La voix de l’oiseau silencieux
Chapitre 1 : La voix de l’oiseau silencieux
1715 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 27/12/2025 01:04
La voix de l’oiseau silencieux
Cette fanfiction participe au défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de Novembre - Décembre 2025 : « Ça tombe à pic »
Pour Sen.,
Merci infiniment de m’avoir confié Atria,
le temps d’une courte histoire.
J’espère de tout cœur qu’elle te plaira.
Atria ouvrit les yeux. Une profonde inspiration emplit timidement ses poumons. À ses côtés, personne. Un paysage désolé, parsemé de bleu, de mauve et de blanc. Un ciel nuageux à l'heure du crépuscule, qui se faisait distant seconde après seconde. Lumière incertaine et faible, vestige de ce qui fut, souvenir pour ce qui sera. Annonciatrice de l’aurore du lendemain ; qui se remémorerait de sa beauté à la nuit tombée ?
Dans ses mains, sa corne de chasse, celle avec laquelle elle avait quitté le camp de base pour remplir sa tâche du jour. Une chasse, bien qu'elle ne parvînt à se remémorer ni sa cible, ni le déroulé de sa traque. Souvenir brumeux, mémoire floue. L’interrogation laissa place à l’inquiétude ; elle devait pourtant être habituée à l’occultation d’événements fatidiques et traumatiques. Cette fois-ci semblait toutefois différente.
Son regard se posa sur la falaise non loin d'elle. À peu de choses, si elle lâchait sa corne, elle pouvait presque l'attraper, s'y hisser. Mais son corps ne bougeait pas – ne bougeait plus. Le temps s'était comme figé ; seules ses pensées défilaient à toute allure, dans une course effrénée contre la seconde à venir, contre la respiration à venir. Le temps jouait contre lui-même, sans la moindre certitude de triompher de son alter-ego rival.
La première pensée qui surgit fut l'ignorance, l'interrogation. Que lui était-il arrivé ? Avait-elle trébuché au cours de sa traque ? Avait-elle longé le bord de la falaise d'un peu trop près ? Comme si une roche s'était détachée sous son poids et l'avait entraînée avec elle dans une descente presque infinie, sans fond, obscure. Déni. C'était tout bonnement impossible. Elle était douée dans son art, elle savait se mouvoir sur ses terres de chasse sans se mettre en danger plus que raison. Elle connaissait bien les falaises de givre, à la perfection, et jamais la glace n'aurait pu la trahir lâchement en cédant sous son poids. Non, elle ne pouvait s'y résoudre. Cela n’avait aucun sens.
Ce fut ensuite la débâcle intérieure. Ses sens, d'ordinaire aiguisés et affûtés, s'affolaient. Ne pouvait-elle donc pas trouver une issue à cette folie ? Elle aurait bien pu se résoudre à lâcher sa fidèle arme pour sauver son corps ; l'instrument de musique pouvait être reconstruit, mais pas celui de chair. Si seulement elle pouvait apercevoir un rebord, un recoin vers lequel se raccrocher, auquel se rattraper... Son esprit tentait de marchander avec une force supérieure dont l'existence restait à prouver.
Puis ce fut la haine, la rage. Colère. Fureur. Ce ne pouvait pas être de sa faute, c'était ce maudit temps, ce blizzard incessant qui secouait les hautes cimes des ruines, hurlait dans les escaliers vides depuis des siècles, résonnait dans ses tympans. Oui, ce stupide vent l'avait projetée hors du chemin, l'avait menée à sa perte. Ou alors c’était la faute du monstre, celui qui s’était bien trop débattu, qui aurait dû accepter l’issue fatidique de leur rencontre en ces terres. Chasser ou être chassé. Tuer ou être tuer. C’était la loi de la nature, et ces monstres perturbateurs de l’écosystème ne pouvaient s’y substituer.
Enfin, la réalisation la frappa comme une claque assénée avec violence. Une morsure de froid déchirant tout sur son passage. Blizzard. Il n'y avait aucune issue autre que celle qui se présageait en contrebas. Le sol, dur et froid. La mort, sèche et incontestable. Quitte à perdre la vie au combat, elle aurait préféré que ce fût sous l'assaut d'une bête monstrueuse. Et dire qu'elle avait survécu, figée dans les cristaux de wylait du Zoh Shia... Autant accueillir le destin sans faire d'histoire, comme elle l'avait toujours fait. Accepter son sort, avec résilience et humilité.
Alors vint la tristesse. L'oiseau avide de feu s'était brûlé les ailes. Elle avait volé bien trop près de ce soleil aux lueurs de cobalt ; son cœur avait bien trop battu sans la moindre halte. Elle en avait perdu la raison et le sommeil, et bien trop vite était arrivé l'automne, belle saison aux couleurs vermeil. Présage de la morte saison, où la vie s’éteint – parfois pour renaître, parfois pour éternellement disparaître. Cette saison était comme ce crépuscule ; bien trop rapide, bien trop brève, sans personne pour profiter de cette belle vue avant qu’elle ne s’éteignît à jamais.
L'hiver lui avait succédé en un instant, peut-être un peu trop tôt, et sans le moindre avertissement. Le sien s'était présenté sous la forme d'une chasse dans les falaises couvertes de glace. Un écart, hors des remparts. Une erreur, engendrant cette froide peur. Pas même le doux réconfort de la chaleur de la forge ne saurait apaiser le tourment tourbillonnant qui l'envahissait et la saisissait, car Atria savait, au plus profond de son cœur, que ce voyage serait sans retour. Peut-être l’avait-elle su en quittant le cocon ; avec quels mots avait-elle bien pu saluer ses compagnons ? Peu importait, désormais ; il ne restait plus que le souvenir filandreux du dénouement de cette soirée.
Il n'y aurait plus de mélodie, plus de chasse. Plus de représentation en haut de cette colline. Plus de regards, plus de sourires. Plus de messages écrits à la plume, trempée dans l'encre, transmis dans un soupir, empreint de cette inquiétude de se faire comprendre à travers quelques mots, quelques caractères. Griffonnés sur une feuille de papier que l’on pouvait si facilement faire disparaître en la jetant au feu, comme une âme en peine, ou soigneusement rédigés pour déclarer ses sentiments, merveilleuse étrenne.
Atria disparaîtrait et, avec sa fin, celle de l'unité Avis.
Elle n'avait pourtant pas à regretter d'être restée dans les Terres Interdites ; elle y avait trouvé une nouvelle raison de vivre, une nouvelle vie. Tandis que les anciens membres de l'unité poursuivaient la leur dans l'Ouest, la sienne se prolongeait dans une renaissance, une réappropriation. On l'avait sauvée, tout simplement, de cette vie insupportable qui lui avait été imposée. Deux flammes s'étaient entremêlées pour former un brasier passionnel. Deux âmes solitaires s'étaient rencontrées pour ne plus jamais se séparer.
Werner l'avait protégée, extirpée de ce quotidien inhumain, et jamais aucun mot ne saurait lui témoigner la force de l'émotion qui la secouait à cette pensée.
Un corps usé par les hommes pouvait-il encore être aimé ? Cet exutoire brisé pouvait-il être réparé, reparé ? En dépit de la laideur de son histoire et de ses actes, il l'avait trouvée belle. Elle, Atria, la mercenaire, l'objet que possédaient ces individus lorsqu'ils réclamaient à évacuer leur soif d'asservissement, la solitaire condamnée à la solitude et l'incompréhension ; Werner l'avait trouvée belle, et il l'aimait. Sincèrement. Passionnément. À en perdre la raison, et à s'en brûler les ailes, lui aussi. À s’en brûler la main.
Il était une personne prête à lui cueillir des perles de pluie venues de pays où il ne pleuvait pas. Sa douceur, sa tendresse... Sa dévotion et son oubli de lui-même, se dédiant à elle et son bien-être... Elle ne pouvait qu'y penser. Aucune personne ne lui avait montré un tel aspect de l’humanité. Son cœur serait brisé. Quel bruit feraient ses larmes lorsqu'il apprendrait la nouvelle ? Silencieuses, muettes, comme celles qu'il avait versées le jour où il avait cru la perdre à jamais. Cette fois-ci, elle ne pourrait lui expliquer sa pensée véritable ; elle ne serait pas là pour s'excuser et lui dévoiler qu'elle ne voulait pas partir, qu'elle ne voulait pas le quitter. Elle ne serait pas là pour lui implorer son pardon.
Et jamais elle ne pourrait s'excuser de lui infliger une telle peine.
La chute approchait, inexorable. Sans rejeter cet instant qui attendait chacun, inéluctable, elle ferma les yeux avec sérénité. Elle avait bien vécu, seuls quelques regrets subsistaient mais, malgré tout cela, en dépit de tout, elle pouvait s'estimer plus qu'heureuse. D'avoir rencontré quelqu'un à aimer, et d’avoir été aimée en retour. D'avoir trouvé un nouveau sens à sa vie, et de l'avoir menée aux côtés d'êtres chers. Peut-être pourrait-elle renaître à nouveau de ses cendres, phénix éternel, lorsque son corps redeviendrai poussière dans les flammes purificatrices qui avaient tant tenté de la consumer.
Un fredonnement serein naquit de ses lèvres.
Atria ouvrit les yeux. Une profonde inspiration emplit timidement ses poumons. À ses côtés, Werner. Profondément endormi. Sa respiration perturbait à peine la tranquillité de la nuit. Ses cheveux en bataille éparpillés sur l'oreiller auréolaient son visage de châtain argenté. Les paupières refermées sur ses yeux cobalt remuaient ; il rêvait. Elle vint poser sa main sur la joue mal rasée dont elle aimait tant le toucher, rassurant, ancrant l'instant dans le présent. Tout allait bien, ça n'avait été qu'un mauvais rêve.
Un sourire aux lèvres, elle porta son regard sur ses environs. L'aube s'annonçait doucement de ses traits mauves et rosés filtrant à travers le rideau à peine tiré de la chambre. Une belle journée s'annonçait. Ensoleillée, chaleureuse, paisible.
Mais pour l'instant, elle se blottirait encore un peu, contre la flamme bleue qui réchauffait son cœur à chaque pensée. L’aurore était encore lointaine, dans les bras de l’être aimé.