Tel un oiseau de feu, telle une branche forgée

Chapitre 3 : La branche forgée — Première partie

10130 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/10/2026 13:21

La branche forgée

Première partie

 

Nous rentrions enfin au camp de base ; le soleil se couchait déjà. Lorsque nous parvînmes à l’entrée, un palico courut à toute allure et s’accrocha à Atria en ronronnant à pleine gorge.

J’envisageai de l’inviter à dîner, mais je doutais que nous puissions rester en tête à tête. Alors que j’y songeais, je sentis un regard peser sur moi depuis l’épaule de la chasseuse. C’était celui du palico, si perçant que je crus un instant me tromper. Là, il commença à traduire les mots d’Atria.

« Si le cœur vous en dit, nous pourrions dîner ensemble, puisque nous avons raté l’occasion de déguster du poisson. »

Je répondis par la positive à cette invitation. J’étais soulagé que nous partagions la même envie, mais le regard du palico s’intensifia. C’était un spectacle terrifiant que je n’avais jamais vu auparavant. Même Athos ne m’avait jamais regardé de la sorte lorsque j’oubliais de manger pendant une journée. Probablement.

Qu’est-ce qu’il avait, lui ? Je m’interrogeais, et voilà que nous arrivions à la cantine du campement. Atria échangea un regard avec lui et bougea les lèvres.

« Nous allons commander plusieurs plats. Y a-t-il des ingrédients que vous n’appréciez point ?

— Attends, je vais commander, dis-je en retour aux mots que le palico me traduisit.

— Connaître mon passé et mon cœur, mais aussi mes préférences, est nécessaire à mon processus de guérison », m’écrivit cependant Atria sur une note qu’elle laissa là avant de prendre la direction de l’endroit où commander.

Je m’apprêtai à la rejoindre, mais je fus soudainement interrompu par une force vive qui venait d’à côté.

« Hé, qu’est-ce qu’y a ? »

L’origine de cette force n’était autre que ce palico qui continuait de m’observer.

« Vous… Forgeron de l’unité Astrum. Werner. »

Mes paroles se couvrirent sous une voix appelant haut et fort mon nom et mon affiliation.

« Nous serons direct avec vous. De quoi avez-vous parlé aujourd'hui avec notre maître ? Je ne crois pas que ce soit le cas, mais n'auriez-vous pas déjà formé un couple ? Ou, en d'autres termes, débuté une relation amoureuse ? Nous trompons-nous ? »

L’attitude qu’il avait la nuit où il avait fait irruption dans la tente en pleurnichant avait complètement disparu. Il parlait aussi couramment que lors de notre première rencontre, et posa une question très pertinente.

« Ah. Je… C’est-à-dire que…

 — Nous attendons une réponse. »

Quel palico effroyable. Étaient-ils tous comme ça dès lors qu’ils accompagnaient des chasseurs puissants ?

« Rah, comment dire… »

Franchement, je savais que ça allait être pénible.

Mais, à en juger par le comportement d’Atria jusqu'à présent, il était clair qu'elle chérissait beaucoup ce palico. Il suffisait de voir Olivia et Athos ; on ne pouvait que constater la force du véritable lien qui unissait deux personnes qui se confiaient mutuellement leur vie. Dans ce cas, je n’avais pas d’autre choix que de lui répondre. C'était particulièrement vrai si je voulais tout connaître d’Atria désormais.

Je lui expliquai tout ce qui s’était passé aujourd’hui. Jusqu’où en savait-il au sujet d’Atria et de son histoire ? J’ignorais la réponse, alors je tus ce passage. En fin de compte, je lui dis que nous n'étions pas en couple, mais que je passerais plus de temps avec sa chasseuse désormais, et qu’elle était d’accord pour cela.

Alors, le palico garda le silence un peu après la fin de ma justification, avant d’ouvrir la gueule.

« Si tout ceci est vrai… Avez-vous compris que vos actes lui feraient du mal ?

— Oui », lui répondis-je.

Je réalisai également que je n’étais fondamentalement pas doué pour interpréter les signaux de mes environs. Une sensation de tension m'envahit. Aurais-je dit quelque chose de complètement déplacé ? Pourtant, c’était la vérité, je n’y pouvais rien. Ça servait à rien de temporiser. J’avais pris la décision de comprendre, puis de changer Atria. C’était comme exhumer le passé et les émotions. Impossible de ne pas la faire souffrir.

« Non. »

Le palico murmura quelque chose. Je lui demandai de répéter pour m’assurer d’avoir bien entendu, mais l’instant d’après…

« Je refuse !! »

Cette fois, il expulsa ses mots de façon assourdissante !

« Eh !! »

Je me bouchai les oreilles sans réfléchir ; le palico, emporté par l'élan de ses paroles, s'enfuit dans la direction opposée. Alors que je restais là, abasourdi, un plat de poisson fumant se posa devant moi.

« Servez-vous. »

Joignant une note où elle avait écrit ces mots, Atria s’installa à ma droite.

« Je suis désolée de vous avoir fait peur. Veuillez excuser Rédo pour son comportement. C’est juste qu’il tient beaucoup à moi, car cela fait bien longtemps qu’il est mon cher partenaire. »

Tout en portant dans sa bouche un petit morceau de poisson frit, elle continua d’écrire. Je lus les mots qui s’alignaient sur le papier en mangeant moi aussi le plat qu’elle nous avait rapporté.

« Je l’ai rencontré à l’époque où je cherchais un palico. Il vient de Kamura, un village qui excelle à l’entraînement des felynes.

— Hm. C’est une région réputée, ça. C’est pas le village qui rassemble plein de chasseurs expérimentés pour repousser des hordes de monstres ? … Attends, ça veut dire que jusque là t’avais pas de palico ?

— C’est cela, parce que je ne peux parler. Parce que je pensais qu’il serait difficile de communiquer avec eux. Mais les choses ont fait que j’ai dû revoir mon jugement. Et enfin, jusqu’à récemment, la Guilde m’interdisait de rejoindre un groupe de chasseurs.

— Est-ce que… ?

— Oui, c’est à cause de ces relations sexuelles avec les autres chasseurs. Il semble que la haute direction de la Guilde en ait eu vent. En d’autres termes, la mesure prise était d’abstenir autant que possible mes participations avec autrui. Il est difficile de dire si cela a porté ses fruits, mais nombreuses sont les personnes qui pensent que des vies temporaires comme celles de mercenaires sont arrangeantes. »

Voyant mon expression, elle plissa les yeux et sourit, l’air de dire que c’était un temps désormais révolu. Et, toujours avec rapidité, elle se remit à écrire.

« De fait, puisque je ne pouvais plus me joindre à d’autres chasseurs, je ne pouvais plus chasser autant de monstres. Je devais désormais accomplir seule des tâches qui nécessitaient auparavant l'intervention de plusieurs personnes. C’était une situation grave pour la chasseuse que j’étais. De fait, j’avais besoin d’un compagnon, autre qu’un humain. Je me suis rendue à ce village dans l’espoir d’y trouver quelqu’un qui pourrait devenir mon partenaire.

— Et tu y as rencontré ce palico ? »

Elle fit mine de réfléchir un instant à mes mots.

« Dans la forêt avant d'entrer dans le village, pour être plus exacte. Il se battait seul contre un grand monstre.

— Tout seul ? Je sais que ça arrive que des felynes fassent le travail de chasseur seuls, mais… C’est quand même rare. C’est normal, dans ce village ?

— Non. Je me suis renseignée une fois au village, mais il était le seul à se rendre à la chasse par lui-même chaque jour. J’ai observé ses mouvements, ceux d’un petit corps qui se bat au risque de sa vie. La différence physique, les restrictions d’équipement. Pour les chasseurs felynes, les miaroudeurs, si l’ennemi porte le moindre coup, c’est la fin en un instant fugace. Seul, c’est d’autant plus vrai. C’est alors que j’ai vu en lui une flamme ardente qui semblait sur le point de s’éteindre. À la fin de son combat, je lui ai offert mon aide.

— À ton palico ?

— Oui, à mon palico. »

Elle sembla rire à ma réaction, comme pour dire « Est-ce original ? » et, avant même que je ne m’en rende compte, nos assiettes se vidèrent. Je m’apprêtai à me lever en lui annonçant que j’allais nous chercher quelque chose de léger.

« Merci beaucoup, mais j’ai fini pour ma part. Je dois à présent m’enquérir de l’humeur de mon cher chasseur. »

Elle ponctua sa note en déposant le solde de notre dîner sur la table.

« Il semblerait que j’aie un adversaire redoutable pour te prendre du temps. Et j'en assumerai les conséquences.

— Je vous remercie. Ce n'est pas grave si c'est pour la prochaine fois. Comme ça, je sais qu'il y aura une prochaine fois, et ça me rend heureuse. »

Elle me salua d’un signe de tête avant de prendre la direction de sa tente. Resté seul, je tendis la main vers le dos de cet être qui s’éloignait petit à petit. Observant le dos de ma main légèrement brûlé, songeant à la chaleur de son cœur, j’eus la sensation d’avoir pu l’approcher un peu plus aujourd’hui.

 

Le lendemain, Atria s’arrêta pour une courte visite en passant à ma forge sur le retour de son investigation du jour. Elle se tenait un peu plus loin et nettoyait son arme. Il n'y eut ni salutation ni quoi que ce soit, et quand je remarquai qu'il commençait à faire sombre dehors, je me retournai et je la vis travailler là. En croisant mon regard, elle me sourit et me salua en hochant la tête. Aucun de nous n'attendait que l'autre ait fini son travail, mais nous passions plutôt notre temps ensemble, ressentant la présence de l'autre, comme un oiseau se perchant tranquillement sur une branche d'arbre voisine.

Si je finissais mon travail tôt, je l'invitais à dîner. S’il se prolongeait indéfiniment, j’assistais à son concert pour apaiser les monstres, comme cette autre fois. Et une fois sa représentation achevée, elle se tournait vers moi, devenu seul membre de son public, et me parlait un peu. On parlait du monstre qu’elle avait chassé ce jour, des matériaux rares qu’elle avait collectés… Le contenu des conversations variait selon les jours, mais il y avait une chose dont nous parlions toujours ; son passé.

« Je cherchais quelqu’un capable de comprendre mes paroles au mouvement de mes lèvres. Même si je bénéficiais du soutien de la Guilde, il n'y avait aucune demande pour des chasseurs muets. Je me suis trouvé un partenaire bon traducteur et chasseur. Toutefois, il s’est mis à m’appeler son « maître ». D’après lui, ce n'est pas par loyauté, mais pour me mettre en valeur. Il déteste me voir méprisée par autrui. Je crois bien que je suis la fidèle chasseuse de mon palico. »

Elle écrivit cela en riant sur un ton plaisantin, ce devait être sincère. Lorsqu’elle parlait de son palico, elle semblait si heureuse. Elle tenait véritablement à lui. C’était pourquoi… Je lui posai une question qui me trottait en tête depuis quelques temps.

« Ton palico… Il donnait l’air de ne pas savoir ce que tu faisais. C’est le cas ? »

Atria réfléchit un instant.

« Bonne question. J’ai fait en sorte qu’il ne le sache pas. Mais c’est un felyne intelligent. Peut-être a-t-il senti que j'essayais de le cacher, alors il fait semblant de ne pas savoir. Je ne lui ai rien demandé à ce sujet. Et lui non plus ne me parle pas de son passé, de pourquoi il chassait seul. Il avait certainement la capacité de se débrouiller par lui-même mais, malgré tout, chasser seul est beaucoup trop dangereux. À moins d'avoir le courage de tendre sa main dans le feu comme vous l’avez fait, il est certainement difficile de changer quoi que ce soit. Surtout pour une personne lâche comme moi.

— Si tu étais vraiment lâche, tu t’en serais allée loin de moi, non ?

— J’allais vous répondre que vous me surestimez bien trop, mais j’en viendrais à douter de votre capacité à me lire. Autrement dit, tant que vous continuez à vous intéresser à moi, autant croire en ma propre valeur. »

Une fois ces mots écrits, elle cessa de parler. Je suivis son regard, et constatai qu’il ne restait presque plus de cire dans la lanterne qu’elle avait apportée.

« C’est tout pour aujourd’hui. Je retourne en expédition à partir de demain. Nous nous reverrons seulement à la prochaine saison d’abondance, je pense.

— Sérieux… Tu racontes si bien, ça m’ennuie.

— Vous voulez connaître la suite ? C'est un grand honneur pour moi, en tant que matériau, de susciter votre intérêt de forgeron. »

Elle monta avec légèreté sur son seikret, et ouvrit la voie pour rentrer au camp. La lumière de la lanterne se balançait devant moi. Je poursuivais cette lumière. Je ressentis une curieuse sensation de sécurité, comme si on me tenait doucement la main. À cet instant, je remarquai des insectes qui, attirés bien trop près de la lumière et à l’insu de celle qui tenait la lanterne, brûlaient sous la chaleur et tombaient au sol les uns après les autres.

« Si je devais choisir, autant me faire remarquer avant de me consumer. »

Les mots murmurés en dépassant ma pensée s’étouffaient sous les bruits des pas de mon seikret. Ils n’atteindront jamais la porteuse de cette lumière.

 

« En d’autres termes, il s’agit d’un test de vérification, n’est-ce pas ?

— Eh, c’est quand même embarrassant, alors arrête d’appeler ça comme ça. »

Ce devait être une façon pour elle de blaguer. Elle rit comme pour me taquiner, alors qu’elle constatait que j’étais mal à l’aise. Je m’approchai, et le hamac grinça. Comme nous en avions convenu, j’étais venu la voir dans sa tente un soir de la période d’abondance qui suivit. Les vestiges du trou réparé dans la toile me rendaient un peu nostalgique.

« Écoute-moi, sérieusement. Ça va ? Si ça devient désagréable, même un tout petit peu… Repousse-moi si tu veux, mais réagis. D’après ceux qui m’entourent, je suis vraiment ignare quant aux subtilités du cœur humain. »

Elle acquiesça à mes mots, et ferma les yeux comme pour se consacrer entièrement à moi. Ce soir, j’avais tenté de suggérer autre chose, qu’on essaie autre chose que discuter – plus concrètement, tenter une approche physique.

Ma demande avait été simplement approuvée, non sans une pointe de taquinerie, et cela nous menait à ce soir.

Je commença par effleurer sa joue de mes doigts. Peut-être Atria était-elle chatouilleuse, car sa mâchoire se relâcha. Pour ma part, j’eus une sensation de nervosité. Inquiet de savoir si elle n’entendait pas les battements de mon cœur, je glissai ma main dans son dos. Dans mes bras, elle me paraissait plus petite et plus chaude que je ne me l’étais imaginé.

« Tu as la température corporelle d’un enfant. »

Atria glissa à son tour son bras dans mon dos. Surpris par cela, mon corps sursauta par réflexe. Finalement, j’étais bien plus bête que je le pensais. Je n'avais même pas envisagé la possibilité qu’elle me touche en retour. Elle effleura mon dos du bout du doigt. En le déplaçant doucement, elle traça des caractères.

« Vous aussi êtes chaud.

—Ah bon ?

— Oui. »

J’eus une sensation bizarre dans mon cœur, autant que dans mon dos. Je n'avais rien de particulier à dire, et ne pouvais que sentir la chaleur de son corps en silence. Qu’elle soit consciente ou non de ma situation, elle restait immobile dans mes bras. Pour une raison quelconque, je me satisfaisais de cette fièvre.

« Je peux continuer encore un peu ? »

Je m’assurai qu’elle acquiesce, et vérifiai son expression en m’éloignant – non sans regret – de sa chaleur. Ses yeux, jusqu’alors clos, s’ouvrirent et m’observèrent. Oubliant jusqu’à ma gêne qu’elle devine l’intensité des battements de mon cœur, je glissai ma main sur sa joue. Juste un instant, je déposai un baiser sur cette joue. Son corps tressaillit l’espace d’une seconde, mais elle ne me repoussa pas.

« Ça va ? »

Elle tendit de nouveau sa main vers moi à ma question. Tout comme je venais de le faire, elle posa sa main sur ma joue, avant de l’embrasser. C’était brûlant, comme si j’avais approché mon visage de ma fournaise.

« Crois-moi, ça me dérange pas que tu me fasses ça. »

Quand je lui dis cela, elle esquissa soudainement un doux sourire, comme si elle avait trouvé ça amusant.

« Quoi ? J’ai dit quelque chose de bizarre ? »

Elle secoua la tête de gauche à droite, sans perdre ce sourire, avant de tracer à nouveau des mots dans mon dos.

« Vous êtes toujours sincère, dans vos mots comme vos expressions. »

Est-ce que ça se voyait vraiment autant sur mon visage ?

« On me dit pourtant souvent que je suis insociable et peu coopératif. »

Elle sourit de nouveau à ma réponse. J’ignorais pas pourquoi, mais je trouvais ça adorable… Sur un coup de tête, je déposai un baiser sur son front. Puis, à partir de là, je caressai sa peau à plusieurs reprises. Je lui tenais la main ; je caressais sa nuque du bout des doigts. Ce faisant, mon corps et mon esprit commencèrent à désirer davantage, que je le veuille ou non.

« Ah… Faut que je m’arrête. Désolé. »

Atria fixa quelques secondes mes yeux, et acquiesça. Je ne pouvais résister à ce phénomène physiologique irrésistible. Et à cet instant, je détestai vraiment être un homme.

« Ça va ? Tu n’as pas eu… peur ? »

Elle secoua de nouveau la tête. Je priais pour que ce soit ce qu’elle pensait vraiment. Tout en espérant cela, je me remémorai la douceur et la sensation de ses lèvres que j’avais ressenties sous mes doigts et, même à présent que nous avions cessé de nous toucher, je sentais mon désir grandir.

« D’accord. Alors c’est bon. Notre expérience du jour est terminée. »

Ne voulant pas qu'elle remarque ma fièvre, j'enfilai rapidement ma veste et je me changeai ainsi. Au plus profond de mon cœur, j’étais terrifié à l’idée de rester là et de me retrouver à en vouloir davantage encore.

« Quand je serai sorti, j’irai chercher ton palico. Ton… cher chasseur. »

Je m’assurai de son approbation, avant de tirer le rideau de l’entrée de sa tente.

« Bien. Du coup… À demain, hein ? »

Sans faire face à son visage qui me regardait partir, je refermai le rideau derrière moi et je me pressai. Sans m’en rendre compte, je me retrouvai à courir en direction de ma tente.

Parvenu à destination, je repris mon souffle. Je faisais face à mes propres sentiments, qui ne montraient aucun signe de s'apaiser. Je me souvins de la douceur de ses lèvres. Je me souvins de son expression. La paume de la main d’Atria, le bout de ses doigts. Je ne pus m’empêcher d’imaginer cette sensation. Je voulais qu’on se touche davantage. Même si je savais que c'était inutile, mon cerveau continuait de tourner en rond et de me rappeler cette fièvre.

La chaleur qui, là-bas, s’était propagée dans mon cerveau restait gravée au feu en moi, et ne s’en allait pas. Ah, c’était donc ça. Le sujet de l’expérience d’aujourd’hui, c’était moi. Tout comme je l’avais supposé, j’étais vraiment tout comme ces insectes brûlés par la lampe ; je me consumais de la même façon.

 

Le lendemain, je travaillais comme à mon habitude à la forge, tout en pensant à Atria. Si elle venait me voir aujourd’hui, je devrais lui dire que nous devions, pendant un temps, cesser d’interagir comme nous l’avions fait hier.

Puis le soleil commença à se coucher. Je regardai l’endroit où elle s’installait d’habitude, mais elle ne sembla pas se montrer. Je savais que c’était l’impatience qui parlait. Il lui arrivait parfois de ne pas venir des jours entiers, après tout. Alors que je me rassurais comme je le pouvais, je sentis un regard peser sur mon dos. Elle était enfin venue ! Je me retournai prestement, mais la source de ce regard était plus basse que je ne le pensais. C’était son palico.

« Mon maître vous attend dans sa tente. Auriez-vous l’amabilité de lui rendre visite lorsque vous aurez terminé votre travail ? » me dit-il avec indifférence.

Autrement dit, j’étais invité à me rendre dans la tente d’Atria, où je m’étais juré de ne plus remettre les pieds pour un moment.

« Ah… Comment dire… Oui, je me sens plus d’humeur à discuter dehors aujourd’hui. Et j’ai encore du boulot, aussi… Quand ça sera le bon moment, j’irai en haut de la colline comme d’habitude, alors tu peux lui dire—

— Mon maître vous attend, vous savez. »

Comme les fois précédentes… Non, même plus sèchement qu’il ne l’avait déjà fait, le palico me coupa la parole. Atria m’attendait, moi… En formulant les choses ainsi, je me sentis faible. Je voulais tant la revoir, la toucher ; j’étais impuissant. C’était justement pour ça que je voulais pas la revoir… Si on y réfléchissait de cette façon, le corps était lui aussi honnête. Mes pensées divaguaient et, pendant ce temps, je pris le chemin vers la tente de celle qui les animait.

Le chemin jusqu’à ma destination était court. J’y parvins en un instant, même. Je n’avais pas vraiment d’autre choix que d’y entrer et, d’abord, j’appelai Atria. Pas de réponse. Je me retournai pour le signaler à son palico et, au même instant, une puissante force me poussa et me fit tomber dans la tente.

« E— Eh ! Qu’est-ce qu’il y a ? »

Je m’empressai de jeter des regards vers la source de cette force et dans les environs.

« Et où est Atria ? »

Elle ne se trouvait pas dans la tente ; c’est pourquoi j’interrogeai le palico qui m’avait berné.

« Notre maître s’est rendue à la cantine pour y dîner. Voici enfin l’occasion que nous attendions pour discuter seul à seul, hm ? Forgeron de l’unité Astrum, Werner. »

Je n’exagérais pas en disant que j’avais le sentiment d’avoir été piégé. J’avais été appâté par le leurre qu’était Atria et étais tombé dans le piège de ce chasseur. Avançant pas à pas, lentement, comme ciblant sa proie, le palico poursuivit.

« Hier, nous avons senti votre forte odeur sur le corps de notre maître. Ne vous êtes-vous pas imposé par la force ? »

J’étais bien trop embarrassé pour répondre. J’aurais aimé pouvoir mentir ou dire n’importe quoi, mais ça n’aurait pas suffi. J’y pensais bien, mais je ne pouvais pas non plus me permettre de perdre la confiance de quelqu’un qui lui était si cher.

« Je ne lui ai rien imposé… je crois. Je l’ai touchée… Ton maître. »

Le palico fut incapable de dissimuler ses émotions en entendant mes mots. Il trembla fortement. Une fois ses soubresauts maîtrisés, il prit une profonde inspiration et reprit la parole.

« Notre maître parle beaucoup de vous, ces derniers temps. Cela n’était jamais arrivé auparavant. Depuis que nous sommes à ses côtés, jamais n’a-t-elle parlé de quelconque autre chasseur ou palico. Nous lisons ses lèvres et entendons ses mots. Des mots pour nous deux, seuls. Et, même sans cela, nous passions simplement du temps ensemble. Et pourtant… »

Ses mots se firent de plus en plus faibles, et son visage se tourna davantage vers le sol, avant qu’il ne se fasse silencieux. Je m’apprêtais à lui demander si tout allait bien, avant qu’il ne relève subitement la tête et me fixe intensément.

« L’autre nuit… La nuit où des inconnus ont fait irruption dans cette tente. Avez-vous interrogé notre maître à ce sujet ? À propos du fait que notre maître abandonne son corps à d’autres individus.

— Tu étais donc au courant. »

Mes mots lui donnèrent un semblant de confirmation et, en les entendant, son visage se referma et ses yeux se baissèrent.

« Nous… Nous étions pourtant aux côtés de notre maître. Mais, puisqu’elle ne nous en parlait pas, ce devait être parce qu’elle ne voulait pas en parler. Peut-être souhaitait-elle que nous restâmes dans l’ignorance. C’est pourquoi nous avions fait mine de ne rien savoir. Nous étions convaincu qu’un jour elle nous évoquerait ce sujet… »

J’eus pitié de ce palico qui faisait le pitre parce qu'il tenait à son partenaire. Peut-être était-ce parce que, bien que nos façons de procéder divergeaient, nous réfléchissions tous les deux à ce que nous pouvions faire pour elle. C’était pourquoi… j’eus envie de l’encourager.

« Eh bien... eh bien, tu vois… Euh... »

Mais il n’existait aucun répertoire dans mon esprit qui contienne des mots d’encouragement. Alors que je restais sans voix, le palico qui s’était recroquevillé sous son émotion me sauta soudainement dessus.

Attrapé par le col, je me fis jeter au sol.

« Nous ne parvenons toujours pas à comprendre pourquoi notre miaître vous a accordé sa confiance. À notre première rencontre, vous ne vous souveniez pas même du nom de notre unité, et lorsque notre maître vous demandait quoi que ce fût, vous répondiez que vous étiez bien trop occupé ou quelque chose du genre, et vous l’ignoriez, forgeron. Pourquoi vous, alors… Cependant, nous ne pouvons nous permettre de renier quiconque est apprécié par notre maître. Nous ne connaissons qu'une seule façon de nous décider dans des moments comme celui-ci ; une méthode qui a été transmise aux hommes depuis les temps anciens.

— Laquelle ? lui demandai-je tandis que des idées désagréables me vinrent à l’esprit.

— En en venant aux patounes. »

 

Atria finit par revenir à la tente depuis la cuisine avec de quoi dîner entre les mains. Elle nous trouva là, le palico et moi, en pleine lutte, et l’incongruence de la situation la laissa quelque peu abasourdie. Remarquant que sa partenaire était de retour, le palico se détourna de la cible que j’étais pour venir à elle.

« Miaî— Maître !! Pourquoi donc ?! Plutôt que nous… Alors que nous étions toujours à vos côtés ! Nous comprenons que vous gardiez le silence… Sincèrement, nous comprenons… Mais vous sembliez ne pas désirer en parler, alors nous espérions que vous vous ouvririez un jour… »

Atria passa ses mains dans le dos du palico en larmes qui s’accrochait à elle ; elle le serra ainsi contre elle avec gentillesse, comme elle l’avait fait l’autre fois.

Ces mots avaient probablement confirmé ce qu’elle soupçonnait vaguement ; le palico savait ce qu’elle cachait. Comme pour lui présenter ses excuses, elle caressa tendrement la tête du felyne. Quant à moi, j'observai leurs silhouettes en restant étendu au sol. Après avoir reçu un premier coup, j'avais été violemment secoué et laissé en piteux état. Pour être honnête, le palico n’avait pas retenu ses coups.

« Tssk. J’aurais bien besoin d’être réconforté moi aussi, » dis-je en blaguant à moitié, l’esprit aussi éreinté que mes cheveux et vêtements en désordre.

Là, Atria relâcha son étreinte autour du palico, me saisit la main et m’aida à me relever, avant de me serrer dans ses bras, aussi tendrement qu’elle venait de le faire avec son compagnon de chasse.

« Ha… »

Soudain, mon esprit cessa de fonctionner. Ce qui le remit en marche fut le cri du palico.

« Ah… aah !! C’est notre privilège, ça !! Miaître ! Arrêtez, je vous prie ! Nous avions raison ; vous ne devez surtout pas vous attacher à cet homme ! Cela nous met hors de nous !! »

Sans s’arrêter de se plaindre en miaulant, il tenta de s’interposer entre Atria et moi. Souriant devant les agissements du palico, ses bras doux enlacèrent l'animal qui s'était interposé entre nous deux.

Ah, c’était donc ça, l'affection.

Quel réconfort que d’en ressentir. Je ne voulais en rien la gâcher. Et pourtant, au fond de moi, une autre partie de moi désirait tout autant la détruire.

Par arrogance, je ne pouvais plus me contenter de cela.

 

Depuis cet événement, environ un mois s’était écoulé. Pendant ce temps, la raison première pour laquelle notre unité avait été déployée – la traque de l’arkveld gardien qui terrorisait ces terres – avait été vaincue par l’unité Avis ; c’était un travail remarquable. Cependant, cela avait mis en lumière un problème majeur ; l'existence d'un être puissant qui puisait son énergie directement à la source énergétique de cette terre, la Torche Draconique, avait été confirmée. La conclusion de notre réunion fut la destruction de la Torche Draconique. J’étais contre. On ne pouvait retrouver quelque chose qu’on perdait ; c’était encore plus vrai lorsqu’il s’agissait de l’énergie puissante qui se trouvait être la fondation de ces terres. Mais nous n’avions pas le temps d’enquêter davantage.

Le pendentif sur lequel je faisais des recherches… Ce pendentif que portait le garçon qui avait échappé à l’arkveld était la clé pour arrêter la Torche. Si nous ne rendions pas sur place pour stopper cette énergie grâce au pendentif au plus vite, une puissance titanesque s’éveillerait. C’était ainsi que la décision fut prise de stopper la Torche lors de la réunion.

Et ce serait à l’unité Avis d’en assurer la responsabilité. Je n’approuvais pas ça. Cependant, je n'avais aucun moyen d'empêcher cette décision. Comme elle partait aussitôt, je n'eus même pas le temps de lui parler. Cependant, juste avant le départ, je vis son palico courir vers moi. M’attendant à ce qu’il vienne encore me mettre une raclée, je me mis sur la défensive, mais au lieu de ses poings, ce fut une feuille du bloc-notes qu’utilisait beaucoup Atria qu’il me tendit.

« Je reviendrai vous voir lorsque cela sera fini. Ne vous inquiétez pas. »

Elle avait tracé ces mots de son écriture régulière.

« Nous vous le rappelons : nous protégerons notre maître. Ne vous souciez pas d’elle », me dit le palico d’un ton sévère, avant de retourner vers sa partenaire.

Je regardai dans cette direction, mais l’unité était déjà partie.

 

J'avais relu le message tant de fois que je pouvais presque la réciter de tête. J’étais terriblement angoissé. Il était impossible de prédire ce qui se produirait immédiatement après avoir interféré avec la source du corps énergétique de cette terre et, malgré cela, elle se trouvait au plus près de cette source.

Je ne pouvais qu’attendre. Je me tenais devant ma forge, comme à mon habitude, mais à chaque fois que je regardais le brasier, sa présence me revenait en mémoire et me mettait mal à l’aise. Alors, à contrecœur, je me mettais à ranger mes outils. Je remis du ruban sur le manche de l’un d’eux, mais cela ne me satisfaisait pas, alors je l’enlevai. Une tâche que j'accomplissais d'habitude en une seule fois devenait impossible à réaliser. Mais ne rien faire n’était pas envisageable. Si je ne faisais rien, c’était comme si le temps s’arrêtait.

Reviens vite. Saine et sauve. En priant intérieurement, je réenroulai le manche. Je me demandais si elle aussi avait ces mêmes pensées lorsqu'elle entretenait et décorait ses propres armes. J'aurais dû lui demander. Il y avait encore tant de choses que je n'avais pas demandées. Tant de choses que je voulais savoir. Alors…

À cet instant, une brise fraîche souffla, chassant toute l'atmosphère pesante. J'eus soudain l'impression qu'elle revenait. Un soulagement inexplicable m'envahit. J'entendis au loin le bruit des pas d’un seikret.

« Atria. »

J'eus envie de crier à pleins poumons, mais ma voix trembla.

« Atria ! »

Comme si on me tirait dans cette direction, je courus vers le bruit des pas. Seule l'envie irrésistible de la rencontrer me poussait à continuer.

 

« Tu oublies que c’est moi, la chasseuse de ton unité, non ? » me charria Olivia peu de temps après.

Après quoi, je m’enquis au sujet de la chasse qui venait de s’achever. Ils n’avaient pas mis fin à la Torche ; au contraire, ils avaient vaincu la créature qui emmagasinait l’énergie contenue dans cette dernière. Une fois tous les rapports terminés, la réunion prit fin. Lorsque nous sortîmes de la tente, les festivités avaient déjà commencé, et la chasseuse vedette du jour disparut en un instant.

Je décidai de retourner à ma tente sans prendre part à la fête. Après le soulagement de savoir qu'elle était saine et sauve, je me confrontais à des émotions inconnues ; le regret et l'impuissance. Recroquevillé dans ma tente, je laissai mes pensées défiler. C'était une bonne chose qu’elle soit revenue saine et sauve cette fois-ci, mais était-ce vraiment le cas ? Pourquoi les gens qui l'entouraient n'avaient-ils pas empêché Atria de décider de le vaincre ? Elle aurait pu perdre un bras, une jambe, ou peut-être même son cœur. Si j’avais été à ses côtés… Si j’avais été là, qu’aurais-je fait ? Moi qui m’opposais le plus à la destruction de la Torche Draconique. Mon corps respirait à peine, et ma tête tournait tellement que j'eus l'impression qu'elle allait exploser. Mon cerveau était en feu ; qu'est-ce que c'était que cette sensation ? Qu’est-ce que… Je…

Juste avant de pouvoir tirer une conclusion, j'entendis le bruit de la toile de la tente qu'on tapotait. Si le visiteur ne m’appelait pas, je devinais immédiatement de qui il s’agissait.

« Atria. »

À mon appel, celle à qui je pensais ouvrit doucement le rideau de la tente et apparut.

« Aujourd’hui, j’ai vraiment tenu bon, m’écrivit-elle sur sa feuille après quelques instants où nous restâmes assis sur le sol.

 — Oui, c’est sûr.

— Êtes-vous en colère à cause de ma décision ? »

Interprétait-elle mon silence comme de la colère ? Elle m’interrogeait.

« Non... ou peut-être que je ne peux pas dire ça. Mais si je dois être en colère, c’est contre moi-même. Pas contre ce que tu as fait.

— Contre vous-même ?

— Même si tu avais tenté d'arrêter Torche Draconique… Même si tu avais tenté de vaincre l'être qui y avait élu domicile, comme tu l'as fait… Il y avait trop d'incertitudes. Et pourtant, je ne t’ai pas arrêtée. À vrai dire, je n'aurais probablement pas pu t'arrêter. Mais malgré tout, j'aurais dû essayer. »

Atria m’épiait.

« À Azuz… Ce qui s’est passé dans le bassin pétrolier, c’était aussi le cas. Je croyais sincèrement qu'il n'y avait rien à faire si on ne pouvait pas l'arrêter, alors je n'ai pas empêché les habitants de faire fonctionner la forge.

— Vous avez seulement fait ce que vous pensiez être juste. Peu importe le résultat, c’est cela qui compte.

— Quoi qu'il se soit passé aujourd'hui… Si tu t’étais gravement blessée ou si ton palico… était mort, m’aurais-tu dit la même chose ?

— Si j’étais morte… Certes, je n’aurais rien pu vous dire. Toutefois, quel qu’aurait été le résultat que vous venez de citer, je ne vous en aurais certainement pas voulu. Car mes actions à la chasse et celles de mon palico sont toutes accomplies de notre propre volonté. »

Tandis qu'elle écrivait cela, son crayon s’interrompit, avant qu’elle ne perde légèrement l'équilibre. Surpris, je la pris dans mes bras.

« Eh, ça va ?! Tu t’es blessée quelque part… ? »

Comme en réaction à ma voix, elle glissa sa main tremblante dans mon dos, avant d’y tracer ses mots du bout du doigt.

« Désolée. Je suis épuisée. »

Évidemment. Elle s’était battue avec un monstre inconnu juste après avoir triomphé de l’arkveld, sans prendre de repos. Je me détestais de ne même pas y avoir pensé.

« Je suis vite venue vous dire que j’allais bien.

— Repose-toi un peu ici. Ça m’embête pas. Mais… Je vais ranger un peu la chambre d’abord. »

Atria me sourit doucement. Elle devait vraiment être à bout, car elle me confiait son corps.

« Je t’assure que ça va aller. Je… te ferai rien. »

Elle dut comprendre mon insistance intentionnelle. Faiblement, elle traça quelques mots.

« Je vous crois. »

 

Elle dormait profondément et respirait bruyamment. Je me remémorais la sensation des derniers mots écrits dans mon dos. Ses cheveux écarlates scintillaient à la lueur vacillante de la lanterne près du lit. Soudain, je remarquai une mèche de cheveux glissant sur sa joue et, au moment où je m’apprêtais à la toucher, je repris mes esprits et m'arrêtai.

« Je… »

Peut-être, non, certainement ; si je la touchais là, je ne me tiendrais pas qu’à ça.

Atria. Je n’étais pas celui que tu pensais. Je ne comprenais pas les subtilités du cœur d'autrui, et je n'y voyais aucun mal. J’étais quelqu'un qui ne pensait qu'à lui-même. C’était toujours le cas. Toi, endormie sans défense, toi qui me faisais tant confiance…

Quelle était la différence entre moi et ceux qui avaient abusé de toi ? Je ne savais pas. Et pourquoi était-ce si douloureux ?

 

La chasseuse de l’unité Avis avait réussi à vaincre le montre nommé Zoh Shia, qui absorbait l’énergie de la Torche Draconique. La nouvelle s'était rapidement répandue au sein de la Guilde des chasseurs et dans tout le pays. Une fois la sécurité des Terres Interdites assurée, des navires de soutien d'autres régions commencèrent à y parvenir.

C’était l’un de ces jours. J’avais aperçu Atria et son palico près du port d’amarrage d’un de ces navires de soutien.

« Qu’est-ce que vous faites ? Le bateau n’est pas près d’arriver. »

À ma question, Atria se tourna vers son palico et bougea ses lèvres. Puis, le felyne commença à faire l’interprète. D'une manière ou d'une autre, je m’étais habitué au fait qu'il semble réticent à me parler.

« Une lettre nous est parvenue. Il semble que mon mentor au village de Kamura, dont je vous ai parlé précédemment, arrivera aujourd’hui par bateau.

— Ah, celui de ton palico… Je suis surpris que la Guilde l'ait permis. Le nombre de personnes autorisées à accéder à cet endroit reste limité.

— Oui. C’est parce que c’est un homme compétent qui a fait connaître son nom au sein de la Guilde. Il peut utiliser à peu près toutes les armes, bien qu’il ait encore beaucoup à apprendre de la corne de chasse. Toutefois, c’est une personne bien excentrique. Je me demande s’il ne va pas se précipiter et courir dès qu’il sera descendu du navire. Alors je l’attends, un peu nerveuse.

— Ce ne serait pas une wyverne déguisée en homme ?

— Peut-être, mais lorsque j'étais au village, il a été mon professeur et m’a guidée. Il est très radieux, fort et gentil.

— Je vois… »

Je me sentis troublé un instant. Car ces yeux fixant l’endroit duquel arriverait le bateau brillaient terriblement. Presque comme s’ils attendaient l’être aimé. Me faisais-je des idées ? Ce n’était pas comme si je m’imaginais ça. Et moi, me rendais-je compte du nombre de fois où je l’avais observée ? Et puis, combien de fois avais-je espéré voir cette expression sur son visage ?

Alors, en entendant le crissement du sable au loin, je m’éveillai hors de mes songes. Et, au même moment…

« Atriaaa !! »

Une voix d'homme, qu'on ne pourrait qualifier que d'assourdissante, retentit ; la source de ce bruit sauta depuis le navire.

Alors que je lâchai un soupir, abasourdi, l’homme fit plusieurs mouvements étranges dans les airs, comme tiré par des fils, avant de se réceptionner parfaitement sur le sol sablonneux. Il se précipita ensuite à toute vitesse dans notre direction.

« Il est incroyable, non ? Je vais aller l’accueillir. »

Lorsque son palico eut fini de traduire, ils se dirigèrent vers la source de ce raffut à dos de seikret, à toute vitesse.

 

« Je suis tellement content que t’ailles bien ! Et Rédo aussi, t’as l’air en pleine forme ! »

L’homme, qui avait couru aussi vite que le seikret jusqu’à parvenir au point d’amarrage du bateau avec Atria, ébouriffait leurs têtes en leur parlant. Atria semblait tout à fait à l’aise avec cette interaction et dévoilait un sourire digne de celui d’un enfant.

C’était un visage qu’elle ne me dévoilait pas. Une douleur aiguë et sourde me transperça le corps. Qu’est-ce que ça voulait dire, cette expression ?

« J’ai entendu parler de toi ! Je me suis dépêché de venir ! T’as vaincu un monstre inconnu, non ? Faut dire que, depuis que t’as quitté Kamura, on entendait plus trop parler de toi ! »

C’était un homme vigoureux vêtu d’une armure en zinogre, le seigneur de la foudre. Il était rafraîchissant et semblait être une personne vraiment sympathique. Cependant, son physique dégageait la force de quelqu'un qui avait mené d'innombrables combats. Il devait approcher de la fin de la vingtaine, ou bien était-il trentenaire. Il paraissait jeune. Rah, il fallait que je le dise clairement : il était mon parfait opposé.

« Les investigations se passent sans encombre ? Si ta mission ici est terminée, on sera ravi de te revoir au village ! T’es la bienvenue pour y rester aussi longtemps que tu veux ! Mes disciples adorés en seraient ravis, tu penses pas ? Réfléchis-y ! »

Il l’invita en souriant à pleines dents. Atria lui répondit grâce à son palico, le remerciant et l’informant qu’elle y songerait. On n’avait jamais discuté ensemble de ce qu’on ferait une fois notre mission terminée.

« Ah ! Le bateau repart déjà ! J’étais juste venu pour te voir ! Après tout, faut pas que je laisse le village seul trop longtemps ! Mais c’était sincère, ma proposition ! Considère-la, et positive ! Sur ce, à la prochaine !! »

À ces mots, il sauta sur le bateau en effectuant à nouveau ces mouvements spécifiques. Atria salua de sa main jusqu’à ce que le bateau se dérobe à sa vue. Et moi, je l’observais.

Je n’étais capable de rien d’autre.

 

Après que l'orage soudain qui s'était abattu sur le désert se soit calmé, ce fut sa main qui me ramena, encore sous le choc, à la réalité. Elle me regardait avec inquiétude, comme demandant ce qui n'allait pas, tandis que je restais là, figé. Je lui répondis que ça n’était rien et retournai à ma forge, étourdi. Puis la nuit tomba. D’ordinaire, c’était l’heure où j’attendais à la forge qu’Atria vienne. Je me dirigeai vers la taverne. Je n’avais rien contre l’alcool, mais c’était la première fois que j’en buvais alors que je me trouvais dans le même campement qu’Atria depuis que j’avais commencé à la côtoyer.

Et, alors que je buvais seul, Atria parvint à mes côtés. Elle écrivit sur une feuille que, ne me trouvant pas à la forge où je restais habituellement, elle s’était lancée à ma recherche. Je lui répondis quelque chose comme « ah, je vois » ou « désolé ». J’avais dissimulé ma présence ici en espérant qu’elle vienne me chercher. Malin, n’est-ce pas ?

« Au fait, aujourd’hui… Ton mentor… Il a l’air d’un chic type. »

À mes mots, le visage d’Atria s’illumina. L'expression qui d'ordinaire me remplissait de joie me transperçait à présent jusqu'au plus profond de mon être, provoquant une douleur aiguë dans tout mon corps.

« C’est un gars respectable. Ça se voit. À la confiance totale qu’on voit sur ton visage… »

Souriais-je correctement ? Parlais-je comme d’habitude ?

« Ça m’a rassuré, tu sais. Que… t’aies quelqu’un d’autre que ton palico. »

Hé, j’ignorais que j’étais aussi doué pour débiter des mensonges.

« Quand t’en auras fini ici, tu retourneras au village ? Si des chasseurs aussi capables que toi y résident… Comme il ton mentor l’a dit, les villageois en seront ravis, pas vrai ? »

Et si c’était le cas… Nous ne nous reverrions probablement plus. Le village de Kamura était bien reculé. Ah, mais si je pouvais lui rendre visite…

Pour la voir aussi heureuse avec d’autres que moi ?

Mon sourire forcé s’effondra soudainement. Elle le remarqua et tenta d’effleurer mes lèvres. De crainte que mes sentiments véritables ne transparaissent, j’évitai sa main. Elle afficha une expression de stupeur face à mon mouvement.

« Ah, désolé. C’est rien. J’ai juste trop bu, ce soir. »

Atria continuait de me fixer, l’air anxieuse. Alors que, quand elle était avec lui, elle souriait avec un soulagement si manifeste. Ah, aujourd'hui, je ne voyais que des facettes de toi que je n'avais jamais vues auparavant. J'étais censé vouloir découvrir davantage de tes différentes expressions… Alors pourquoi me sentais-je si mal ?

« Les gens de Kamura sont tous aussi gentils que lui, avec toi ? »

Elle acquiesça.

« Y a pas de gens bizarres comme ceux d’avant ? »

Elle acquiesça de nouveau.

« Je vois. Dans ce cas, moi aussi ça me rassure. »

Tu t’en sortirais très bien sans moi. Ce fut la seule chose que je ne pus me résoudre à dire, alors j’avalai une nouvelle gorgée d’alcool. Je n’en sentais pas même le goût.

 

Ma tête ne tournait pas, peu importe combien je buvais. Depuis quand n’avais-je pas bu au point de ne plus m’en souvenir ? Saisissant l’ourlet de ma tunique, Atria pointa du doigt la direction de ma tente.

« Ah, oui… Vaudrait mieux que je rentre, hein… »

Elle tenta de m’y guider. Elle devait probablement m’aider à me tenir alors que je titubais. Elle tira le tissu de mes gantelets, se tint plus près de moi que d’habitude. Il émanait d’elle le même parfum que lorsque je l’avais serrée dans mes bras.

Qu’elle s’approche un peu plus…

Pourquoi n'avais-je pas été capable de garder la lucidité nécessaire pour dire que je rentrerais seul ? Quiconque possédant un minimum de bon sens comprenait ce qui se passerait si je ne rentrais pas seul dans de telles circonstances. Je remarquai alors que nous étions arrivés à ma tente. Atria me tendit un verre d’eau, que je refusai.

« J’en ai pas besoin. »

Tu tentais toujours de me témoigner ta gentillesse. Mais ne savais-tu donc pas ce que je désirais vraiment ?

Je saisis son bras. Elle m’observa avec un air étrange et ébahi. Comme ce jour-là, celui où ma voix lui avait dit combien je la trouvais belle.

« Eh, ton mentor ne t’a-t-il pas appris à ne pas rester seule avec un homme ivre dans sa chambre ? »

Son expression me laissait entendre qu’elle ne comprenait pas ce à quoi je faisais allusion. Ne réalisais-tu vraiment pas ce que j’essayais de te faire ? Ta confiance était-elle aussi solide ? On appelait ça de la cécité, ce genre de chose.

Hé, tu pouvais facilement te libérer de ma main. Je la suppliais de la repousser.

J’eus l’impression que ses lèvres formèrent mon nom. Je la tirai vers moi. Il n’y eut aucune résistance. Je glissai ma main dans son dos et enlaçai la source de mon ressentiment. Dans mes bras, elle resta immobile. N’étais-je pas devenu la seule et unique personne spéciale à tes yeux ? J’avais pensé ainsi, avec égoïsme. Mais ça n’était pas le cas. Elle avait assurément quelqu’un de cher. Rien ne pouvait changer – je le réalisais enfin.

Et moi… Voulais-je devenir cet être cher ? Voulais-je me complaire dans un sentiment de supériorité ? J’étais un mec minable. Vraiment minable. Totalement. Elle caressa doucement ma tête, comme elle le faisait avec son palico. Traversé par une affreuse envie irrésistible, je posai ma paume sur sa joue et, doucement, la lui caressai. Tout comme je l’avais déjà fait.

Mais avec d’autres intentions qu’alors.

Je fis glisser mes doigts vers le bas de son visage et exerçai une pression. D’un geste brusque, je relevai son menton. Ses yeux dorés étaient fixés sur moi. Ah, j’enviai tout ce qu’ils exprimaient. Chaque lueur brillait telle une aiguille d’or. Je ne pouvais détacher mon regard, comme crucifié par ce regard. J’eus le sentiment de pouvoir observer indéfiniment le moindre changement dans ses pupilles.

Je joignis alors ses lèvres aux miennes.

« Ouvre la bouche… »

Ses pupilles se dilatèrent. Je glissai ma langue entre ses lèvres. Son corps frissonna. J’entremêlai alors nos langues sans m’en préoccuper. Quand je rouvris les yeux, les siens étaient clos et ses paupières plissées. Elle pensait pouvoir accepter tout ce que je lui infligeais, et tout endurer. Sa vue me fit trembler de façon incontrôlable. J’embrassai ses lèvres, et m’éloignai.

Ah, ça n’était pas suffisant.

Rien ne l’était.

Son corps tressaillit violemment lorsque je lui couvris les oreilles et la laissai entendre le bruit humide de nos langues qui s'entremêlaient. Un bruit obscène. J’eus l’impression que l’on agressait mon esprit, alors que c’était moi l’agresseur. J’en oubliais presque de respirer. Son souffle chaud m’effleura la peau. Lorsque je rouvris les yeux, des larmes coulaient de ses yeux dorés entrouverts. Elles étaient magnifiques, comme de l'or s’écoulant dans la forge.

Je compris alors. Je voulais juste la voir. Rien de ce que j’avais fait jusqu’alors n’était par pure bonté d’âme. Je voulais qu’elle me le demande. C’était pour ça que j’avais été gentil. Je voulais qu’elle me pense différent des autres. Si je devenais spécial pour elle, je pensais pouvoir la voir davantage. Je pensais être le seul à pouvoir la changer. Quelle arrogance ! Mais c’était ce que je voulais. Moi.

À cet instant, les larmes d’Atria effleurèrent ma main, celle plongée dans le feu ce jour-là. Je repris alors mes esprits. Une seule goutte avait ravivé la flamme qui brûlait en moi. Mon esprit s’emballa ; tout ce qui s’était passé jusque-là, ma détermination, tout me revint en mémoire. Je m’éloignai d’elle d’une force capable de faire jaillir des étincelles.

« Déso… lé… »

Des excuses s’échappèrent de mes lèvres… Qu'avais-je fait ? Ne l’avais-je pas embrassée sans permission, comme si je l’agressais ? Moi, j’avais fait ça ? Ne l’avais-je pas utilisée pour apaiser ma propre passion ? Dans ce cas, rien n’avait vraiment changé. Comme ceux qui l’avaient utilisée comme un jouet. Je tendis prudemment la main vers la silhouette qui baissa la tête, reprenant son souffle.

Nos regards se croisèrent.

Un bref instant, j’aperçus de la peur dans les yeux d’Atria. C’était à cause de moi. J’étais celui qui l’avait effrayée.

Un long silence.

Ce fut elle qui le rompit. D'une main encore tremblante, elle rajusta ses vêtements, se leva et quitta la tente sans me regarder.

« Ah… »

Je n'eus pas le temps de l'arrêter.

Non, j'aurais pu. Comme ce jour où j'avais mis la main dans le feu. J'hésitai de nouveau. Vainement… Il était vrai que je devais m'excuser. Mais comment ? Que dire pour m'excuser ? Que j’avais été jaloux sans raison et avais forcé un baiser par désir de la posséder ? S’il n’y avait ne serait-ce qu’une chance… Devais-je sincèrement m’excuser ainsi ? Que cherchais-je à obtenir en m’excusant ? Implorer son pardon ? Dire que c’était un moment de faiblesse ? Bien que ça n’en avait pas été un. Que c’était à cause de l’alcool ? Même si ça l’avait été, les émotions qui m’avaient submergé étaient bien sincères.

D’ordinaire, je faisais toujours ce que je croyais être juste, alors je n’envisageais pas d’avoir mal agi. Mais cette fois-ci… J’avais franchi la limite du correct sous le coup de l’impulsion, même si je savais que j’étais en tort. Parce que j’en avais envie.

« Rah… Merde. Putain ! »

Incapable de supporter mes propres pensées, je me frottai le crâne. Avais-je vraiment été aussi stupide ? Oui, et c’était effrayant. J’avais fait mine de ne pas savoir que, peut-être, elle ne voudrait plus jamais me revoir. Là, à présent, je souhaitais me faire pardonner, alors je songeai à des excuses qui pourraient me donner une chance d'obtenir son pardon – tout en détournant le regard de la réalité que je ne saurais être pardonné.

Mais il était clair que je l’avais blessée. Je ne pouvais rester sans m’excuser. C’était ma récompense pour avoir constamment refusé le contact avec autrui ; je ne savais pas même comment m’excuser. Malgré tout, je parvins tant bien que mal à atteindre, à grands pas, le devant de sa tente.

« Atria, tu es là ? »

J’appelai mais le silence me répondit. Était-elle absente ? En songeant ceci, du bruit me parvint depuis l’intérieur de la tente, puis la tente s’ouvrit. Le palico d’Atria me lança un regard. Je m’accroupis pour vérifier.

« Est-ce que ta maîtresse est là ?

— Navré, mais elle se repose à présent. Serait-ce possible de reporter votre visite ? »

Il parlait avec éloquence, comme lors de notre première rencontre.

« Je… Je vois. Est-ce que tu pourras lui dire que je suis venu, quand elle se réveillera demain ? Et que j’aimerais lui parler, alors…

— Hé. »

Le palico m’interrompit.

« Nous avions bien raison de ne pas vous faire confiance. »

Sur ces mots, il me lança un regard noir. Ses yeux étaient ceux d’une bête protégeant ses petits.

« Que… »

Je restai stupéfait de l’intensité de ces paroles. Le rideau de la tente se baissa brusquement, comme pour m’ordonner de partir.

« Att— »

Je les appelai d’innombrables fois, mais aucune réponse ne me parvint.

 

Les jours qui suivirent, Atria m’évita. Je tentais de me synchroniser à ses départs et retours, et même mes repas avec les siens, mais son palico et elle semblaient posséder un instinct incroyablement pointu ; je ne parvins pas même à les apercevoir. Enfin, un jour où nos unités campèrent au même endroit, j’entendis de la musique jouée pour apaiser les monstres. Suivant la mélodie, je m’approchai d’elle.

« Enfin… »

Je l’aperçus et me précipitai vers elle en sortant de la forêt. Au bruit de mes pas, elle se tourna dans ma direction. Ah, je la retrouvais enfin. Cela faisait si longtemps. Submergé par la joie, je tentai de retenir l’aveu de mes fautes, qui menaçait de sombrer au plus profond de mes pensées et de se dévoiler à elle.

Je lui expliquai que j’avais été ivre et n’étais pas moi-même. Je lui confiai que, ce jour-là, j’avais été jaloux qu’elle puisse se confier à un autre, et c’était pour cette raison que j’avais agi de la sorte. Pourtant, même si elle m’écoutait, elle évitait mon regard. C’était comme si elle m’entendait, mais refusait d’accepter quoi que ce soit.

J’eus un accès de panique. La crainte que je m’étais imaginée était bien réelle. J’aurais beau m’excuser, elle ne me pardonnerait pas et s’éloignerait de moi. Chassant ces pensées égocentriques de mon esprit, je lui empoignai la main.

« Je t’en prie. Écoute-moi, vraiment. Ça sert plus à rien. Je sais que tu n’as pas forcément besoin de moi, mais moi… »

Je ressentais cela depuis bien longtemps. Non, depuis le début. Depuis toujours.

« Je t’aime. »

Qu’est-ce que j’étais en train de faire ? J’avais complètement brisé la confiance qu’elle m’avait accordée. Et maintenant… Vraiment, maintenant…

« Pardonne-moi, s’il te plaît. »

Une fois de plus, de toutes mes forces, je serrai sa main.

Atria croisa mon regard et me sourit, mais ce sourire était triste et ses yeux se détournèrent aussitôt. Puis, secouant sa tête, elle libéra sa main sans effort. N’importe qui pouvait comprendre ce que cela signifiait. Laissant de côté mon cœur stupéfait, Atria se prépara à retourner au campement.

Tout comme lorsqu’on tentait d’attraper un oiseau, nul n’aurait de seconde chance ; même un enfant comprendrait ça. J’aurais dû me contenter de l’admirer, perché sur une branche voisine. J’aurais dû en être satisfait. J’avais été si heureux de l’effleurer, et qu’elle m’effleure en retour…

« Attends. »

Je la suppliai. C’était entièrement de ma faute. Je l’aimais, vraiment.

Alors qu’Atria, chevauchant son seikret chargé, passa devant moi, elle me tendit un bout de papier.

« Vous n’y êtes pour rien. »

Ces mots n'étaient pas un pardon ; ils signifiaient qu'elle n'accepterait plus rien de moi. Je ne pouvais ni me retourner ni l'arrêter. Seul le bruit des pas du seikret d’Atria s'éloignant au loin résonnait encore à mes oreilles.

Que faire ? Pourrais-tu ne pas t’éloigner de moi ? Non, c’était sans doute impossible. Quoi qu’il arrive, tu partirais. Et tu ne méritais pas d’être aimée par quelqu’un comme moi. Te dire que je t’aimais était présomptueux, car tout ce que je voulais c’était te contrôler. Tout ce que je voulais, c’était que tu penses à moi. Tout était trop tard ; tout avait été une erreur.

À partir de ce jour-là, je cessai de l’attendre et je cessai de la chercher. La nuit, lorsque j’entendais au loin les notes de sa corne, je m’installais devant ma forge et je les faisais taire en frappant du métal. Il y avait eu des nuits où cette mélodie avait résonné seulement pour moi. Mais à présent, tout cela semblait un lointain souvenir.

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