Tel un oiseau de feu, telle une branche forgée

Chapitre 1 : L’oiseau avide de feu — Première partie

Par BakApple

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L’oiseau avide de feu

Première partie

 

Note de la traductrice : Le titre de chacun de ces deux chapitres fait référence à un adage japonais issu d’un poème chinois, le Chant des regrets éternels (長恨歌, Chánghèngē) de Bái Jūyì (白 居易). Tirée du segment final du poème (在天願作比翼鳥 在地願為連理枝, Zài tiānyuàn zuò bǐyìniǎo, Zài dì yuàn wéi lián lǐzhī), traduisible comme suit « Au ciel, nous souhaitons être un couple d’inséparables ; sur terre, nous souhaitons être deux branches entrelacées. », l’expression japonaise 比翼の鳥 (hiyoku no tori) désigne un couple, traditionnellement hétérosexuel, qui se complète parfaitement. L’autrice a ainsi joué sur l’homophonie des sinogrammes 比 (hi, « similarité, harmonie ») et 翼 (yoku, « aile ») et des respectifs 火 (hi, « feu ») et 欲 (yoku, « désir ») pour construire son titre, littéralement « l’oiseau avide de feu ». Elle en a fait de même pour le second chapitre, échangeant le sinogramme 連 (ren, « joindre, lier ») contre 錬 (ren, « affiner, forger »). En outre, l’expression 比翼連理 (hiyoku renri) est utilisée dans le langage courant pour évoquer les vœux de mariage, preuve de l’héritage de ce poème d’amour à travers le temps et les civilisations.

Enfin, l’autrice a rédigé son texte sans expliciter clairement le genre ni le nom du chasseur dont il est question, pour permettre à chaque lecteur de se le représenter à sa guise (hormis les quelques descriptions physiques). Par respect pour son personnage original dont elle m’a parlé plus en détail, j’ai fait le choix de le nommer tel qu’elle l’avait imaginé, à savoir une femme du nom d’Atria, en référence à l’étoile Alpha Trianguli Australis, supergéante rouge, qui forme la constellation du Triangle Austral, qui brûle intensément dans son recoin de l’espace.

 

―

 

C’était pendant les préparatifs du bateau avec lequel nous voguerions sur le sable pour nous diriger vers les Terres Interdites. La discussion de membres de l’équipage se déversait dans mes oreilles.

« Eh, t’as entendu parler de la chasseuse de l’unité Avis ?

— Ouais, cet "oiseau qui ne chante pas". C’est une virtuose, mais je crois qu’elle peut pas parler, non ?

— C’est ça. Du coup elle peut bosser qu’en solo, et j’ai entendu dire qu’elle avait un air de mercenaire. J’en reviens pas qu’elle participe à cette mission.

— La rumeur dit que le palico qui l’aide parle à sa place. Sérieux, on peut vraiment bosser avec ça ?

— On verra. C’est une décision de là-haut… »

 

J’avais entendu cette conversation il y avait plusieurs mois déjà. En réalité, cet « oiseau qui ne chante pas » que j’avais rencontré était une chasseuse maniant la corne de chasse. Le fait qu’elle ne parle pas et que son palico fasse la conversation à sa place étaient véridiques, mais… Ses capacités ne pouvaient pas être décrites par le mot « virtuose ». En particulier, sa coopération avec son partenaire felyne était solide, et elle se mouvait en lui signalant d’un regard ou d’un son de sa corne le soutien ou le mouvement qu’elle souhaitait.

Quoi qu’on en dise, ses combats menés dans le Nouveau Monde étaient louables. J’avais entendu dire qu’elle était comparée à un oiseau car elle allait et venait comme un oiseau migrateur, mais c’était faux. Sans hésiter, elle avait sauté du navire qui filait à toute allure… puis bondi sur une créature semblable à une wyverne rapace – dont j’apprendrais plus tard le nom – avec des mouvements qui donnaient vraiment l’impression qu’elle avait des ailes.

Des inquiétudes subsistaient quant à sa capacité à communiquer avec son unité, mais aucune rumeur malveillante n'avait circulé à son sujet. L’assistante de cette unité… Son nom, c’était quoi, déjà ? Peu importe. Son assistante avait exprimé toute son admiration lors de réunions conjointes quant au fait qu’elle n’avait même pas à relire les rapports que la chasseuse soumettait. J’avais tenté de les lire, et les rapports de ses enquêtes sur le terrain étaient du bon travail. Où trouver certains types de filon de minerai, ce genre d’information ; très compréhensible. Cela m’était très utile lorsque je demandais à mon unité de me rapporter des matériaux.

Pour discuter, les sujets urgents passaient par l’interprétariat de son palico, et les moins pressants par écrit. Je pensais que c’était quelqu’un qui évitait les relations avec autrui car elle ne pouvait pas parler, mais je me trompais. Le soir, au dîner, elle allait à la rencontre des membres d’autres unités, écoutait leurs histoires et, parfois, communiquait par écrit. Puis, il arrivait qu’elle approfondisse les échanges en frimant avec une représentation avec sa corne de chasse. Sa musique était un son merveilleux, même pour quelqu’un qui n’y connaissait rien comme moi.

Entre temps, elle gagnait la confiance de mon unité et devenait jour après jour plus cordiale, d’après Olivia.

« Quand j’entendais parler de cet "oiseau qui ne chante pas", j’avais l’image de quelqu’un qui évitait les interactions avec autrui, mais… La voir en personne m’a surprise. Et même, elle m’a faite écouter des sonorités fort plaisantes. Et puis, ses capacités de soutien lorsque nous nous battons ensemble… De tous les chasseurs à la corne de chasse aux côtés desquels je me suis battue, aucun n’était un allié aussi agréable. En tant que chasseuses aux armes contondantes, nous nous entendons bien. »

Du fait que je n’accompagnais jamais de membres d’autres unités, la seule fois où j’avais vraiment vu un combat était cet instant, sur le bateau. Mais si Olivia en parlait de la sorte, ce devait être une chasseuse hors pair. Lorsque j’interrogeai Erik à son sujet, il me répondit ainsi :

« La chasseuse de l’unité Avis ? Si j’ai besoin de quelque chose de rare, elle me l’apporte toujours ! Et aussi, quand j’ai envie d’aller à la cueillette mais qu’Olivia ne peut pas m’accompagner, elle vient toujours à ma rescousse. Elle m’aide beaucoup ! »

De mon point de vue, c’était quelqu’un de plutôt dangereux. Puisqu’elle revenait à chaque fois sans la moindre blessure, son talent était indéniable.

Je me pris d’intérêt pour cette chasseuse après avoir surpris une conversation de la forgeronne de son unité. Apparemment, elle souhaitait procéder elle-même aux ajustements minutieux et, une fois son arme prête, elle l’emportait avec elle aussitôt. Peut-être était-ce parce que la corne était une arme spéciale qui nécessitait des ajustements uniques qui n’étaient pas visibles au premier coup d'œil ? Mais la forgeronne avait refusé de me le montrer, prétextant le secret professionnel. Cette technologie vouée au secret absolu de l’arme d’une chasseuse talentueuse… Je voulais savoir de quoi il pouvait bien s’agir.

Par chance, c'était le premier jour du campement commun de nos deux unités, Avis et Astrum. Je m’approchai de la tente de cette chasseuse.

La personne que je cherchais avait installé un petit espace de travail juste à côté de son campement privé et prenait soin de son arme.

« Salut. »

Lorsque j’adressai la parole à la chasseuse, son palico se précipita aussitôt vers moi.

« Pourrions-nous vous aidez de quelque manière que ce soit ? »

C’était un palico qui parlait avec une grande aisance, sans bégaiement ni hésitation. Il devait pratiquer la langue des Hommes depuis bien longtemps.

« Ah, euh… Dis, je suis curieux à propos de ton arme. Tu veux bien me la montrer ? »

Ignorant le palico, j’entrai immédiatement dans le vif du sujet. Puis, souriant d’un air un peu désolé, la chasseuse secoua la tête. Elle échangea ensuite un regard avec son palico pendant quelques secondes et bougea les lèvres. Après cela, le palico me répondit.

« Auriez-vous eu des informations de la part de notre équipe ? Veuillez nous excuser, il s’agit d’un secret professionnel. Bien qu’il ne s’agisse point de quelque chose de considérable. »

Hm. En les voyant de près, je compris. En utilisant son acuité visuelle cinétique, le palico lisait sur les lèvres. Cependant… Il s’agissait donc bien d’un secret ?

« Si je suis intrigué en entendant ça, c’est parce que je suis un ingénieur. Si c’est pas considérable, c’est étrange de couvrir ça sous secret professionnel. »

Tandis que je disais cela, la chasseuse rangea dans son dos la corne de chasse dont elle prenait soin et s’approcha de moi.

Maintenant que j’y pensais, ce devait bien être la première fois que je voyais de près son visage. Une chevelure rousse, soignée et étincelante. Et des yeux éblouissants, si dorés qu’il aurait été malpoli de les décrire autrement. Je crus comprendre que ces yeux évoquant ceux de rapaces étaient une autre des raisons pour lesquelles elle était comparée à un oiseau. Ce regard perçant me fixait attentivement. J’eus la sensation d’être surveillé et, plus encore… je ne pouvais détacher mon regard.

Alors qu’elle s’approchait, je ne pouvais bouger. En un seul pas qu’elle fit, je devinai qu’elle était une chasseuse habile. Avait-ce été la même chose pour Olivia à leur rencontre ? Sa façon de mouvoir son centre de gravité… Je devinai malgré les vêtements une musculature souple. Elle m’évoquait la wyverne agile, le nargacuga, que j’avais déjà vue dans des archives.

Pendant que je pensais à cela, elle s’était approchée jusque devant moi.

« Nulle raison de vous précipiter. Notre maître ne dévore personne. »

Aux mots du palico, j’eus la sensation d’être enfin revenu à la réalité. Je me tournai vers lui, et le vis commencer à pouffer en miaulant. Lorsque je dirigeai de nouveau mon regard vers la chasseuse, je sentis que l’atmosphère étrange dans laquelle je me sentais observé plus tôt s’était dissipée et je la vis sourire doucement, avant de regarder en direction de son compagnon. Ce dernier, annonçant aller chercher Gemma, se mit à courir en direction de la forge de l’unité Avis que j’apercevais un peu plus loin. Accompagnant le palico du regard, la chasseuse sortit un petit carnet d’une poche située sur sa hanche. De ses mains expertes, elle y écrivit quelque chose avant de me le tendre.

« Comme je vous l’ai dit, je doute que ce soit une technologie qui vous intéresse. Mais si vous y tenez… »

Elle y avait écrit cela et, lorsque je levai les yeux, je la vis sur le point d’entrer dans sa tente, me faisant signe de la main pour que je la suive.

« Je peux venir ? »

Était-il vrai qu’elle ne dévorait personne ? Tout en songeant cela, je pénétrai dans le repaire où on m’avait invité.

« Oh… »

En entrant dans la tente, je constatai des dizaines de cornes de chasse différentes qui semblaient m’attendre. Cependant, elles n’avaient pas été forgées avec des matériaux des Terres Interdites, et beaucoup étaient issues de matériaux venus d’autres terres. Je compris alors que cette chasseuse était allée et venue d’endroit en endroit pendant longtemps. Tandis que j’admirais tout cela, la personne qui semblait être la forgeronne de l’unité Avis entra dans la tente avec le palico. Puis nous découvrîmes le « secret professionnel » de la chasseuse.

Le qualifier ainsi aurait été modeste car, en réalité, cela n’avait rien d’une quelconque technique particulière. Le secret professionnel de la chasseuse était une arme dont l'intérieur et les recoins difficiles à voir avaient été stylisés par un motif probablement ethnique. J’interrogeai la forgeronne arrivée en dernier à ce sujet, et le palico répondit à sa place.

« Il s’agit d’un motif traditionnel du village natal de notre maître. Quant à sa signification… Elles sont nombreuses, comme un vœu de protection pour la chasse, ou un hommage à la nature. »

Je soupirai.

« Je vois. Un motif… »

J’étais venu ici convaincu que je découvrirais une technique particulière, c’est pourquoi j’éprouvai une grosse déception quant à cette affaire. Cependant… C’était une corne de chasse forgée des mains d’un autre artisan, à partir de matériaux d’une autre région. Cette idée m’intéressait beaucoup, et je me décidai à l’étudier un instant. Où et comment avait-elle été fabriquée ? Quels matériaux avaient été utilisés, et d’où venaient-ils ? La chasseuse savait tout cela, et répondit bien à mes questions.

« Je suis bien contente qu’elle connaisse l’art des forgerons ! » s’enthousiasma la forgeronne de l’unité de la chasseuse.

Quant à moi, je fus impressionné par le fait que la technologie soit bien comprise par ceux qui l'utilisent et que les connaissances soient transmises de cette manière ; ainsi je le lui dis.

« Vaut mieux pas taire tout ça. Si tu veux effacer cet héritage technologique, c'est une autre histoire. Pour être honnête, j’étais intrigué. »

La chasseuse sembla réfléchir un instant, puis hocha la tête, comme si elle comprenait. Je poursuivis.

« Et puis… Là. Cette jonction, là, elle est déplorable. Les matériaux doivent se faire vieux ; en durcissant ça tue le son. Si on insère du rembourrage entre les deux, on peut contrôler la réverbération du son...

— Euh… ? Hé oh !! »

Accroupi au sol, alors que je réfléchissais, il me sembla entendre une voix m'appeler mais, malheureusement, j’étais alors occupé à faire tourner ma cervelle. Je sortis du papier et un pinceau de fusain de la sacoche à outils que j'avais emportée avec moi et commençai à noter quelques suggestions d'amélioration.

« C’est inutile. Atria… Ce type, c’est vraiment un ingénieur ! »

                                                                                                         

Combien de temps s’était écoulé ? Soudain, au moment où je réalisai que mes feuilles étaient devenues difficilement discernables, mon champ de vision s’illumina. En regardant la source lumineuse, je remarquai que la chasseuse avait allumé une des lanternes de la pièce.

« Pas étonnant que j’aie eu du mal à y voir. Il fait déjà nuit… »

À ma remarque, la chasseuse s’approcha de moi et posa une lampe, avant de se tourner vers son palico et de mouvoir ses lèvres. Le palico traduisit ses paroles.

« Veuillez nous excuser d'avoir utilisé un langage qui laissait penser que c’était un secret professionnel ou quoi que ce fût de ce calibre. Mais si le reste vous a convenu, vous nous en voyez ravie. »

La chasseuse sourit aussi doucement que la lumière. Apparemment, ce n'était pas une remarque sarcastique à mon égard pour être resté si tard.

« Ah, ce motif, là ? Bah, au moins c'était une technique importante pour toi, n'est-ce pas ? Il semble que je n'aie pas beaucoup foi dans les prières, les vœux ou quoi que ce soit de mystique. J’admets, c’est pas la technique que j'avais en tête… »

En réaction à mes mots, elle me regarda d’un air étrange, comme étonnée. Un peu d’attente, et le palico traduit.

« Vous arrive-t-il, lorsque vous manipulez les minerais ou que vous réglez des armes, de vous inquiéter de leur humeur ? Il s’agit probablement de quelque chose de similaire.

— Ah… Hm. »

Je vois. J’étais sincèrement impressionné par l'analogie.

« T’es intéressante, toi. »

Elle relâcha à nouveau ses lèvres à mes paroles. Le palico, remarquant qu’il faisait tout noir dehors, alluma une autre lampe.

« Ah. Je… Je suis resté longtemps. »

La chasseuse secoua la tête, comme si elle me disait de ne pas m’en faire.

Je savais que je devais rentrer, mais… J’avais encore envie de parler un peu avec elle. Toutefois, elle et moi faisions partie de deux unités différentes et, en toute franchise, nous n’avions aucune interaction. Il n'y avait aucune raison ni possibilité de se revoir. Je réfléchis un peu, et cela me vint à l’idée.

« Ah… Si ça te dit, ça serait bien… Avec l’énergie de cette région, ses cristaux, je réfléchis au développement d’une nouvelle arme. Et… Quand ça se sera revitalisé, pendant la période d’abondance, ça m’aiderait beaucoup si tu me donnais un coup de main. Ça te dit ? »

Tandis que je parlais, la chasseuse croisa le regard de son palico.

« Cela ne nous dérange aucunement. À la prochaine période d’abondance, nous viendrons vous voir, » me répondit le palico, mettant un terme à cette journée.

 

Bon. Chose inhabituelle pour moi, j'avais gaspillé toutes mes ressources à chercher une phrase pour inviter quelqu'un et proposer un rendez-vous. Et à présent, Erik me harcelait à ce sujet.

Apparemment, aujourd’hui, lorsqu’il était allé demander à la chasseuse de l’unité Avis de l’accompagner dans une expédition de collecte lors de la prochaine saison d’abondance, celle-ci aurait refusé, prétextant un engagement antérieur. Et en s’enquérant, il avait compris qu’il s’agissait de moi ; il s’était donc lancé dans un interrogatoire.

« Sérieux ?! Werner, qu’est-ce qui t’a pris ? Même pour tes expériences, tu ne demandes de l’aide qu’à Olivia ! Aah, j’arrive pas à croire que tu aies pris une initiative ! se plaignait-il. Ah ah, désolé. On dirait qu’elle a une politique de premier arrivé premier servi. »

Après quoi, j’éludai en faisant comme si de rien n'était, mais cela sembla l'agacer car il commença à me taquiner.

« Hé, Werner, me dis pas que tu t’intéresses à cette chasseuse ? C’est rare, en plus, que tu te souviennes du nom des autres unités ! Tu as retenu son visage et son nom… Me dis pas que tu as eu un coup de foudre ?

— Quoi ? »

Qu’il était bête. Un vioque comme moi, amoureux ? Un coup de foudre, en plus ?

« Comme si ça pouvait arriver. »

Il était vrai qu’en la voyant de près, elle était plutôt jolie. Elle était douée et, je l’avais constaté en lui parlant, elle était aussi vive d’esprit. Son expression sérieuse pendant qu'elle m'écoutait était intense. Elle riait aussi plus que je ne l'aurais cru. Même moi, qui n'avais passé que peu de temps avec elle, j’aurais aimé voir davantage de ses expressions… Alors…

« Ah ! »

Je me retournai au son de la voix d’Erik et, devant moi, se trouvait la chasseuse de l’unité Avis. J’avais l’impression que nos regards se croisèrent soudainement. Elle devait regarder par ici, vers Erik et moi. Elle agita la main. Il semblerait que ce soit l’heure du départ de son unité. À cela, Erik lui lança un « Bon voyage ! » d’une voix forte.

Quant à moi, je me retrouvai occupé à tenter de trouver une explication à cette chose scintillante qui semblait briller si fort que j’aurais pu la voir même à travers mes lunettes ternies par la cendre. Les parties métalliques de son équipement luisaient sous la lumière du soleil, et celles de la corne de chasse qu'elle portait sur le dos étaient bien entretenues et brillantes.

C’était ridicule. Complètement stupide, tout ça.

« T’es un gamin ou quoi ? Je suis bien trop vieux.

— Hein ? »

La voix à l’air stupide d’Erik me parvint, tandis qu’il me regardait.

« Werner… Tu… T’es sérieux ? »

Je me retournai face à ma forge pour cacher mon visage, qui devait avoir l'air encore plus bête que celui d'Erik. Puis, après quelques secondes…

« Eh !! Olivia !! Athos ! Écoutez ça !! Werner est—

— N’hurle pas, idiot ! »

Mon cri se réverbérait dans la fournaise et y résonnait encore et encore.

 

Enfin, la saison de l’abondance arriva.

Nous nous étions dirigés à quatre sur le terrain. Moi, Atria, son palico, et l’assistante de l’unité Avis.

Mon expérience se déroula correctement. Il s’agissait d’une bombe destinée à la chasse, fabriquée à partir de l’énergie qui pulsait dans ces terres. Elle était douée pour guider les monstres et activer les pièges au bon moment, et les résultats de l'expérience furent excellents. J’en étais ravi.

La chasseuse, son palico ainsi que l’assistante de l’unité Avis s’occupaient du dépeçage et de l’analyse du monstre vaincu. D’un endroit un peu éloigné, duquel je pouvais les observer, je notais les résultats de mon expérience.

Je remarquai qu’Atria s’était approchée de moi, seule, une fois l’agitation retombée. Elle me tendit un bout de papier sur lequel je lus qu’elle me demandait si tout s’était déroulé comme je l’espérais.

« Oui, grâce à toi. T’es vraiment douée. Olivia a raison de t’encenser sans retenue. »

Durant la chasse, puisqu’elle était vêtue d’une armure qui la couvrait intégralement, je ne pouvais pas voir ses expressions, sinon ses lèvres. Cependant, lorsque je vis son sourire et sa courbette de politesse, je compris qu'elle exprimait sa gratitude pour mes éloges.

« Eh, pas besoin d’être aussi humble. Si possible, si l’occasion se présente à l’avenir, j’aimerais bien que tu me donnes un coup de main pour d’autres expériences. Ça t’irait ? »

Elle acquiesça en souriant.

« Haha, merci. Tu me sauves. Maintenant… »

En plein dans notre conversation, elle vérifia qu’il n’y avait plus d’ennemi dans les environs, avant d’ôter son casque.

« Mainte… nant… »

Dans l’ivresse de mes recherches, ça m’était complètement échappé mais… C’était vrai, en y repensant, que j’étais peut-être bien tombé amoureux.

Elle avait dû l’ôter parce qu’elle mourait de chaud, exaltée par la chasse. Sa peau diaphane dévoilée ainsi s’était teinte de rouge, et la sueur qui y coulait brillait. Elle était bien différente de l’allure qu’elle avait l’autre fois, avec l’atmosphère de l’après chasse. Ses cheveux un peu en désordre, d’un rouge scintillant. Ses yeux dorés m’observaient à travers ses longs cils dont la teinte intensifiait celle de sa chevelure.

« Tu… »

Ces yeux, qui m’avaient noué la gorge, me regardaient avec curiosité.

Rah, sérieusement.

« Tu es belle. »

Lorsque cette voix parvint à mes oreilles, à cet instant, je ne la reconnus pas. Mais je réalisai que ça n’était rien d’autre que la mienne, ma propre voix.

Puis, soudain, j'eus l'impression que ma bouche était celle de quelqu'un d'autre. Ce n’était pas moi. Je ne pouvais pas laisser s’échapper de telles paroles.

« Je… »

Je la regardai. Le temps d’un instant, ses pupilles rétrécirent. En voyant le mouvement de ses yeux, soudainement, je sentis la température de mon corps s’enflammer comme celle de ma forge.

« Je… Je veux dire… »

La chasseuse sourit à nouveau, et se tourna vers moi qui ne pouvais cacher mon embarras. Elle commença à écrire rapidement sur son calepin, avant de me le tendre. Timidement, j’y jetai un coup d’œil.

« Vous n'avez pas besoin de dire ce genre de chose. Je coopérerai pleinement avec vous. »

Voilà ce qui y était écrit. Elle pouffa innocemment.

Mon cœur bondit à ce sourire. Incapable de lui dire que ça n’était ni une flatterie ni une blague, je me contentai d’acquiescer d’une voix faible, horriblement pitoyable.

Pendant ce temps, puisque l’assistante semblait avoir fini sa tâche et le palico de dépecer le monstre, nous décidâmes de rentrer et de revenir au camp de base.

 

Puis, plusieurs jours s’écoulèrent.

Depuis lors, ma voix intérieure était horriblement bruyante, et je ne pouvais que m’occuper en faisant mon travail en silence. Je me rendais à mon atelier quand il faisait jour et j’agitais mon marteau. Athos venait me forcer à manger. Je n’avais pas faim mais, quoi qu’il en soit, je devais mâcher.

J’agitais encore mon marteau. Ces étincelles jaillissantes me rappelaient l'éclat de cette période d’abondance. Je regardai la forge. Je vis ces cheveux écarlates dans les flammes vacillantes. Dans le métal en fusion, je vis les yeux d’or.

Athos vint me forcer à manger. Je n’avais pas faim mais, quoi qu’il en soit, je devais mâcher.

J'avais l'impression d'entendre Athos se plaindre plus fort que d'habitude, mais le bruit dans ma tête était bien plus fort encore. Olivia et Erik s'étaient plaints aussi. C’était quoi leur problème ? Je faisais correctement mon travail, non ? En fait, j'insistais sur le fait que je travaillais encore mieux qu'avant et, pour une raison que j'ignorais, c’était apparemment ça le problème.

Et pendant ce temps, Athos venait me forcer à avaler quelque chose qui semblait être de la nourriture.

 

D’après Olivia et les autres, j’étais apparemment bizarre maintenant. J'avais essayé d'expliquer que c’était pas nouveau mais, pour une raison ou une autre, mon argumentaire tombait dans l'oreille de sourds.

En définitive, on me dit d'aller dormir. Dormir… ? Je dormais probablement… J’étais sûr que j’avais dormi. Je ne me rappelais juste plus quand c’était. Et pendant que je réfléchissais à tout ça, Olivia et Athos m’emmenèrent jusqu’à ma tente.

Ils m’avaient interdit d’en sortir ce soir. Quelle plaie. Le soleil venait à peine de se coucher. Je n'avais pas d'autre choix que de m'allonger, mais… il y avait tellement de boucan dans ma tête que je n'arrivais pas à dormir.

Alors que je me forçais en vain à me reposer, j'entendis des voix lointaines venant de l'extérieur. À en juger par ce qu'ils disaient, ce devaient être des gardes ou l’équipe de ravitaillement d’une même unité qui avaient probablement terminé leur mission du jour. Ils avaient l'air de bavarder.

Je rêvassais, en me disant qu’ils en faisaient, du bruit, avant d’entendre la mention d’Atria. Instinctivement, je tendis l’oreille.

« Hé, la chasseuse de l’unité Avis, elle est pas trop mal, hein ? »

Ces types… C’était sûrement parce qu’ils étaient saouls, ils ne se rendaient pas compte du boucan qu’ils faisaient. J’espérais que la conversation ne déraperait pas, mais la situation prit une tournure plus grave que prévu.

« Elle peut pas parler, non ? Si on pouvait s’occuper du palico qui l’accompagne…

— Elle est peut-être balèze, mais avec quelques gars… Les chasseurs ont pas le droit d’utiliser leurs armes contre autrui, non ?

— Oh, calmez-vous… Si on nous entend, si Olivia entend ça…

— Hé. »

Quand je revins à moi, je me trouvais derrière la source de ces voix.

« Si vous voulez mon avis, c’est sûrement pas une bonne idée… Par précaution, je le signalerai à Olivia.

— Ah… Werner ?!

— Vous savez, elle manie son marteau chaque jour. Je vais vous saisir par le col et vous emmener de force. Je suis bien serviable, non ? »

Mon ton était plus fort que je ne le pensais. Rah… Étais-je en colère ?

« Ce… C’est une blague ! On était pas sérieux…

— Oui, oui ! Du coup, on va y aller…

— Eh. Eh ! Attendez ! »

Je tentai de les rattraper mais, bizarrement, je n’avais aucune force. C’était comme si je n'avais pas dormi correctement depuis des jours…

Quand avais-je dormi pour la dernière fois ? À cette pensée, mon visage me sembla étrangement proche du sol. En tombant, j’eus l’impression d’apercevoir des yeux d’or vaciller un instant à la lueur d’une lanterne posée par terre. Ah… Je repensais à tout ça, même dans un moment pareil…

 

Je me réveillai avec une étrange sensation d’être mal à l’aise. La bougie de la lanterne que j’avais vue lorsque je m’écroulai n’avait pas complètement fondu ; ça ne devait pas faire si longtemps. Je réussis tant bien que mal à me relever et je tentai de retrouver les gars de tout à l'heure, mais…

« Merde. »

Mon cerveau n’était pas doué pour retenir les visages – encore plus avec la fatigue accumulée. Alors… qu’est-ce que je pouvais bien faire ?

Je me dirigeai vers la tente de la chasseuse de l’unité Avis. Elle était peut-être en danger, alors par précaution, pour qu’elle reste prudente, je me devais de la prévenir.

Il se faisait tard, alors j’avais pensé qu’elle était probablement revenue à sa tente, mais elle n’y était pas.

Son palico était de garde. Je lui demandai où elle se trouvait, et il pointa du doigt une colline voisine.

Je tendis l'oreille et perçus faiblement le son d'une corne de chasse. Sans tenir compte de la distance, je me mis à courir dans sa direction.




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