Deux ombres

Chapitre 8 : Dîner tardif

4972 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 27/01/2021 17:51

Chapitre VIII — Dîner tardif


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Les jours s’écoulaient lentement, les uns après les autres, apportant avec eux leurs moments agréables et d’autres qui l’étaient un peu moins. Par chance, la belle saison commençait à arriver, et il neigeait moins fréquemment à Seliana.

Dylis était cependant convaincue qu’il neigerait toujours sur cette île, mais elle espérait tout de même que de temps à autre se pointât le soleil pour réchauffer les corps. Si le temps ne changeait pas n’était-ce qu’un peu, elle sentait qu’elle ferait elle aussi partie de la longue liste d’individus déprimés par les nuages épais qui survolaient leurs têtes.

À force de discussions et de persuasions, elle avait obtenu de la part de Máel l’autorisation de déménager, et ainsi de quitter ses quartiers communs, pour s’installer définitivement dans l’aile médicale. En plus de cela, l’union de Sadie et d’Aiden, célébrée quelques jours plus tôt, leur avait permis à eux aussi de quitter les chambres en colocation et de se voir octroyer leur propre demeure fraîchement bâtie. Voir leurs visages réjouis et leurs airs ravis de cette vie maritale donnait le sourire à chacun de leurs camarades et, comme si le destin avait voulu se faire pardonner d’avoir ôté au chasseur son indépendance manuelle, les prototypes de gants articulés commençaient déjà à arriver.

Leur vieille connaissance wyvérienne, qui n’avait été aperçue depuis ce qui semblait une éternité, avait fini par refaire son apparition après un long voyage, et avait contribué à l’effort en apportant moult idées et concepts qui, à terme, avaient pu donner naissance à divers gantelets dont il fallait encore prouver l’efficacité. En parlant de cette personne, Dylis se souvint que la dernière fois qu’elle l’avait vue remontait à de nombreux mois, pour ne pas dire quelques années, et elle se remémorait encore la douleur dans son regard lorsqu’il avait fallu lui annoncer la terrible nouvelle au sujet de Randall… Elle semblait aller mieux cette fois-ci, et elles avaient pu échanger un peu, mais la jeune femme avait senti qu’il était douloureux de ressasser le passé. Elle était repartie une fois sa contribution terminée, en promettant de revenir plus vite de sorte à pouvoir aider au besoin pour affiner le projet, si cela était nécessaire. Son voyage d’exploration du Nouveau Monde n’aurait probablement jamais de fin, mais elle semblait ravie.

Il était désormais communément admis qu’avec un peu plus de temps – et de chance, il ne fallait pas se le cacher –, Aiden pourrait bientôt – relativement parlant – reprendre du service. Dylis devait admettre que cela l’avait grandement rassurée, elle aussi, que ce fût concernant Aiden comme Sadie. Un nouveau chapitre de leur vie commençait, et sur de merveilleux tournants.

« Ça va me manquer, glissa la jeune femme aux courts cheveux bruns alors qu’elle rassemblait toutes les affaires qu’elle avait pu accumuler dans leur chambre pendant tout ce temps pour un dernier voyage scellant le déménagement. Passer ces soirées avec toi, à se raconter des histoires…

— Tu viendras me voir de temps à autre. Je suis sûre qu’il y aura quelques occasions pour lesquelles tu auras besoin de quelqu’un qui s’y connaît en médecine, » répondit Dylis en adressant un clin d’œil complice qui fit rougir Sadie.

Pliant une épaisse chemise de lin que Dylis avait brodée de coton pour lui offrir en guise de cadeau d’anniversaire quelques mois plus tôt, elle rebondit sur ses paroles, sans pour autant perdre la teinte de son visage embarrassé.

« Tu me promets de me tenir au courant si les choses évoluent de ton côté, hein ? Je compte sur toi.

— De quoi tu parles ? rétorqua Dylis en se relevant du lit sur lequel elle s’était assise. Tu sais bien que ma vie est dédiée aux simples et autres plantes. »

Un air amusé s’afficha sur le visage de Sadie tourné dans sa direction, avant de se repencher sur son rangement sans qu’elle n’ajoutât le moindre mot. Seul son mystérieux sourire subsistait comme unique trace de leur discussion.

Dylis voulut insister, lui demander d’exprimer clairement ses pensées, mais ce fut le moment choisi par Aiden pour entrer dans la pièce après avoir frappé du bout des doigts. Il sembla surpris de constater la présence de la guérisseuse en ces lieux, et s’attendait probablement à n’y trouver que son assistante et désormais épouse. Sentant qu’elle était de trop, la jeune femme se dépêcha de sortir de la chambre, non sans entendre la remarque qui lui avait été adressée.

« Quelqu’un te cherche. Une histoire d’épaule et d’écharpe à vérifier. Tu sais où le trouver ! » lui lança Aiden avec allégresse et une pointe de moquerie amicale au moment où la porte se referma dans un grincement de bois mal entretenu.

Il n’y avait aucun doute quant à l’identité de ce « quelqu’un » que Dylis rechigna à rencontrer. Mais ses obligations la rappelèrent à l’ordre, et elle dut retourner, avec sa mallette contenant le reste de vêtements et d’objets divers, jusqu’à son nouveau « chez-elle » et lieu de travail habituel. Elle l’abandonna dans sa nouvelle demeure ; elle avait eu la chance de disposer d’une si grande chambre avec tant de rangements, mais malheureusement elle devait continuer à se rendre aux bains publics et à la cantine pour le reste, contrairement à certains chanceux. Puis, elle tourna la clé à double tour et retint un cri de stupeur en constatant l’épaisse silhouette qui s’était glissée dans son dos alors qu’elle s’acharnait avec la serrure qui n’appréciait pas tant que cela le froid.

« Il faut que vous arrêtiez d’être autant silencieux, soupira-t-elle à l’attention d’un Uthyr visiblement fier d’avoir fait son petit effet de surprise. Je vais finir par avoir une crise cardiaque à cause de vous. »

Il lui fit un petit signe de main à la fois pour la saluer et pour s’excuser ; à en voir son bras toujours pris dans l’écharpe, la jeune femme conclut qu’il avait bien obéi et suivi le traitement. C’était pour le mieux, peut-être qu’avec cela elle serait débarrassée d’un énième patient, bien qu’elle n’en eût, en toute franchise, que très peu ces derniers temps.

« Je vous inviterais bien chez moi pour cette visite de routine, mais c’est encore en bazar, alors allons dans la chambre voisine. »

Il acquiesça et la suivit docilement, comme toujours. C’était toujours aussi surprenant de voir cet homme qui n’en faisait qu’à sa tête devenir un individu presque effacé lorsqu’il venait la consulter. Elle n’allait pas s’en plaindre, il valait mieux que cela fût ainsi. Cela lui épargnait tant de désagréments dont elle se passerait volontiers avec ses patients les plus reluctants, auxquels elle souhaitait secrètement de s’inspirer davantage de Uthyr.

Détachant le trousseau de clés de sa ceinture, elle enfonça à sa place celle qui correspondait à la porte de la chambre voisine. Se saisissant rapidement d’une des bougies entreposées dans l’entrée, elle alla l’allumer grâce à celles situées dans le couloir. La pièce, une fois parfaitement illuminée, prit pleinement vie. À travers la vitre entourée de rideaux près de laquelle reposait le lit pouvait-on observer le début d’une des soirées vivantes de Seliana. Les chasseurs allaient et venaient, se rendant aux bains publics pour profiter d’un moment de détente ou à la cantine déguster un excellent repas fortifiant. Une ou deux chasseuses s’apprêtaient à partir en vue dune mission d’exploration ou de capture et, d’après l’équipement qu’elles revêtaient, il ne s’agissait pas de la simple traque d’une meute de wulgs devenue trop gênante.

« Bien, asseyez-vous. Laissez-moi vous aider pour votre manteau. »

Elle fit glisser l’épais vêtement le long du dos de Uthyr et l’accrocha sur le porte-manteau de bois fixé au mur. Son bonnet le rejoignit, soigneusement posé, et elle fit de son mieux pour penser à ne pas l’oublier à son départ contrairement à la dernière fois. Elle défit ensuite le nœud qui maintenait l’épais bout de tissu autour de la nuque du chasseur et permettait à l’écharpe immobilisant son bras de tenir, avant de le laisser se dévêtir de lui-même. Force était de constater que son épaule s’était parfaitement remise, il effectuait les mouvements sans aucune gêne, ni aucun rictus de douleur. Et après palpation, elle ne put que confirmer le bon rétablissement du chasseur qui, finalement, ne gardait l’écharpe que par précaution.

« Bonne nouvelle pour vous ! annonça-t-elle. Vous pourrez retourner fracasser du rathalos dès la première heure demain matin ! En restant toutefois vigilant, bien sûr. »

Son sourire ravi lui réchauffa son cœur – ou alors était-ce le souffle de la bougie qui brûlait dans un coin de la chambre ? – et elle lui rendit ce qu’elle ressentit comme une grimace maladroite déformant ses lèvres. Uthyr se mit alors à rire, visiblement amusé de l’espèce de gêne qui gagnait la médecin. Sans plus traîner, elle lui ordonna de se revêtir, en lui tournant le dos d’un air faussement irrité, quoiqu’un peu sincère, tout de même. D’où se permettait-il de se moquer d’elle ? Pour qui se prenait-il ? Ils n’étaient pas si proches que cela, en fin de compte ; c’était à peine s’ils se connaissaient en-dehors de ce contexte médical.

« Est-ce que l’onguent a aidé pour vos cicatrices ? – Il acquiesça tout en enfilant son manteau et en rangeant sa haute queue de cheval sous son bonnet. – Tant mieux alors. Continuez à en appliquer, et revenez vers moi s’il vous en faut plus. Je vous en préparerai un bocal plus grand la prochaine fois.

— Partenaire, tu es là ? »

Efa fit soudainement irruption dans la salle, sans la moindre gêne. C’était à peine si elle avait frappé à la porte.

« J’ai entendu la voix de Dylis, et j’ai vu de la lumière, j’étais certaine que tu serais là ! se réjouit-elle, fière d’avoir vu juste. Oh tu n’as plus l’écharpe ! Parfait ! Allez viens, tout le monde t’attend pour boire un coup en ton honneur ! »

Elle lui attrapa la main – par chance, ce fut la gauche ! Dylis ne voulait pas imaginer ce qu’il aurait pu advenir de son épaule si ça avait été celle qui venait enfin de se remettre pleinement – et le tira avec force vers elle, avant de sortir de la chambre. Il résista un peu et pivota au dernier moment, pour adresser un dernier sourire à la jeune femme, qui leva les mains à hauteur de sa poitrine, et signa maladroitement quelque chose qui, d’après ses souvenirs flous, voulait dire « à la prochaine fois » ou au moins porter un sens similaire typique d’un aurevoir. Le visage de l’homme s’illumina, il leva sa main droite et la secoua, dans un signe amical de salutation. Puis lui et Efa disparurent de la pièce.

 

« Oh, tu ne dînes qu’à cette heure-là ? fit le commandant de Seliana en croisant Dylis sous quelques timides flocons de neige.

— Que veux-tu ? soupira-t-elle avec fatigue. L’installation, ça prend du temps. J’avais oublié que j’avais autant d’affaires accumulées dans mon coffre dans la chambre commune.

— Surtout autant de livres, non ? Tu dois être ravie d’avoir une bibliothèque maintenant ! Est-ce qu’elle ne déborderait pas un peu ?

— Il doit me rester encore de la place pour un ou deux volumes, je pense. »

Máel rit à cette remarque et fit résonner sa voix à travers la ruelle proche de la cantine où il venait de rencontrer Dylis, qui s’y rendait. Elle était facilement reconnaissable, entre sa cape de velours et son tablier de chanvre brodé qu’elle ne quittait que lorsqu’elle était en repos – et elle était rarement en repos –, et le commandant de Seliana ne ratait aucune occasion pour la taquiner. Ils avaient plus ou moins le même âge, et s’étaient très rapidement retrouvés dans une situation où il devenait plus que facile de rire gentiment des défauts et maladresses de l’autre. Si Máel n’était pas toujours tendre avec elle, Dylis le lui rendait bien en faisant de même. C’était en réalisant combien elle se sentait proche de lui et apaisée en sa présence qu’elle avait compris qu’il faisait partie de son cercle d’amis infiniment petit, en dépit des apparences et de leurs différences.

Lui était du genre constamment actif ; lire ne l’intéressait pas le moins du monde. Le seul livre qu’il eût tenu entre ses mains et dévoré dans son entièreté était le compendium expliquant les informations les plus importantes parmi tout ce qu’il y avait à savoir sur les monstres connus et répertoriés du Nouveau Monde, bien qu’il fût de temps à autre mis à jour via les découvertes des chasseurs partis en exploration. Il avait bien tenté de se pencher sur l’encyclopédie totale en quelques dizaines de volumes, mais s’était endormi dès le sommaire du premier tome. Alors voir Dylis accumuler plusieurs dizaines de livres divers – il y avait même quelques ouvrages de littérature cachés entre quelques opus de son encyclopédie des plantes – le faisait toujours rire tant il ne comprenait pas que l’on pût apprécier la lecture à ce point. Ses remarques à ce sujet étaient elles aussi fort plaisantes.

« Aimee va bientôt fermer boutique alors dépêche-toi au moins de commander, qu’elle ait le temps de te préparer un dîner avant qu’elle éteigne les fourneaux, conseilla-t-il finalement en la saluant, tournant les talons pour se rendre là où il devait être à cette heure-ci, probablement à la taverne ou dans son lit.

— Compte sur moi, je n’irai pas dormir le ventre vide, » répliqua-t-elle sur le même ton, avant de pousser la porte de la cantine.

La vague de chaleur provenant des feux l’assaillit aussitôt et l’étouffa quelque peu. Une fois la cape enlevée, elle se sentait déjà nettement mieux.

Elle s’enquit auprès de l’équipe de felynes cuisiniers s’il était toujours envisageable de lui servir un ensemble de plats aux courges diverses, ce à quoi ils acquiescèrent en apportant après un peu d’attente un menu complet. Une soupe de butternut où avait été ajoutée une noix de crème, relevée par quelques notes de piment et de muscade, ainsi qu’une poêlée de citrouille, carottes, oignons et poireaux revenus dans un peu de beurre, garnie d’un peu de romarin. Grâce à l’habileté des quatre cuisiniers qui l’accompagnaient, Aimee lui servit très rapidement le tout, avec quelques miches de pain encore chaudes et bien croustillantes. Puis elle s’en alla dans l’arrière-cuisine, probablement pour faire un dernier inventaire de ses provisions et un ultime nettoyage des fourneaux avant de fermer boutique. Elle avait l’habitude de traîner tôt le matin dans ce que l’on pourrait comparer à un marché, et autour de l’échoppe du capitaine de l’Argosy lorsque son navire était à quai. Souvent, il ramenait d’Astera des provisions impossibles à trouver ou à cultiver à Seliana à cause de son climat, et il rapportait à la « capitale » du Nouveau Monde des produits trouvables uniquement sur la grande île, pour le plus grand plaisir de toutes et tous.

Dylis se retrouva ainsi seule dans la pièce d’ordinaire si vivante. Le feu du four et des grandes casseroles et marmites n’était plus que des braises à demi endormies qu’il faudrait raviver le lendemain avant l’ouverture. Ces pauvres felynes ne connaissaient jamais le repos, toujours accaparés par les chasseurs et les divers membres de la colonie pour leur préparer des repas. Il arrivait parfois de les voir se relayer, certains partant faire leur sieste de milieu de journée lorsque l’affluence était à son plus bas. Lorsqu’elle en surprenait un roulé en boule et à moitié caché dans un coin du bâtiment Dylis résistait difficilement à l’envie irrépressible de caresser leurs poils si doux.

La porte grinça, et un bruit de bottes claquant contre le parquet, à moitié étouffé par ce qui ressemblait à s’y méprendre à un lit de neige accumulé sous les semelles, parvint aux oreilles de la jeune femme. Sans se retourner, elle s’adressa au visiteur avec amusement.

« Tu as oublié quelque chose Máel ? J’ai sûrement un livre pour enfants avec des images à te prêter si tu souhaites lire un peu pour t’endormir ! »

Face au manque de réponse de son interlocuteur, elle se retourna pour établir un contact visuel avec lui et ainsi relancer la discussion. Son visage blêmit lorsqu’elle reconnut, sous l’épais manteau blanchi par la poudreuse, la carrure épaisse de Uthyr, réalisant combien elle venait indirectement de lui manquer de respect. Jamais elle ne se serait permis de se moquer de lui ainsi. Faisant visiblement fi de sa remarque qui, après tout, ne lui était pas destinée, il épousseta ses vêtements, ôta son bonnet, et lui adressa un large sourire, visiblement ravi de la trouver ici. Il la salua ensuite d’un signe court et lui demanda d’un simple geste s’il pouvait s’installer à sa table, sur la chaise située en face de la sienne. Elle acquiesça, et il s’exécuta sans poser plus de questions muettes.

« Vous avez faim ? demanda-t-elle finalement en désignant les plats encore fumants posés sur la table. Ces quantités conviennent plus à un chasseur de votre stature qu’à un gringalet comme moi. »

Cette petite réflexion amusa Uthyr, et il rapprocha de lui l’assiette creuse contenant l’immense poêlée de légumes sautés pour en séparer le contenu en deux parts égales. On eût presque dit qu’il comptait soigneusement chaque morceau pour avoir un compte parfaitement équitable et ne faire aucun jaloux. Cela ressemblait presque à l’attention d’un parent soucieux du bon partage entre ses enfants belliqueux, ou alors à celle d’un grand frère veillant sur son cadet un peu agaçant lorsque venait la répartition des biens quelconques – jouets comme nourriture –, et Dylis se demanda alors s’il était fils unique ou s’il avait grandi dans une fratrie, sans toutefois oser lui poser la question. Lorsqu’il eut enfin fini son fin travail, il lui rendit son assiette, et se servit dans la boîte à couverts posée sur la table pour pouvoir manger.

« Vous ne dormiez pas ? Vous étiez à la beuverie avec les autres ? »

Il secoua négativement la tête. Lentement, en exagérant bien les gestes, il lui fit comprendre – malgré sa langue des signes vraisemblablement un peu rouillée – qu’il était sujet, ce soir-là comme beaucoup d’autres, à une insomnie coriace. Il ajouta que les tisanes qu’il avait bues n’avaient pas aidé, bien au contraire, tout comme les deux chopes qu’on lui avait offertes lors de la soirée. Maintenant qu’elle l’observait bien, il était vrai que de beaux cernes violacés avaient creusé leur chemin sous ses yeux. La peau, là où la cicatrice l’avait blanchie, s’était teinte d’une belle couleur presque poétique, qui rappelait d’une certaine manière à la jeune femme celle du ciel au crépuscule. L’œil blanchi, à présent grisâtre, évoquait quant à lui la lune qui veillait dans la voûte céleste.

Il sembla désapprouver son observation poussée, car il détourna le visage, faisant mine de s’intéresser à la cuisine laissée au repos. Dylis réalisa alors qu’elle avait sûrement été un peu trop insistante et que son attitude avait pu être embarrassante pour le chasseur. Elle tenta de dissiper sa gêne en sirotant quelques gorgées de soupe. À ce moment-là, Aimee revint de l’arrière-cuisine et afficha un air surpris en voyant que le nombre de clients tardifs avait doublé.

« Voilà pour vous, miaula-t-elle de sa voix nasillarde de laquelle émanait un fort accent felyne. Il y en aura assez pour vous deux. »

Sans que ni Uthyr ni Dylis ne pût refuser, elle ajouta sur la table un nouveau récipient, un plat de viande en sauce délicieusement revenue dans un mélange de champignons, pommes de terre et carottes. L’assaisonnement – entre herbes aromatiques et douces épices – leur donnait une note agréable pour l’odorat, qui fit immédiatement saliver Dylis. Quelques dernières miches de pain rejoignirent la corbeille où patientaient déjà les autres, toujours fumantes.

« Voilà qui devrait vous suffire, chantonna-t-elle de son accent en essuyant doucement ses coussinets griffus sur son tablier. Et je vous confie ça ; ramène-la dans ma boîte aux lettres en partant, Dylis. »

Elle tira de la poche ventrale de son vêtement une lourde clé en fer, celle de la porte principale. La jeune femme eut à peine le temps de protester ; la vieille felyne était déjà partie, la laissant seule en tête-à-tête avec le chasseur insomniaque qui dégustait bouchée après bouchée les plats. Il semblait redoubler d’efforts pour manger dignement et ne pas tout ingérer d’une traite comme il le faisait pourtant si bien avant chaque départ de quête.

Maintenant qu’elle y pensait, cela faisait un moment que Dylis n’avait pas vu Fechín. D’ordinaire, les palicos suivaient nécessairement leurs chasseurs, sauf à de rares occasions. Il était logique que le felyne ne suivît pas son maître lors de chacune de ses visites à l’aile médicale, mais même pour les repas, ou les quelques rares fois où elle l’avait aperçu en ville, il était seul, sans son assistante ni son acolyte de chasse pour lui tenir compagnie. Lorsqu’elle lui fit part de ses observations, et lui demanda s’il y avait une raison particulière à cela, il se contenta de hausser les épaules et de manger de plus belle. Ses lèvres s’entrouvraient pour qu’il pût souffler et faire refroidir le contenu de sa fourchette, et ses longues mèches rebelles se balançaient à chaque mouvement de tête.

« Vous êtes un drôle de personnage, finit-elle par dire – plus pour elle-même que pour son vis-à-vis – en promenant sa cuillère dans le bol de soupe, le visage maintenu en place par sa main ; son coude appuyé sur la table faisait crisser le bois lorsque la pression était trop forte. Vous ne dites jamais rien, c’est à se demander si vous comprenez ce qu’on dit. Je ne vous cache pas que ça me plairait bien de faire la conversation avec vous, autrement qu’en langue des signes. Je veux dire, je suis sûre que je me trompe dans tous les signes que j’utilise tant je n’ai que de vagues souvenirs de cet apprentissage ! »

Il releva son visage et posa sur elle ses doux yeux vairons. Celui à la couleur des noisettes mûres suspendues au branches avant de choir en automne lui inspirait autant de chaleur que les feuilles rougies par la saison précédant l’hiver, ou celle d’un feu de cheminée brûlant dans l’âtre tandis qu’elle lisait, une tisane faite maison fumant sur une table voisine. De l’autre côté, celui de la couleur des nuages d’hiver semblait la sonder, comme si son propriétaire cherchait à comprendre le possible sens caché de ces paroles – si tant fût qu’il y en avait un.

Puis, finalement, après une longue minute de contemplation silencieuse du visage amusé de Dylis, il entrouvrit les lèvres.

« Merci, » articula-t-il.

Elle perdit soudainement son visage souriant, remplacé par une expression de confusion extrême. Avait-elle rêvé, ou bien avait-il bel et bien parlé ? Non pas grommelé ou ri, non pas juste vocalisé quelques sons aléatoires pour exprimer vaguement ses pensées, il avait bel et bien articulé un mot clair et précis, un mot de remerciement, qui lui était destiné.

Il fut impossible pour Dylis de mettre un mot sur les sentiments qui venaient l’assaillir. D’une part il y avait une forme de réjouissance, de joie, car ce n’était pas rien si Uthyr daignait prendre la parole, lui qui ne donnait jamais clairement son accord de vive voix lorsque les commandants lui donnaient des missions. Y avait-il un sens caché derrière ce « merci » prononcé d’une voix si grave et pourtant si douce ? Elle semblait rauque, probablement à cause de son éternel silence duquel il n’était pas habitué à sortir, mais il s’en dégageait une forme de tendresse, qui inspirait à Dylis une confiance sans limites. Voilà qu’elle commençait à s’inquiéter pour des choses qui n’en valaient assurément pas la peine.

« Donc, finit-elle par répondre en se grattant nerveusement l’avant-bras, vous savez parler.

— Je ne suis juste pas très doué pour les conversations, répondit-il simplement avant de porter à ses lèvres une nouvelle portion de son repas. Je préfère écouter ce qu’ont les autres à dire.

— Et que me vaut l’honneur de discuter avec vous de vive voix ?

— Des sentiments distingués. Peut-être même une forme d’amitié. »

La jeune femme ne put retenir le rire clair qui s’échappa de sa gorge. Elle s’était attendue à tout sauf à ça. Mais il était bon de savoir qu’il la tenait en estime, probablement autant qu’elle ne le respectait elle-même. C’était même gratifiant.

Elle arracha lentement le bout d’une miche de pain, et porta le quignon ainsi découpé à ses lèvres. Les délicieuses graines de la croûte croquante envahirent son palais ; Aimee les récoltait et les sélectionnait avec grand soin, et c’était là la marque de fabrique de son pain fait maison cuit au feu de bois. En face, Uthyr faisait de même et afficha lui aussi un air ravi.

« À part moi, qui d’autre a déjà eu le privilège d’avoir une discussion avec l’Étoile de Saphir ? demanda-t-elle sans perdre ce sourire joyeux qu’elle affichait.

— Fechín, fit-il rapidement avant d’engloutir une fourchette pleine à en déborder de légumes.

— Pas même Efa ? »

Il secoua la tête négativement. Une satisfaction sans pareille emplit Dylis. Visiblement, elle était plus privilégiée que l’assistante du chasseur. Étonnamment, elle se sentit quelque peu mal à l’aise en plus de cette réjouissance ; avait-elle le droit de se sentir ainsi ? N’était-ce pas cruel envers la concernée que de se réjouir d’avoir une relation plus proche avec son chasseur alors qu’elle n’était qu’une simple guérisseuse ? Les sentiments honteux attendraient, elle voulait profiter de cette étrange conversation morcelée qui, curieusement, lui importait beaucoup.

« Elle parle beaucoup, expliqua-t-il brièvement. Elle suffit à faire la conversation.

— Si vous ne parlez pas, ça explique pourquoi elle parle autant, » rit la jeune femme.

Il l’accompagna, sa voix formant avec la sienne une forme d’harmonie. Plus ils discutaient et plus elle se fit claire, les mots sortaient plus facilement, et sa langue se délia même. Il n’alla pas jusqu’à lui raconter toute sa vie, mais ses petites remarques suffisaient à ravir Dylis. Jamais elle n’aurait cru pouvoir apprécier autant la compagnie d’un patient, qui plus était, celle d’un homme qu’elle n’avait jamais pu envisager être un ami.

Bientôt, le dîner se termina, et ils durent quitter les lieux. Fermant la cantine à double tour grâce à la clé d’Aimee, Dylis et Uthyr se saluèrent chaleureusement, se promettant de se revoir dès que l’occasion se représenterait.

« Et, je l’espère, pas dans l’aile médicale, ajouta la jeune femme en riant.

— Nous verrons bien ! » répondit Uthyr en lui faisant un signe de main avant de disparaître dans l’obscurité.

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