour où j’ai perdu ma dernière raison de vivre. À cause de toi, d’Adrien et du Papillon. »
Le grondement sourd qui avait émané de la gorge de la jeune femme paralysa Marinette. Et le regard qu’elle lui lançait désormais lui faisait aisément comprendre que sa fin était proche. Bien plus proche que ce qu’elle aurait désiré. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre qu’elle allait mourir dans des circonstances affreuses. Et cette idée ne lui faisait absolument pas plaisir.
« Arrête-toi là, Val, » ordonna une voix près d’elles.
Valentine tourna lentement la tête sur sa gauche, seulement pour constater que la petite troupe s’était réunie, et sa composition était des plus étonnantes. Rena Rouge, flûte à la main, fronçait les sourcils et semblait prête à en découdre. Le Papillon se dressait de toute sa hauteur, avec fierté et dédain, et affichait tout le calme qu’elle lui connaissait. Même Adrien était venu, finalement. Il avait tenu à être présent, et à affronter leur ennemie du peu que sa condition d’adolescent lui permettait – le laisser participer était des plus irresponsables.
Et à leurs côtés, un Thomas tremblant mais déterminé, dans une tenue de civil des plus banales, à la hauteur de son personnage. Comptait-il réellement se battre contre elle ? Il n’était pas même capable d’écraser la moindre araignée faisant son nid dans les coins de plafond de son appartement. Sans Miraculous, et sans être akumatisé, il n’était rien face à elle.
Elle avait Roarr, elle avait le grand Tigre Blanc. Et de surcroît, elle avait les Miraculous de la Coccinelle et du Chat Noir, bien qu’inactifs. Toutes ces après-midi passées dans la salle du club de krav-maga n’avaient pas servi à rien ; elle était prête à se battre et à tuer quiconque se dresserait face à elle.
« Tu as perdu la raison, souffla le jeune homme. Je sais que je ne pourrai jamais apaiser toute ta tristesse, ni te rendre celui que tu as perdu, mais s’il te plaît, reviens-nous. Ash t’attend, elle s’inquiète pour toi. Et moi aussi.
– Tu crois vraiment que tout est aussi simple ? Je t’avais pourtant conseillé de ne jamais venir sur ce champ de bataille où alliés et ennemis se confondent. »
Elle s’avança vers Marinette, et posa sa main au gantelet brillant sur l’épaule de l’adolescente. La pierre s’effrita avec la friction du métal, quelques fragments roulèrent jusqu’à tomber, et ricochèrent le long de la toiture avant de disparaître dans un écho.
« Nooroo ! cria-t-elle, sa voix déraillant tant elle perçait le silence de la nuit. Dé-transforme ton porteur ! Révèle-nous le véritable visage du Papillon. »
Le costume violacé de l’homme se mit à luire d’une teinte pourpre digne d’un coucher de soleil. La broche fièrement disposée sur son torse éclata d’une splendeur incomparable, avant de réapparaître aux yeux de tous sous la simple forme d’un petit bijou de la couleur d’une améthyste, à l’allure d’une larme abandonnée sur un simple support d’argent, fixé sur la veste crème de Gabriel Agreste. Un kwami mauve s’en extirpa, et sembla embrasser cette liberté soudainement retrouvée.
Rena Rouge, Marinette et Thomas retinrent leur souffle, surpris de cette constatation. Visiblement, ils n’avaient jamais pu concevoir que, derrière ce masque et ces tours tous plus pitoyables les uns que les autres, se cachait l’un des hommes les plus influents de la ville – voire même du pays –, si bien que leurs voix se turent, et leurs corps se stoppèrent.
Adrien fit un pas ou deux en arrière. Il s’était douté de cela. Mais le voir de ses propres yeux était une autre histoire…
Cependant, leur stupeur fut de courte durée. Tigresse leur laissa à peine le temps de se remettre de la surprise de cette révélation. Elle fit un grand mouvement de lancer, propulsant de toutes ses forces cinq petits couteaux aiguisés faits de pierre, aussi tranchants que leur pendant de métal. Aucun d’eux ne rata sa cible, et elle s’en félicita.
Tous, sans exception, vinrent s’enfoncer et transpercer le corps de l’homme, qui s’affaissa et s’effondra face contre la toiture.
Elle avait visé le cœur, l’estomac, la gorge, ainsi que ses deux épaules. Logés à travers la peau et les organes de Gabriel, ses poignards d’ardoise provoquèrent plusieurs hémorragies, tout en l’empêchant d’utiliser ses bras s’il tentait quoi que ce fût. De toute façon, au vu de l’état dans lequel il se retrouvait, elle ne lui donnait plus que quelques minutes. De quoi lui permettre de faire des adieux déchirants à son fils – quelle ironie, son assistante et alliée n’aurait même pas droit à quelques remerciements – et à expirer lamentablement.
« Père ! »
La voix d’Adrien trancha le silence tandis qu’il se précipitait aux côtés de l’homme, et le retournait afin de pouvoir lui permettre de respirer. À quoi bon ? Le poignard logé dans sa gorge rendait le passage de l’air quasi impossible…
« Père ! pleura-t-il. Pardonnez-moi de m’être opposé à vous pendant tout ce temps. Pardonnez-moi de vous avoir tant déçu. Pardonnez-moi de vous avoir caché tant de choses… »
Malgré la douleur qui défigurait son visage, Gabriel afficha un semblant de sourire, et un air serein. S’il avait pu parler, qu’aurait-il pu dire à son fils ?
« Je ne te laisserai pas la chance de pouvoir faire tes adieux à ton père, ricana Tigresse en s’avançant vers eux. Roarr, dé-transformation. »
Elle sentit le pouvoir du Tigre s’échapper de son corps tandis qu’elle reprenait son apparence de civile. Roarr virevolta autour d’elle, et se lécha les babines en constatant la scène.
La prison de pierre disparut, libérant Marinette de son entrave ; elle n’attendit pas plus pour se rapprocher de ses amis et alliés, préférant fuir la dangereuse jeune femme. Il en fut de même pour les cinq poignards, qui laissèrent des trous béants dans le corps de Gabriel ; le sang s’écoula sans retenue des plaies, ravivant la douleur et accélérant son trépas, sous les yeux embués de larmes de son fils qui l’appelait encore et encore. Comme si cela allait le sauver. Valentine leur jeta un regard empli de dégoût.
« Je vois que tu as fait bon usage de mes pouvoirs, dit le kwami. Et que tu es parvenue à ton objectif. Alors, ajouta-t-elle en se tournant vers une Tikki et un Plagg horrifiés, qu’est-ce que ça vous fait de vous retrouver asservis par la plus puissante des détentrices de Miraculous ?
– Nous aurions dû te bannir depuis bien longtemps ! vociféra le chat. Aujourd’hui, je mets fin à ton existence !
– Plagg, non ! hurla Tikki, comme si cela allait changer quoi que ce fût.
– Cataclysme ! » scanda-t-il.
Une masse noirâtre s’amoncela autour de sa « main » droite tandis que le pouvoir de destruction qu’il ne maîtrisait aucunement s’activait. Comptait-il réellement tuer Roarr avec ce dernier ? L’envie de rester là et d’admirer cette scène était fort plaisant. Malheureusement, Valentine avait d’autres projets.
« Viens à moi, Báihǔ ! »
La scène se déroula comme au ralenti. Les yeux de Roarr brillèrent d’une teinte nouvelle tandis que lui revenaient ses pleins pouvoirs. Alors comme ça, Valentine avait réussi. Elle avait retrouvé son nom véritable…
L’essence du kwami fut de nouveau aspirée dans la parure de main. Cette fois-ci, cependant, ce fut différent.
Le bracelet gardait son apparence camouflée, n’était plus qu’une simple décoration d’argent sur la main de la jeune femme. Ses vêtements de civil se muèrent en une tenue originale, qui contrastait tout de même avec celle de la Tigresse ordinaire ; de son cou jusqu’à ses hanches, sa peau se retrouva couverte d’un tissu pourpre presque brillant, qui s’évasait jusqu’à former le bas d’une robe flottant dans son dos. La cape avait fait son grand retour, apparaissant cette fois-ci sous la forme d’un voile blanc éthéré qui ondulait anormalement dans les airs, fixé par une magie inconcevable à la base de sa nuque, sous ses cheveux châtain. L’anonymat n’avait plus d’importance pour elle, si bien qu’elle avait gardé son véritable visage.
Elle fit un pas ou deux en avant, claquant du talon sur le toit. Quelle idée de revêtir des escarpins aussi noirs que la nuit pour se battre, mais ce n’était qu’une histoire d’apparence ; les capacités octroyées par le Miraculous – et encore plus grandes que d’ordinaire grâce au plein potentiel de Roarr – suffiraient à lui faire garder l’équilibre. Et si toutefois elle se retrouvait en mauvaise posture, la pointe aiguisée de ses chaussures pourrait se retrouver plantée dans la gorge de son assaillant. Cette simple perspective la fit sourire.
Et dans son sillage, comme une apparition fantomatique, la silhouette d’un immense tigre blanc se dessinait et semblait virevolter autour d’elle. Désormais, Roarr n’était plus seulement en elle ; elle l’entourait de toute son essence, prête à se battre à ses côtés.
« Mes chers ennemis, je vous présente Báihǔ, le Tigre Blanc de l’Ouest, fit-elle en s’inclinant et en montrant du plat de la main le spectre qui rôdait aux alentours. Connaissez-vous son élément selon l’astrologie chinoise ? Le métal. Et qu’y a-t-il de plus adapté que ce dernier pour mettre fin à vos misérables existences ? »
Elle fit naître une dague au creux de sa main droite. Le Miraculous suffisait à créer ses armements, elle n’avait plus besoin d’un élément extérieur pour profiter de sa maîtrise des éléments. C’était comme si ce pouvoir ne lui était plus étranger, comme s’il émanait d’elle-même, de sa propre volonté. Comme s’il était sien, et qu’il l’avait toujours été.
« Comptes-tu toujours tenter de me tuer, Plagg ? ricana Valentine en adressant un regard en coin au kwami. Penses-tu toujours être en mesure d’affronter un kwami dont les pleins pouvoirs ont été relâchés ? »
Le chat la regarda avec inquiétude ; la masse noirâtre grouillait toujours autour de sa patte. Il semblait incertain face à ce qu’il devait faire. La situation était après tout inédite : nul n’avait auparavant trouvé le nom véritable d’un kwami auparavant… à part pour le Cerf, si sa mémoire ne lui jouait pas des tours. Mais comment cela se faisait-il que le bijou était encore intact ? Celui du Cerf s’était tout bonnement réduit en poussière à l’appel du nom véritable du kwami…
Roarr le maintenait-elle intact de par sa seule volonté ? Octroyait-elle toujours ses pouvoirs à cette jeune femme tout simplement parce qu’elle en avait envie ? Mais à quoi bon ? Elle avait toujours désiré sa liberté, se rebellant contre l’oppression des bijoux. Cela n’avait plus aucun sens ! Ne voulait-elle pas retourner errer dans l’infini de l’univers sans être liée à ces objets qu’elle considérait comme des chaînes ?
« Penses-tu avoir les tripes de tuer ta propre porteuse ? Tu ferais mieux de m’obéir, plutôt.
– Tu n’es pas sa véritable porteuse ! hurla Marinette, hors d’elle.
– Usurpatrice ! scanda Rena Rouge, de son côté.
– Et qu’allez-vous faire ? Allez-vous vraiment vous opposer à moi ? »
La lame de la dague luisit sous les rayons de la lune tandis que Valentine la faisait danser entre ses doigts. L’instant d’après, elle vint se planter dans le sol, à quelques centimètres du corps de Gabriel, qui agonisait encore et toujours, sous les yeux de son fils qui ne cessait de pleurer et gémir.
Si l’heure avait été aux plaisanteries, l’un d’eux aurait bien pu se moquer de sa visée lamentable. Cependant, de l’arme enfoncée dans le sol s’étirèrent de nombreuses petites branches, comme si elle avait été un arbre en pleine croissante étendant sa cime. Le spectacle fut désagréable à voir lorsque, d’un simple ordre silencieux de la jeune femme, des dizaines d’aiguilles aussi longues que des épées vinrent traverser de part et d’autre l’homme. En quelques secondes, Valentine mit fin à ses souffrances et à ses jours.
Gabriel Agreste, feu le Papillon tant redouté, expira pitoyablement dans une mare de sang, sous les yeux effarés des trois adolescents qui l’entouraient. Même Nooroo semblait abattu et horriblement affecté par le décès de son porteur, bien qu’il ne l’eût pas toujours traité convenablement. Thomas, quant à lui, ne put contenir la rage qui grondait en lui depuis tout ce temps ; il se précipita vers la jeune femme, et chercha par tous les moyens à la déstabiliser, la désarmer, n’importe quoi qui eût pu la mettre hors d’état de nuire. Elle le repoussa d’un simple revers de main, le maintenant à une distance raisonnable.
« Ouvre les yeux bordel ! hurla-t-il. Ouvre tes putains d’yeux ! Tu viens de tuer un homme !
– Il en a tué un lui aussi. Je n’ai fait que lui rendre la pareille.
– C’était un accident ! La justice aurait pu faire son travail ! Tu n’avais pas à devenir un assassin !
– Mais, Thomas, geignit-elle en roulant des yeux, il me fallait faire justice moi-même. Tu n’as rien à voir avec cette histoire, tu n’as même plus de pseudo-pouvoirs pour t’opposer à moi. »
Comme s’il avait été à peine plus lourd qu’un chiot venant tout juste de naître, et avec autant de délicatesse qu’un être sensible aurait pu mobiliser pour porter une telle créature inoffensive, le spectre du tigre blanc vint le soulever, le saisissant par le col de sa veste de sa gueule immense. D’un bond, suivant l’humaine qu’il assistait, ils se retrouvèrent sur le sol de gravier permettant l’accès au parvis de la demeure des Agreste – du dernier Agreste encore en vie, tu veux dire –, où il le déposa délicatement.
« Je suis désolée pour tout ça, murmura-t-elle. Tu méritais bien mieux que moi. Mais sache qu’une fois que je l’aurais fait revenir, tout redeviendra comme avant. Tu n’auras plus à te soucier de moi.
– Tu vas le payer de ta vie, tu le sais, ça ?
– Je me suis préparée à cette éventualité dès que j’ai su ce qui m’attendrait à la fin du voyage. »
Elle tendit la main vers lui. La gauche. Un simple signe amical, dénué de toute animosité.
Et pourtant, il la repoussa. Comment aurait-il pu en faire autrement ?
« Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, Thomas. Il est temps d’en finir. Ça a été un plaisir d’être aussi proche de toi durant tout ce temps. »
Il ne répondit pas. Elle secoua les épaules en riant gentiment. Elle riait comme riait autrefois la douce Valentine qu’il avait connue. Celle dont il était tombé amoureux. Celle qu’il avait tant aimé… Et qu’il ne pouvait que haïr désormais.
« Merci. »
Sur ce dernier mot, elle s’élança de nouveau sur le toit, où l’attendaient les trois adolescents, incapables d’agir. Adrien avait, semblait-il, revêtu la broche du Papillon, puisque le petit bijou brillait sur le pan de sa chemise. Comptait-il passer outre les mises en garde ? Un Miraculous utilisé pour ses propres desseins n’apportait que malheur. Et il était plus qu’évident qu’il s’apprêtait à faire appel à Nooroo pour sa seule vengeance.
Il suffisait de croiser son regard qui brûlait de rage et de désespoir pour le comprendre.
« Je ne te laisserai pas ce plaisir, ricana Valentine. Báihǔ, ramène-les-moi. »
Par quelle miracle le kwami avait-il été doté d’une telle célérité ? Sitôt la jeune femme avait-elle prononcé son ordre lui avait-il tendu les bijoux convoités, les arrachant à Adrien et Alya – qui se dé-transforma aussitôt –, qu’elle ajouta à sa parure.
Un vertige la prit ; cinq Miraculous, voilà que cela commençait à peser. Bien qu’elle ne voulût utiliser le Papillon et son pouvoir de transmission, ainsi que le Renard et son illusion, il lui fallait les garder à ses côtés pour les prévenir de les retourner contre elle.
« Assez duré, articula-t-elle en respirant difficilement, les quatre kwamis asservis virevoltant avec inquiétude autour d’elle. Il est temps de mettre fin à cette histoire qui aura trop duré ! »
Je ne vous le fais pas dire.
« Tikki, Plagg, scanda-t-elle, amalgame ! »
Les boucles d’oreilles, ainsi que la chevalière, se mirent à luire d’une clarté aveuglante, enveloppant Valentine comme une douce étreinte affectueuse.
Puis ce ne fut que du blanc. Un blanc pur, intangible, purement vide.
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*『傷つけられたから 傷つけてやった
それなのにイライラは 終わらない 終わらない』
「匿名希望」- amazarashi