Sous l'affiche d'un film pornographique

Chapitre 31 : Chapitre XXXI

Par BakApple

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Chapitre XXXI

 

 

Il ne faut pas voler, si tu ne veux pas être volé.

Il ne faut pas tuer, si tu ne veux pas être tué. *

 

Anomie – amazarashi

 

 

« Je ne vous ai pas encore tout volé, Valentine. Mais dès lors que votre père reviendra à la vie, je prendrai la vôtre en tribut. »

 

Lorsque la « voix » de Nüll résonna ainsi autour d’elle et à travers sa tête, Valentine sentit un frisson parcourir la totalité de son corps ; du cuir chevelu jusqu’au bout des orteils, elle frémit d’inquiétude.

Elle s’y était préparée, dès qu’elle avait su qu’elle devrait payer un prix pour formuler son vœu. Et elle s’était convaincue jusqu’alors que c’était le bon choix, sa seule issue.

 

Sa vie, pour ramener son père d’entre les morts. Le marché était honnête.

Pourtant, subitement, un doute l’assaillit.

 

Était-elle vraiment prête à donner sa vie à ce prétendu dieu ?

 

Était-elle certaine qu’il tiendrait sa part du marché ? Il semblait aimer les coups tordus, à voir sa recherche constante du divertissement.

 

« Vous hésitez, » fit-il, énonçant purement et simplement cette remarque tandis que ses trois yeux la scrutaient en remuant dans tous les sens.

 

Non. Elle n’hésitait pas.

Tout du moins, elle tentait de s’en convaincre.

 

Tous ses choix l’avaient menée là, à cette fatalité. Un monde sans son père était fade et vide de couleurs. Un monde sans elle, en revanche…

Elle le savait très bien. Elle ne manquerait pas. Thomas la haïssait désormais pour ce qu’elle avait fait, ce qu’elle était devenue, et c’était pour le mieux. Ash n’en avait rien à faire d’elle ; si elle disparaissait, l’Anglaise lui trouverait facilement une remplaçante. Quant à sa mère et le reste de sa famille, la question ne se posait même pas : elle leur parlait si peu qu’elle était déjà presque un fantôme pour eux. Même Roarr, au final, ne serait qu’à peine affectée par cela. Et son père ne saurait jamais que c’était un sacrifice qu’elle aurait fait pour lui. Non, tout compte fait, c’était le meilleur choix.

 

« Si je te donne ce que tu veux, maugréa-t-elle en défiant du regard le kwami, comment pourrais-je être sûre que tu rempliras ta part de l’échange ?

– Je peux vous garder consciente jusqu’à ce que votre père revienne. Comme ça, vous le verrez vivant, et vous pourrez vous offrir à moi. Mais ce serait aussi prendre le risque que vous refusiez, que vous changiez d’avis. »

 

Nüll secoua la tête, et dessina quelques cercles dans les airs, avant de revenir en place. Décidément, il aimait beaucoup mettre l’emphase sur ses paroles en effectuant quelques cabrioles. Et Valentine détestait toujours un peu plus ça. À chaque fois qu’elle voyait ces trois yeux la fixer et se mouvoir sur son « visage » pour, au final, toujours occuper la même place dans l’espace dimensionnel, ce désagréable sentiment de malaise grossissait, telle une tumeur devenue trop gênante pour être opérée.

 

« Vous, les Hommes, vous êtes ainsi, reprit-il avec amusement. Vous changez d’avis si souvent qu’il est impossible de suivre la logique dans votre raisonnement. Je pense pouvoir affirmer sans me tromper que, dès lors que vous le verrez en vie, vous regretterez d’avoir à mourir pour cela, et tenterez tout votre possible pour échanger autre chose que votre existence, aussi misérable puisse-t-elle être, contre la sienne.

– C’est très sympathique de ta part de qualifier ma vie de « misérable », mais soit. Je t’en remercie, grogna Valentine en croisant les bras sur sa poitrine. Sache seulement que ma décision est prise. Je n’ai pas peur de mourir, si c’est pour une bonne cause.

– Pourtant, vous tremblez, » nota le kwami en se penchant vers elle, inclinant son visage jusqu’à ce qu’il frôlât le front de la jeune femme.

 

Elle remarqua alors les secousses qui parcouraient ses mains, et tenta de les dissimuler du mieux qu’elle put sous ses vêtements. Rien n’y faisait, Nüll se moquait déjà avec un tantinet de retenue. Il mima une réaction plutôt humaine, cachant sa bouche inexistante du bout de sa main dépourvue de doigts, comme s’il voulait dissimuler un sourire ou un rire dessiné sur ses lèvres. Le fait qu’il n’avait rien de tout ça, et que sa voix émanait purement et  simplement de lui sans naître de la vibration de cordes vocales – ou de quoi que fussent dotés les kwamis –, était déjà suffisamment cauchemardesque aux yeux de Valentine. Si en plus cette maudite créature omnipotente et détachée de toute morale se moquait d’elle…

 

« C’est le froid, fit-elle dans un semblant d’explication mensongère, bien qu’elle se doutât qu’il voyait clair dans son jeu.

– Il est vrai que vous n’avez pas choisi la plus chaude des nuits pour agir, » acquiesça son vis-à-vis.

 

Au même moment, une brise nocturne vint secouer ses vêtements. Les boutons de sa veste émirent un petit bruit de protestation en s’entrechoquant, comme s’ils se reprochaient mutuellement d’être venu envahir l’espace personnel les uns des autres. Même son pull de laine ne suffisait pas à lui procurer un semblant de chaleur, et le vent venait s’engouffrer sous sa chemise, tout en s’amusant à lécher la cicatrice encore sensible.

Valentine s’étonna, dans le même temps, de constater que tout n’était pas aussi figé que ce qu’elle aurait cru. Même si les adolescents non-loin de là étaient pétrifiés dans un instant éternel – elle ne tenait pas compte du cadavre à leur côtés qui, de toute manière, ne bougerait plus par lui-même –, il semblait que la vie suivît son cours autour d’eux. Sinon, pourquoi le vent soufflerait-il ?

 

« Tout simplement pour renforcer cette tension dramatique. Le vent, le froid, ne sont-ce pas là les meilleurs ingrédients pour provoquer l’inquiétude chez un sujet ?

– Tu es un kwami détaché du monde vivant, un simple observateur. Ne viens pas me parler de tension dramatique ou quoi que ce soit, » souffla Valentine en faisant quelques pas pour s’éloigner de lui, même si ça n’était que de quelques centimètres.

 

Elle voulait jeter un œil en contrebas. Voir si Thomas était toujours là. S’il était figé, lui aussi, ou si cette paralysie ne s’était appliquée qu’aux deux adolescents.

Elle le trouva là où elle l’avait laissé quelques instants plus tôt – instants ? Cela lui semblait comme une éternité –, dans la même position. Rien n’avait changé. Elle était la seule personne animée et consciente dans un rayon probablement infini. Au final, elle était prisonnière de Nüll, seul lui pouvait faire éclore la bulle dans laquelle elle était enfermée. Oui, c’était ça, elle était comme dans une dimension parallèle, une sphère d’influence ou quelque chose comme ça, qui ne répondait qu’aux ordres du kwami.

Kwami du Néant, disait-il. Il lui évoquait plutôt un kwami de la manipulation qu’autre chose.

 

« Arrêtons avec tout ça, grogna-t-elle en revenant vers lui. J’accepte le prix, je n’ai pas le choix. Mais je demande une dernière faveur, avant de t’offrir ma vie. »

 

Encore une fois, s’il avait pu lever un sourcil, Nüll l’aurait assurément fait. Son visage prit un air intrigué, curieux, avide de divertissement. C’était tout bonnement effarant de réaliser que leurs vies, leurs destins, étaient entre les mains d’une entité omnipotente qui ne cherchait qu’à s’amuser. Elle était même certaine que, pour plus de drame, il lui ôterait la vie sous les yeux de son père tandis qu’il revenait à la vie. Quoi de plus plaisant que de briser un peu plus ces vies déjà troublées par ses actions ?

 

« Laisse-moi tuer ces deux-là, fit-elle en désignant du doigt Marinette et Adrien. Je n’ai eu ma revanche que sur l’un de mes ennemis. Il me reste ces deux gamins à tuer avant que ma tâche ne soit accomplie. »

 

Il acquiesça. Visiblement, il était intéressé par un ultime combat.

 

« Mais rends-moi service. Empêche quiconque de venir nous déranger. Je les veux eux, et pas leurs amis pitoyables.

– Je verrai ce que je peux faire. »

 

Valentine s’avança quelque peu dans la direction des deux adolescents immobiles. L’effroi creusait leurs visages enfantins, c’en était presque déroutant. Elle n’était pas peu fière d’être parvenue à autant les marquer. Et bientôt, elle leur ôterait leur dernier souffle, ferait cesser de battre leurs cœurs, et laisserait couler à flots le sang écarlate qui pulsait à travers leurs veines. Comment les achèverait-elle ? Elle n’en avait aucune idée. Mais elle était certaine d’une chose : elle profiterait de chaque seconde de cet affrontement. C’était le dernier repas d’une condamnée à mort, et elle s’en léchait d’avance les doigts.

 

« Báihǔ est-elle toujours là ?

– Inconsciente, de même que la Coccinelle et le Chat Noir, mais présente. Avez-vous encore besoin d’elle, ou bien puis-je lui rendre sa pleine liberté ?

– Elle et moi, jusqu’au bout, » répondit Valentine en affichant un sourire carnassier, avide du festin auquel elle allait avoir droit.

 

Elle sentit de nouveau la puissance du kwami inonder son corps, comme à chacune des transformations, déversant son essence sous chaque parcelle de peau qu’elle avait lui offrir, à travers le moindre muscle. Elle n’aurait pas besoin d’une quelconque allure héroïque ou quoi que le kwami eût à lui proposer : désormais, c’était Valentine qui prenait sa revanche, et non Tigresse. Alors à quoi bon revêtir une apparence qui n’était pas la sienne ?

Le bracelet de Panja restait là, soigneusement enroulé autour de sa main et ses doigts, dans son apparence camouflée, comme s’il était vide de l’essence de Báihǔ. Oui, c’était logique ; Báihǔ n’avait plus besoin d’un réceptacle pour insuffler son pouvoir dans le corps d’autrui. Elle était complètement libre, désormais.

Finalement, peut-être avait-elle été une amie pour Valentine. Elle l’avait toujours suivie, soutenue. Comme l’avait laissé comprendre Nüll, le destin aurait dû faire qu’elle l’abandonnerait sitôt sa liberté retrouvée ; et pourtant elle était toujours là, à rester près d’elle et à agir presque sous ses ordres.

La silhouette du tigre blanc s’étira autour d’elle, dans un nuage de brume. La puissance qui se dégageait du kwami libéré était sans limite ; face aux adolescents dépourvus de Miraculous, elle n’en ferait qu’une bouchée. Et une fois que tout serait fini, une fois qu’elle aurait accompli sa vengeance…

 

« Je prendrai votre vie, Valentine, » rappela Nüll en acquiesçant la tête, comme s’il avait lu dans ses pensées.

 

Un marché était un marché. Ce « dieu » avait sa parole, elle ne voulait en aucun cas y faillir.

 

« Plus vite tu me libéreras de ta petite bulle isolée du monde et plus vite tu l’auras, » répondit-elle comme un affront, les sourcils froncés et un immense sourire tordant ses lèvres.

 

Il secoua les épaules – tout du moins, mima le geste – avant de taper une fois des « mains » ; un petit bruit résonna autour d’eux, et peu à peu le monde reprit ses couleurs vives à travers l’obscurité, le vent souffla pleinement de nouveau, et les bruits des alentours parvinrent aux oreilles de la jeune femme.

La sphère de lumière dans laquelle elle baignait jusqu’alors disparut, s’évapora, sans laisser la moindre trace, comme si elle n’avait jamais existé.

 

À sa gauche, Marinette et Adrien restaient enlacés, le second pleurant sur l’épaule de la première qui n’en menait pas large. Près d’eux gisait le père de l’adolescent ; le sang avait coagulé sur ses vêtements et son teint se faisait de plus en plus livide. Peut-être le corps était-il déjà rigide par endroits ? Le dégoût qu’éprouvait Valentine la dissuada de le vérifier par elle-même.

Elle ne voyait plus Nüll à ses côtés, mais sentait malgré tout sa présence. Était-ce le fait de savoir qu’elle était toujours observée par ce stupide « dieu » qui passait son temps à chercher le plus beau film à regarder pour s’amuser ? Peut-être bien. Elle secoua la tête, tentant de chasser cette idée. Cette idée qui arpentait ses pensées, ce désir qui brûlait en elle, ils étaient les siens, et n’étaient pas dictés par une quelconque divinité blasée et détachée de tout. Si elle voulait les tuer, elle le pouvait. Si elle voulait se venger, elle le ferait.

 

Sur sa droite s’étendait une immensité obscure. En s’approchant légèrement du bord du toit, elle aperçut la figure de Thomas. Ignorant le regard qu’il lui adressait, ainsi que le pincement de son cœur, elle fit quelques pas de plus, guettant les environs à la recherche d’un possible gêneur.

Elle remarqua, à ce moment-là, que le pendentif du Renard et que la broche du Papillon n’étaient plus en sa possession. Quand les avaient-ils récupérés ? Elle l’ignorait. Mais elle s’en moquait, elle n’en avait plus l’utilité. Même Tikki et Plagg restaient impassibles, comme vidés de leur essence. Peut-être qu’invoquer Nüll avait puisé jusque dans les fondements de leurs êtres ? Ils continuaient de léviter, le regard terne qui fixait le vide, les pattes ballantes, la tête un peu penchée en avant. Ils semblaient tout bonnement déconnectés de la réalité dans laquelle elle se trouvait.

 

« Comme vous êtes adorables, tous les deux, lança-t-elle à l’attention du duo qui avait à peine remarqué son retour parmi eux. Vous me faites presque de la peine. Mais n’allez pas croire que ça vous sauvera.

– Tu n’es pas satisfaite ? gronda Marinette en serrant un peu plus fort contre elle Adrien. Tu as tué un homme, dérobé des Miraculous, et invoqué le pouvoir ultime. Et tu reviens nous assaillir ? Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ?

– Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? répéta Valentine en fronçant les sourcils. Tu veux vraiment que je t’explique ce qui ne va pas ? »

 

Si la brunette semblait s’en contrefaire, elle n’hésita pas cependant à s’avancer un peu plus, pour qu’elle entendît bien ce qu’elle avait à dire. De toute façon, Nüll devait lui assurer sa victoire ; s’il voulait sa vie, il devait attendre qu’elle achevât la leur. Elle était bien trop tenace pour mourir avant d’avoir eu sa vengeance.

 

« J’ai justement un peu de temps devant moi, alors laisse-moi te raconter une petite histoire. Promis, je ferai court. »

 

Elle s’arrêta à un mètre d’eux, droite, et les toisant de toute sa hauteur. Une bourrasque vint ébouriffer ses cheveux ; elle l’ignora, préférant fixer sans détourner le regard les deux gamins assis à-même la toiture.

 

« Je n’étais pas la plus heureuse, mais pas non plus la plus malheureuse. Je vivais ma vie sans histoire, je n’ai rien demandé à personne. Et puis, un jour, un certain Chat Noir s’est laissé avoir par un certain Papillon. Dans sa stupidité, il a tué la seule personne qui comptait pour moi. Et toi, Marinette, tu n’as pas su l’en empêcher. Tu n’as pas su empêcher que ton putain d’acolyte fasse la plus belle connerie de sa vie. »

 

Elle avait beau tenter de se contenir, elle peinait à garder son calme. Elle n’avait qu’une envie : en finir tout de suite, pour enfin trouver le repos.

 

« Alors que se passe-t-il quand la plus sotte des héroïnes mène la plus hargneuse des antagonistes à toutes les clés pour prendre part au combat ? Tu m’as montré où était le Gardien, tu m’as laissée trouver le nom de vos kwamis, c’était trop facile. »

 

La brunette restait muette, incapable de répondre. À quoi bon ? Il était impossible de raisonner cette femme. Elle était tout simplement folle, impossible à sauver. Mais l’aura qui émanait d’elle, toute cette ténacité, et surtout, le kwami libéré de ses entraves qui continuait à danser dans les airs autour d’elle, tout ça la terrorisait. Incapable de bouger, elle ne pouvait qu’écouter. Si au moins elle pouvait lui permettre d’épargner Adrien…

 

« Báihǔ, appela Valentine. Prête-moi une dernière fois ta force. »

 

De l’éclat argenté de la parure qu’elle gardait à la main naquit une dague, dont la lame était si affûtée, tant polie, qu’elle reflétait à merveille toute image, à la manière du plus beau des miroirs. La pointe, aussi fine qu’une aiguille, pouvait percer si aisément toute chair qu’elle en devenait l’arme la plus létale que cette Terre eût portée. Le Tigre Blanc de Métal n’usurpait en rien son surnom.

 

« Je serai clémente, dit-elle finalement en jouant avec l’arme, glissant tendrement ses doigts le long du manche rugueux qui tenait à merveille dans ses mains. Je t’apprécie, Adrien. Dans un autre monde, toi et moi aurions pu nous entendre. Je ne te ferai pas plus souffrir, je te le promets. »

 

Elle s’approcha lentement de lui, pas à pas. Lorsque Marinette se dressa de toute sa hauteur en guise de barrière protectrice, comme si elle espérait pouvoir former le dernier barrage protégeant le pauvre blondinet, elle lui asséna une gifle suffisamment forte pour la faire chanceler. Sous le choc, l’adolescente ne put que porter sa main à sa joue, et garder cet air hagard et horrifié. Considérant que ça ne suffirait jamais à la déstabiliser, la jeune femme planta d’un coup sec sa dague dans le sol, avant d’empoigner par les épaules la gamine. Elle la dominait de toute sa hauteur, et n’hésita pas un seul instant à lui adresser un sourire effrayant.

 

« Tu vas bien sagement attendre ton tour, » gronda-t-elle quelques secondes avant qu’elle ne la fît tomber à genoux en cognant dans ceux-ci.

 

Marinette se plia en deux, retenant du mieux qu’elle pouvait ses larmes, mais, incapable de se remettre debout et de venir en aide à Adrien, elle se retrouva vouée à rester témoin de la scène atroce qui se joua sous ses yeux.

 

Valentine avança jusqu’à lui, récupérant sa dague au passage, et s’agenouilla à sa hauteur. Elle posa sa main droite sur l’épaule du blondinet, et prit un air aimable, affichant le même visage doux et tendre que celui qu’elle arborait lorsqu’ils discutaient ensemble sur le toit du collège. Ça aussi, n’avait-ce été que des mensonges ? L’idée traversa l’esprit d’Adrien, mais il ne voulait plus y penser. Il voyait la chevalière briller sur l’annulaire de la jeune femme, et Plagg était là-bas, inanimé, suspendu dans le vide comme une marionnette abandonnée. C’était sans espoir.

Ils avaient perdu, il le savait très bien. Mais il voulait continuer de croire à une possible issue favorable, même si cela lui brisait un peu plus le cœur.

 

« Vous avez obtenu ce que vous vouliez ? demanda-t-il d’une voix faible, levant ses yeux émeraude remplis de larmes, prêts à déborder, vers la jeune femme.

– Pas encore. Je voulais accomplir une dernière chose en ce bas monde avant de payer le prix.

– Qu’est-ce que vous avez désiré ?

– Retrouver celui qui m’était cher. Celui que vous m’avez arraché. »

 

Même si le ton était accusateur, elle ne semblait pas lui vouer autant de haine que ce qu’il aurait cru. Non, au contraire, elle semblait presque désolée d’en venir à de tels recours, à un tel dénouement. Mais peut-être était-ce une fois encore juste une façade, une manière d’endormir sa confiance. Elle avait, décidément, été très douée à ce petit jeu, depuis le début de leur sordide histoire.

 

« Et quel en est le prix ?

– Ma mort, tout simplement, annonça-t-elle paisiblement. Une vie contre une autre. Les vôtres n’auraient pas suffi, elles n’ont pas assez de valeur pour équivaloir à la sienne. Alors disons que je lui offre un petit pourboire. Ne t’en fais pas, ce sera rapide. »

 

Il ne fallait pas chercher plus longtemps pour voir où elle voulait en venir.

Étrangement, bien que la peur serrât son cœur, il semblait prêt à accepter son sort. Il cligna une dernière fois des yeux, et esquissa un faible sourire.

 

« Il me tarde de les rejoindre, dit-il, d’une voix particulièrement sereine. Merci. »

 

Assis sur les genoux, il laissa ses mains glisser sur ceux-ci, adoptant une position presque cérémonieuse. Comme s’ils s’apprêtaient à le sacrifier pour un dieu quelconque – ce qui n’était pas entièrement faux. Il tendit le visage, et ferma les yeux, comme s’il savait exactement ce qui allait advenir de lui.

Valentine empoigna fermement sa dague, enroulant ses longs doigts fins autour de son manche. Sans laisser place à la moindre hésitation, elle vint glisser sa main gauche dans la nuque afin de la maintenir. Et d’un mouvement sec, d’une pression digne d’un professionnel, bien qu’elle n’eût jamais fait cela de sa vie jusqu’alors, elle vint trancher la veine jugulaire. Ignorant le hurlement qui s’échappa des lèvres de Marinette tandis que ses larmes abondaient, et faisant fi du sang brûlant qui venait l’assaillir et arroser sa peau, elle lâcha son arme, qui ricocha contre les tuiles dans un faible cri de protestation.

Ses doigts vinrent caresser la joue de l’adolescent dont le corps entier était parcouru de spasmes, comme pour le rassurer dans ses derniers instants d’agonie. Elle ne dit rien, n’articula pas le moindre mot, elle se contentait de regarder d’un air détaché le visage dont les traits se tordaient de douleur sous ses yeux. Pendant la demi-minute qui suivit, seuls les hoquets de douleur de Marinette se firent entendre.

Lorsqu’enfin Adrien eût rendu son dernier souffle, Valentine l’étendit doucement, allongeant son corps désormais sans vie aux côtés de celui de son père. Elle disposa ses bras le long de son cors ; les yeux fermés, il semblait presque dormir. Voilà qu’il rejoignait ses parents. Peut-être en serait-il plus heureux, désormais.

 

« ASSASSIN ! » s’époumona Marinette, se relevant tant bien que mal, et se précipitant vers elle.

 

Dans un élan désespéré, l’adolescente se rua vers elle, comme si par la simple force de sa volonté et de sa rage elle aurait pu s’opposer à celle qui venait de tuer, sous ses yeux et de sang-froid, son ami, compagnon d’armes, et amant. Le cœur meurtri par cet acte de barbarie, ignoble, seule la vengeance comptait pour elle désormais. Quelle ironie, se dit Valentine. La brunette avait toujours semblé vouloir rester pacifique, résoudre le conflit par la discussion, et mettre de côté ces histoires de représailles pour tenter de trouver un terrain d’entente, et se pardonner mutuellement leurs péchés. Et voilà qu’elle se donnait entièrement à cet unique besoin vital, sauvage : celui de faire souffrir l’autre autant que l’on avait souffert soi-même.

Marinette tenta de lui asséner un coup en pleine figure. Valentine l’intercepta sans broncher, enserrant ses doigts autour du poing vengeur qui se dressait devant elle. Un rictus plus qu’amusé se dessina sur ses traits, tandis que son esprit réfléchissait à mille et une façons de provoquer son adversaire afin de rendre cet affrontement plus jouissif qu’il ne l’était déjà.

 

« Moi au moins je n’ai pas peur de me salir les mains, railla-t-elle en se relevant, sans pour autant lâcher prise. Pensais-tu réellement pouvoir régler tous tes problèmes par le pouvoir et la magie de l’amitié ? Ne me fais pas rire. Pour qui tu te prends ? »

 

Le silence que gardait la brunette l’amusa un peu plus, et elle ne put contenir le rire qui grandissait en elle.

 

« Tu croyais vraiment que ton amour ou quoi que ce soit puisse m’arrêter ? Sors un peu de tes rêveries ! On est pas dans un conte ou un dessin animé pour enfants. La réalité est bien plus cruelle, plus tordue.

– C’est à cause de personnes comme toi ! pesta Marinette en tentant de lui porter un coup de sa main libre.

– Et à cause de personnes comme toi, répliqua Valentine en la stoppant net de nouveau, sans froncer les sourcils. Tu oublies que tu es la première responsable dans cette histoire. »

 

Elle finirait par le lui faire comprendre, et le lui faire admettre. Par la force, s’il le fallait.

 

« C’est de ta faute si Adrien est mort, » asséna-t-elle finalement, avant de se pencher en arrière et de lui enfoncer un coup de pied dans l’estomac, en lâchant dans le même temps les deux poings tendus dans sa direction.

 

L’adolescente, le souffle coupé, fit un bond en arrière, incapable d’encaisser sans bouger. Elle s’effondra sur les tuiles dans un grand fracas, et toussa violemment. Elle tenta assez rapidement de se remettre debout, et chancela quelque peu, avant de faire de nouveau face à la jeune femme qui la toisait d’un air hautain et mauvais.

Seule face à elle, elle n’avait pas la moindre chance. Pas dans son état. Et même si elle n’était pas transformée, Valentine gardait quelques atouts du Miraculous ; outre sa capacité à former des objets de métal grâce à la parure qu’elle portait encore à la main, elle semblait toujours être dotée de cette force décuplée par les kwamis. À moins que ce ne fût sa véritable force à elle ? Elle refusait de le croire.

Et impossible de remettre la main sur Tikki, qui continuait à flotter, l’air hagard et totalement absent, plus loin. D’autant plus qu’il fallait, pour cela, ôter à la jeune femmes les boucles d’oreilles, et donc en venir au corps à corps, ce qu’elle maîtrisait le mieux…

 

« Alya ! » appela-t-elle de toutes ses forces dans un élan de désespoir, espérant que son amie l’eût entendue d’où qu’elle se trouvât, et pût lui venir en aide.

 

Valentine ricana, encore une fois. Elle ne cessa pas sa progression dans sa direction, et Marinette eut beau reculer afin de garder un minimum de distance entre elles, elle voyait le bord du toit se rapprocher pas à pas.

 

« Elle ne viendra pas. Personne ne viendra. Il m’a promis que je pourrai m’occuper de vous sans être dérangée. Alors je vais en profiter, » sourit-elle, dévoilant ses longues canines sous le clair de lune.

 

La couleur de ses lèvres rappelait trop bien celle du sang. L’espace d’un instant, Marinette crut avoir face à elle une véritable incarnation humaine d’une bête sauvage et sanguinaire. Impossible de ne pas trembler face à ce spectacle horrifique.

L’adolescente fit un pas en arrière ; elle ramena bien vite sa jambe en constatant que son talon ne rencontrait que du vide. Et en face, Valentine ne cessait sa progression, lente et inévitable. Un nouveau tremblement la prit. Était-ce dû à la fraîcheur de la nuit, ou bien n’était-ce pas la réaction la plus logique du corps face au sort inéluctable qui la guettait ? Elle voulait croire que la brise qui caressait sa nuque était responsable de ce sentiment.

 

« Dès l’instant où je t’ai rencontrée, j’ai su que toi et moi nous aurions une histoire. Que tu avais quelque chose de spécial qui m’amènerait à toi. Si je m’étais doutée que tu étais une simple usurpatrice, qui croyait bêtement en une conception erronée de la justice, je pense que j’aurais facilement tourné les talons.

– C’est toi qui me parle d’une conception erronée de la justice ? Tu crois que c’est juste, ce que tu nous a fait endurer ? C’était vraiment juste de les faire autant souffrir ? »

 

Valentine ne se trouvait plus qu’à un mètre ou deux d’elle. Et aucune trace d’Alya. Aucune trace de personne. Pas même Fu n’était venu à leur rescousse.

Elle n’avait été qu’une incapable tout le long. Une sotte, inconsciente de ce qu’elle faisait, de l’ampleur de la tournure que prenaient les événements.

 

« Tu es drôlement hypocrite, Marinette. Tu crois que c’était juste de te battre contre le Papillon pendant autant de temps sans savoir ce qu’il comptait faire ? Il ne cherchait pas la domination du monde ou quoi que ce soit d’aussi mégalomane. Il voulait tout simplement faire revenir à la vie l’être qu’il chérissait plus que tout au monde, sa femme. La mère d’Adrien. »

 

Un pas. Deux pas. Trois pas.

 

« Qu’est-ce que ça te fait d’avoir privé Adrien de mère pendant autant de temps ? reprit la jeune femme sans s’arrêter de marcher. Tout aurait pu être réglé dès le premier jour si vous aviez discuté avec lui. Vous n’aviez qu’à lui tendre la main, et tout aurait pu se régler aussi facilement. Ne le penses-tu pas ?

– Tu mens !

– Pourquoi mentirais-je ? Je ne fais que t’ouvrir les yeux. Je veux que tu souffres aussi bien psychologiquement que physiquement. Si tu prends conscience de l’abomination de tes actes, peut-être comprendras-tu combien tu ne devrais pas te considérer meilleure que moi-même. »

 

Quatre pas. Cinq pas. Six pas…

 

« La différence entre nous, c’est que j’ai complètement admis cela, grimaça Valentine. J’agis en sachant pertinemment que je suis odieuse. Qui de sensé s’en prendrait aussi ouvertement à des gamins comme vous ? »

 

Elle secoua les épaules en riant. Voilà qu’elle était très proche de Marinette. À une distance de bras, au maximum.

 

« Qu’as-tu à dire ? Quels seront tes derniers mots avant de mourir ? »

 

Marinette resta pétrifiée, incapable de bouger ni d’articuler le moindre son.

Une violente douleur vint transpercer son corps tandis que Valentine lui asséna un coup de poignard dans le ventre. Quand l’avait-elle formé ? Elle l’ignorait ; elle était incapable de se souvenir si elle l’avait vue faire ou non.

La lame s’enfuit de la plaie, laissant le liquide couler à flots. Plus rien ne le retenait, désormais. Elle fit glisser sa main sur la blessure, exerçant une maigre pression, dans un élan désespéré pour contenir l’hémorragie. En vain. Les tuiles commençaient à prendre cette teinte écarlate qui venait ruisseler le long de leur corps.

Sans pouvoir prendre le temps d’encaisser le choc, la douleur, et tout ce qui venait avec, elle se sentit entraînée en arrière – non, poussée. Valentine venait de l’éjecter hors du toit, d’un simple coup de pied, une fois encore. Ses jambes ne rencontrèrent que du vide, ses mains ne purent se raccrocher à quoi que ce fût. Sa chute fut longue, parsemée de moments de demi-conscience et d’autres de pure panique.

La jeune femme, du haut de son promontoire, la regarda sombrer dans l’obscurité, et n’afficha un sourire satisfait qu’une fois que son corps eût émit un doux bruit en heurtant le sol de graviers de plein fouet.

 

Puis ce fut le silence.

 

Valentine soupira.

 

Voilà qui était fait.

 

Elle regarda ses mains tachées de sang, de même que ses vêtements. Celui d’Adrien, et celui de Marinette. Mais aucunement le sien. Haussant les épaules, elle alla se trouver une place un peu plus loin, sur le rebord du toit. Assise sur les tuiles, elle laissa ses jambes se balancer dans le vide.

La tête inclinée en arrière, elle contempla le ciel. Quelques nuages s’effilochaient çà et là, comme s’ils tentaient d’imiter la Voie Lactée qui les surplombait. Quelle tristesse ; la pollution de la ville empêchait de constater la moindre étoile. Valentine songea que cela aurait été une belle vue, un magnifique panorama, à contempler dans ses propres derniers instants.

 

« Merci pour tout, » murmura-t-elle à un auditeur invisible.

 

Le silence revint dans la nuit. Uniquement pour être dérangé une dernière fois, par le bruit du bracelet de Panja qui se brisait en autant de morceaux que de mailles en composant ses chaînes. Chacune d’elles heurta le toit, glissant et roulant le long de celui-ci, jusqu’à se dérober des regards dans l’obscurité.

 

Tout ce qu’il resta de Valentine l’instant d’après furent ces petits morceaux de métal dispersés, ainsi qu’une paire de boucle d’oreilles, et une chevalière.



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*『物を盗んではいけません あなたが盗まれないために

人を殺してはいけません あなたが殺されないために』


「アノミー」- amazarashi




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