Deux ombres
Chapitre X — La veillée
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Fechín n’avait cessé d’assister Dylis aussi longtemps que durait la convalescence de son chasseur. Il passait ses journées à tourner autour de Uthyr et parfois se blottissait contre lui en ronronnant. D’après ce que racontait le lynologue, le Wyvérien spécialisé dans l’étude, entre autres, des felynes, ce mécanisme leur permettait de lutter contre le stress et ainsi de mieux récupérer de leurs blessures. Peut-être le palico espérait-il que cela fonctionnât de nouveau sur son partenaire, comme lorsqu’il s’était fracassé le crâne lors du festin qui s’était tenu deux mois plus tôt. Dylis l’espérait secrètement.
La veillée dura très exactement neuf jours. Pendant tout ce temps, le chasseur avait tour à tour eu des moments d’éveil à peine lucide tant il gémissait de douleur – bien que cela se fût estompé au bout de la cinquième nuit – et d’autres où il ne faisait que dormir, sans donner de réels signes d’un état aggravé. Le palico et la guérisseuse se relayaient pour dormir, chacun veillant le blessé à tour de rôle et, en journée, ils avaient parfois droit à une aide supplémentaire de la part de Cornell, lorsqu’il n’allait pas lui-même chasser ou explorer. Même Efa se tenait loin de la chambre, comme si elle avait compris que sa présence n’était pas nécessaire.
Et pour tuer le temps, lors de ces très longues journées d’attente et d’angoisse, Dylis brodait, comme si cela pût lui permettre de se vider l’esprit et de se concentrer sur autre chose. Elle avait trouvé le temps de découper une forme de tablier dans un des rouleaux de tissu teint qu’elle possédait ; Sadie lui en avait commandé un, ce serait un excellent cadeau pour les fêtes de fin d’année.
Elle utilisait d’épais fils de coton blanc pour décorer le tissu d’une couleur indigo, comme toutes les créations qu’elle faisait à partir de chanvre qu’elle teignait elle-même. C’était une méthode de broderie traditionnelle qui lui avait été transmise par sa mère et sa grand-mère, et transmise ainsi de mère en fille par toutes les femmes de la famille avant elles. L’utilisation du chanvre, qui poussait jusque dans les régions les plus hostiles du nord, pouvait paraître un peu saugrenue ; les larges mailles ainsi tressées laissaient facilement passer le froid. C’était là qu’intervenait le coton ; le passage de ces fils dans les boucles grâce à une épaisse aiguille venait les épaissir et protéger le corps.
Autrefois, les paysans n’avaient que cela pour se vêtir et braver le froid hivernal. À présent, c’était plus un outil de décoration ou un passe-temps dont la tradition se perdait peu à peu. Dylis réalisait tout à la main, de la teinture jusqu’à la broderie ; elle se procurait les tissus de chanvre une fois de temps à autre grâce à l’Argosy, ou lorsqu’elle ne possédait pas le nécessaire pour le teindre dans une couleur autre que l’indigo. Elle faisait majoritairement des vêtements avec cela ; des vestes, des tabliers, des jupes aussi, de temps à autre, mais elle se contentait surtout de raccommoder ceux qu’elle possédait déjà et de retravailler les broderies qui s’effilochaient.
Elle possédait bien, en plus de cela, une quantité considérable d’objets en tous genres. Cela allait du marque-page au support à aiguilles à broderie, en passant par la décoration de paniers et de sacs de toile, bien que rarement utilisés par ses pairs. Elle trouvait dans ce passe-temps une forme de détente, et cela lui rappelait avec émotion les longues nuits de son enfance passées à tenter de comprendre la méthode à suivre pour reproduire le patron sur le tissu. Désormais, elle n’avait plus besoin de ces derniers et inventait ses motifs, ou bien les répétait de mémoire lorsqu’elle ne se sentait pas de laisser libre cours à son imagination.
Curieux de voir ce qu’elle faisait, Fechín s’était approché et, une fois passée l’envie de chasser les fils qui remuaient, il l’observait avec grand intérêt, essayant de comprendre par simple observation les mécanismes et règles inhérents à cette technique. Parfois, sans qu’il ne s’en rendît compte, il mimait chacun de ses gestes dans le vide en fixant intensément les mains de Dylis.
« Tu veux que je t’apprenne ? » proposa-t-elle en le voyant remuer les coussinets.
Le felyne tourna vers elle un regard de surprise et acquiesça avec un large sourire. Ses babines se retroussèrent pour dévoiler ses canines aiguisées et ses pattes duveteuses vinrent tapoter sur les cuisses de la jeune femme avec excitation.
« Bien, bien. Attends un instant. »
Elle s’absenta quelques minutes à peine, le temps de se rendre dans sa chambre et de tirer du tiroir d’une commode quelques chutes de tissu auxquelles elle n’avait pas encore trouvé d’utilité et de revenir. Elle lui tendit une aiguille dont le chas était traversé par des fils de coton et lui montra comment procéder. Le palico eut quelques difficultés à se saisir du fin outil métallique, mais parvint à trouver une astuce en le coinçant entre ses coussinets roses, bien qu’il manquât de se piquer plus d’une fois.
« On compte en nombres impairs. Une maille vide, trois mailles pleines, une maille vide, trois mailles pleines. Toujours par nombre impair, d’accord ? Je vais te dessiner un modèle. »
Elle tira du sac de toile dans lequel elle gardait tous ses matériaux pour la broderie un petit carnet de feuilles reliées. Elle avait à l’avance tracé à la règle des lignes parallèles afin de garder une écriture droite et propre ; elle n’eut qu’à reproduire la même chose dans le sens contraire : les droites perpendiculaires ainsi créées donnaient naissance à un quadrillage idéal pour expliquer la manière à suivre.
Il ne fallut à Fechín que quelques essais pour maîtriser la technique du comptage des mailles, et un ou deux de plus pour pouvoir produire une première broderie propre et bien réalisée. Elle lui apprit à faire divers petits objets – Fechín avait eu un faible pour les dessous de verre qui servaient notamment pour les tisanes que préparait Dylis lors de leurs veillées, et elle lui avait montré comment représenter une tête de felyne ou encore des pommes et des fleurs de cerisier – et il s’amusait plus que jamais à broder création après création, formant un petit tas qu’il montrerait avec grande excitation à son chasseur lorsqu’il se réveillerait enfin.
Ce dernier reprenait peu à peu conscience, sous l’étroite surveillance de Dylis qui continuait à laver fréquemment sa peau sur les zones qui avaient été exposées au poison, et à lui faire ingérer antidote sur antidote. Il eut bien des moments d’éveil, bien que courts, lors desquels elle put lui faire avaler quelques aliments. Elle était convaincue que l’homme se jetterait sur un énorme steak de viande lorsqu’il reprendrait pleinement possession de ses moyens, bien que ce ne fût en aucun cas la bonne solution. Cette simple perspective la rassurait pourtant, tout en l’amusant fortement.
Ainsi le neuvième jour, alors que le soleil commençait à se cacher par-delà les montagnes rocheuses voisines, Uthyr rouvrit les yeux pour ne plus se rendormir. Il sembla, dans un premier temps, plutôt déboussolé, mais parut se remémorer bien vite les événements au fil des discussions avec Dylis et Fechín. Ce dernier n’attendit pas plus longtemps pour lui montrer tout ce qu’il avait pu faire pendant sa convalescence, et reçut en retour une caresse affectueuse sur sa tête, un grand sourire exprimant toute la fierté de son compagnon, et quelques gratouilles derrières les oreilles comme il les affectionnait tant, en guise de félicitations.
« Vous vous êtes enfin réveillé, soupira la jeune femme en s’asseyant à ses côtés, sur un tabouret. Je commençais à perdre espoir.
— Je ne pouvais pas vous abandonner. Pas après tout ce que vous avez fait pour moi.
— Vous avez de la chance que je vous apprécie, sourit-elle en lui adressant un regard un peu moqueur. Sinon, il y a bien longtemps que je vous aurais laissé face à votre sort ! Mais je n’aurais jamais pu laisser ce pauvre Fechín livré à lui-même. Il s’est beaucoup donné pour vous, lui aussi, vous savez… »
Le felyne ronronna de plaisir et retourna dans son coin broder un carré de tissu de couleur pourpre que Dylis avait acheté la veille auprès du capitaine de l’Argosy, juste pour le lui offrir.
« Voulez-vous que j’aille avertir le Commandant et Efa ? Ils vont être ravis de savoir que vous allez mieux désormais. Si vous saviez combien ils étaient inquiets et n’attendaient que de savoir que vous vous étiez réveillé…
— Ce n’est pas la peine. Accordez-nous un instant pour respirer, » souffla-t-il en enfonçant paisiblement un peu plus le haut de son corps dans les oreillers de plumes.
Incapable de tenir en place plus de quelques minutes, Dylis se leva finalement pour récupérer dans la pièce voisine – sa propre chambre – une théière en fonte qu’elle remplit d’eau avant de la disposer au-dessus de l’âtre, ainsi qu’un service de tasses en céramique. Les petites flammes s’étirèrent jusqu’à lécher le fond du récipient, et le bruit de l’eau frémissant seconde après seconde emplit la pièce étrangement silencieuse.
Fechín laissait s’échapper quelques petits ronronnements de plaisir lorsqu’il complétait une rangée de broderie, et Uthyr soupirait par moments quand sa respiration venait à lui faire défaut. Le visage tourné vers le plafond, il semblait perdu dans ses pensées tandis que ses yeux fixaient un point invisible et mobile, quelque part entre les lattes de bois soutenues par les poutres. Il fut pris d’un violent tremblement et sembla alors enfin réaliser combien il était dévêtu et vulnérable face à la fraîcheur de la saison ; tirant un peu plus les couvertures sur lui, jusqu’à sa gorge, il soupira de nouveau après avoir dégluti.
« Quelque chose ne va pas ? osa demander Dylis tandis qu’elle ôtait soigneusement du feu la théière, et y ajoutait les plantes à faire infuser. Vous voulez en parler ? »
Il resta muet, comme il savait si bien le faire. Sa loquacité aura été très brève, finalement.
« Désolée pour ça, fit-elle, sous-entendant la nudité du chasseur, mais je n’avais pas le choix. Si je n’avais pas lavé votre corps à grandes eaux, le poison vous aurait rongé malgré les antidotes. Et j’ignore si vous vous seriez réveillé au bout du compte… »
Il haussa les épaules. Son regard continuait de fuir celui de Dylis. Elle s’assit toutefois de nouveau sur le tabouret disposé au chevet du chasseur, et se mit à fixer ses mains croisées sur ses genoux, résistant à l’irrépressible envie de gratter les peaux mortes qui s’accumulaient près de ses ongles.
« Fechín, appela-t-il finalement de sa voix rauque. Va me chercher quelques vêtements je te prie. »
Le palico sembla ravi de pouvoir aider son chasseur, et posa délicatement sa broderie sur le tabouret où il était jusque-là assis, avant de quitter les lieux emmitouflé dans son épais manteau molletonné de couleur blanche, qui contrastait fortement avec son pelage sombre. La porte se referma doucement derrière lui, sans un autre bruit que celui du loquet revenant à sa place, laissant Dylis et Uthyr seuls pour la première fois depuis une éternité.
La jeune femme finit par se relever et vérifia le contenu de la théière ; le liquide était encore bien trop clair et l’odeur peu prononcée. Elle laissa les herbes infuser encore quelques instants.
Ce fut au moment où elle remit le couvercle à sa place afin de garder la chaleur de l’eau que Uthyr se redressa et s’assit dans le lit. Il tira une des couvertures pour la mettre sur ses épaules et protéger le haut de son corps de la fraîcheur ambiante, le bas étant déjà bien maintenu au chaud par les draps et les autres duvets de fourrure. Il remit en place un des oreillers de plumes dans son dos et s’y enfonça. Puis, son visage fatigué tourné vers Dylis, il lui demanda silencieusement, d’un simple regard, de se rapprocher de lui.
« Merci encore, souffla-t-il en lui prenant la main ; elle sentit la sécheresse de sa peau calleuse alors qu’il caressait sa paume. Sans vous, j’étais perdu.
— Ne dites pas n’importe quoi, rit-elle légèrement en dissimulant tant bien que mal un soupçon de gêne qui venait la gagner par ce simple contact. Quelqu’un d’autre se serait occupé de vous. On ne manque pas de médecins ici.
— Non, articula-t-il faiblement, ses sourcils se fronçant soudainement. Personne d’autre que vous n’aurait autant pris soin de moi.
— Allons, Uthyr, reprenez-vous. Celui qui a traité vos griffues de rathalos s’est bien occupé de vous, lui aussi. Vous le voyez bien. »
Il secoua encore une fois la tête. Il semblait drôlement mal à l’aise. Et elle partageait elle aussi ce sentiment grandissant, qui lui creusait le ventre et mettait le feu à ses joues.
« Que vous arrive-t-il, Uthyr ? Vous êtes pâle. Vous voulez que je m’en aille, pour vous reposer ?
— Non ! Surtout pas ! »
Il avait presque crié. Sa voix, rauque mais puissante, avait fait sursauter Dylis. Sa main s’était violemment resserrée autour du poignet de la jeune femme et la tirait vers lui. S’il n’avait pas été autant affaibli par sa convalescence, il l’aurait sûrement faite tomber. À vrai dire, elle avait tout de même chancelé, et si elle ne s’était pas rattrapée grâce à son autre main libre plaquée sur le lit, elle aurait vraiment pu s’effondrer sur lui tant il l’avait prise de court.
« Restez, supplia-t-il en serrant un peu plus ses doigts sur sa peau.
— Si vous voulez de la compagnie, Fechín reviendra sûrement d’une minute à l’autre. »
En reculant, se libérant de ce fait, elle croisa son regard. Il donnait l’air d’avoir peur de quelque chose. Était-ce seulement possible qu’un homme tel que lui eût à craindre quoi que ce fût ? Il avait pourtant déjà affronté plus redoutable ennemi que la solitude. Pourtant, en cet instant, il semblait terriblement vulnérable, aussi frêle qu’une brindille, prêt à craquer à n’importe quelle seconde.
« Qu’est-ce qui vous arrive, Uthyr ? Vous êtes si… étrange, depuis votre réveil. »
Il tourna la tête, fuyant à nouveau ses yeux clairs. Dylis soupira en replaçant une mèche rebelle derrière son oreille droite.
« La guérison du corps vient avant tout du bien-être de l’esprit. Dites-moi ce qui ne va pas. C’est un ordre qui vient de votre guérisseuse. »
Face à son manque de réaction, elle tira sa carte maîtresse. C’était tout ou rien.
« Si vous ne parlez pas, je fais venir Efa, Cornell, Máel et tous les autres. Ils vous harcèleront de visites et de discussions, jusqu’à ce que vous soyez en forme pour retourner boire avec eux nuit et jour. C’est vraiment ce que vous voulez ? »
Il soupira à nouveau. Son torse se souleva et s’affaissa au rythme de sa lourde respiration parfois légèrement sifflante.
« Très bien, » grommela-t-il.
Elle se rassit à ses côtés, cette fois-ci, sur le lit, sans parvenir à croire que cette simple menace avait fait son effet. Il devait vraiment aimer la solitude, ou juste la compagnie de son palico, pour ne pas s’enjouer à l’idée d’être entouré par ses amis les plus proches. Il se décala légèrement sur le côté pour lui laisser un peu plus de place sur la couche, et réajusta la couverture sur ses épaules.
« Je vous écoute.
— C’est un secret, murmura-t-il. Alors gardez ça pour vous. Il ne faut surtout pas qu’Efa l’apprenne, ou elle va encore me faire des histoires… Et vous savez combien elle peut être… elle–même, lorsqu’elle est agacée… »
Dylis ne put s’empêcher de rire à cette remarque venant du chasseur. L’extravagance de l’assistante en irritait plus d’un, c’était sûr. Lorsqu’elle était surexcitée, elle partait très vite dans les aigus, et la simple mention de son nom ravivait en Dylis les souvenirs de cette voix agaçante qui lui perçait les tympans dès lors que la jeune femme ouvrait la bouche. L’entendre appeler Uthyr encore et encore et la voir faire tout son possible pour se faire remarquer à ses côtés avait profondément marqué la guérisseuse, mais pas dans le bon sens du terme, malheureusement pour elle.
« Je—
— Partenaire ! Tu es réveillé ! »
Efa venait de débarquer subitement dans la chambre, claquant violemment la porte sur son passage, et faisant autant sursauter Dylis que Uthyr qui, lui-même, manqua de crier d’effroi tant il ne s’était pas attendu à cette venue soudaine. La médecin ne le remarqua que du coin de l’œil, mais il avait fait glisser sa main gauche jusqu’à elle durant leur discussion, et voilà que ses doigts avaient prestement saisi la couverture qui réchauffait son torse en la maintenant fermement contre lui. À cette constatation, une pointe de douleur piqua son cœur.
Aux côtés de l’assistante, Fechín portait tranquillement une pile de vêtements soigneusement pliés – Efa gardait d’ailleurs dans ses bras l’épais manteau duveteux du chasseur – mais affichait un air désolé, l’air de dire qu’il l’avait croisée par hasard et qu’elle s’était jointe à lui en comprenant rapidement que le patient s’était réveillé.
Ce dernier sembla presque vouloir se cacher et s’enfoncer sous les couettes, mais il adopta tout de même une attitude décontractée et impassible. Son changement d’attitude était incroyable ; il montrait clairement sa faiblesse à Dylis mais reprenait cet air insensible et fier dès lors que quelqu’un d’autre se trouvait dans la pièce. Visiblement, ni Fechín ni Efa ne le connaissaient de cette manière. Quelque part, cela effraya la jeune femme, mais elle se rassura du mieux qu’elle put en s’affirmant qu’elle s’imaginait des choses qui n’avaient pas lieu d’être. Oui, elle se trompait, c’était sûr ; c’était uniquement parce qu’elle le soignait qu’il se montrait ainsi.
« Il aurait été fort sympathique de frapper avant d’entrer, gronda-t-elle en se relevant et en époussetant son tablier. Imaginez que je sois en train de le soigner à ce moment-là, disons, d’une plaie au visage. Vous n’avez pas envie que je lui passe les linges pleines de désinfectant dans les yeux, non ? Et s’il dormait ? C’est purement irresponsable.
— Oui, mais il ne dormait pas, et vous ne le soigniez pas. Alors c’est bon ! protesta l’assistante avant de poser négligemment le vêtement sur le porte-manteau et de s’approcher de son partenaire d’expédition. Comment tu te sens, alors ? »
Il haussa les épaules. Cela rappela à Dylis, qui les observait sans rien ajouter, qu’il ne parlait jamais à sa partenaire de chasse.
« Oh non, cette barbe, s’exclama-t-elle, toujours plus penchée en avant sur Uthyr, il va falloir qu’on taille tout ça encore ! Fechín m’a prévenue quand je l’ai vu sortir de tes quartiers avec des vêtements ! J’ai tout de suite compris que c’était pour toi ! »
Dans un coin de la pièce, la guérisseuse observa le palico poser délicatement sa livraison sur le lit et adresser un petit miaulement satisfait à son destinataire. Puis il retourna broder, visiblement plus intéressé par cette activité que par la discussion à sens unique menée par Efa, que Dylis, penchée sur sa théière, s’empressa d’interrompre en s’exclamant :
« Mince ! L’infusion ! Vous en voulez tout de même ? »
Elle reçut deux réponses positives ainsi qu’une négative, et servit alors dans ses petites tasses en céramique la boisson encore brûlante qu’elle apporta au palico et au chasseur. Enfin, elle se réserva la troisième qu’elle sirota dans son coin en écoutant distraitement les déblatérations de la brunette à la voix insupportable. Lorsqu’elle l’eut finie, elle rassembla quelques affaires qu’elle avait éparpillées dans la pièce, dont ses outils de broderie. S’approchant de la porte, elle salua rapidement Fechín et Efa, ainsi que Uthyr, qui la regarda d’un air aussi intrigué que déçu.
« Je repasserai en fin de journée pour vérifier votre état, lui lança-t-elle. Profitez bien de ce moment avec votre assistante, elle prendra soin de vous à ma place, désormais. »
Sans attendre de réponse, elle s’empressa de quitter la chambre et de regagner la sienne où elle s’effondra, épuisée par sa journée et ces quelques émotions sur lesquelles elle ne parvenait à mettre de mots. Pourtant elle fut très rapidement rattrapée par ses pensées, aussi tenaces que la neige des contrées du nord. Elles allaient et venaient, en un essaim bourdonnant qui détruisait tout sur son passage, ne laissant derrière elles qu’une sensation de vide dans le cœur, et un profond questionnement dans l’esprit.
« Pourquoi. »
Dylis se le répétait, encore et encore, sans parvenir à trouver un semblant de début de réponse. Uthyr ne parlait qu’à elle, et un peu moins à Fechín. Il était impassible face à son assistante – elle qui jurait jusqu’alors qu’ils se fréquentaient en-dehors du travail, voilà qu’elle avait tort – et cachait ses véritables émotions en présence des autres, sauf elle. Avait-elle raison de se considérer plus importante ? Elle avait eu cette impression, mais Uthyr ne l’avait cependant pas confirmée. Elle se faisait sûrement des histoires après tout. Oui, elle devait se tromper. Il ne communiquait avec elle que parce qu’elle le soignait, rien de plus. Et ce geste de main, ça n’était que par élan de sympathie, comme une façon de s’excuser de lui avoir causé autant de soucis durant sa convalescence. Oui, il devait être quelqu’un de tactile lorsqu’il se sentait redevable et aussi faible, probablement.
Il était un grand chasseur, elle n’était qu’une simple guérisseuse. Elle avait voué sa vie aux simples et ne trouvait pas de réel intérêt aux relations autres que celles qu’elle nouait avec ses patients. Pourtant… Elle appréciait beaucoup la compagnie de Cornell. Ses blagues lui réchauffaient souvent le cœur lorsqu’elle se sentait fatiguée après une longue journée. Et Máel aussi, prenait soin d’elle, veillant à ce qu’elle se portât bien comme un ami ou un grand-frère. Avec l’amiral, ils formaient un vrai duo de blagueurs auquel elle était greffée pour son plus grand plaisir. Combien de fois les avait-elle secrètement remerciés de lui changer les idées lorsqu’elle ne se sentait guère en forme ?
À Astera, elle s’était longuement sentie quelconque et, finalement, c’était depuis qu’ils étaient venus coloniser Seliana et le givre éternel qu’elle s’était enfin sentie appartenir à quelque chose. Et les deux derniers mois qui s’étaient écoulés, depuis ce banquet en célébration de Uthyr et de sa victoire sur la vouivre immortelle, avaient quelque chose de spécial. Mais étaient-ce réellement ces mois qui étaient spéciaux, ou n’y avait-il pas quelque chose d’autre là-dessous ? Elle devait se faire des idées, ça n’avait été qu’une succession de jours occupés et oisifs, comme tant d’autres qu’elle avait connus dans sa vie.
Son cœur se serra en repensant à ce geste qu’avait esquissé Uthyr, et elle enfouit son visage dans l’oreiller de sa couche. Une fois de plus, ses pensées avaient divagué, ne laissant derrière elles que des doutes et des suspicions. Le pire était ce sentiment prenant d’avoir manqué un détail important, sans pouvoir identifier ce dont il s’agissait.