Deux ombres

Chapitre 1 : Le banquet

7298 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 20/07/2021 20:32

Chapitre I — Le banquet


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Le temps était glacial, tout bonnement frigorifique. Un véritable temps d’hiver, qui perdurait mois après mois avec guère d’amélioration.

Le ciel couvert se voilait de nuances de gris là où d’ordinaire triomphait un sublime azur ébloui par le soleil réchauffant corps et cœurs dans cette province éternellement figée sous la glace et la neige.

Chaque être qui respirait voyait s’élever une volute de fumée blanche de ses narines, lèvres, babines, selon sa nature et son espèce. Les bêtes comme les Hommes s’affairaient de toute part afin de repousser le froid qui engourdissait les membres, en vain. Dès lors que le mouvement s’arrêtait, les températures extrêmes de l’hiver revenaient assaillir et provoquaient des tremblements.

Avancer devenait rapidement pénible dès lors qu’il fallait traverser des hautes nappes de neige poudreuse et éviter les plaques de verglas qui s’amusaient à faire chuter les imprudents. C’était à savoir qui allait se briser la nuque en premier. Les nez étaient rougis, les doigts engourdis ; les yeux pleuraient lorsqu’une bourrasque gelée frappait les visages. Tous rêvassaient de l’instant où ils pourraient retrouver la douceur du foyer, la chaleur des couettes et celle de la boisson, seule issue de cette journée festive.

Quelques chanceux pouvaient toutefois rester à proximité des torches et autres sources de chaleur – la forge, la cantine et le vaporium en étaient trois parmi tant d’autres – tandis que les autres se frottaient vigoureusement les mains dans une vaine tentative de les réchauffer. Quelques éternuements se faisaient entendre, interrompant les conversations de formules de politesse, et bientôt une épidémie de rhume viendrait assaillir les résidents de Seliana. Mais ce n’était guère une préoccupation ; tous ici débordaient de joie, ignorant délibérément la convalescence prochaine qui les guettait.

Dans l’effervescence, certains sifflaient un air en canon, les sopranos menant la danse, suivis par les ténors et les basses. Tous n’étaient pas toujours justes dans leurs notes, mais le rythme entraînant les aidait à oublier – n’était-ce que temporairement – le froid. Le rythme des pas, les percussions des tonneaux que l’on secouait ou que l’on déposait, les applaudissements marquant parfois des triolets un peu bancals, toute l’agitation s’accordait pour étoffer cette mélodie chantée par la ville-colonie.

Un banquet se préparait. Ce soir-là, on célébrait l’Étoile de Saphir, ce chasseur ayant courageusement combattu ce monstre surnommé « la vouivre immortelle », le Shara Ishvalda, mettant un terme aux dérèglements des écosystèmes du Nouveau Monde. L’aval de la Guilde n’avait guère été difficile à obtenir. Sitôt la menace avait-elle été évaluée et quantifiée, les têtes pensantes qui prenaient les décisions capitales avaient acté que la protection des espèces endémiques à cette terre prévalait sur l’existence de ce dragon ancien unique en son genre. Tout s’était déroulé très vite, si bien que, aussi étrange que cela parût, un seul groupe de quatre chasseurs fut désigné pour s’acquitter de cette tâche. On en chantait les louanges ce soir-là encore, comme à chaque instant depuis l’annonce de leur victoire.

Voilà une paire d’années que la Cinquième Flotte avait débarqué à Astera, port d’accroche, et avait contribué massivement à la résolution d’un mystère qui s’épaississait d’années en années depuis plus d’un demi siècle. Mais le repos avait été fort court, car l’agitation des monstres avait rapidement repris, uniquement pour que les membres des expéditions envoyées en ces terres ne découvrissent, au terme de nombreux mois au cours desquels la colonie avait été bâtie, qu’un monstre ancien, terriblement âgé au point d’être considéré immortel, en était la cause. Une fois celui-ci défait, tout sembla revenir à la normale, en attendant qu’un nouveau danger n'émergeât.

Malgré cette menace latente, envisagée mais peut-être infondée, Seliana débordait de joie ; cela ne faisait aucun doute. La nouvelle ville – si l’on pouvait la qualifier ainsi – n’avait jamais connu de telle agitation en ses quelques mois d’existence. Cette ambiance particulière mettait du baume au cœur de chacun, car l’angoisse née de l’incompréhension et de l’appréhension avait été balayée d’un simple revers d’épée tranchant la tête du Shara Ishvalda. À dire vrai, bien que l’Étoile de Saphir eût été accompagnée par une poignée d’autres chasseurs et chasseuses aussi braves, puisqu’il avait été à l’origine de sa défaite en l’achevant, tous le considéraient comme le valeureux héros qu’ils comptaient célébrer ce soir-là.

Dylis remonta quelque peu le col de son manteau en fourrure d’anteka, y glissant le menton et, elle espérait, le bout de son nez qu’elle sentait rougir d’instant en instant. Elle observa avec détachement ses camarades affairés et se dirigea d’un pas pressé vers les quartiers communs. La jeune femme préférait de loin la tranquillité de sa chambre à cette activité bouillonnante à laquelle elle ne se sentait guère conviée. Le froid de Seliana ne l’avait jamais dérangée, bien au contraire, et ce malgré les températures incroyablement basses et les engelures qui les accompagnaient. Quelque part, cela lui rappelait le climat rigoureux de sa région natale, et lui inspirait une nostalgie qu’elle éprouvait ponctuellement.

Abritée par l’auvent croulant sous un manteau de poudreuse blanche, elle secoua ses vêtements aux aussi recouverts d’une couche de neige, bien que plus fine encore, et pénétra dans l’immense bâtiment de bois et de pierre.

Une bouffée de chaleur, en provenance de la cheminée, vint la frapper au visage, et la différence de température la sortit brusquement de sa torpeur. Ici aussi l’effervescence était présente ; quelques-uns de ses compagnons de la Cinquième s’agitaient, s’appelant de vive voix par des prénoms et des surnoms divers et imagés, traversant en quelques rapides foulées l’espace qui les séparait de leur destination, riant de bon cœur. Certains se demandaient quelle tenue ils allaient revêtir pour la célébration, ce à quoi Dylis répondait en pensée que la question était forte idiote, chacun allant tout naturellement se vêtir d’habits de civils, ceux que tous portaient lorsqu’ils ne partaient pas en chasse. D’autres commençaient d’ores et déjà à préparer leurs corps pour l’ivresse qui s’annonçait en ingurgitant quelques verres ici et là, trinquant chope contre chope, ou bien heurtant le fond du récipient de métal contre le bois d’une table ou d’un comptoir. La femme aperçut d’ailleurs une chasseuse engloutir un bock à la dérobée, alors qu’il restait encore tant à faire. Un des compagnons felynes la vit, mais ne pipa mot lorsqu’elle lui tendit une petite gourde dans laquelle il trouva sûrement à son tour quelques gorgées de boisson.

Se faisant la plus discrète possible, longeant les murs sur la pointe des pieds, Dylis rejoignit presque silencieusement le couloir des chambres. Le bâtiment semblait immense vu de l’extérieur, et ce n’était pas complètement faux ; lorsque l’expédition avait mené les Hommes sur ces terres, il avait fallu prévoir un quartier général pouvant accueillir une bonne centaine d’individus, et presque autant de felynes. Bien que ces petites créatures bipèdes fussent plus petites – au moins de moitié – qu’un homme adulte, il leur fallait à elles aussi un véritable nid douillet. Après tout, c’était une espèce particulièrement capricieuse lorsqu’on parlait de repos, comme tout félin de son genre.

Dylis, elle, n’en avait jamais eu pour compagnon. Après tout, nul n’avait besoin de palico s’il ne partait pas à la chasse. Elle aimait beaucoup la compagnie de ces simili-chats et adorait les entendre ronronner lorsqu’elle passait ses doigts sur leur fourrure, mais aucun d’entre eux ne désirait vouer sa vie aux plantes et au soin. Ils préféraient construire, cuisiner ou chasser, pour la plupart. Elle les comprenait, après tout ; même si la jeune femme y trouvait son compte, il n’y avait rien de plus ennuyant aux yeux des autres que de passer sa journée à prendre soin d’autrui, à veiller les malades voire préparer les défunts vers leur ultime voyage.

Mais cela ne la concernait guère. Elle se retrouvait seule, sans compagnie, mais cela lui importait peu. Car, à vrai dire, la solitude lui plaisait.

Elle était arrivée dans le Nouveau Monde avec le reste de la Cinquième Flotte, dans l’un des derniers navires à avoir accosté une fois le port rejoint. Elle ne connaissait alors pas grand-monde parmi les chasseurs, mais faisait équipe avec les biologistes d’Astera lorsqu’elle s’y trouvait encore, ce qui lui convenait amplement. Ceux-ci la fournissaient en ingrédients, lui évitant d’avoir à se rendre sur le terrain – bien que cela lui plût, lorsqu’il n’y avait aucun grand monstre à proximité – ou à demander aux chasseurs spécialisés en récolte de s’en charger.

Sa famille, restée dans l’Ancien Monde, s’était spécialisée dans l’agriculture des terres gelées du Nord, mais sa mère, autrefois elle aussi médecin, lui avait appris tout ce qu’il y avait à savoir sur les plantes, des plus bénéfiques pour la santé aux plus néfastes, ainsi que les soins à apporter aux blessures, légères comme graves. Elle savait se débrouiller sur la plupart des domaines ; poisons, onguents, soins aux blessés, il n’y avait rien qu’elle ne sût pas faire, mais rien qu’elle sût parfaitement faire non plus. Néanmoins, son travail était salué, et elle s’était liée d’amitié avec certains chasseurs réguliers qui venaient la voir pour discuter ou pour traiter des blessures parfois si bégnines qu’elle n’avait rien à faire pour les soigner.

Ce n’avait pas été son choix que de prendre part à cette expédition. On l’y avait un peu poussée, en disant que cela ferait honneur à la famille, que leur nom serait connu et que cela avait été le rêve de feu son grand-père, qui aurait pu prendre part à la toute première vague d’explorateurs s’il ne s’était pas malencontreusement fait dévorer sa jambe par un monstre lors d’une chasse. Le jour du départ du bateau, ses parents n’avaient même pas daigné lui dire au revoir ; apparemment il y avait eu un incident à la ferme et ils avaient été contraints d’y rester. Tant pis, s’était-elle alors dit ; elle n’avait pas vraiment désiré d’adieux déchirants qui finissaient en larmes non plus. Ils se contenteraient de s’envoyer quelques lettres de temps à autre, cela serait suffisant.

Et à présent, au terme d’un approfondissement conséquent de son art, elle avait rejoint l’équipe de médecins et guérisseurs ; il y avait aussi bien des Humains que des Wyvériens, mais ces derniers gardaient souvent leurs distances, peu enclins à se mêler à leurs camarades à la courte espérance de vie, en comparaison de la leur – tout du moins, c’était ce qu’elle s’efforçait de croire. Il était vrai que, lorsqu’on pouvait vivre quelques centenaires sans trop en souffrir, il devenait rapidement embarrassant de voir ses collègues vieillir de plus en plus vite.

Pour elle, au contraire, c’était de les savoir presque immortels en comparaison de son espèce qui la gênait. Mais elle faisait avec. Il fallait, de toute façon, se concentrer sur le travail. Avec le déchaînement des dragons anciens excités par le passage de la vouivre immortelle, les blessures s’étaient rapidement accumulées, et il avait fallu incinérer quelques valeureux combattants tombés lors d’une traque bien trop périlleuse. Dylis se remémorait encore les visages tordus par la douleur de leurs amis et leurs partenaires et, pour certains, de leurs enfants. Mais telle était la vie, une succession d’événements et, parfois, de désespoirs. N’y avait-il pas de plus belle fin que de tomber au combat après s’être valeureusement battu ? C’était pourtant ce que répétaient à longueur de journée les vétérans comme les jeunes recrues.

Quant à elle, elle avait tourné la page et fermé ce livre depuis de nombreux mois. Son impuissance face à des pertes qui auraient grandement pu être évitées. Si elle avait ordonné une prolongation de l’obligation de repos pour une blessure presque guérie mais encore fraîche ce jour-là, peut-être aurait-elle pu s’épargner bien des sanglots et du rejet de soi. C’était du passé, certes, mais le souvenir était encore bien trop frais et vif pour l’ignorer.

Mais tout cela était désormais fini, grâce à lui. Le fameux, le seul, l’unique, l’Étoile de Saphir. Elle retint un faible grognement qui montait dans sa gorge. Parfois, c’était comme si un véritable culte lui était voué. Cet homme était sorti de nulle part, parvenu à Astera avec le reste de la Cinquième Flotte, et avait gravi les échelons comme nul autre – à croire qu’il était surhumain. Il était déjà tombé au combat, puisque Dylis l’avait aperçu dans l’aile médicale des baraquements à quelques occasions, mais il s’était toujours remis et ne gardait de séquelles que les cicatrices qui marquaient sa peau. C’était d’ailleurs étonnant ; il était à la fois respecté et déprécié par ses camarades, à la fois admirateurs et envieux de son succès. Son mérite lui avait valu d’être affublé de ce surnom, en hommage à cet astre illuminant le ciel nocturne que les amiraux des Flottes avaient suivi jusqu’à parvenir à cette terre, au Nouveau Monde. Mais Dylis, quant à elle, n’avait aucune opinion à son égard. Il faisait son travail, et elle aussi. Moins ils se voyaient et mieux ils se portaient, estimait-elle. En soi, ils se ressemblaient autant qu’ils n’étaient différents.

Elle atteignit enfin les chambres après un véritable dédale de couloirs et d’escaliers. Les occupants étaient au nombre de six par pièce, bien que celles-ci fussent agencées de sorte à ce qu’ils disposassent d’un minimum d’intimité, bien que le mobilier fût pauvre et laissât à désirer. Un lit, une commode et un coffre, guère plus. Si l’on passait commande auprès des ébénistes et des artisans, il était possible d’en obtenir plus, ainsi Dylis avait-elle pu mettre la main sur quelques rangements supplémentaires, ainsi qu’un miroir brillant face auquel elle s’installait chaque matin pour coiffer ses cheveux blonds en une tresse qu’elle laissait souvent retomber sur son épaule droite. Les chasseurs avaient toutefois aussi droit à un support sur lequel ranger leur armure ainsi que leurs armes, offert d’office à leur installation. Mais elle, pauvre guérisseuse de son état, n’avait que cette commode aux tiroirs grinçants, et ce misérable coffre où étaient rangés avec le plus grand soin ses possessions les plus précieuses, qu’elle fermait à clé avec grande attention. Ses ingrédients étaient quant à eux soit entreposés dans sa sacoche, soit dans un autre coffre de l’aile médicale.

À présent que la situation s’était tassée, peut-être la Commission de Recherche pourrait-elle envisager une restructuration des villes. Astera aussi était composée de baraquements communs où les chasseurs se côtoyaient de près dans des chambres pouvant vite devenir étroites. Ne pourraient-ils pas décider de profiter de ces instants de paix pour réorganiser les colonies et bâtir des quartiers résidentiels où chacun pourrait fonder son foyer tranquillement, sans se soucier de colocataires parfois aussi indésirés qu’imposés ? Cela vaudrait sans aucun doute mieux pour tous ; après tout, quelques chasseurs émérites disposaient déjà de leur propre pavillon individuel…

Constatant la petite horloge qui trônait dans la partie commune de la chambre, elle déduisit qu’il lui restait encore quelques heures à perdre en attendant le début de la fête à laquelle il serait très mal vu de ne pas se rendre. Par chance aucun de ses colocataires ne reviendrait là avant la fin des festivités, aussi se permit-elle de s’étendre sur sa couche et de fermer les yeux, blottie sous les épaisses couvertures. Une petite sieste était bien méritée après la matinée compliquée à laquelle elle avait eu droit, avec ce froid qui lui avait gelé les os elle pouvait bien se l’accorder. Elle plongea son visage dans l’oreiller à la senteur de lavande et ferma les yeux, apaisée.

 

Lorsqu'elle les rouvrit en reprenant conscience, environ une heure plus tard, quelqu'un se trouvait dans la chambre et semblait fouiller à la recherche de quelque chose. Les maigres cloisons qui scindaient la pièce pour un peu plus d’intimité ne suffisaient pas à étouffer le bruit, et le rideau qui faisait office de porte n’était pas d’une grande aide non plus. C’était un miracle qu’aucun de ses colocataires ne ronflât la nuit, sans quoi elle ignorait combien de temps elle aurait pu tenir dans ces conditions.

Ses yeux à demi clos et son esprit encore embrumé, fermement accroché au rêve dont elle s’extirpait péniblement, Dylis eut un peu de mal à la reconnaître ; cela lui parut comme une évidence lorsqu'elle vit qu'il s'agissait là de Sadie, l'une de ses camarades de chambre, assistante d'un chasseur de la Cinquième dont les exploits étaient applaudis par la Commission toute entière ainsi que la Guilde. Un jeunot qui approchait de la trentaine et qui savait se faire entendre. Il avait d’ailleurs été l’un des participants à cette immense chasse au Shara Ishvalda, mais n’avait pas été celui y mettant fin, contrairement à l’Étoile de Saphir.

« Excuse-moi, Dylis, souffla timidement Sadie en passant la tête à travers le rideau qui délimitait son espace, je ne voulais pas te réveiller.

— Ça devait arriver de toute façon. Avec le bruit dehors, je n'aurais pas dormi encore bien longtemps.

— Puisque tu es là et réveillée... Tu veux bien m'aider à choisir ? »

La jeune femme acquiesça, bien que le cœur n'y fût pas. Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas Sadie – bien au contraire, elle l’appréciait grandement. C'était simplement qu'elle n'aimait pas cette situation et, comme si tout le poids des espérances de sa camarade venait alourdir ses épaules et sa conscience, elle les laissa s’affaisser. Elle savait où cela la mènerait : sa colocataire cherchait à se sublimer par des parures un peu extravagantes et elle devait la conseiller, mais si par malheur elle n’obtenait pas le résultat escompté au terme de la soirée, Dylis risquait d’en entendre parler pendant un moment.

« J'hésite entre cette tenue-là... et celle-ci, fit Sadie en lui montrant les ensembles de vêtements tour à tour. Et je ne sais pas comment me coiffer, ni si je devrais me mettre un peu de poudre... Ou sinon je pourrais mettre ces vêtements...

— La première ira très bien, sourit-elle. Crois-moi. Tu n'as pas besoin de te dévêtir autant pour lui plaire. Ça se voit dans son regard quand il parle de toi qu’il t’apprécie.

— Et mes cheveux ? Si je les lâche, ça cachera mon visage... Avec des pinces, peut-être ?

— Lâchés, ça ira très bien. Mais si tu y tiens tant, attends. »

Jusque-là encore assise sur le bord de son lit, Dylis se leva difficilement et avança en titubant jusqu'à sa camarade, maudissant les fourmillements de sa jambe et saisissant au passage dans son coffre une paire de petites pinces à cheveux décorées qu'elle vint accrocher au niveau des tempes de son amie, retenant quelques mèches brunes de ce fait.

« Tiens, regarde-toi, ajouta-t-elle en lui indiquant son miroir. Tu vois ? Tu as à la fois les avantages des cheveux détachés comme attachés. Deux en un. Je suis sûre qu’il va adorer. »

Elle la remercia chaleureusement, retenant quelques rires légers et ravis, et se dépêcha de retourner dans sa partie de la chambre pour troquer ses vêtements contre une tenue plus festive. Dylis revint sans attendre s’asseoir sur son lit tout en se frottant les yeux. Elle aussi devait peut-être commencer à se préparer... Même si elle en avait que très peu envie.

« Apparemment tout le monde est convié, l'informa Sadie en boutonnant le haut de sa tunique, et d’enfiler le corset qui retiendrait la jupe et le jupon. Même ceux restés à Astera. Il paraît que même le Miaousse Cuistot est venu pour aider à la préparation du dîner, on va se régaler !

— Tout ça pour un simple chasseur ? fit Dylis d’un ton presque blasé, en haussant un sourcil. C'est incroyable.

— Ne parle pas de lui comme ça, voyons ! gronda gentiment son amie dans un bruissement de tissu. Il nous a sauvés en tuant ce monstre.

— N'importe qui aurait pu. Il n’était pas seul sur le terrain.

— Il faut toujours que tu sois médisante. Arrête d'être jalouse un peu.

— Tu n'es pas jalouse que ce ne soit pas ton chasseur qui l'a abattu ? »

Silence de Sadie. Elle avait fait mouche.

Pourtant, Dylis regretta aussitôt ses paroles. C’était petit, c’était bas, mais pourtant c’était empli de vérité. Elle savait très bien combien Sadie estimait leur grand sauveur, pour avoir longuement travaillé à ses côtés, mais elle connaissait encore mieux l’affection qu’elle portait à l’égard du chasseur avec lequel elle œuvrait jour après jour. Et, de ce fait, elle avait aussi entendu à quelques reprises la jeune femme se lamenter auprès de son compagnon d’aventures, lui répétant qu’il devait se faire entendre un peu plus auprès de la Guilde, quand bien même les deux hommes fussent proches au point d’être vus comme amis.

« Aiden n'est peut-être pas aussi bon que l’Étoile de Saphir, mais il a son charme, se défendit la brunette en passant la tête dans l’interstice de la cloison, un air irrité tirant les traits de son visage arrondi. Et je compte bien le lui faire comprendre ce soir...

— Alors comme ça c'est vraiment le grand soir... »

Dylis resta songeuse, se perdant un instant dans ses pensées. Elle avait froissé Sadie, la moindre des choses était de calmer le jeu, d’apaiser son amie. Bien qu’elle connût sa tendance antipathique, elle lui reprochait de temps à autre d’être trop pessimiste. C’était une chance qu’elle lui épargnât ses habituelles remontrances.

« J'espère pour toi que ça ira, finit-elle par répondre sur un ton un peu plus jovial. Mais il n'y a aucune raison pour que ça se passe mal. Depuis le temps que vous travaillez ensemble, il a sûrement dû comprendre que tu n’étais pas n’importe qui pour lui. »

Elle afficha un large sourire ravi et encourageant, qui se dissipa dès lors que sa colocataire eût quitté les lieux. Ce fut le retour à la monotonie dans laquelle elle se berçait agréablement jour après jour, puis elle revint à la réalité. Il était temps pour elle aussi de se préparer – il le fallait bien. Dylis n'avait pas le cœur à rejoindre cette fête, mais son absence serait vite remarquée si elle ne s’y présentait pas, la faute à ses relations amicales avec certaines des têtes de Seliana et autres personnalités influentes, à commencer par l’homme qui commandait la colonie. En outre, elle avait bien envie de déguster de bons aliments et de bonnes boissons. Et, tout bien réfléchi, cela serait aussi une excellente occasion pour passer du bon temps avec ses camarades avant que la routine ne reprît le dessus sur leur quotidien d'explorateurs du Nouveau Monde. Mais qu'y avait-il encore à explorer ? Elle se le demandait bien. Cependant, ce n'était pas comme si elle faisait partie de ceux qui allaient faire ces magnifiques découvertes. Elle se contentait de cueillir herbes et plantes lui permettant de soigner les diverses blessures et maladies de ses camarades. Ah, il fallait penser à refaire ses stocks. Elle arrivait à court de remèdes.

La jeune femme se frotta l’arête du nez, s’extirpant de ce flot de pensées assourdissant, avant de se relever et d’avancer jusqu’à sa commode dans laquelle trônaient tant de pulls épais qu’elle ignorait lequel choisir. À coup sûr nul ne porterait de vêtements frivoles, ce n'était pas du genre des chasseurs, si bien qu’il n’y avait aucune utilité à porter de tenue de bal – d’autant plus qu’elle n’en avait aucune, ce qui l’arrangeait plutôt bien. En plus de cela, les festivités se tiendraient dans la grande salle, et donc à moitié en extérieur sur un merveilleux balcon qui permettait d’observer le ciel illuminé de toutes parts par les étoiles qui y brillaient. Il fallait donc penser à prendre avec elle un épais manteau et une écharpe de laine au cas où elle se rendait dans ce recoin de la pièce.

Elle ôta ses vêtements salis par la terre avant de les échanger contre une longue robe bleutée. C’était une des rares pièces qu’elle avait emportée de l’Ancien Monde qui ressemblait à une tenue bien habillée – elle la revêtait habituellement les jours de congés, où elle tuait le temps en se détendant auprès d’un bon repas ou bien en confectionnant quelques onguents. L'épaisseur du tissu lui tenait au corps, et sa douceur le rendait suffisamment confortable pour qu'elle aimât la porter. Elle enfila en plus de cela un épais collant de laine qui lui garantirait d’être prémunie contre le froid, en plus d’un jupon et d’un corset de cuir brun sublimant le tout. Une fois ses bottines fixées à ses chevilles, elle brossa distraitement ses longs cheveux blonds, avant de les laisser libérés, préférant exceptionnellement les voir détachés plutôt que noués en une tresse. Son miroir lui renvoya un reflet blafard aux cernes foncés, preuve de son éternelle fatigue, mais elle n'en tint pas compte. Elle serait uniquement présente par obligation et s’échapperait à la première occasion, dès qu’on lui en offrirait la possibilité.

Dylis avait ajouté à sa parure une épaisse écharpe de laine grise de popo afin de couvrir son cou ; la capuche de sa cape doublée de fourrure douce lui recouvrait le visage et la protégeait des flocons de neige qui tombaient du ciel couvert alors qu’elle quittait les quartiers pour pénétrer dans la grande salle, à quelques minutes de marche de son habitation. Bâtie sur deux étages dans un solide bois foncé et d’épaisses pierres, elle était pleine de monde. On avait sobrement décoré de rubans les poutres et les rambardes des escaliers ; sur chaque table trônait un plateau où étaient disposés des amuse-gueule en attendant les plats de résistance. Des fûts d’alcool, bière d’orge et hydromel pour ne citer que ces deux-là, étaient pris d’assaut par de nombreux felynes occupés à remplir les choppes pour les nouveaux arrivants.

Dylis se joignit à eux et en commanda une. La petite créature à la robe isabelle lui tendit de ses deux pattes aux coussinets roses un verre bien rempli, plus qu’à raison, et la remercia dans un miaulement hybride duquel émanait un ronronnement convivial. Elle répondit par un sourire, qui sembla la ravir.

Elle entrevit au loin Sadie aux côtés de son chasseur, un rouquin qui arborait sur son visage un éternel sourire ravi. Son amie prenait le travail d’assistante très à cœur, sûrement en partie à cause des sentiments qu’elle nourrissait pour son partenaire. C’était souvent la conclusion des aventures des chasseurs de monstres venus avec la Cinquième ; ils finissaient par épouser celui ou celle avec qui ils avaient travaillé pendant tout ce temps. Il était vrai que de telles aventures, aussi riches en émotions, finissaient par rapprocher. Dylis l’envia quelque peu, l’espace d’un instant ; elle n’avait aucun compagnon de route envers qui nourrir de tels sentiments. Mais elle n’en voyait au final aucune utilité. La seule postérité que cela pouvait lui apporter serait la transmission de son savoir, mais un apprenti pouvait en faire de même. Et elle ne voulait pas non plus d’un néophyte à former pour le moment.

Après quelques instants passés à siroter en silence sa boisson, elle aperçut le commandant de Seliana, accompagné par les autres têtes des opérations. L’assemblée les applaudit chaleureusement, certains sifflaient ou scandaient leurs noms et titres, dans un brouhaha que Dylis s’épargna en plaquant ses paumes contre ses oreilles. Tout le monde les appréciait ici, elle y compris, mais quelquefois ces démonstrations d’affection étaient un peu trop excessives à son goût.

Le commandant Máel était un jeune homme à peine plus vieux que Dylis d’une paire d’années ou deux. Il était né à Astera, comme toute une génération des individus qui résidaient au Nouveau Monde, et menait les opérations à Seliana. C’était un type formidable, qui n’avait pas froid aux yeux et il l’avait déjà prouvé à plusieurs occasions, y compris face au Shara Ishvalda. Bien qu’il fût le petit-fils du dirigeant de la Première Flotte et aussi commandant d’Astera, il ne portait que peu de ressemblances avec lui. Son teint mat et ses cheveux bruns étaient typiques des gens venus des provinces centrales de l’Ancien Monde, un héritage qu’il ne tenait pas de son grand-père, à la peau davantage foncée. Máel arborait, comme la plupart des hommes partant au front, des cicatrices sur chaque partie du corps où il était possible de se blesser, dont le visage. Dylis ignorait qui était le guérisseur s’étant occupé de lui, elle enviait le bon travail et l’habileté avec laquelle il avait soigné ses plaies qui n’affichaient désormais qu’une fine ligne rosée partant du haut de son front jusqu’à la joue.

« Mes chers camarades, lança-t-il de sa puissante voix, un immense sourire étirant ses lèvres et dévoilant quelques rides sur ses joues. Veuillez accueillir notre héros, l’Étoile de Saphir, Uthyr ! »

L’écho des voix s’intensifia tandis que tous criaient en son honneur. Des applaudissements retentirent de plus belle, et quelques chopes s’entrechoquèrent dans un bruit tout aussi fort. Certains tapaient du pied pour accentuer le vacarme. Par ces célébrations, ils ne fêtaient pas seulement la victoire de Uthyr, mais surtout l’accomplissement de la quête qu’ils avaient poursuivie durant des mois et des années en se rendant au Nouveau Monde. Les cœurs débordaient de joie, et même Dylis dévoila un sourire, emportée par l’enthousiasme général.

Aux côtés de Máel, son grand-père, le commandant Gareth, laissa place à l’hôte de cette soirée. Dylis, imitant ses camarades, applaudissait en cognant la paume de sa main gauche contre le dos de sa main droite, celle-ci se retrouvant serrée autour de la poignée de sa chope. Elle observa de loin l’homme qui gardait le visage à demi-baissé, visiblement peu ravi d’être le centre de l’attention.

Comme tous les autres convives de cette soirée dont l’occupation première était de chasser des monstres, il avait revêtu sa tenue des jours de repos. Les manteaux et capes étaient gardés dans un coin de la pièce sur les portemanteaux, si bien qu’il paraissait au final peu vêtu en comparaison du temps extérieur. L’âtre et les flambeaux qui éclairaient la pièce réchauffaient les corps autant que l’alcool et la nourriture ingérés, d’une telle sorte que les légères brises s’infiltrant dans la salle par le balcon grand ouvert ne se faisaient pas même ressentir.

La jeune femme distingua au loin son visage aux traits durs, ainsi que quelques cicatrices qui lui donnaient un air peu commode. Des mèches s’échappant de sa coiffure, une simple queue de cheval efficace lorsqu’il se rendait sur le terrain, tombaient par ailleurs sur ses yeux. Il n’avait d’ailleurs pas non plus emmené ses armes ; après tout, il n’y en avait pas l’utilité en ces lieux.

À ses côtés avançait un palico, trottinant sur ses pattes arrière, les pattes avant recourbées sur son buste. Lui aussi avait ôté son armure, et on pouvait distinguer son poil noir uniforme, ainsi que ses coussinets et son museau rose. Il semblait ravi d’être le compagnon de l’Étoile de Saphir, qui salua l’assemblée en levant le bras, mais sans prononcer le moindre mot. Les petits yeux en amande pétillaient de joie.

« En honneur à Uthyr ! À la vôtre ! »

Les chopes trinquèrent et les cris reprirent de plus belle. Dylis sourit, affectée par la gaieté générale et vida la sienne, avant de s’installer dans un coin et d’écouter ce qui se disait dans les environs. Elle n’était guère motivée à prendre part aux conversations – elle était plus du genre à entendre ce que l’on avait à dire plutôt qu’à raconter les histoires inintéressantes de ses journées.

Elle entendit par mégarde la conversation des supérieurs, à quelques pas de la table où elle s’était installée, et où elle dévorait quelques plats finement préparés par les meilleurs cuisiniers d’Astera et de Seliana réunis. Les deux commandants ainsi que leurs subalternes et amis – on entendait notamment l’amiral Cornell que Dylis connaissait plutôt bien, accompagné quelquefois dans ses éclats de rire par la chasseuse expérimentée Heulwen – discutaient avec Uthyr, son palico et son assistante – quel était son nom déjà ? Efa ? Quelque chose comme ça –, de son combat contre la vouivre immortelle. L’assistante à la voix aigüe et irritante chanta les louanges de son acolyte, répétant encore et encore qu’il fût formidable qu’il l’eût vaincue seul… si l’on mettait de côté le fait que celui qui l’avait vraiment achevée était en réalité un nergigante enragé ainsi que le fait que Uthyr avait été accompagné tout le long de ce combat d’endurance par d’autres chasseurs aussi doués que lui. Mais ça, Dylis se retint de le souffler.

« C’est fantastique, partenaire, lui glissa-t-elle avec un large sourire. Tu es fantastique. »

Il détourna les yeux, préférant visiblement avaler quelques gorgées d’hydromel plutôt que d’entendre des compliments qu’elle devait, de toute évidence, répéter à longueur de temps. On devinait en plus de cela un air quelque peu agacé d’être constamment harcelé par son assistante, à moins que ce ne fût, une fois encore, une surinterprétation de la part de la guérisseuse qui observait en silence. Lorsqu’il reposa sa chope vide, on lui en apporta une autre ; il ne fallait surtout pas que le principal invité manquât de quoi que ce fût, bien sûr ! Bientôt, au fil des discussions et des bocks, sa tête commençait vraisemblablement à tourner, tandis qu’il peinait à rester droit sur son tabouret ou même à suivre les conversations.

Il était rare qu’un homme de son acabit succombât autant aux effets de l’alcool, bien que ce ne fût pas impossible. Pourtant, lorsqu’il voulut se lever afin d’aller prendre un peu l’air – alors que la table où il se trouvait était située sur le grand balcon et manquait d’être recouverte de la fine neige qui tombait – sans que l’on ne vît ni comprît par quel moyen, il se retrouva à embrasser le sol d’une manière plutôt violente.

Dylis eut à peine le temps de le voir debout qu’il était déjà affalé par terre, cognant dans un bruit sourd les lattes de bois. L’assistante se leva aussitôt, hurla son surnom, et fonça sur lui, pour constater que le pauvre homme s’était brutalement heurté la tête à l’une des barrières qui empêchaient les saouls de tomber par-dessus bord. Une protection modérément efficace, si l’on laissait à la jeune femme le temps d’exprimer son jugement. En passant sa main dans ses cheveux, l’assistante constata un filet de sang sur ses doigts, et le teint à présent blafard de Uthyr n’était pas seulement dû au trop-plein d’alcool.

« Commandant, cria-t-elle afin qu’on l’entendît malgré le brouhaha qui n’en cessait plus, il ne répond plus !

— Quoi ? » répondirent en cœur le grand-père et le petit-fils, la mine inquiète.

Tous deux s’approchèrent, l’aîné en vociférant, le cadet en retenant quelques jurons, mais tous deux fort inquiets pour l’un des meilleurs éléments de la Cinquième. Jamais n’avait-on vu Uthyr dans un tel état, même lors de festivités à peine plus modérées, si bien que leur impuissance face à son ivresse et le choc qu’il venait d’essuyer était tout bonnement frustrante.

« Bon sang, ça ne va pas, maugréa Gareth en plaçant le dos de sa main près des lèvres du chasseur afin de sentir sa respiration. Appelez les guérisseurs.

— Tout de suite, répondirent en chœur l’amiral et la vieille exploratrice, avant de s’éloigner à la recherche d’un des spécialistes absents à la soirée, et qui devaient encore être affairés à soigner les trop nombreux blessés.

— Il faut l’emmener dans ses quartiers, souffla Máel en tentant de soulever le corps inerte de son subordonné. Aide-moi, Efa. »

L’assistante hocha la tête lorsqu’elle entendit son nom, et se plaça sur la gauche de son compagnon de chasse, tentant tant bien que mal de le redresser pour avoir de meilleures prises sur ses vêtements, et le hausser sur ses épaules. Son teint rougissait sous l’effort ; une femme d’une si frêle carrure ne pouvait pas porter aussi aisément un homme pesant presque le double de son poids.

« Dylis ? »

Ah. Voilà qu’elle venait de se faire repérer. Ce serait sa punition pour avoir tenté d’épier sans intervenir pour prêter main forte. Elle qui avait fait de son mieux pour observer sans se faire voir, voilà que Máel venait de la remarquer du coin de l’œil. Elle grommela quelques mots avant de s’approcher, bien qu’elle n’eût aucune envie d’être mêlée à tout ça. N’y avait-il pas quelques médecins bien plus compétents qu’elle dans l’aile médicale, qui pourraient venir s’occuper du blessé ? Tant pis, il fallait bien se rendre utile de toute façon.

« Heureusement que tu es là ! sourit le jeune commandant. On a besoin de toi. Tu vas t’occuper de lui, le temps qu’il se remette sur pied. C’est dans tes cordes ?

— Bien sûr, souffla-t-elle, incapable de refuser. Si vous me laissez le temps d’aller chercher ce qu’il faut… »

Efa la coupa soudainement, de sa voix stridente et désagréable. C’était d’ailleurs un miracle que ce carillon ne réveillât pas le chasseur assommé.

« J’irai chercher ça pour toi ! fit-elle rapidement, s’accordant tout juste le temps de reprendre sa respiration. Je te confie mon partenaire. S’il te plaît, prends soin de lui ! »

Dylis n’eut pas d’autre choix que de suivre la petite troupe qui emmenait le corps évanoui de Uthyr. Son palico couinait à côté et ronronnait en espérant pouvoir ainsi se calmer et rassurer les autres. Autour d’eux, la fête s’était subitement arrêtée, tous scrutant la scène, à la fois par voyeurisme et par inquiétude pour leur invité d’honneur. Ils gênaient et irritaient la jeune femme qui s’enfonçait pas après pas dans une situation inextricable. Certains s’avançaient trop, retardaient leur progression, d’autres murmuraient quelques paroles qu’elle n’aimait pas ne pas comprendre. La tranquillité de l’extérieur lui fit le plus grand bien. Emmitouflée sous son épaisse cape pour se prémunir du froid nocturne, elle emboîtait le pas de Máel et Efa qui soulevaient tant bien que mal un Uthyr qui ne semblait guère enclin à reprendre ses esprits de sitôt. Gareth ouvrait la marche, claudiquant légèrement, et cherchait dans les affaires personnelles du chasseur les clés de sa demeure, jusqu’à y parvenir.

Une fois les quartiers privés de Uthyr atteints et la porte d’entrée grande ouverte, le duo s’affaira pour l’étendre dans son lit, en bas d’un gigantesque escalier qui aurait bien pu accroître le nombre de victimes de cette soirée. Dylis remarqua par la même occasion que l’homme était bien traité, allant jusqu’à disposer d’une demeure privée assez luxueuse, richement décorée et meublée. Mais son travail la rattrapa, mettant un terme à ses observations et jugements, et elle dut se concentrer tant bien que mal sur son nouveau patient. Elle ne retint pas les quelques jurons qui lui sautèrent à l’esprit lorsqu’elle se retrouva enfin seule, une fois qu’Efa lui eut apporté son matériel.

Face à son patient, une intuition lui disait que cette histoire n’allait pas être qu’une partie de plaisir.

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